CHAPITRE XXXV
AtPHovsiirc, toujours faem^euse, toujours transportée à la vue des richesses de la nature , quoiqu'elle ne connût par* faitement que le jardin et le potager du château, pensoit avec peine que l'au*tomne, déjà commencé, seroit suivi de
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l'hiver, et qae la verdure, les fleurs et les fruits alloient disparoitre pour quelques mois. L'éducation qu elle recevoit ëtoit, à quelques égards, un sujet d'étonnement, même de critique^ pour la comtesse , qui résolut d'en parler à Diana. Un matin qu Alphonsine , établie sur un balcon , travailloit à un petit ouvrage ( non sans regarder souvent dans le jardin ) , la comtesse, assise au fond de la chambre , a cpté de Diana ^ lui demanda si elle comptoit achever l'éducation d'Alphonsine dans cette profonde solitude et cette ignorance entière du monde. « Oui , répondit Diana.
~- Vous avez donc le projet de ne la marier qu'à un homme qui se consacrera pour toujo^rs à la retraite? — Point du tout, je n'ai point de sjrstéme la-dessus. Quoi! vous verriez sans efl&oi votive fille paroltre dans le grand monde avec tant de charmes et de simplicité I Au moins faudroit-il qu'elle en connut les principaux dangers; au moins faudroit-il Tanner contre les périls qu'elle
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trouvera à chaque pas. — On ne peut qu'armer à la légère un être délicat et f oîble ; et que deviendra-t-il , s'il se repose sur cette précaution inutile et vaine ? Dans la caverne où j'élevai ma fille, au milieu des ténèbres, les dangers physiques , redoutables à l'enfance , étoîent multipliés pour elle, et cependant elle ne se heurta jamais aux rochers qui nous environnoient; elle ne se blessa point. Pourquoi? C'est qu'elle étoit privée de tout moyen de se conduire sans mon aide ou mes conseils ; que nul demijour, nulle fausse lueur, ne pouvoit lui donner l'imprudence delà présomption; elle avoit un indispensable besoin de me consulter, de me croire; et se laisser guider aveuglément étoit pour elle une nécessité. — Quand vous voudriez la suivre dans le monde , pourriez-vous ne la jamais quitter ? Qui la guidera donc?
— - Son mari. — En sera-t-il capable ?
— - Je le choisirai bien. — Mais la contagion des mauvais exemples? -^ 11 y a beaucoup moins de mauvais exemples
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pour une jeune personne tout à fait ignorante que pour une autre. •*-— Cornaient cela ? — L'ignorance ne voit que les apparences ^ qui sont toujours honnêtes dams le monde : souvent elle sort d'une maison^ très-ëdifî^e de l'union conjugale^ de la pieté filiale , de l'amour mà^ ternel qu'elle y a vus^ et des discours nobles et touchans qu'elle y a recueillis; tandis qu'une jeune personne prématurément éclairée n auroit trouvé là qu'at»
f ectation , fausseté y ironie et persiflage. --« Ainsi ^ ma chère Diana; vous condamnez les femmes à une ignorance ahsolue?-— Il s'en faut bien. Je voudrois qu'elles fussent parfaitement éclairées sur leurs devoirs, qu'en se mariant elles n'eussent que cette seule instruction ; et que d'ailleurs , n'ayant pas la moindre idée du monde y elles y débutassent avec la timidité et la docilité pour leurs goi^ des , guides que dpit donner l'ignorance positive. -*- Il faudroit donc renoncer à tout ^ pour les élever dans un désert:
cela est impossible. «*^ En général^ je le
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sais^ et je remercie le ciel qui m'a dozmé cette possibilité si rare^ avec le désir d'en profiter. » Cet entretien fut interrompu par de grandes exclamations d'Alphonsine^ ({ui yoyoit pour la première fois de la pluie , des nuages et des éclairs. Bientôt le tonnerre'se fit entexi'dre; Alphonsine^ les yeux fixés sur le ciel ^ contemploit avec extase ce spectax* cle magnifique^ qui n'a voit rien d'ef^ frayant pour elle; car son àme innocente et cahne ne ixouvoit que de La majesté dans les scènes les plus imposantes ou dans les aq^ects les plus terribles d(^ la nature. Ses regards se pcurtant sur une noontàgne dont on déceuvroit le sommet par-delà les murs du parc^ elle crut voir l'Éternel sur le mont Sinaï^ au milieu des foudres et des éclairs^ dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire I Cependant le tonnerre devint si violent, que Diana la rappela; et fît fermer la fenêtre^ Alors Alpbonsine se res-~ souvint que U foudre pouvoil tomber et tuer dans un instant. £Ue |H:it avec
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précipitation un livre d'heures , se mita genoux auprès de sa mère ^ en disant avec attendrissement 9 mais aved calme :
i< Maman 9 préparons-nous. » Inès^ qui craignoit.le tonnerre^ accourut pour se réfugier dans la chambre de Diana. Alphonsine ne l'entendit pas; elle priôit avec une ferveur et une application dont rien ne put la distraire pendant une heure et demie que dura l'orage.
Après le dîner^ Diana prenant Sa fille par la main y lui annonça qu elle alloit lui faire voir de près ce fleuve qu'elle avoit tant admiré du haut de la montagne le jour de son baptême. Aussitôt Diana sortant avec elle ^ suivit un guide qui la conduisit sur les bords du Xénil.
Alphonsine ^ charmée^ témoigna le désir de faire une petite navigation sur le fleuve : « Mais^ ajouta-t-elle > je ne vois point de bateaux. -^ Nous en aurons j dit Diana; nç sais- je pas prévenir tes désirs? » Cqmme elle disoit ces mots^ Alphonsine fit un cri de joie; elle^ apercevoit upe barque charmante ^ qui res-
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sembloît à un petit berceau de fleurs flottant sur l'eau ^ car il ëtoit couvert de ceps de vigne et de reines-marguerites ; Alphonsine se précipita dans ce bateau.
Diana la fait asseoir auprès d'elle^ en donnant l'ordre au batelier de naviguer vers la montagne , du côté de l'habitation du çuré^ auquel on vouloit faire une visite, Alphonsine trouva cette douce manière de voyager bien préférable aux promenades en voitures , et même à pied. « On chemine sans bruit^ disoit-elle; on change de lieu; on voit successivement mille objets nouveaux, et en conservant toute la tranquillité y toute la douceur du repos. — Regarde donc un moment, interrompit Diana ^ l'intérieur de ce bateau ; vois-tu partout ces belles fleurs tracer ton chiffre et lé mien ? ; — Ah ! maman , s'écria Alphonsine, quelle bonté!... Vous ne me quittez point, et vous trouvez le moyen de me préparer à mon insuies fêtes les plus ravissantes! — «J'ordonne toutes ces
'chose3 avant ton réveil , ou lorsque in
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Tas chez la comtesse...-— Il est vrai; moi^ je vous quitte quelquefois, mais vous le voulez... ^— Assurément, si je n j mettois pas un peu d^autorîté , tu ne ferois pas ces petites visites qui font plaisir à la comtesse. -— « Je ne cause jamais avec elle, ou c'est pour parler de vous. Ce quart d'heure se passe à voir ses belles estampes de la Bible , ou bien elle
me fait jouer dé la guitare Maman,
reviendrons-nous sur le fleuve? — Oui, quelquefois. — Àh! quelle délicieuse promenade ! . . .-—Mon enfant , prometsmoi que par la suite, quand tu te trouveras sans moi dans un bateau , tu penseras à cette promenade et à la tendresse de ta mère? — Je ne me promènerai jamais sans vous. — Cela peut arriver avec le temps; fais-moi cette promesse.
— * Ah I du fond de mon àme! Mais estelle nécessaire? Ma chère maman ! tous les plaisirs que je pourrai goûter dans ma vie , ne me rappelleront-ils pas Dieu et ma mère? — Enfin, je te demande de penser particulièrement à moi quand
tu feras une promenade sur l'eau. -—Je vous promets^ maman ^ qu'alors je ne parlerois à personne ; je me placerois à Fécart ^ pour penser uniquement à vous.
— Je n'exige pas tant. -— Et moi, c'est ce que je ferois ; mais nous ne serons jamais séparées asse2 long-temps pour que cela puisse arriver. »-
En causant ainsi , on arriva au pied de la montagne, et l'on débarqua. Diana donnal'ordre aux bateliers de l'attendre; ensuite elle s'avança avec sa fille vers un petit bois , par lequel il falloit passer pour aller joindre le chemin battu qui condûisoit à la maison du curé; en sortant du bois on entra dans le cimetière, qu'il falloit encoretraverser. Après avoir fait quelques pas, Diana s'arrêta pour apprendre à sa fille dans quel lieu elle setrouvoit. Alphonsine s'émut en regardant toutes les tombes qui l'entouroient, a Hélas Iditrelle, dans ce grand nombre de morts, il y en a peut-être quelquesuns qui ont mal vécu; ils sont punis maintenant I Cette idée est terrible I...»
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Dans Vinstant où elle faisoit cette réflexion^ ses r^ards se portèreut sur une grande plaque 4e marbre blanc ^ et elle
lut le nom du oomte de Moocalde.
ce Ah ! Dieu ! dttrelle y Toilà la t(xnbe de celui qui vous enferma dans la caverne! • .
li fut méchant ; il vous persécuta !••.«..
L'infortuné ! prions pour lui. j> A ces mots y elle ae mit à genoujc en pleurant.
Après sa prière, elle vit , en se relevant, Diana baignée de iannes, regardant
fixement un autre tombeau ; c'étoit
celui du malbeureinx don Sanchel crMon enfant, dit Diana, c'est pour celui^ qu'il faut ina^^orer la misériccMrde divine; il na pu réparer ses fautes, mais du moins il en eut le désiret le projet 1 . . .
prie pour lui, mon Alf^onsine >»
Après avoir rempli ce ]neux devoir, Alphonsiné, parcourant des yeux le cimetière, remarqua que tous les autres tombeaux n'étoîent que de gason. c<Oui, reprit Diana, ces sépultures ne renferment que les cendres des villa^ois de cette contrée. Les deux hommes d un
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sang illustre^ qui^ seuls de ce rang^ scm enterrés ici^ dédaignèrent durant leur vie cette classe obscure !•*• Hélas!
ik connoissent maintenant combien il est heureux d'avoir reçu le jour dans line humble chaumière ^ et d^étre forcé de ne devoir l'aisance et ie repos qn a la vertu persévérante et laborieuse ; ils savent enfin y mais trop tard , combien il est dangereux de naître dans un palais^ et dç n'avoir à désirer sur la terre que de frivoles sUperfiuitéa et de vains honneurs! Qu^ont souhaité ces pajrsans tandis qu'ils ont vécu ? un modeste ahn^ un champ^ du travail. Parmi eux ^ le^ désirs de l'ambitioni scmt vertueux ou raisonnables ; et dans les cours, les désirs de l'ambitieux sont ou des folies ou des crimes!... '— Maman, dit Alphon*^ sine, î'aurois envie de voir une ville; mais l'idée d'y demeurer me fait peur :
jamais je n'y séjournerai avec plaisir.— Et celle de vivre avec une multitude de gens que tu ne connoitrois pas, et parmi lesquels il se trouveroit sûrement des
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tude^ des plaisirs ianocens et purs, et on la préserva de l'ennui. Pour l'engager à s'appliquer^ pour lui donner le désir d'acquérir quelques talens agréables^ op ne tâcha pas d'intéresser sa vanité^ oïl'ne lui annonça jamais de bril- •lans succès^ on ne lui promit point de couronnes , on se garda bien de la corrompre pour l'instruire, on lui dit simplement : (( Il faut counoitre la religion, parce que c'est la seule lumière véritable, le ^eul guide qui ne puisse égarer; il est indispensable, dans le commerce de la vie , de savoir lire , écrire et bien calculer; il est utile de savoir plusieurs langues vivantes; il est amusant de cultiver la musique et le dessin , pour se délasser d'occupations plus sérieuses , et pour n'être jamais dans l'oisiveté , même en se reposant. » .
Ces exhortations suffiscjient à un esprit simple et docile , accoutumé à regarder comme des choses sacrées les moindres désirs d'une mère révérée et chérie,
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Le retour de la belle saison fut pour AlphoDsine une époque ravissante d'espérances , d'émotions pures, délicieuses , et de bonheur; c'étoit le premier printemps de sa vie , et elle étoit dans sa quatorzième année. En regardant les arbres dépouillés de tout feuillage , elle avoit eu tant de peine à croire qu'ils pussent reverdir ! Elle fut transportée de joie en apercevant ces arbres des-* sëchés, qui, naguère, lui paroissoient morts , pousser de légères pointes de vei'dure, en vojrant la première fleur
s'entrouvrir Diana remiarqua avec
délice que le printemps ranimoit vive" ment en elle toutes les idées religieuses, et que sa piété s'augmentoit sensiblement à mesure que le jardin et les champs s'embellissoient sous ses yeux , et reprenoient leur brillante parure.
Souvent elle restoit en contemplation à sa fenêtre, regardant tour à tour, avec un profond attendrissement, la campagne et le* cieux. Ce n'étoit plus la cmîosité qui Tattacboit à ce spectacle, c'é-
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toient les souvenirs les plus touchans et les idées les plus élevées. En sortant de ces rêveries y elle lisoit quelques chapitres des saintes Écritures. 11 ne faut^ pour les bien méditer y que la reconnoissance et lamour.
Diana épia le premier beau clair de lune^ pour aller porter mystérieusement des secours dans de pauvres chaumières. On fut dans le jour visiter la bonne Nugna^ elle étoit heureuse : on trouva sa cabane embellie et son jardin agrandi 9 plein de fleurs et de fruits; l'aisance et la paix régnoient maintenant dans son ménage ; Alphonsine jouit du bonheur que sa mère avoit procuré à cette famille intéressante.
Mais laissons un moment Alphonsine sous la garde vigilante de sa mère y et suivons rapidement don Alvar dans ses voyages.
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