HUIT JOURS D’ÉTUDE
changement et quitter un pays intenable. C’est donc l’appât des gros traitements qui les attfre. Ont-ils été nommés malgré eux? Alors nous sommes administrés et jugés par une espèce de colonie pénitentiaire ; l'Allemagne garde pour elle les serviteurs honnêtes et capables, elle se décharge des autres sur nous. » On a déjà constaté que les gens du chemin de fer, tous serviteurs de l’État, courent au-devant du trinkyeld comme s’ils n’avaient fait autre chose de leur vie. Ils sont aussi mendiants qu’arrogants : ces mœurs font regretter les employés de l’Est, polis, complaisants et dignes, quoiqu’ils fussent les agents d'une compagnie privée.
Les intérêts de la population protestent contre le nouvel ordre de choses, comme ses sentiments, ses habitudes et ses idées.
Je ne parle que pour mémoire des réquisitions militaires, tantôt écrasantes, tantôt grotesques, dont on a ri et pleuré tour à tour : j’entends dire que la commune a payé quinze centimes, sur bon régulier, pour un verre remisa une paire de lunettes. Les charges publiques et privées que l’invasion a fait peser en un an sur une ville de 5,400 âmes où l’on ne compte pas dix familles un peu riches, font un total de 400,000 fr. Le vainqueur a promis d’en rembourser la plus grande partie, mais les Prussiens ont des trésors de pa-
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liencc à leur service quand il s’agil de rendre et
non de prendre.
Ils nous ont dit et répété sur tous les tons qu’ils séduiraient l’Alsace par le dégrèvement des impôts et par une large extension des franchises municipales; et je crois qu’ils parlaient sincèrement. Par malheur, on ne se refait pas soi-même, quelque intérêt qu’on y puisse avoir : si l’on est rapace et despote, on dépouille les gens et on les opprime sans y songer, presque malgré soi, par l’effet du tempérament et de l'habitude. C’est ce qui arrive aux Prussiens.
Les émissaires de M. de Bismark sont arrivés, pour ainsi dire, à la queue de l’armée allemande. Le mailrc les avait faits ou choisis à son image ; ils excellaient à cacher la finesse aiguisée de leur esprit sous une bonhomie toute ronde .Chez l'habitant (les villes et surtout chez le paysan, il profitaient (lu désarroi des idées pour jeter leurs filets en eau trouble: '( Ah! mes pauvres gens, disaient-ils, vous avez trop souffert; il était temps que cela finit. C’est un miracle du bon Dieu que vous ne soyez pas tous sur la paille, depuis deux cents ans (lue la France s’enrichit à vos dépens. 11 y a, dans l’intérieur, des douzaines de départements qui n’ont jamais gagné leur vie ; on vous faisait travailler pour eux et Napoléon les nourrissait sur vos impôts. En avez-vous donné de cet argent j
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Voyons un f)eu. Vous, mon gros père, que meflozvous par an dans la caisse du percepteur?
— Eh ! je n'en suis pas quitte à moins de 45 francs.
— Alors, c’est que'j’ai l’honneur de causer avec un gros propriétaire?
— Mais non! Voici la maison, voilà la cour, il y a tant d’arpents de terre, et c’est tout.
— Vous m’étonnez. Ces Wclches sont plus impudents que je ne pensais. Quarante-cinq francs d’impôt ! Je suis curieux de savoir ce que vous auriez à payer si vous étiez sujet de la Prusse... Attendez! »
L’agent tirait un carnet de sa poche et griffonnait chiffre sur chiffre devant son auditoire ébahi. «Nous disons la maison, la cour et tant d’arpents? Eh bien, mon cher ami, si vous aviez l’honneur d’être Prussien, on vous demanderait quatre tiia- 1ers, quinze francs, pas un sou de plus; je le dis et je le prouve ; voyez plutôt ! » .
Le paysan ne répondait ni oui ni non, mais il restait pensif. Ce serait lui faire injure que de supposer qu’il songeât à vendre sa patrie, comme Judas vendit son maître, pour trente pièces d’argent. Toutefois il a pu sans crime comparer le gouvernement coûteux de la France aux services presque gratuits qu’on faisait miroiter devant lui. A la stupeur de l’invasion, à l’humiliation de ta
iléfailc, à refrol désastreux d’une retraite follement précipitée, qui n’a rien défendu, pas même les défilés des Vosges, s’ajoutait je ne sais quelle curiosité d’une avenir tolérable et peut-être meilleur. Ycfilà pourquoi le patriotisme de certains villageois a pu nous seml)ler hésitant aux premiers jours de l’annexion.
Mais bientôt. Dieu merci, l’expérience du joug prussien a détrompé et révolté les intérêts les plus crédules.
Certes, nos ennemis avaient beau jeu. Si le gouvernement à bon marché a jamais été possible en ce monde, c’est dans un pays riche et laborieux comme la Lorraine et l’Alsace. Les citoyens détachés de la mère patrie n’ont pas un centime à payer sur la rançon de cinq milliards; leur solidarité n’est engagée ni dans l’emprunt Morgan, ni dans les marchés labuleux de la défense. Le malheur qui les frappe les libère en même temps de nos (Jettes patrimoniales. Ils étaient nés, comme nous, débiteurs d’environ 250 francs par tête, l’annexion leur a donné quittance. Si la Prusse avait pu se résoudre à ne point bénéficier sur eux, ils seraient gouvernés presque gratuitement, comme les Suisses. Mais les Prussiens ne sont pas hommes à voir un écu devant eux sans y jeter la griffe. Au voisinage de l’argent, leurs doigts s’allongent. Le fer apprendra à se défendre contre
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ralfraclion de l’aimant avant que ces rapaces ne résistent à l’appAt du gain!
ils étaient décidés, bien décidés à pratiquer un désinléressement de commande; ils s’étaient fait une loi de sacrifier l’argent à la politique, mais la lenlation fut trop forte : l’instinct et d’habitude invétérée déjouèrent tous leurs calculs. La fortune des armes leur livrait un peuple prospère, accoutumé de longue date à payer largement les services publics. Les registres de perceptions étaient là, les avertissements imprimés, les qiiitlancos toutes prêles : ils oublièrent leurs promesses et firent rentrer l’impôt comme devant.
Nos pauvres annexés n’opposèrent aucune résistance : que pouvaient-ils contre la force? Ils payèrent si vite et si bien que le vainqueur se reprocha de n’avoir pas exigé davantage. C’était plaisir de rançonner celte gent taillable à merci. On le lui fil bien voir, et les cotes de 1870 subirent une majoration de cinq à dix pour cent dès 1 871 , sans préjudice de l’avenir.
Les Prussiens ont acheté sans bourse délier tous les chemins de fer des provinces conquises. Ce capital de 550 millions ne leur coûte que des obus et des balles ; leurs frais actuels se réduisent à l’entretien et à l’exploitation. Que fera le gouvernement, propriétaire et gérant de la chose? Réduire les tarifs? Il y a bien songé; la politique le lui
AÏ.SACE.
conseillait; une remise de moitié, du tiers ou même du quart eût prouvé aux populations qu’elles avaient un maître accommodant et juste. On prit des résolutions bienveillantes, on remit les tarifs à l’élude avec le ferme propos d’en rabattre peu ou prou . *
Mais l’instinct, mais l’appât, mais la facilité d’un gros prolit furent encore irrésistibles. L’ancien prix des transports se composait de deux éléments : tant pour la Compagnie de l’Est et le dixième en sus pour l’État, sans compter un double décime. ‘
Les Prussiens s’adjugèrent d’abord le principal, comme héritiers de la Compagnie, puis le dixième de l’État et le double décime comme vainqueurs de la France, et ils cédèrent à la tentation de majorer le tout en leur qualité de Prussiens insatiables. On payait l’an dernier 4 fr. 20 c. pour aller de Saverne à Strasbourg en première classe. Aujourd’hui, c’est 5 fr., chiffre rond :nos vainqueurs sont ronds en affaires.
Quelques habitants de Saverne avaient loué le droit de chasse dans certaines forêts de l’État; ces forêts sont tombées dans le domaine de la Prusse. Les Alsaciens n’ont pas chassé en 1870, et pour cause. Premièrement, la chasse était interdite; en second lieu, la police s’était fait livrer tous les fusils; enfin, le militaire trouvait piquant de tuer
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le gibier des adjudicataires avec leurs propres armes. Il ne manquait qu’un trait au tableau, c’était que les agents du lise obligeassent ces malheureux à payer le plaisir dont ils n’ont pas joui et le gibier qu’on a tué et mangé à leur barbe. Le domaine prussien n’a pas manqué celte occasion de conquérir l’amitié et l’estime du peuple : il réclame le montant des baux pour l’année 1870 ! \
La moralité de ces faits peut se déduire en quatre mots : les Prussiens ont été plus, forts que nous, mais l’argent est plus fort que les Prussiens, et il les entraine à des fautes irréparables. Dieu merci !
L’instinct et l’habitude du despotisme ne leur font guère moins de tort. Ce large développement des franchises municipales, annoncé par M. de Bismark, ne s’est traduit jusqu’à présent que par une brutale oppression des communes.
Il a quelques jours, le maire de Saverne reçoit l’ordre de faire conduire à 16 kilomètres d’ici, par les gardes champêtres, quelques vagabonds étrangers. 11 répond poliment que ses gardes champêtres sont faits pour garder les champs, et que le devoir d’escorter les vagabonds incombe plutôt aux gendarmes. Le sous-préfet réplique aussitôt que si l’ordre n’est pas exécuté à l’Iieure dite, le maire devra payer 100 francs d’amende. L’argent, toujours l’argent! Les plus ineptes fantaisies tlu
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