ÉPILOGUE
Nous étions à la veille de regagner Paris, et j’avais, tant bien que mal, achevé mes modestes études. J’étais revenu de Belfort le 12 au soir, trèslas et assez souffrant pour garder la chambre vingtquatre heures. Ma femme me conta qu’en mon absence un pauvre homme de Saverne, commissionnaire à la gare, était venu la mettre en garde contre un danger fort peu vraisemblable. Le buraliste allemand, sachant que je l’employais quelquefois, lui avait demandé, puis ordonné, de mettre mon nom sous ma figure la première fois que je viendrais prendre un billet. Mais ce brave garçon
ALSACE
s’élait bien gardé d’en rien faire ; il prétendait que les Prussiens me guettaient depuis plusieurs jours.
La chose me parut tellement insensée que je ne tins aucun compte de cet avis. Comment croire que les Prussiens, s’ils voulaient m’arrêter, attendraient une occasion de faire ce beau coup sur la voie publique? S’ils ne connaissaient point mon visage, ils savaient mon adresse et la maison n’était pas difficile à trouver. D’ailleurs je me croyais en sûreté, puisque je me savais sans reproche. Quelques articles de journal, écrits et publiés en France, avaient pu les indisposer, mais sans leur donner aucun droit sur ma personne. Quelques conseils distribués dans mon cabinet aux pères de famille qui voulaient émanciper leurs enfants sans opter eux-mômes ne constituaient pas un délit punissable en pays civilisé.
Je me couchai donc fort tranquille à neuf heures du soir, heure normale pour un campagnard et un malade, et je dormais déjà lorsque les aboiements d’un chien et la voix de notre fermier m’éveillèrent. On me dit qu’un ancien agent de police, enrôlé au service des Prussiens, voulait me parler à l’instant en faveur d’un malheureux. Cet homme avait besoin de mes conseils, il m’attendait à la grille du jardin, il devait émigrer le lendemain matin et ne pouvait attendre davantage. Je fis répondre qu’il était un peu tard de toutes les façons
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pour demander conseil, et je me rendormis sans comprendre que la police de M. de Bismarck m’avait olîert l’appàt d’une bonne action pour m’attirer hors de mon domicile et m’emporter la nuit, sans scandale, à Strasbourg.
Le lendemain matin, à six heures, le renégat de la police revenait frapper à ma porte, et, pour nous rassurer sans doute, il avait remplacé par un chapeau de paille sa casquette aux couleurs de l’Empire allemand. On eut à peine le temps de lui répondre qu’il était trop tôt pour recevoir des visites ; le commissaire de police accourait sur ses talons, après avoir fait i^ttacher le chien de garde et arrêté nos gens qui voulaient nous avertir. Il crie en allemand qu’il faut ouvrir les portes, on répond que je suis sorti, il tire un sifflet de sa poche, et deux gendarmes, le casque en tôle et le revolver au côté, viennent pour lui prêter mainforte. Par le plus grand des hasards, un serrurier au service de l’autorité prussienne marchait sur ^ les talons des gendarmes. Le commissaire annonce que si la porte ne s’ouvre pas à l’instant, elle va être enfoncée.
Tout ce bruit m’avait décidément éveillé, on peut le croire ; il avait même éveillé en moi l’instinct de conservation, et j’éprouvais un désir immodéré de gagner la forêt prochaine. Cela ne semblait ni impossible ni même difficile, pourvu que ma sortie
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coïncidât avec l’entrée du commissaire et de ses hommes. Il suffisait de gagner une petite tourelle qui conduit au grenier, et qui, vers la moitié de sa hauteur, s’ouvre sur la campagne. Mon plan est bientôt fait, je saisis au hasard les vêtements qui inc tombent sous la main, je m’habille en courant à mon but, et, quand je suis au pied de la tourelle, je dis qu’on peut ouvrir à la police. Malheureusement, la petite porte sur laquelle je complais était close depuis un an par une barre de bois bien vissée, et le commissaire qui s’était lancé à ma poursuite, avec un flair qui honorerait un chien de chasse, me traqua vivement et me prit.
L’homme m’arrête au nom de la loi ; il exhibe un mandat d’amener orné du timbre du conseil de guerre; mais, pour me prouver que j’ai eu tort de lui refuser ma confiance, il s’empresse d’accumuler les mensonges l’un sur l’aulrc. «L’affaire est de peu d’importance, dit-il, c’est le juge d’in- ^ struction qui désire vous parler à Strasbourg. » J’offre de me rendre à Strasbourg sur parole : il ' s’excuse sur la nécessité de me mettre d’abord en relation avec le procureur impérial de Saverne. Va pour le procureur impérial 1 Mais j’ai t)esoin de m’habiller un peu avant de comparaître devant un si haut personnage. On me permet de faire ma toilette entre deux gendarmes, au milieu des cris effarés des enfants et des femmes, qui pleurent