CHAPITRE XXXIX
Don Alvar , un matin , avant le réveil de la comtesse , fit demander à Inès un moment d'entretien. Elle étolt dans le parc , où personne , sans exception, n'entroît plus, que Diana, sa fille, la comtesse, Inès, leurs femmes et le curé, seul homme admis dans cette enceinte. Inès vînt, et s'assit, avec don Alvar, dans le salon qui falsolt partie de l'appartement de la comtesse. Là, sans aucun déguisement, don Alvar lui ouvrit son cœur; il lui fit l'aveu sincère de sa passion pour Alphonsine ; et voyant qu elle Fécoutoît
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attentivement, sans Tînlerrompre , il s'enhardît jusqu'à lui demander d'employer le crédit extrême qu'elle avolt sur la comtesse, pour le dégager d'un hymen qui feroît le malheur irréparable de sa vie , puisqu'il ne pouvolt plus disposer de son cœur. « Don Alvar , répondit enfin Inès, celle étrange confidence m'affermit dans la résolution de tout tenter pour vous décider à remplir des engagemens sacrés.... — Comment? — Quoi! vous sacrifiez le
bonheur de votre mère, le mien, l'intérêt commun de nos familles, qui trouvent, comme vous le savez, de grands avantages dans notre union ; vous sacrifiez tant de devoirs à un enfant qui ne peut connoître votre amour, ni le partager!
Et quel est votre espoir? Alphonsine n'est pas surveillée par une duègne mercenaire, elle est sous la garde d^me mère éclairée , vigilante, qui ne pense et n'existe que pour elle, Alphonsîne, inaccessible, ignorera toujours vos sentimens* Dona Diana doit trop de reconnoîssance à la comtesse, elle a trop de délicatesse , et une trop haute idée du respect filial, pour autoriser votre rébellion parla moindre condescendance. Enfin , vous désolerez votre mère , sans pouvoir jamais obtenir son consentement pour un mariage qui anéantiroit sa plus chère espérance, et que d'ailleurs la naissance illégitime d'Alphonsine lui feroit regarder comme avilissant pour vouSm.*.. — Avilissant:
ALPIIONSINE. lO?)
Quel odieux préjugé! — Non, car cette délicatesse , que vous appelez préjugé y est un hommage rendu
aux bonnes mœurs — Grand
Dieu! aimer Alphonslne , adorer la pureté même , blesseroit les bonnes
mœurs! — Vous dénaturez ce
que je dis. Alphonsine est un ange, mais sa naissance est une tache qui, sans flélrir sa personne innocente , s'imprimera sur celui qui recevra sa main. Dona Diana, par sa résignation, sa piété, son repentir sublime, a sans doute effacé toutes ses fautes; mais ses vertus n'ont point réparé le malheur de la naissance de sa fille. Nos lois , par respect pour les mœurs , pour le maintien de la foi conjugale et de Thonnêleté publique , privent les
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enfans naturels dïm élat honorable dans la société ; et aux yeux de la raison même , la mésalliance la plus inexcusable est celle que vous voulez faire. - — Alphon* sine a plusMun titre pour mètre chère ; ne m^est-elle pas unie par le sang? n est-elle pas la nièce de ma mère? et ma mère pourroitelle, en consultant son cœur, voir entrer avec peine, dans sa famille, la fille unique d'un frère qu'elle chérissoit? — Les unions vertueuses forment seules les liens de parenté : le vice ne produit point d'alliance.
— Le vice ! quelle expression 1 — Elle est dure , mais elle est Juste.
— Inès, vous ne savez que raisonner; votre âme calme, indifl'érente, ne connoîtra jamais l'empire d'un
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grand aUachement.... — Vous vous croyez plus sensible que moi en sacrifiant, sans remords, une mère,
une amie! —Vous me parliez
tout à r heure à^intérêts de famille \ pensez -vous qu'un cœur sensible doive s'immoler à de semblables
considérations? — Non, mais
elles doivent pourtant entrer dans
la balance — Je les compte pour
rien. — Eh bîen! c'est une grande ingratitude. Quoil nos parens , de-i puis notre berceau jusqu'à Fepo^^ à où nous sortons de leurs main --.
doivent sans relâche s'occuper de nous , de notre fortune , de notre bonheur , de notre avenir ; et nous serions dispensés, dans nos vues d établissement, de compter pour quelque chose leur satisfaction
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et rinlérel de noire famille! Je sais que cette maxime est établie dans les romans; maïs elle ne m'en paroît ni moins absurde ni moins coupable. Montrer la plus parfaite indifférence pour la prospérité de sa famille , désoler une mère , se moquer de la censure du monde ^ et même se déshonorer, voilà les actions qui vous paroissent intéressantes, et que doit produire, selon vous^ la véritable sensibilité !..•••..
^^'ar moi , j'admirerai toujours ^avantage le respect et l'obéissance filiale, l'attachement à sa famille, le désir si naturel de seconder ses vues et ses projets, et le sacrifice d'un sentiment nouveau aux sentimens sacres que l'on a depuis l'enfance, Je ne balancerai jamais entre
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un amant et un frère chérî , entre vous , don Alvar , et Thomme pour lequel j\'iuroIs de rincllnatlon- Comptez sur ces cœurs-là y ce sont les bons cœurs, n^en doutez point.
—•Ah! si vous aimiez Dazeli
comme j'aime Alphonsine !.,.•.. — Comment ! que voulez-vous dire?...
— Oui, Dazeli vous adore , et vous Taîmez. Croyez - vous donc que j'aie assez peu de pénétration pour n'avoir pas découvert ce grand se- *cret? Vous aimez Dazeli, mais, à votre manière , froidement...... —
Moi I j'aime Dazeli? — Autant que vous pouvez aimer. — Non , don Alvar, car je vous aime mille fois davantage. — Mais, c'est de l'amour que vous avez pour lui. — .Tous rêvez. — Yous ne m'ôterez
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point cette îde'e. — Auroîl-il en la fatuité de vous la donner? — Poin!
du tout, c'est moi qnl le lui al fait
remarquer. — Remarquer! Ah !
je me flatte qu'il remarque tout le contraire. — Je vous assure que non. J'ai ouvert ses yeux là-des-
suSf,... — Quelle extravagance!
' — ^Oui, mais toute de votre côté.
Vous savez que j'ai pour une autre une passion invincible , vous me préférez, avec raison, un homme aimable et vertueux, qui est éperdument amoureux de vous, et néanmoins vous persistez à vouloir m'épouser , vous mettez votre gloire à faire votre malheur, celui de votre amant et le mien ; voilà ce que vous appelez de la grandeur d'âme et de la sagesse!,,... — yous donnes ime
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tournure ridicule à une chose trèssimple. Premièrement je n aï point d'amour; et si vous vous obstinez à me supposer celte inclination , profitez du noble exemple que je vous donne; il seroit d'autant plus beau , que je pourrois épouser Dazeli , et qu'il est impossible que vous obteniez la main d'Alphonsine : est-il donc étonnant que je veuille vous oter une idée chimérique ?.... — Ah 1 ma chère Tnès , sî vous aviez le courage de vous unir à moi , d'avouer franchement à ma mère votre penchant secret , nous serions tous heureux. •— N espérez pas que je devienne complice d\in parjure et d'une désobéissance filiale. Nous nous sommes promis mutuellement notre foi^ votre mère^
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depuis que vous existez jusqu'à ce moment, a compté sur cette union, dans laquelle son cœur a place tout le bonheur de sa vîe. Quelle consolation lui resteroît-il , si j^y renonçoîs volontairement? Du moins, si vous manquez à tous vos devoirs , je veux vous suppléer auprès d'elle ; je veux que mon respect et ma tendresse soient pour elle un dédommagement de votre folle — Quel
que soit votre époux , vous ne pouvez jamais cesser d'être sa fille; elle en auroit deux au lieu d'une.
— Eh! le cœur d'Alphonsinepourroit-îl adopter une seconde mère?
La jalouse Diana soufFriroit - elle seulement qu'elle lui en donnât le nom ? Elle croira faire un assez grand effort en lui permettant d'aï-
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mer son mari et ses enfans, — Je suis maître de faire part à ma mère de mes conjectures ; je lui dirai que vous aimez Dazelî. — Je ne vous le conseille pas; car, pour la dissuader, je serols capable de soutenir que j'ai pour vous une passion Invincible. — Parlons sérieusement; je suis irrévocablement décidé à déclarer sans délai , à ma mère , mes senlimens et mes résolutions; je vais m'aller jeter à ses pieds, et tout employer pour la fléchir. Voulez - vous venir avec moi , et du moins lui dire que vous verrez sans chagrin mon union avec une autre ?
--Non, car je menflrois ; et de plus , j'ajouterois à Taffllction de celle à qui je dois mon éducation et le bonheur que j'ai goûté depuis
que j^exîste. » A ces mots , don Alvar, sans rîen répondre , tîre un cordon de sonnette ; un valet de cbambre survient^ et lui dît que la comtesse est évelUëe, Il sort précipitamment. Inès , remplie de tristesse , de trouble et d'inquiétude , se lève > et va se renfermer dans sa cbambre. La passion de don Alvar lui paroissoit d'autant plus extravagante, qu elle ne pouvoit la concevoir. Quoîqu Inès eût beaucoup d^ esprit et de finesse, elle n^avbît pas assez de profondeur et d'élévation dans ses idées pour être en état d^apprécier Diana et Alphonsine; elle aimoit cette dernière , qu'elle trouvoit intéressante et belle comme un ange, maïs qui n'étoitàsesyeux qu'une Agnès aussi dépourvue d'es-
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prit que d'Instruction. Elle ne voyoît pas qu'AlphonsIne possédolt la véritable science, celle que donne à une âme pure, grande et sensible, une morale sublime et parfaite ^' ai^ssl jamais Inès ne parlolt d'Alphonslne, et de l'éducation singur Hère qu'elle avolt reçue. Ne l'approuvant pas, elle aimolt mieux se taire que la critiquer.
Au bout de vingt minutes , la sucprise daines fut extrême en voyant rentrer don Alvar, dont la pâleur et rabattement lui causèrent la plus vive frayeur. « Bon Dieu! dit-elle, vous n'avez pas eu le temps de parler, et cependant vous êtes dans un état affreux ; qu'est - il donc arrivé ?..., — Rien de fâcheux , ma chère Inès , répondit don Alvar eo
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s^ofibrçantde sourire ; je suis ému..., et voilà tout. » A ces mots il s'assît près crincs, et prenant sa main dans les siennes : « Mon arale, lui dit-il d'une voix tremblante, notre sort enfin est fixé.,.. ; je me suis rendu à la raison, à Tarnîtlé.... ; ma vie vous sera consacrée ... Nous parlons dans deux lieures pour Madrid... , car 11 faut s'arracher d'ici!.... Dans trois jours je recevrai votre main!..., — O ciel! s'écria Inès, et d'où peut venir un changement si surprenant et si prompt? — Enfin il est opéré, comptez sur ma parole; et si la plus tendre amitié peut vous rendre heureuse , ne soyez point inquiète de votre bonheur. — Ah!
don Alvar, reprit Inès en versant quelques larmes , je ne songe
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qu'au vôtre! Mon ami, poursuîvîtelle , que me caches- lu? Je te conxîols , tu n'^as pu changer ainsi dans un si court espace de temps. Ah!
parle sans détour; ouvre-moi ton cœur.... — Chère Inès, répondit don Alvar, me soupçonneriez-vous de TOUS tromper? — Non, jamais. — Eh bien! je vous le jure , nous serons unis dans trois jours ; ma mère a reçu ma parole. — Et cependant vous lui avez déclaré vos sentimens?... — Oui... Elle n'a répondu qu'un seul mot.,.. , et j'ai cédé...» — Un mot maternel peut suffire , je le sens; mais vous étiez si décidé!
— Nous allons partir. J'ai des ordres à donner. Préparez-vous aussi ; dans deux heures . nous monterons en voiture,,.. — Et.... Dazeli?»... —
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Le malheureux !..,. Je raïs aller le prévenir. » En disant ces paroles, don Alvar sortît, et courut à lappartement de Dazeli. Aussitôt qu'il Taperçut, il se jeta dans ses bras en fondant en larmes. « Ali! mon amî , s'écria-t-il , tout est fini pour nous!.... Il faut renoncer à lamour , au bonheur !..• J'épouse Inès !.... — Grand Dieu ! Après tout ce que vous m'avez dit, avez vous pu prendre une telle résolution ; et sans combats, sans résistance , d'une manière si soudaine !
— L'honneur me le prescrit, je serois le plus vil de tous les hommes si j'hésilois un moment. Je pouvoîs résister à l'autorité, à la raison ; mais ^ Dazeli, on ne combat point l'honneur, vous le savez comme moi....
J'ai du céder. — Quel est donc ce
motif si puissant qui a pu vous déterminer?... — Il m est impossible de vous le dire. — Il m'est donc permis de le croire cliimérîque ? — Non , quand je vous assure qu'A est réel, — Vous n ignorez pas mon attachement pour Inès ; vos funestes confidences l'ont autorisé. Je n'ai pas votre légèreté , je suis au désespoir.... — Vous saurez mon secret quand j'aurai reçu la foi d'Inès.... ' — Eh! que m'importera de le savoir alors!.... — Je vous le répète ; il faut que j'épouse Inès, ou que je fasse une action déshonorante. — Vous n'épouserez Inès qu'après m 'avoir ôté la vie... — Je vous entends, sortons. — Je vous suis. « En disant ces mots , ils sortirent tous les deux; Dazelî, hors
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de lui , avoît pris son épée , qu'il te« noît sous son bras , sans s'apercevoir que don Alvar n'en avoit point. Sur le haut de Fescaller, don Alvar lui dit : << Allez m' attendre dans le bois , je vais dans ma chambre chercher mon épée , je vous rejoins dans un instant.... » Il parlolt encore, lorsqu'Inès, montant l'escalier, les aperçoit, et devine tout à l'aspect de leur maintien et à Faltération frappante de leurs physionomies. Elle s'avance , et les regardant tous deux : « Où allezvous? dit-elle. — Nous promener.
— Suivez-moi. j> A ces mots , elle prend Dazeli sous le bras. « Dazelî j dit don Alvar , je vous attendrai. » Et il court chercher son épée , afin de se rendre ensuite
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dans le bois. Inès, marchant avec rapidité , entraîne Dazeli dans un petit parterre qui se trouvoit entre son appartement et celui de la comtesse ; et là, le faisant asseoir à côté d^elle , sous un berceau de vîgne :
« Cest vous, dit-elle, qui l'avez provoqué? — Moi, madame? que voulez-vous dire? — Les déguisemens sont inutiles, j'ai des yeux, et une âme qui sait m'éclairer mieux encore. Ecoutez , Dazeli ; je ne vous dirai point que je ne penserois jamais quavec horreur à Thomme qui auroit trempé son bras dans le sang de don Alvar , vous n'en devez pas douter; mais je vous dirai que je mépriserois du fond de F âme celui que Tamour rendroît un ami injuste, infidèle et barbare. On peut
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excuser un premier mouvement ; cet instant passé , le repentir doit succéder à la colère. — Je vous perds , je ne sens que mon malheur. — Respectez le nôtre. — Juste ciel! c'est donc le vôtre aussi? — Croyez-vous que je puisse être heureuse en voyant don Alvar au désespoir? — Ah! je le sais, vous ne pensez qu'à luil...
~- Non- seulement je pense à vous, Dazeli, mais je veux conserver de vous un souvenir qui me soit toujours cher. J ai besoin de vous estimer ; et quand don Alvar et moi nous suivons notre devoir, ma conscience ne seroit pas satisfaite , si vous ne remplissiez pas le vôtre,. ••• Oui, je me reprocherois Fopinion que j 'ai eue de votre grandeur d'âme et de votre générosité. On se con-
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sole de la perte d'un amant, on pleure éternellement un ami.../. - — Quel langage! ô ciel! et faut-il ne Tentendre que dans ce moment!
Ah! soyez certaine que j'abjure du fond de Tâme un coupable transr port, et que j*almeroîs mille lois mieux me percer le sein que d attenter aux jours de don Alvar. — O Dazeli! dit Inès en levant au ciel des yeux remplis de larmes , la vertu nous sépare , maisbénissons-la ; elle autorise , elle ennoblit nos regrets !... — Inès, chère Inès! s'écria Dazeli en tombant à ses pîeds, je jure de consacrer ma \ie à cette vertu sé-^ vère que vous me faites adorer; ce sera vous rendre toujours le seul culte digne de vous !.... Je cours embrasser don Alvar ; mais, poursuivit-
il avec entliousîasme, je veux avant de quitter à jamais ce lieu , je veux briser le fer profané par un emportement criminel. » En disant ces paroles, ilappuyafortementla pointe de son épée contre la terre , et la rompit en deux morceaux. « Laissezmoi recueillir ces débris précieux pour moi , dit Inès ; ils me rappelleront un souvenir qu'il m'est permis de conserver!... » A ces mots, Dazeli , saisissant la main d'Inès , la serra dans ses mains tremblantes....
Bans cet instant il entend du bruit, il appuie , en gémissant , ses lèvres sur la main d'Inès; et s' arrachant d'auprès d'elle , il fuit et disparoît. Il vola dans le petit bois , il y trouva don Alvar , il courut à lui les bras ouverts , ces deux amis , également
à plaindre , s'embrassèrent ëlroilement sans proférer une parole ; ensuite Dazeli s'éloîgna rapidement, et don Alvar le perdit bientôt de vue. Don Alvar tournant ses pas d'un autre côté , se rapprocha de la lisière du bols, et s'asseyant sur un tronc d^arbre , en face du pavillon de Diana , il fixa ses yeux mouillés de fleurs sur ce bâtiment, qu'il n'apercevoit qu^en perspective.
« O toi! dit-il, unique objet, depuis trois ans , de tous mes rêves de bonheur; que fais-tu , tandis que je me consume en regrets superflus ; tandis que mon cœur déchiré te dit un éternel adieu ?..• Tu te livres avec calme à tes innocentes occupations ; tu souris à ton heureuse mère , et tu conserves toute ta sérénité !♦.,• Ta
souris, et je meurs!,... Ta m'auroîs aimé...,, je le sais, je Tai vu!.... Et néanmoins ( ô pensée déchirante ! ) tu vivras pour un autre! et je ne pourrai m opposer aux desseins au^ dacieux d'un rival abhorré, je ne pourrai ni l'attaquer^ ni me venger! Quoi! cet avenir, où mon imagination te plaçoit pour en enchanter tous les momens, ce long avenir, s'écoulera sans toi!... Que deviendrai-je, ô ciel! en me bannissant pour jamais loin de toi, loin de ces lieux chéris , où j'ai causé ta première rougeur, où j'^ii fait naître dans ton cœur ingénu le premier pressentiment de ramourî.... Hélasl Tamilié même , loin de me consoler, ne pourra qu'aggraver m^es peines!.,. Inès , dans le fond de son
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âme, formoît aussi d'autres vœux ; et que ne souffrira-t-elle pas en yoyant mes douleurs!.... Ses charmes , ses verlus , ne pourront me faire oublier cet être céleste , Incomparable , qui ne ressemble à nul autre sur la terre ! .• » Ici , don Alvar s'arrêta; il enlendoit son nom retentir de toutes parts! et parmi ces voix qui Fappeloienl, il distingua celle d'Inès... Il tendit les bras vers le pavillon , avec un déchirement de cœur inexprimable. « Alphonsine! Alphonsînel s'écria-t-ii. Je vais donc partir pour toujours, et sans vous coûter une larme , un soupir, sans exciter dans votre âme si sensible, un seul mouvement de compassion ; sans que vous puissiez connoître mon amour et mon dé*
sespoîr!... » A ces mots^ les pleurs lui coupèrent la parole ; îl entendît la Toîx d'Inès plus distinctement ; aussitôt il essuya ses yeux , et se retournant, il aperçut Inès, il s'avança vers elle , la prit sous le bras ; et se laissa guider par elle en silence. En rentrant au c^hâteau , il frémit en voyant de loin la voiture attelée. Il passa devant la porte d'une cour du pavillon dç Diana ; cette porte étoiî entr' ouverte. Par un mouv(^ment irrésistible , il quitta le bras d'Inès , et s'élança dans la cour. Après avoir fait trente pas, il s'arrêta; un charme douloureux, mais invincible, le retint immobile à cette place ; il entendolt une voix pure et ravissante , accompagnée d une guitare, la voix d'Alphonsine^ q^i chantoit ces paroles :
Fruit de la sagesse éternelle , Présent du ciel , ô douce paix !
Vous comblez les désirs d'un cœur chaste e6
fidèle ; Dans le mien régnez à jamais.
Le Dieu qui sauva mon enfance ^ De ma jeunesse protecteur.
Me conservera Finnocence , Pour me conserver le bonheur l Fruit de la sagesse, etc.
Que les jours sont sereins , que la nuit est tranquille
Dans ces bosquets délicieux !
Seigneur, fixez dans cet azile
Mon destin ainsi que mes vœux.
En vous quittant , solitude clie'rie , Paisibles lieux où .j'ai reçu la vie, Verrois-je ailleurs des ombrages plusbeaux ^ Un ciel plus pur, et des astres nouveaux ?
Fruit de la sagesse ^ etc.
Fur la fin d'un beau jour nous revoyons encore Une clarté semblable à celle de Taurore ',
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Ainsi, par un heureux destin ,
De mes ans fortunes le tranquille déclin, Exempt de troubles et d'orages , Aura^ comme un soir sans nuages, Toute la douceur du matin.
Fruit de la sagesse éternelle , Présent du ciel, ô douce paix!
Vous comblez les désirs d'un cœur chaste et
fidèle; Dans le mien régnez à jamais.
Qui pourroît peindre TefFet que produisirent sur F âme bouleversée de don Alvar , et celte voîx et ces paroles?.... Il lui sembloît qu'Alphonsîne însulloît à son trouble affreux , en vantant sa tranquillité ; Tamour au dernier degré d exaltation , des regrets déchirans , une douleur accablante^ plongeoient ce malheureux jeune homme , maîtrisé par ses passions ^ dans un état
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effrayant d'égarement et de stupeur Tnes voulolt en vaîn l'arracher de ce Heu fatal, îl ne Fécoutoît pas , îl ne la voyoit pas ; appuj^é contre le mur, la tête penchée sur sa poitrine, les yeux fixés à terre y îl étoîl muet» sans mouvement , et inébranlable à sa place.
Enfin , Inès faisant quelques pas pour s'éloigner : « Adîeu , don Al- Tar , dit-elle ; puisque vous trahissez si promptement un serment volontaire , je dois vous quitter. Il me sera possible de vous oublier maintetenant. » A ces mois , don Alvar tressaille; il pouvoil encore entendre la voix de Thonneur. Il se précipite sur les pas d'Inès ; il l'atteint , la prend dans ses bras , la serre contre son isein, en disant d'une
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voix étouffée : « Prends pitié de moi , ne m'abandonne pas!.... «InèsTembrasse en pleurant. « O mon amî !
s'écria-t-elle , pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas fait naître ta sœur?... »
En prononçant ces paroles , elle Fentraîne : on arrive dans la grande cour du château ; don Alvar aperçoit la comtesse; il rassemble toutes ses forces ; il s'avance , donne le bras à sa mère j elle monte en voiture avec Inès; don Alvar, pâle et tremblant , se place sur le devant de la voiture , et Ton part pour Madrid».
ALPHONSïNC î3f
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