CHAPITRE XXXVI
Dos Alvar voyageoît depuis dix-huit mois; il avoit déjà parcouru la France^ r Angleterre y la Suisse ^ et quelques par^ ties de F Allemagne. M. Antonio > son gouverneur^ étoit \m homme de mérite^ .
qui ayoit fait avec fruit de fort bonnes étiKles; ses mœurs ëtoient irréprochables , et ce choix eut été parfait y si M. Antonio n'avoit pas joint à Tincon-vénient ( pour un instituteur ) d'être passionné pour les sciences^ le malheur de voir et de juger mal toute autre chose; non faute d'e$prit^ mais faute^de temps; car la géométrie ^ la botanique , la chimie et l'histoire naturelle absorboient tellement tous ses mome^s^ quil n'a.voit jamais eu le loisir de réfléchir sur la morale et sur les hommes. Il n'avoit pas de mauvais principes; il se ressouvenoit confusément de ceux que
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ports d'économie, n'étoit pas de la moindre ntiliié dans un voyage ; il étoit bon homme, et ne dédaiguoit pas ces petits détails, mais il ny entendoit rienj il laissoit a un valet de chambre fripon, le soin de régler les mémoires et de faire la dépense*
M. Antonio écrivoit un journal qu'il composoit, disoit*-il, pour l'iustructioii de don Alvar, et qui n'étoit rempli que de détails minéralogiques , de nomenclatures de plantes , de listes de noms des savans, et de récits d'expériences de chimie. Ce travail, au vrai , n'étoit fait que pour l'académie savante de Madrid; cependant, comme M. Antonio savoit vaguement qu'il faut, dsms un voyage , foire quelque mention des mœurs et du caractère des nations étrangères; et comme il étoit décidé d'avance à ne rien observer de tout cela > il se contentoit d'écrire brièvement là-dessas ce qu'il avoit lu ou entendu dire. 11 commençoit par -là en arrivant dans une nouvelle contrée ; il appeloit cela
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donner à son élève les premières no-* tions nécessaires. A peihe touchoit-il les frontières d'un pays ," qu'il traçoit à la hâte un jugement tranchant et po-^ sitif sur les habitans qu'il alloit coiinoi-^ tre. Cette méthode amusoit beaucoup don Alvar, depuis qu'il avoit constam^ ment reconnu que tous ces jugémens anticipés étoient précisément le contraire de la vérité y chose dont M. Antonio ne s'apercevoit jamais , et que don Alvar se gardoit bien de lui faire remarquer ; car il étoit charmé d'avoir pour mentor un tel observateur : rien n'est plus commode pour un jeune homme qui' a les passions vives et le goût de l'indépendance. Don Alvar avoit lu dans ce journal que tous les Anglais sont de profonds penseurs , ennemis de toute espèce de frivolité ; et il n'avoit vu dans aucun pays , sans en excepter la France., autant de frivolité qu'a Londres. M. Antonio, dans son espèce dé prologue sur là Suisse , dépeignoit les mœurs et la paix de l'âge
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d'or y en parlant des petits cantons démocratiques. Tandis qu'il écriyoit ce morceau sentimental, ce peuple^ si dout et si paisible , étoit, à un quart de lieue de là y en pleine reTolte pour un malentendu, et pendoit son landamman.....
Au sujet de l'Allemagne , M. Antonio déclaÉ*oit nettement que tous les Allemands sont francs et bons , mais qu'ils s'enivrent, qu'ils ont l'écrit lourd et les manières grossières; et don Alvar trouva, qu'il n'y avoit pas plus de franchise à Hambourg , à Vienne , à Berlin , que dans les autres pays policés ; que l'on mentoit et que l'on trompoîf là comme ailleurs ; qu'on s'y enivroit infiniment moins qu'en Angleterre ; que l'esprit et la finesse y étoient peut-être trop raffinés, et qu'en général les Allemands sont d'une politesse excessive.
Tel étoitde mentorqiie la comtesse de Moncalde s'applaudissoit d'avoir choisi entre mille; c'étoit, en effet, un savant distingué, çt d'une conduite irréprocha-
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ble ; maïs on eût beaucoup mieux fait de lui préférer un ignorant ^ qui auroit joint aux mêmes mœurs de la vigilance^ de l'esprit naturel y et un peu d'usage du monde^ On dédaigne trop les hommes simples et médiocres ; ils sont parfaits dans une inSnité d'emplois. Il est prèsqaimpofssible qu'un homme supérieur n'ait pas un goût dominant^ et celui qui se livre à une passion étrangère à son élat^ ne peut ni s'attacher à ses devoirs^ ni les bien remplir. ^
Don Alvar n'oubUoit point Alphonsine : outre que les lettres de Dazeli l'en-* tretenoient dans cette idée romanesque^ son cœur é^toit véritablement touché ; labsence n'afToiblissoit point- Ce sentiment; il savoit que le temps ^ en s'écoulant ^ ne pouvoit donner que de nou^ veaux charmes à celle qu'il aimoit ; il se la représentoit s'embellissant chaque jour; celte image le préservoit de toute autre passion ^ mais ne l'empêchoit pas de chercher dans la galanterie une occupation qui pût le distraire des peines
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de l'absence. Autrefois une passion ôtoit le goût de toute intrigue d'amour ; maintenant elle n'est nullement un préservatif contre les fantaisies ; elle produit seulement une estimable inconstance, dont on ne manque pas de se faire honneur. Après avoir affiche , séduit la femme qu on n'aime poitif; y on répare tout en la quittant , si on lui déclare héroïquement qu!on a une grande passion pour une autre; souvent la victime délaissée s'attendrit elle-même sur cette franchise. Il est vrai qu'elle ne manque guère de prendre un autre amant : plus on est affligé^ plus on a besoin d'une grande consolation ; mais elle garde poiir ami le héros de roman qui l'abandonne. Voilà comment on se conduit quand on n'a pas une façon de penser vulgaire. Don Alvar étoit beau , aimable, spirituel, vif, confiant; il avoit des manières nobles et douces; il parloitavec facilité le français, l'anglais et Fàllemand; la science de son mentor faisoit supposer qu'il en avoit beaucoup
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lui*même; op lui sayoit gré de n'en point montrer 9 et toutes les femmes assuroient que la frivolité et la légèreté n'étoient enini.qœ de la condescendance. Il eut donc de grands succès > et^ pour cacher ses intrigues à M. Antonio ^ il n'eut be^ soin d'aucun effort d'imagination^ ni même d'aucune adresse.
M. Antonio n'entendoît rien , ne voyoît rien, et il écrivoit, de très-bonne foi , à la comtesse , que don Alval* se conduisoit avec une sagesse et avec une austérité de mœurs tout à fait exemplaires. M. Antonio ne reprochoit à sou disciple qu'un peu d'indolence sur là chimie et la botanique ; il avouoit aussi qu'il avoît de la froideur et de l'indécision dans le caractère, car ou n'avoijt pu le déterminer encore à faire jm choix entre les différéns systèmes de Tournefort, de Linnée , de Jussieu et d'Adamson j mais il se flattoït qu'un jeune homme si calme , si parfaitement exempt de toute espèce de passion, fini«>
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rqit par prendre un goût très-vif pour les sciences.
On Voit que ces détails donnoient à la comtesse des idées bien justes sur son fils 9 et voilà comme ^ en général, les pareus sont instruits sur leurs enfans , lorsqu'ils les éloignent d'eux, et qu'ils les remettent dans des mains étrangères.