L'ÉMIGRATION
dirigent vers la France à petites journées : tous les chemins en sont encombrés ; c'est un défilé pitoyable. J'entends encore leslamenlalions de ces biuves gens si tranquilles, si passionnément sédentaires de père en (ils, et qu'un ukase du roi Guillaume a jetés brutalement dans la vie nomade.
D'autres, craignant les embarras et les dépenses d'un déménagement lointain, se défont de tout à vil prix. Un seul officier ministériel de Colmar a fait trente ventes en un jour ; les mobiliers se donnent. Une bibliothèque, je dis une chambre pleine de livres, s'est adjugée à 180 francs, dans cette ville studieuse de Colmar. Les amateurs de belles choses à bon marché ont de vraies occasions là-bas ; personne n'en profite ; on se ferait scrupule : tout reste aux mains des juifs. J'entends dire qu'eux-mêmes commencent à se lasser, car acheter toujours, même à vil prix, sans revendre ce n'est que la moitié du commerce.
Il y aura des terres en friche l'année prochaine et des boutiques fermées. On ne trouve plus d'apprentis, presque plus d'ouvriers pour le travail des champs ou de la ville, plus de commis de magasin, plus de clercs de notaire. L'homme à qui j'ai loué pour rien notre petit domaine de Sa- \Crne me promena partout dés le malin de mon arrivée, en me faisant admirer les carottes qui remplissaient nos corbeilles et les oignons qui
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peuplaient nos plales-bandcs. Au milieu de cette culture plus lucrative que pittoresque, je m'arrêtai un peu surpris devant un carré de salailes dont les lignes couraient en zigzag. — Qu'est-ce ceci, mon brave Laurent? L'ouvrage de votre petit garçon, je suppose ?
— Non, monsieur, cVst moi qui l'ai fait.
— Mais, alors, vous étiez malade, ou bien vous aviez bu un coup de trop?
— Nullement, mais il est impossible d'avoir des journaliers à aucun prix, nous faisons tout nousmêmes, la journée n'y suffit pas, et j'ai planté ces chicorées à deux heures du matin en raéelairant d'une lanterne.
Dans une tuilerie de Sarralbe, tous les jeunes gens sont partis ; on dresse de grandes filles qui les remplace! ont bien ou mal.
Les ouvriers allemands sont accourus en assez grand nombre, surtout depuis cinq ou six mois; mais, outre la répulsion bien naturelle qu'ils inspirent à tous les vrais Alsaciens, ils ont des prétentions qui les rendent presque impossibles. L'urgence des travaux qui s'exécutent à Strasbourg et dans les cinq nouveaux forts autour de la ville a nécessairement élevé le taux de la main-d'œuvre. Il n'est si piètre ouvrier qui ne gagne de trois à quatre francs dans sa journée; or le travail des
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champs sérail une ruine, avec des auxiliaires d'un tel prix.
Bien ou mal payé, riche ou pauvre, le Prussien est un homme fort peu semblable à nous. On se . demande encore en Alsace s'il a quatre estomacs, ou deux, ou, par cas invraisemblable, un seul. 11 se nourrit des aliments les plus grossiers, qu'il absorbe en quantités effroyables. Un ou doux kilogrammes d'un pain noir, pétri de seigle et de sarrasin, sont la base de sa ration quotidienne. 11 y ajoute du beurre, pour que le pain puisse glisser, des œufs, de la charcuterie et de la viande froide.
Ses repas ne sont point réglés comme les nôtres: il s'attable chaque fois qu'il a faim, et il a toujours faim et soif quand il sent quelque argent dans sa poche. J'ai remarqué dans un petit restaurant de Strasbourg un brillant officier qui déjeunait de vin, de pain noir et de fromage. Cette sobriété m'humilia et je dis à l'ami qui me tenait compagnie : « Mais ces gens-là, au train qu'ils mènent, feront tous fortune chez nous. »
11 répondit : « Gardez-vous de le croire. Le capitaine que vous voyez va déjeuner pour quinze ou vingt sous, mais c'est peut-être le quatrième repas Je sa journée, et il est homme à en faire six autres, au même prix, avant le souper définitif qui le gorgera pour la nuit. Nos vainqueurs mangent
mal, mais ils mangent sans trêve, et quoi qu'ils puissent gagner sur notre malheureuse province, ils avalent tout.
« Si la rusticité de leurs goûts leur donne un certain avantage à la guerre sur les peuples plus civilisés, si leur, indifférence aux alcools doit nous servir de leçon, car la garnison de Strasbourg ne boit pas en un jour quatre verres d'absinthe, il n'en faut pas conclure que ces fiers conquérants soient plus rangés et plus sages que les Français. S'ils ne doivent acheter nos châteaux que sur leurs économies, ils attendront longtemps. Vous ne savez donc pas que les Français, si imprévoyants et si légers en apparence, replacent bon an mal an les neuf dixièmes de leurs revenus mobiliers, tandis que les Germains du Nord, ces hommes lourds, n'en remploient guère qu'un dixième?»
A part les militaires, les employés et les manœuvres, gent nomade qui peut s'en aller comme elle est venue, du jour au lendemain, les Allemands n'ont pour ainsi dire importé personne en Alsace: combleront-ils le vide qu'ils font? J'ose en douter. Dans la ville que je connais le mieux, à Saverne, un aubergiste allemand, assez malhcu-
bourg. Elle persuada sans peine à tous les niais dci'Allemagne que l'enceintedc la place allait être démolie derrière les nouveaux forts et que la ville s'étendrait d'un côté jusqu'à Scliillighcim, de Tau- Ire jusqu'à l'Orangerie.
Le gouverneur général devait avoir un palais neuf sous les ombrages du Contactas ; une infinité de jardins et de champs prenaient par cela seul une valeur nouvelle en devenant lorrains à bâtir. Soit que les promoteurs de cette affaire invraisemblable fuss.ent 4e bonne foi, soit qu'ils comprissent la nécessité de tromper leurs actionnaires par un commencement d'exécution, ils acquirent à tout prix un certain nombre de propriétés. Tel jardin de quinze cents francs se paya dix ou quinze mille, la maison Kammerer fut portée au prix fabuleux de cent cinquante mille francs; la veuve Lips n'a pas voulu céder pour trois cent mille sa propriété, bien connue de tous les bambins de Strasbourg, et je doute qu'elle retrouve jamais pareille aubaine, car on ne parle plus d'agrandir une ville à moitié déserte, et la fameuse spéculation des terrains est à vau-l'eau.
Les habitants qui onl trouvé un bon prix de leur propriété n'ont pas manqué tic se réfugier en France avec large;!!. Tous les incendiés qui peuvent réaliser leurs maisons, rebâties aux frais du vainqueur, prennent aussi la route de France. Les
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notaires, qui ont le choix entre un rem intégrai du prix de leur charge, moye don de l'étude, ou une indemnité de jouissance viagère, aiment mieux ver bloc et abandonner le pays.
On raconte, et le fait n'est pas abs croyable, qu'un certain nombre de geois ont dit adieu sons trop de regre lonic de fonctionnaires : il s'agit, voui du vieux noyau protestant qui regrel après deux siècles d'annexion, sa ch mie. Si les grandes fortunes sont r ville, on y compte par milliers les fan laborieuses, respectables, qui vivent et qui se suffiraient volontiers dans u indépendant comme l'ancien Strasb* canten delà Suisse moderne. Un obser voyant et très- probablement sincère que cet élément de la population soi voir dominé et éclipsé par ld coloni< premier cri de plus d'une famille i merci ! nous voilà chez nous ! Mais i je le crois sans peine, que ce petit moi goïstaeoude particularisme n'a pas du] dire de tous côtés que les plus vieui les plus déterminés protestants, les t plus maussades ont bientôt fait entre et les nouveaux fonctionnaires une c
qui n'est pas à l'avantage des Allemands. Ils se sont retournés presque instantanément contre leurs nouveaux maîtres; ils s'apprêtent à prouver que la ville leur appartient, qu'ils sont chez eux, et le Prussien se trompe s'il croit qu'il en aura facilement raison.
Tout n'est pas roses dans le métier de conquérant, et nos vainqueurs ont chaque jour une nouvelle occasion de rentrer en eux-mêmes. S'ils ne rencontrent qu'antipathie, résistance sourde ou déclarée dans les groupes qu'ils avaient lieu de croire hostiles à la domination française, que sera-ce dans les centres où tout est franchement, naïvement, cordialement français?
Arrêtons-nous à Schlestadt, par exemple. Là, les Badois du général von Werder n'ont pas surexcité le patriotisme comme à Strasbourg par les horreurs d'un long bombardement. La place netait pas en état de défense; il a suffi de brûler un quartier pour décider la petite garnison à se ren- ,dre. Le vainqueur a dû se dire en entrant: Voilà une population de dix mille âmes que nous avons achetée à bon compte.
Mais savez-vous combien il leur en reste aujourd'hui, de ces dix ou onze mille âmes? Quatre mille, et qui ont opté, sans ignorer d'ailleursque cet acte de patriotisme n'était qu'une protestation inutile. Six ou sept mille habitants ont émigré;
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tous les jeunes gens sont partis ; le contingent de 1872 se réduit à un manchot, un pied-bot et un cuWe-jalte. L'horreur du joug allemand a fait fuir non-seulement les futurs soldats, mais lés femmes, les vieillards et jusqu'à deux nonagénaires, M. Miltenberger et le brave commandant Perron, quatrevingt-onze ans, ancien soldat d'Iéna.
Il ne reste à Schlesladt qu'une poignée de désespérés; les Prussiens, qui se carrent superbement sur Ja place et dans les rues déserles, ne foulent sous leurs gros pieds qu'un cadavre de ville, mais un cadavre dont le cœur bat encore et battra longtemps pour la France.
Voulez-vous admirer les bienfaits de la conquête allemande dans quelque grande cité? Allons à Mulhouse. Toutes les magnifiques villas qui s'élèvent en amphithéâtre au delà du canal, ou sur le revers de la montagne, sont fermées. Tous les hôlcls des manufacturiers, dans le quartier neuf, sont déserts. Tous les chefs des grandes maisons, après avoir opté, ont transféré leur domicile réel 8ur le territoire français, à quelques heures delà ville. L'industrie de Mulhouse a divisé ses capitaux inactions ; un gérant se dévoue et veut bien devenir Allemand de nom dans l'intérêt de chaque usine. Mois voici que les ouvriers s'émeuvent, eux aussi ; cette forte et vaillante humanité qui sue et •°ufire dans les fabriques s'ébranle par masses
énormes; elle élève la voix, elle veut protester, elle aussi, en faveur de là vieille unité française. Une rage d'option se déclare chez ces pauvres ^ens, qui, Dieu merci, ont le cœur aussi français que les riches. Ils envahissent les bureaux prussiens, que le kresdirector effaré barricade au plus vite': mais le mouvement est trop vif et trop généreux pour qu'un tel obstacle l'arrête; on veut opter, on optera. Les Allemands ne veulent pas enregistrer ce cri unanime d'un peuple j*soit ! Il y a un consul français à Bàle, un administrateur français à Belfort. Chaque train du chemin de fer est envahi, débordé par des milliers d'hommes qui vont remplir le devoir national, et soulagés, conlents d'eux-mêmes, retournent au travail en criant : « Vive la France! »
Et quelque diplomate à la suite des armées prussiennes, quelque jurisconsulte roulant dans un " caisson derrière le canon Krupp, viendra prouver par des arguments in modo et figura que cette option n'est pas valable ! Parce qu'un ouvrier n'aura pas trouvé dans sa poche deux ou trois cents francs pour payer le voyage de sa femme et de ses enfants ; parce qu'un paysan n'aura pas pu aban* donner son toit, son coin de terre et sa récolte en* core pendante à l'échéance du 1 er octobre, vous croyez que ces braves gens seront, par cela seul, des Allemands comme vous? la lugubre plai*
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santerie! Vous pouvez égorger les Alsaciens, puisque vous êtes les plus forts, mais il n'y a ni code, ni traité, qui vous donne le droit de les déshonorer.
J'entends dire que les Prussiens ont recensé la population de Mulhouse dès le 1 er octobre au ma- * tin. Et après? Les voilà bien avancés ! 11 n'y a pas de recensement qui tienne. Dès qu'un de vos prétendus sujets passera la frontière et viendra, son certificat d'option à la main, réclamer la qualité de Français, il n'y aura qu'unfe voix dans la nation pour lui crier : Frère, tu es des nôtres !
En vérité, les vieux roués de la chancellerie germanique me semblent bien naïfs pour leur âge si, le 1" octobre, en prenant le café au lait, ils se sont dit : Toutes les âmes qui errent aujourd'hui sur le sol de l'Alsace et d ; e la Lorraine sont 5 nous !
Le pays annexé contenait 1,600,000 habitanls ; * onestime que 1,100,000 ont opté et que 600,000 ont rendu leur option valable aux yeux des Allemands eux-mêmes en prenant le chemin de l'exil. H y en a donc 500,000 qui, sans pouvoir quitter le pays, ont formellement réclamé la nationalité française. Ceux-là sont-ils à nous ou à la Prusse? Le roi Guillaume peut dire : Us sont ma chose ; mais, aux yeux du monde civilisé, un homme n'est pas une chose, et les optants ne sont que des corps volés dont Ta me appartient à la France,
Quant aux 600,000 Alsaciens et Lorrains qui n'ont pas opté, leur abstention ne prouve rien,, sinon que le vainqueur a su les intimider par ses menaces et que notre gouvernement lui-même, sous la pression de l'ennemi, a cru devoir les décourager. Mais, moi, qui les ai vus et entendus, •dans les campagnes et dans les villes, je sais ce qu'il faut croire de leur prétendue résignation. Que de fois, dans les ruelles de Saverne ou dans les sentiers de la forêt, j'ai vu de pauvres gens, ouvriers ou bûcherons, s'arrêter pour médire: Bonjour, monsieur : vive la France ! Que de fois une vieille femme ou une jeune fille de la plus humble condition a ouvert sa fenêtre, au-dessus de ma tête, pour me jeter le même salut!
Ces gens-là n'ont pas émigré, ils n'ont pas même opté, car les gendarmes et les policiers ne parlaient de rien moins que d'expulser tous les optants. En sont-ils moins Français, à votre avis? J'ai laissé au pays plus d'un vieillard, qui m'avait dit en confidence : J'expédie d'abord mes enfants, mais, dès que j'aurai mis ordre à nos affaires, vous pensez bien que je saurai les rejoindre. Ces cœurs de pères appartiennent-ils à la Prusse?
Les Allemands ont rompu en visière à toute la civilisation lorsqu'ils ont eu le triste courage de renouveler en plein dix-neuvième siècle les horreurs de la conquête antique. Us ont agi en vrai*
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A proprement parler, ce n'est pas une ville d'Alsace, mais une enclave du déparlement de là Meurthe dans le Bas-Rhin. Toutefois nous l'avons toujours considérée comme nôtre, à Saverne, el elle aussi nous comptait au nombre des siens. Cette jolie petite place, imprenable de vive force et illustrée par le blocus de 1814, protegait la route royale avant la construction des chemins de fer. Une invasion germanique fourvoyée dans notre pays devait se heurter d'abord à la citadelle et aux puissants remparts de Strasbourg relie rencontrait ensuite à Savernc la grande fortification naturelle des Vosges, si facile à défendre contre des forces supérieures ; et supposé que Pennemi
la maison forestière du brigadier Huber^ dont j'ai conté l'histoire et publié l'apologie. Il y aura tantôt un an que cet homme venait me dire: « Plaignez-moi, ne me condamnez pas ! Si j'ai consenti à servir les Prussiens, c'est par une inflexible nécessité, ou plutôt par surprise; mais je n'ai pas prêté serment, ma foi n'est pas engagée, il me reste un an pour opter. » Il n'a pas opté, et Ton assure qu'avec deux ou trois autres renégats il va déblatérant contre la France. Avis à ceux qui s'imaginent qu'on peut être déserteur à demi 1 La trahison est comme un de ces engrenages où l'on n'introduit pas te bout du doigt sans que le corps y passe tout entier. J entends dire que plus d'un transfuge est déjà mécontent de son sort; on m'a même montré la figure piteuse d'un architecte d'arrondissement, qui, après s'être vendu à l'ennemi pour conserver sa place, voit tous les travaux dirigés par un Allemand et s'attend à mourir de faim, n'ayant pas pu mourir de honte. Mais ni cet homme ni ses rares complices ne trouveront un refuge au sein de la patrie ; une abjuration tardive ne leur rendrait pas l'honneur; ils le sentent, et bon gré mal gré il leur faudra végéter jusqu'à la mort entre leurs concitoyens qui les renient et leur maître orgueilleux, l'ennemi, qui les méprise.
La route de Saverne à Phalsbourg était fort animée autrefois, surtout dans la première quinzaine