CHAPITRE XLIT
Le lendemain, de grand malîn, la comtesse eut une longue conversation avec M. Antonio , qui fut étrangement étonné en apprenant que don Alvar avoit une grande passion , et quMl refusoit la main dlnès. « Ceci me confond, dit-il; car il m'a toujours parlé de dona Inès avec vénération, — Mon dieu, monsieur Antonio , îl ne s'agit pas de vénération ; je vous dis qu'il est éperdûment amoureux de celle jeune Alphonsine.... — Cela est bien singulier; il ne m'en a jamais dît
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un mot....... — Enfin c'est un fait.
Je vous demande avec instance de le suivre dansée château..... — J'avoue que , dans ce moment , je m'occupe d'une découverte qui exige un prodigieux travail, et... — Vous pourrez travaîilerdans cette solitude absolue mieux encore qu'à Madrid.
Je ne désire pas que vous lui donniez des leçons. — Cependant, rien ne pourroit mieux le distraire de cette folie, s'il pouvoit prendre le
goût des sciences * — Seulement,
veillez sur lui, sur ses gens. Que pensez-vous de ce Pérès, est-ce un bon sujet? — Pérès est un très-honnête garçon , qui , durant notre Toyage , me rendoll compte de tout avec exactitude et naïveté, — Eh bien! emmenez -le , et ne manquez
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pas de rinterroger chaque jour.
Une chose qui me fait plaisir , c'est que mon fils n'a point du tout paru fâché quand je lui ai dit que je voulois que vous fussiez avec kii : cela prouve qu'il veut en effet rester paisiblement dans celle terre...
— Je vous re'ponds, madame, que don Alvar est le jeune homme le plus incapable de faire une escapade. .
— Ah ! si vous pouviez lui remettre la tête!.... — Rien de plus aisé. — Je vous assure , monsieur Antonio , que vous vous trompez quand vous croyez qu'il n'a pas les passions vives ; je lui ai vu , dès son enfance , une grande violence de caractère.... — C'étoit de l'enfantillage , et pas autre chose. Enfin , pendant deux ans qu'il a été sous
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ma garde , U n^a pas eu la plus petite intrigue. Vous en êtes sûr?
— Oh! comme de mon existence.
Demandez à Pérès, nous le guettions constamment sans qu'il s'en doutât; eh bien! nous n'avons pas découvert la moindre chose. — Si vous saviez comme il aime cette
enfant! — Cela passera; on dit
qu'elle est élevée dans une Ignorance !,...•.. — Ah! elle est charmante — Quand U la comparera
à une personne qui a autant de mérite et d'usage du monde que
dona Inès — Monsieur Antonio,
il faudroit partir ce soir ou demain.
— Eh bien ! madame , je suis obligé d'aller lire ce soir un mémoire à Tacadémle ; mais demain, je serai à vos ordres. — Ah ! quel service
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VOUS me rendez ! Vous sachant avec mon fils, je n'aurai nulle inquiétude, et je terminerai tranquillement mes affaires. »
Le Jour suivant , don Alvar partit en effet avec M. Antonio , sans avoir eu le courage de revoir Inès , à laquelle il écrivit cependant, avant de monter en voiture , im billet court , mais fort tendre. En la quitt^jnt sans lui dire adieu , il n'avoil voulu se soustraire qu'à des représentations inutiles, et à la peine de déguiser ses vrais sentîmens , et de cacher ses projets à une personne qu'il chérissolt , mais qu'il trouvoit beaucoup trop raisonnable pour en faire sa confidente. D'ailleurs il étoit bien certain qulnès , au fond de Târae , ne s'affligeoit pas de ce dé-
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noûment imprévu ; et la joîe de se trouver libre s'augmentoît encore lorsqu il songeolt à celle que dévoient éprouver Inès et Dazelî,
Don Alvar et son mentor arrivèrent le soir même , de bonne heure encore , dans la terre de la comtesse.
Don Alvar, durant toute la route, n avoît entretenu M. Antonio que du désir qu'il éprouvoit de se livrer tout entier à la solitude , aux sciences et à la méditation , afin de triompher d'un malheureux penchant. Il parloit si bien sur toutes ces choses, que le bon Antonio , en récoulant, avoît eu plus d'une fois les larmes aux yeux, surtout quand il éloit entré dans le détail de Fétude approfondie qu'il comptoit faire de la chimie et de la botanique. Don
Alvar s%?tablît au rez-de-chaussée^ et M. Antonio , qiiî craîgnolt mortellement rhumîdité , fut logé , comme 11 le déslroît, de Fautre côté du château , au premier , dans un appartement qu'il choisit lui-même , parce qu il y vit une grande terrasse de pierre qu'il trouva très-commode pour plusieurs expériences chimiques qu'il vouloit faire à l'air libre.
Don Alvar déclara qu'il ne pou- Yoit dîner qu'à quatre heures; M. Antonio étoit accoutumé à dîner à une heure ; de sorte que , pour ne point se gêner mutuellement , il fut décidé que chacun seroit servi séparément dans sa chambre. Le jour suivant, don Alvar fut chez M. Antonio , lui demander des livres et quelques înstrumens de chimie.
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M. Antonio, ravî de ce zèle, lui répondît que le fourgon chargé de tous ces ustensiles, n^arriveroit que le soir : « Mais , ajouta-t-il , vous n'en avez pas besoin chez vous; venez ici me voir faire mes expé^ rîences ; j'en ferai de très-curieuses et de toutes nouvelles. — Non , non , reprît don Alvar, je veux avoir à moi tout seul un alambic , quelques cornues et des creusets, pour m^ exercer à répéter les premières expériences que je vous ai vu faire.... — Maîsvoaslesrappellerez vous bien?
— Vous verrez. — Il est certain qu'on avance davantage en travaillant soi - même. Yous échouerex peut-être d'abord. — Oh! non, je suis sur de mon fait. Pendant une quinzaine de jours Je veux n'avoir
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cVautre guide que ma mémoire et mes livres ; ensuite vous jugerez de mes progrès... — Ainsi, d'ici là, je ne serai point initié dans yos travaux. — Oh ! pas du tout. Enfermé dans ma chambre , je ne vous verrai même pas. S'il me survient quelqu^embarras , je vous écrirai. -— Voilà ce qui s'appelle de l'ardeur*
— Soyez sûr que j'en suis rempli.
— Pourvu que cela se soutienne! — IS en doutez pas. — Eh bien ! vous irez loin , je vous le prédis. — C'est mon projet. — Voilà qui est dit.
Vous allez travailler de votre côté, solitairement , pendant une quinzaine de jours; c'est justement le temps qu'il me faut pour faire mes expériences particulières ; ensuite nous nous réunirons , et je serai tout à yous. j>^
Après celte convenhon , don Alvar emporta tous les livres scientifiques que M. Antonio voulut bien lui donner. Avant de quitter son pénétrant mentor, il revint deux ou trois fois sur ses pas , pour lui recommander avec instance de ne pas oublier Y alambic et les cornues , et il laissa M. Antonio extasié de ces inervellleuses dispositions.
Le fourgon arriva. M. Antonio s'empressa d envoyer à son studieux disciple une ample provision d'ustensiles 5 el plusieurs drogues qu'il lui avoit demandées. Le soir, M. Antonio descendit dans le parc ; il vit avec quelque surprise trois ou quatre grands garçons jardiniers uniquement occupés à courir après des papillons. Il les questionna, et ils
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répondirent qu'ils avoîent reçu de don Alvar Tordre de lui porter tous les papillons du jardin, morls ou vifs : ils ajoutèrent que toutes les servantes du château ëtoient occupéesde leur côté àrecueilllrtoutesles araignées , tous les petits scorpions, et autres insectes qu'elles pourroient trouver. « Bon! se dit à lul-mcme M. Antonio, voilà aussi le goût de rhistoire naturelle... » A quelques pas de là , il vit Pérès sur une grande pièce de gazon , cueillant des herbes. <( Que faites-vous donc là, Pérès? lui dit-Il. — Je cherche des graminées... — Pour don Alvar? — Ah ! monsieur , cVst une rage ! Vous aviez bien raison de dire que tous ces goûts-là lui viendrolent. — Il faut, Pérès, les entretenir avec soiri.
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A propos, a-l-Il une loupe? car je sais qu'il fait ramasser une quantité d'insectes... — Il avoit défenda de vous le dire.,.. — Il ne vouloit pas que j'en fusse instruit? — Eli! vraiment non, il se fait une fêle de vous préparer une grande surprise... Il me disoit encore tout à l'heure :
M. Antonio sera étrangement surpris dans une quinzaine de jours.. •
— Réellement? — Sur mon honneur, il m'a dit cela en propres termes. — Ah! ça , Pérès ; si par hasard il lui prenoit envie d'écrire à d'autres personnes que celles dont madame la comtesse m'a remis la liste, et que je vous ai donnée en parlant, il faudroit m'en avertir...
— Ah! monsieur, vous pouvez élre certain que je vous rendrai compte
de loul , avec la sincérité que j'avoîs pendant le voyagCé » Ce sincère Pérès rentra dans le château , afin d'y achever les préparatifs de la fuite secrète de son jeune maître.
Don Alvar s'évada la nuit mêine , dans une chaise de poste qui Tattendolt à cinq cents pas du château , n'ayant avec lui qu'un petit jockey de seize ans, qu'il avolt ramené d'Angleterre» Il laissa à Pérès une douzaine de billets , qu'il devoit donner successivement à M.
Antonio, comme si don Alvar les eût écrits de sa chambre , tantôt pour le consulter sur ime expérience , tantôt pour lui demander un livre, Pérès et un autre domestique de confiance de don Alvar dévoient seuls entrer dans sa chambre vide ^
SOUS prétexte de le servir , et y manger le dîner et le souper qu ils y portolent. Voilà ce qui fut comploté, et ce qui eut Heu pendant près de trois semaines ^ tandis que M. Antonio faisoit ses belles expériences de chimie, sur la terrasse de pierre, et qu il écrivoît à la comtesse qu'il obtenoit un triomphe complet , et que don Alvar se livroit avec passion à Telude et aux sciences.