CHAPITRE XXIX
Le curé venoit tous les matins donner à Alphonsine des instructions rëli-^ gieuses. Elle attendoit, avec la plus vive impatience, l'époque où elle recevroit
AliPHOrniHE. Si
les cérémonies du baptême ; c'étoil dans ce jour solennel que le spectacle édatant de la nature devoit se. dévoiler à ses re« gards^ dans toute la fi^lcheur et toute la pompe du mois de juillet. Les stores de taflfetas vert de ses fenêtres, toujours baissés, solidement attachés et même fixés par un cadenas, ne dévoient se lever qu'après son baptême»
Diana avoit pris des femmes de chambre , mais elle ne sonfiroit pas qu'elles habillassent Alphonsine , ni qu'elles restassent un instant avec elles ; sa vigilance maternelle étôit si active et ai prévoyante, qu' Alphonsine n'entendit pas un mot et ne reçut pas tme impres-sion qui put déplaire à sa mère, ou contrarier son plan et ses projets. Alphonsine , connoissant enfin parfaitement sa chambre, devenoit moins distraite, et commençoit à reprendre de l'application ; l'étonnement et la curiosité controuèrent beaucoup à cet heureux changement. Tout ce qu'on lui enseignoit lui paroissoit si merveilleux I Elle fut la
52 AtPHONâtVÊ.
première jeune personne de son âge qui sàt apprécier l'invention de récriture et de l'imprimerie. N'étant point famiHarisée depuis le berceau , avec les prodiges de cet art , elle fut vivement frap* pée de son utilité , et elle ne se lassoit point d'en admirer les résultats. Ainsi elle retiroit un véritable fruit de son ignorance totale; elle sentoit mieux qu'une autre le prix des choses. Alphonsine avoit une voix charmante^ elle chantoit avec agrément y et elle jouoit supérieurement de la guitare ; on n'eut pas de peine à lui apprendre la musique , mais on eut soin qu'elle n'entendit jamais chanter de paroles profanes. On.
lui donna un recueil de nouveaux cantiques, qu'on lui faisoit lire tous les jours, et qu'elle sut bientôt par cœur. Diana lui enseigna aussi à broder, et Alphonsine fut étrangement surprise la première fois qu'elle vit naître une fleur sous les doigts de sa mère. Avec des amusemens si nouveaux pour elle, ses journées s'écouloiént délicieusement ,
àtPHONSINE. 3S I
malgré la curiosité cju'elln épFoavoit de voir les cieux y les astres, les forets, les fleuves^, et tous les chefs-d'œuvre du Créateur, dont elle trouvoit de si su« Mimes descriptieBs- dans^les Jirres^ satots ^^10 lui expdiiquéit le vëaerable curé.
Cependant , accoutumée depuis qu'elle Qzîstoit 9 à'se soumettre et k se modérer^ ses désirs navoient jamais - d'ardeur ; rc0>éissan€e et 4a douceur de son carac* tère «n-tempéreient la vivacité; éUb y renoneoit siBianaTordonnok-; ou si on lui promettoit de les satisfaire un jour^ loin de la tourmenter, ils h'étoieut pFus pour elle qu'une douce espérance. Une &me pure et soumise est toujours calme,
tt Je yeux, iui dît un jour Diana, arant de te montrer le spectacle de la nature , te Saîre connoltre jusqu'où l'industrie humaine peut aller. Cet appar-r tement que nous habitons est de la plus extrême simplicité, celui de la comtesse est très-magnifique , quoiqu'il en existe
encore de beaucoup plus beaux ; je t'y
54 ÀLPHOKStNE.
mènerai ce soir. £d e0*et^ Alphonsin«
fui conduite à huit hefures après raidi
chez la. comtesse > qui^ seule avec Inès^
Tattendoit. Alphonsine entra dans un
superbe salon, doriéy écl4ii;é;p^run lustfg
de cristal^ mais dont chaque bougie
ëtoit recouverte par im petit cadre de
gaze , afin que la lumière ne fût pas trop
éblouissante pour le$ foibles yeux d' Al*
phonsiae. Smsie et mtietted admiration^
Alphonsine resta qi|i^l<pies minute^ im«
mpl^ile, ensuite elle . $'^v.ança , et elle
aperçiït sa figure entière réflédiie (dans
une glace f ISUe nWoit jamais yu.de
mirpir, et elle en ignoroit rus2^e*.,Get
objet rfétonna, elle s'approcha ayec eu*»
riositë^ et s'arrétant à deux pas de U
glace :. w MouiDieu , dit-elle, quelle est
jolie J Comme ^Ue re^emble a ma«
man!.,., » Aussitôt im mouvement de
jalousie oppressa son cœiir^ qlle courut
.yers sa mère en s'écria^tt; w Maman ^
s^Uonsriious-en. » Diau^ la.- pcit par la
maiu, [et^ malgré sa répugnance > ;l4
orçant de se rapprocher aveÇ; elle dç
ALPHONSlîîE. Si5
la glace : w Tiens , dit-elle en Tembrassant, regarde encore, tu vas te reconnoître; embrasserois-je une autre que mon Alphonsine.... » A ces mots, Àlphènsine fujt pétrifiée ; mais la joie succédant à Téton nemênt après qu'on lui eut expliqué ce nouveau prodige: wQuoil dit-elle à Diana ^ c'est moi ! Quoi ! c'est là mon visage si semblable au vôtre ! Oh !
comme j aimeitai ma figure! je vais m'entourer de miroirs, j'aurai tant de plaisir à me regarder!... » Diana voulut modérer ces transports par d'excellentes leçons morales; Alphonsine répétoit toujours ; crAltIfque j'aime ma figure! — Mais il y en^ a mille d« plus belles, disoit Diana/ — Que m'importe ! répondit Alphonsine , puisque j'ai la vôtçe. » i Ce soir même on découvrit une glace dans la chambré d'AlphoniBÎne; et lorsqu'elle s'y regardoît , Diana Im disoit :
f< A quoi bon? ne sui^jepas là? ne peuxtu pas me voir?.... »
La véritable sensibilité donne toujours tout le courage dont on a besoin pour
36 ÀbPBONfllNE.
rmtérét de ce qu'on aime. Diana fît prendre àsa fîUe l'habitude d'aller <|uelquef oie sans elle ches la coâttesse, (^i, prévenue de sesr visites, Tatteàdoit toujours dails son salon. Mais un soir Al- I^OQsioe ari^ivant un peu ^utôt que de èôutooie, elle ne trouva point la comtesâe^ et voyant une porte enfr'buverte, elle entra daos un cabinet^ ou le premier objet qui frappa sîes regards fut le por^ tt*ait As dùn ^Ivar , peint à l'huile et en grand. Elle fit un eri de joie , croyant que c'étoit uûe glace qui réfiéelmsoit la figure de dinr Alvar, et elle sç retourna jnrécipitamtnent pouor le voir luinntèt]Ée4.
Lorsqu'dUe cbmitit soit iUhaeion y «Ut?
s'afiB^a que don Alvar ne fut pas âè retour j elle ne pouVoit se lasser de cxOt^ templer son pwtràit ; elle déclara que la peiolure lui paroissoit le plus beau de tousl^ssârts; et<{Uand eUe rtrit sa mère^ eUe la conjura de lui faire iqorprendre à peindre.
La comtesse, cbhime on l'a vu, avoit recueilli d'unemanière singulièce le por-
trait en miiiiaiitre de don Pèdre y qae Diana ^ en prison ^ jeta jadis dans la fontaine. Elle en parla à Diana ^ qui loi expliqua ce prétendu phénomène. L»
comtesse rendit le portrait à Diaim r cfitte dernière résolut d'en faire; présent à safîllie. Elle le luidonna^en lui disant ; « Cest le portrait de ton père y cacfae-le dans ion sein, porte-le toujours^ ne m'en parle jamais. Qa'ift te. suffise de savoir que nous pbuyons nous flatter que ton père existe; maïs on ignore, dans, quel pays il s'est fixé. Peut-être la Provideizcè nous le fera-^tHsUte retoooyer; on sfroîènéR toute manière ttn i^snd faon^ faelo* Ipolur toi. Demande tous Ibs jo«r$ à Die» cette grâce. J'ai écrit son kistoire et la mienixe ; quand ta ranon sera tout à fait forniée, dans cinq Msix ans, je te donnerai le mano^cril. D'ici là^ ne me fais aucune questi<m à ce sujet ; il me seroit impossible d'y repondre. » Ai-= phonsiine ohéit; elle recul a? et émotioti et respect ce «n jstériemx portrait qu'on lui défendoft de monbrer, elfte rattacba
à son cou avec une chaîne d'or^ elle le cacha soigneusement sous sa robe^ let ne sie permit jamais de faire une seule question y même indirecte y relative à son père.
Diana, dès les premiers jours de sa délivrance, avoit fait annoncer cet événement dans tous les papiers publics, daiis l'espoir que si don Pèdre existait, cette nouvelle éjtokmante pôurroit parvenir jusqu'àlui. Un cruel chagrin pour elle, étoit de penser qu'elle ne pôurroit peut--être jamais légitimer la naissance d'Alpbonsiïie. Diana avoit encore beau-* coup .'d'autres: peicey"qutfrpefr jdni li i> ' Me {MNuvoit' coniprendre. Elle inlétoît plué familiarisée avec les différeitô dangers CTui se rencontrent joumellemeiit dans la vie; elle craignoit tout pour Alphbn<* sine, et d'autant plus qu'elle. redoutoit mortellement' sa tbtalè:ineitpérîence..itit ffcefdoit-^Ue un moment de vue, elle éprouvoit un malaise et rUne' inquiétude invincibles. De grandes inforttmes pas«* sées^cmt appris à connoltrèla fragilité du
ALPHONSINE. 5g
boahetir; quand on a long-temps souffart 9 on ne jouit plus qu'en tremblant.
Ah! si Ton pouvoit sonder le cœur d'une mère^ on y découvriroit des trésors de tendresse etdtes foiblesses inconcevables!
on y . verroit toutes les inconséquences^, toutes les bizarreries de l'amour , avec le désintéressement et la générosité du Sentiment le plus touchant et le plus pur«.
Oserai- je le dire (est-il un homme qui «puisse ]§ croire)? Diana plus d'une fois regretta $a caverne I En vain sa raison s'irritoit de ces mouvemens involontaires ; ils agitoient sans cesse son cœur combattu. Elle n'étoit pins l'univers pour sa fille ! • . • • Alphonsine avoit de l'a-^ mitiépowloès; elle commençoit à s'a« muser chez la comtesse ; elle y passoit une demi-lieure sans sa mère^ non-seule* meut sans peine, maïs avec plaisir* Pendant ces absences, Efiana, lés yeux fixés sur sa montre, çoraptoit les minutes; et si:S^fîll0 paSsoitd'un iiafstantrheuiie fixée pour le retour', Diaua l'accusoit en se«cret d'ingratitude; il lui falloil rappeler
4o A.1?H09S1VB.
avec effort toute sa raison ^ pour né pas laisservoir à quel point étte ëtoit Uessée; elle montroit à tout le inonde la plus grande froideur. Alpbonsine , ^omme jon l'a dit, n'embrassoit que sa meve; mais aile avoit des manières âfibofcUflruses qui choquoient Biana y et qui lui don^ noient un yérttaUe ëloigntmeiit pour la comtesse et pour tnès , qu'elle «voit l'injustice de soupçonner quelquefois de vouloir liji enlevei: le cœur de sa fille. Souvent une caresse d'Alphonsine 4issipoît toutes ces tristes idées; alors 'elle gëmissoit de sa susceptibilité; ëtte îsentoit que ne pouvant plus être la^seule -société d' Alpbonsine^ ni Tunique objet -de son affection et de ses pensées, elle lievoit modérer sa tendresse passionnëe; *que cette tendresse, si naturelle durant 4eur captivité, devenoit une folie dans 4ei»r situation actuelle. Elle se répétoit lii-rdessus tout ce qu'un* ami sage auroit ^iui 'dîref mais^ livrée depuis treize Mans au sentiment exclusif le plus tendre etle pfais pr<iifoiffid,il4'étoitp enaoa
pouvoir d'en réprimer l'énergie } elle èe plromit que du' moins Alphonsine n'en ^ouffriroit jamais.