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dcspolisme prussien ont cncon; un arrièro-gmU d’argent.
Le même maire, à la même époque, employait dans ses bureaux quelques anciens agents de la police municipale. Ces hommes avaient donné leur démission comme sergents de ville plutôt que d’endosser l’uniforme prussien. Le sous-préfet apprend qu’ils ont l’audace de gagner leur vie, et, d’urgence, il écrit au maire : « Si vous ne les renvoyez pas aujourd’hui même, il y a une peine disciplinaire pour vous, une peine correctionnelle pour eux. » Voilà nos libertés municipales!
11 est de règle en nos pays qu’un maire autorise ou défende les bals publics, et particulièrement les bals de nuit, selon qu’il les croit indifférents ou dangereux pour l’ordre et la morale. Un cabaretierde bas étage demande la permission défaire danser jusqu’à minuit les soldats’allemands et les filles publiques. Lemaire fait son devoir, ilrefusc, attendu que cette débauche insulterait à la douleur d’une population qui s’interdit les bals à elle-même; que d’ailleurs, les soldats étant logés chez l’habitant, la ville entière serait condamnée à veiller pour attendre ses garnisaircs, ou à dormir les portes ouvertes. Mais l’empoisonneur juré qui rêvait cette aimable fête ne se tint pas pour battu; il appela de la décision du maire au commissaire de police prussien, qui lui permit de passeroutre.
Hl'lT .iniîRS D'ÉTUDE.
Dû ce coup, le maire a donné sa démission, mais les Prussiens n’onlpas encore nommé son successeur, et il est toujours sur la brèche, défendant de son mieux le peu qui nous reste.
La commune possède ou du moins possédait un collège que j'ai vu assez florissant. Les bâtiments sont une propriété de la ville; les professeurs nommés par le ministre de l’instruction publique se partageaient une subvention de la ville. L’année dernière, après l’invasion, les vainqueurs invitèrent le principal à rouvrir tous les cours, à faire rentrer toutes les classes. Lès droits sacrés de l’enfance leur étaient plus chers que tout; ils ne souffriraient pas qu’un conflit provoqué parleurs exigences suspendît les études un seul jour : ils voulaient s’effacer, abdiquer, disparaître plutôt que de contrarier les dignes professeurs de Saverne et d’encourir le blâme du monde civilisé.
On les crut sur parole : aucun maître ne donna sa démission, un modus vivendi tolérable et honorable s’élablit sans difliculté. Durant l’année scolaire 1870-1871, l’ancien personnel du collège professa en français sous l’autorité du conseil municipal. Les choses avaient marché à souhait, sans un seul choc, jusqu’aux vacances. Les prix s’étaient distrihuésdans les classes, à huis clos ; on avait éludé ainsi reml)arras d’inviter ou d’exclure le sous-préfet. Tout à coup, les Prussiens jettent
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AI-SACE.
le masque : ils chassent nos professeurs, qui s’ctaient déclarés Français à toute épreuve; ils annoncent que les cours se feront en langue allemande, et nous voyons déboucher en ville sept professeurs teutons. C’était tout simplement la confiscation du collège.
Ft le maire de protester. Et les Prussiens de boucher leurs oreilles. « Le collège est à nous, dit le pauvre Gustave Ostermann ; nous l’avons construit à nos frais, meublé de notre argent, les livres et les collections qui s’y trouvent sont notre bien. La morale, le droit des gens, les traités vous défendent de confisquer notre propriété collective ou privée 1
— Nous la prendrons pourtant, dit le vainqueur.
— Prendrez-vous aussi malgré nous nos écus dans notre caisse pour paycrvos professeurs?
— Nous n’y manquerons pas, soyez-en sûrs!
Est-ce que vous n’avez pas voté vous-mêmes la subvention du collège?
— Oui, nous l’avons volée, mais sous un autre régime, pour soutenir un établissement qui était nôtre, et français.
— Nous la prendrons quand même.
— Mais à quoi bon des professeurs, puisque vous n’aurez pas d’élèves?
— Nous en aurons si nous voulons. »
ni’lT JOURS D'ÉTUUE.
Et le fait est qu’ils en auront, hon gré mal gré, puisque les parents sont forcés de mettre leurs enfants à l’école sous peine d’amende et de prison, et qu’ils n’ont que le choix entre le collège allemand et l’école primaire allemande.
Toutefois le collège n’avait reçu au milieu d’octobre que trente élèves, tous eiternes, au lieu de 130; pas un seul pensionnaire, et rien que des enfants pauvres. Tous les parents qui ont de quoi vivre ont envoyé leurs fils en France.
L’injustice et la brutalité du procédé prussien sont odieuses, mais je ne m’attendris pas outre mesure sur le sort de? bambins d’Alsace, qui vont apprendre l’allemand malgré eux. Ne faut-il pas qu’ils sachent l’allemand, comme tous les Français de leur génération? Ils parleront la langue maternelle entre eux et dans le sein de la famille, et vous verrez qu’ils y feront des progrès plus rapides dès qu’elle aura l’attrait du fruit défendu. Quant à leurs sentiments, j’en réponds. Depuis qu’on s’applique à les germaniser, ils ne sortent plus de leurs classes sans chanter la Marseillaise.
LA RÉSISTANCE
Comment une population livrée par la mère patrie, occupée militairement par rcmicmi, surveillée jour et nuit par une infatigable police, exposée aux amendes, aux exactions, à l’emprisoiincrncnt, à la déportation, à la mort même au premier symptôme de révolte, a-t-elle pu, peutelle encore et pourra-t-elle impunément protester contre son mallieur, faire acte de patriotisme, fatiguer le vaintjueur, et peut-être, en dernière lin, le désabuser d’une injuste et odieuse conquête?
Voilà ce que je me demandais en arrivant ici, la semaine dcrniéie. Voici ce qu’un habitant de notre petite ville m’a répondu ce matin ;
« Nous comprenons fort bien que vous aya
LA liESlSTANCE.
douté de nous, car vous n’avez pas su notre histoire. L'ne moitié de la France a perdu l'autre de vue pendant un an. Les communications coupées, la presse réduite au silence sur le territoire envahi, la héblerie des poltrons, la modestie des vrais bruves, la sottise infaillible des badauds qui ne croient qu’aux fausses nouvelles et ne contestent que les vraies, tout a concouru ù répandre comme un brouillard sur les événements de ' la guerre. Il faudra du travail et du temps pour que la lumière se fasse, et que chacun obtienne l'éloge ou le blâme qui lui est dû. Tout récemment encore vous avez lu dans les journaux de Paris que le docteur llirtz, de Saverne, était déporté à Rastadt en expiation d’un propos trop hardi. Le docteur llirtz n’a tenu aucun propos, encouru aucun châtiment, ni bougé de son domicile. L’histoire de sa déportation est un humbug aussi gratuit que la mort héroïque de Monseigneur Roess, évéque de Strasbourg. Les Parisiens, pendant le siège, ont célébré un service funèbre en l’honneur de ce martyr gros et gras, qui vit en joie et qui a diné depuis l’annexion chez M. de Bismark- Bohlen.
« L’histoire de noire résistance, si elle n’offre pas des traits bien éclatants, n’en est peut-être pas moins curieuse et même édifiante. Vous étiez au milieu de nous le jour où quatre ulilans ont pris
ALSACi;.
' possession de la ville. Pourquoi nous n’avons pas supprimé d’un tour de main ces quatre hommes, vous le savez aussi bien que moi. Rien n’était plus facile que de les écharper; mais à quoi bon,
' puisqu’on voyait arriver derrière eux toute une armée allemande? Nous venions d’assister à la déroule navrante de Mac-Mahon ; nous pensions que si le plus brave et le plus illustre de tous nos hommes de guerre renonçait à barrer la route aux ennemis, ce n’élaitpas la petite population d’une sous-préfecture ouverte qui pouvait faire un tel miracle. Toutefois, dans celte douloureuse extrémité, nous n’avons perdu ni l’espérance, ni la présence d’esprit, car une heure avant l’entrée des Prussiens, nous prenions soin d’évacuer sur Phalsbourg tous nos blessés un peu valides et des centaines de chassepots que les fuyards avaient semés sur nos chemins. Ces armes et ces hommes n’ont pas nui à la défense de la place.
« Du jour où l’ennemi fut installé chez nous, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres n’eurent qu’une seule idée : donner des soldats à la France. L’ennemi le savait; il faisait bonne garde ; il menaçait des peines les plus terribles tout conscrit qui chercherait à rejoindre l’armée et quiconque oserait favoriser l’évasion d'un conscrit. Personne ne tint compte des menaces; les jeunes gens s’esquivèrent l’un
LA RÉSISTANCE
après l’autre. C’était à qui les cacherait, h qui les guiderait à travers nos grands bois, à qui leur fournirait de l’argent, des habits, des chaussures. Il n’y a pas dix personnes en ville qui n’aient fait la nique aux Prussiens et mérité d’être envoyées à Rastadt, comme l’armurier Dreyssé, qui seul s’est laissé prendre. Les quelques jeunes gens qui n’étaient pas à l’armée n’osaient se montrer dans les rues, crainte d’affront. Nos enfants ont fait leur devoir : les uns sont tombés glorieusement sur les champs de bataille ; les autres ont gagné la croix ou la médaille, d’autres ont été prisonniers, et ils ne regrettent pas d’avoir souffert un peu pour la vieille patrie française. Un exempte entre autres : vous connaissez Auguste Bœsch, le fils du tonnelier, ce bon gros garçon réjoui? Il était de la classe 1870, l’invasion le surprend ici, juste au moment où il était appelé sous les drapeaux. Défense de partir. Un fainéant se serait dit : c’est un bon numéro qui me tombe du ciel. Lui, se faufile parmi les bouchers qui conduisaient des bœufs à l’armée allemande, parvient à la limite de l’invasion , saute en France, court à Paris, va droit au ministère, demande l’adresse de son régiment, prend sa feuille de route, pique sur Alençon et dit au colonel ; Me voilà I
« Au bout d’un mois il est sergent, au bout de
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' deux, prisonnier des Prussiens, la cuisse traversée d’une balle. 11 se guérit à toute vitesse, s’enfuit de l’ambulance et retourne au service. On le renvoie comme Alsacien, l’armistice était signé ; il se rengage dans un corps franc. Les corps francs sont dissous, il retourne à Paris et reprend son métier qni est de mettre le vin en bouteilles. Arrive la Commune. Mon gaillard se trouvait à la place Vendôme le jour de la manifestation du 23 mars. En voyant les gardes nationaux tirer sur une foule d’honnêtes gens sans armes, la colère le prend, il arrache le fusil d’un fédéré, le sabre d’un capitaine, rapporte ce trophée à la maison, se remet à rincer les bouteilles et ne pense pas plus à briguer la médaille militaire qu’à poser sa candidature au trône de France . 11 a vingt et un ans, ce garçon. Dites après cela que nos bons Savernois n’ont pas le courage précoce !
« Dès que la paix eut clos la période aiguë du patriotisme alsacien , les sentiments revêtirent une autre forme. L’ennemi commençait à rapatrier les prisonniers français : tout le réseau de nos chemins de fer, ou du moins toute la ligne qu’on fit suivre à ces malheureux fut le théâtre d’une opposition sentimentale à la mode de Pologne : femmes, vieillards, enfants, tout ce qui restait de population assiégeâtes stations et les gares pour acclamer et réconforter nos soldats.
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LA RÉSISTANCE
« Les premiers qui passèrent faisaient halte à Saverne : on se les partageait, on se les disputait, on se les arrachait, on les traînait à la maison ; ç’était une manie, une fureur d’hospitalité. Les plus pauvres gens des faubourgs et de la basse ville couchaient sur les planches pour donner leurs lits aux soldats, jeûnaient pour les nourrir, buvaient de l’eau pour leur offrir du vin / se dépouillaient pour les habiller. Les Allemands Com prennent bientôt que tout cela n’avance pas leurs affaires, ils brusquent l’opération, suppriment les couchées, limitent les temps d’arrêt au strict nécessaire. Les Alsaciens, de leur côté, abandonnent le logis, l’atelier, la boutique, font élection de domicile autour des gares, guettent les trains, et deux, trois fois par jour, envahissent la voie malgré les brutalités du vainqueur pour régaler, accoler, embrasser les soldats de la France. Les coups de crosse n’y pouvaient rien : j’ai vu des femmes les recevoir sans sourciller et d’autres giffler résolument le Prussien sous son casque. Nos ennemis changent de note ; ils décident que les prisonniers ne voyageront plus que la nuit. Dès ce moment, les Alsaciens renversent leurs habitudes, dorment le jour, passent leurs nuits sur pied, errent comme des ombres autour des stations, se soutiennent par le café et par la fièvre. C’est dans une de ces expéditions nocturnes que l’aimable, la vaillante.
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la respectée mademoiselle Riton, de Strasbourg, est morte écrasée par un train à la station de Kœnigshofen.
« Maintenant que les prisonniers sont tous rendus à la patrie, nous commençons une autre série de manifestations moins dramatiques, si l’on veut, moins héroïques surtout, car l’héroïsme n’est pas une vertu de tous les jours, mais également expressives. La haine dont nous sommes pleins et le danger dont nous sommes entourés concourent à nous rendre ingénieux. Si notre servitude durait dix ans, l’Alsace deviendrait la province la plus spirituelle de France, une Altique grasse : nous rendrons le pays intenable aux Prussiens, sans conspirations ni sociétés secrètes, ni vêpres alsaciennes. On ne leur tuera pas un seul factionnaire, on ne leur fournira pas l’occasion de fusiller un homme, de brûler une grange, de frapper une contribution extraordinaire. Pas si bôtes I Ils seraient trop contents.
« Avez-vous remarqué que personne ne parle plus patois dans les rues? Le môme fait se produit dans toutes les maisons qui logent des garnisaires. Notre patois ressemblait trop à l’Allemand, nos vainqueurs le comprenaient à moitié et trouvaient un certain plaisir à l’entendre. C’est pourquoi le mot d’ordre est de parler exclusivement la langue
LA RÉSISTANCE
nationale, quand même on ne la saurait qu’à moi> lié. Défense d’entendre l’allemand quand même on le comprendrait à merveille. Cent fois j’ai failli éclater de rire en entendant quelque brave homme répondre aux Prussiens avec un accent formidable : moi Vrauzais, moi pas safoir âllemand. Quelques-uns disent môme : pas poufoir âllemand. C’est la traduction littérale de Ich kaim 7iicht Dentsch.
« Aux Allemands qui sont polis et qui nous abordent en français, nous répondons avec une politesse stricte, cérémonieuse et glaciale qui les tient à distance. S’ils nous demandent un renseignement, un de ces petits services qu’on ne peut refuser, nous nous exécutons avec des formes irréprochables, mais nous n’acceptons rien en échange, pas môme un simple merci. Qu’ils entrent dans un lieu .public où nous étions avant eux, par exemple au café ou à la brasserie, nous vidons notre verre et nous sortons sans affectation. Nous n’entrons pas si nous voyons, en ouvrant 1a porte, qu’ils ont pris place avant nous. Noire plaisir favori, vous le savez, est la musique ; ils se flattaient de nous séduire un peu par leurs symphonies militaires : les expériences qu’ils ont faites ont tourné à leur confusion. Quand la musique arrive sur la place du Château, le vide s’y fait par miracle. Un dimanche de cet été, le jardin du Saumon était plein de buveurs de bière : on voit entrer un
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orcheslre allemand qui prend possession de l’es- Irade. Les musiciens n’avaient pas eu le temps d’accorder leurs instruments que tous les verres étaient à sec et le jardin désert.
a Condamnés à frôler sans cesse l’uniforme allemand dans les rues, non-seulement nous avons changé nos habitudes, renoncé à la flânerie, à la promenade, aux conversations du trottoir, mais encore nous avons appris à faire un travail d’abstraction qui supprime pour nous la présence des ennemis. Nous passons auprès d’eux sans que nos yeux trahissent le dépit, l’humiliation ou la haines nous traversons leurs groupes avec une telle sérénité de dédain, nous nous heurtons à leurs coudes avec une insensibilité si évidente que chaque Prussien en Alsace peut se croire invisible et même impalpable, et chercher instinctivement à son doigt l’anneau fabuleux de Gygés.
« Nos enfants, vous le comprendrez, ont encore quelques progrès à faire. On ne peut pas exiger que des élèves en stoïcisme s’élèvent du premier abord à la hauteur de leurs maîtres. La jeunesse est gamine ici comme partout, mais nous assistons quelquefois à des gamineries plaisantes.
'« lly a quelque temps, quinze ou vingt petits drôles se réunirent sur la place et se mirent à singer les soldats qui faisaient l’cxcrcice. Leur capitaine de douze ans imitait à merveille le ton sec
LA lŒSlSTANCE.
des commandements germaniques. Deux officiers allemands s’approchèrent et prirent un plaisir visible à ce spectacle. Us regardaient du haut de leur grandeur et pensaient, en caressant leur grosses moustaches : — Voilà des marmousets qui se préparent de bonne heure à servir notre empereur et roi!
« Tout à coup le chef des bambins crie à ses hommes : Mouchez-vous ! Et tout le rang avec ensemble, se mouche de l’index : Droite ! gauche ! Les Allemands se rembrunissent un peu , mais l’exercice continue. Après deux ou trois mouvements fort bien exécutés , le capitaine en blouse commence une distribution de soufflets, de gourmades et de coups de pied, que sa troupe accepte sans broncher. Les officiers froncent le sourcil et s’apprêtent peut-être à tirer quelques paires d’oreilles, lorsque le chef des polissons, pris d’une inspiration sublime, crie à sa troupe : — Voici les Français qui arrivent! sauve qui peut! Toute la compagnie se débande et va se cacher dans les trous. Ainsi finit la comédie. Les Allemands n’en ont pas ri.
« Si, dans les dernières années de l’empire, beaucoup d’hommes étaient redevenus enfants, en revanche, depuis nos désastres, quelques enfants sont devenus hommes par le cœur : on assiste à des explosions de sentiments qui con-
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AliACE.
trastent singulièrement avec leur ûgc. Vous connaissez sans doute cette fièrc réplique d'un Français de neuf ans. Un officiejf prussien qui était logé chez le père s'approche du baby pour le caresser :
« — Ne me touchez pas 1 ditUenfant.
« — N’ayez pas peur, mon petit ami; j’ai un (ils de votre âge.
« — Je vous le tuerai !
« Toute la marmaille d’Alsace souffle le feu comme ce gamin-là. 11 n’y a ni menaces ni corrections capables d’étouffer les chants patriotiques et le cri de : Vive la France ! qui part à tout propos en fusée. L’ennemi affecte de croire que nous faisons faire aux enfants ce que nous n’osons faire nous-mêmes, et il nous rend responsables de la conduite de nos fils. Nous n’y sommes pour rien, pas plus que dans les manifestations répétées, variées, souvcntingénieuses, où brille l’obstination de nos femmes. Ce qu’on peut dire en toule vérité, c’est que le sexe faible et l’âge tendre ont plus de diable au corps que nous, lâchent plus volontiers la bride à leurs passions, sont moins maîtres de leurs actes et de leurs paroles.
« L’Alsacien adulte est sérieux, réfléchi, concentré. Il veut fortement ce qu’il veut, parce qu’il ne se résout jamais à la légère, et qu’il ne procède point par coups de tête comme les Français du
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LA HESISTANCE.
Midi. Noire résistance au vainqueur n’étant pas affaire de caprice, mais de raison, de dignité, de conscience et de droit, méritait d’être réglée par poids, et mesure. La France nous a cédés malgré elle ; nous lui devons de prouver au monde que c'était aussi malgré nous. Nous ne donnerons pas le spectacle de ces insurrections inutiles et sanglantes, qui ont été le suicide de la Pologne. A l’impossible nul n'est tenu. Si tous les efforts d’un grand peuple ont été impuissants ànous conserver, comment deux malheureuses provinces désarmées^ enchaînées, couvertes de garnisons s’affranchiraient-elles par elles-mêmes? C’est la patrie qui nous délivrera, nous comptons sur son courage, comme elle peut compter sur notre fidélité.
Qu’elle prenne son temps, qu’elle répare ses forces à loisir ; nous lui ferons crédit de dix ans, de vingt ans, d’un demi-siècle s’il Je faut : elle nous retrouvera tels qu’elle nous a laissés.
« En attendant, nous tiendrons tête à l’ennemi sur le terrain légal où les honnêtes gens sont chez eux. Cette paix déplorable et pourtant nécessaire, qui a sauvé la France d’une destruction totale au prix de notre indépendance, ne livre aux Allemands que nos biens et nos corps : les âmes ne sont pas comprises dans le ti’aité ; nous restons maîtres du for intérieur. Vous verrez que nous
ALSAtÉi.
maintiendrons fermement, jusqu'au dernier jour, les seuls droits que nous n’ayons pas perdus. 11 faut payer l’impôt à l’ennemi, tolérer sa présence dans nos rues et jusque dans nos logis, obéira des lois qui ne sont ni françaises ni modernes, reconnaître l’autorité de personnages antipathiques, céder à la force, éviter à tout prix les querelles : nous subissons avec dignité ces tristes conditions que la France nous a faites, et nous trouvons encore une consolation amère à penser que tous nos malheurs ont payé sa délivrance. Mais quant à donner aux vainqueurs ce qui n’est pas strictement dû, quant à faire pour eux une action, une démarche, uji geste qui ne soit pas exigible, non, voilà ce qu’on n’obtiendra jamais de nous.
« 11 n’ya pas de loi. Dieu merci, qui nous commande d’accepter les fonctions, les honneurs et les salaires publics de l’ennemi, de prêter serment à son prince, de porter ses livrées. Aussi non-seulement refusons-nous avec dédain tout ce qu’il lui plaît de nous offrir, mais traitons-nous en renégats les très-rares individus qui, par ambition ou par vanité, descendent à son service.
« Le traité n’a pas dit que les annexés salueraient les autorités allemandes, qu’ils échangeraient des visites avec les Allemands, qu’ils rece-: iraient les Allemands dans leurs cercles et dans
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les autres sociétés closes. Aussi détournons-nous la tête sur le passage de l’ennemi, aussi lui fermons-nous toutes nos portes, et traitons-nous en pleutres tous ceux qui ont la plus indifférente et la plus banale complaisance pour lui.
« L’année prochaine, avant la date du 1*' octobre, nous serons mis en demeure d’opter entre la Prusse et l’Allemagne. S’il s’agissait d’un vote, ou public ou secret, le vainqueur n’obtiendrait pas cinquante voix dans les deux départements de l’Alsace. Mais il n’y a pas de danger que les politiques de Berlin risquent une pareille aventure ; on nous tient, on nous garde. La question qui nous sera soumise dans un an n’a d’autre objet que de placer les propriétaires entre leur intérêt et leur patriotisme. Une rédaction ambiguë permet à l’ennemi d’expulser arbitrairement tous ceux qui resteront Français. Les autres deviendront Allemands malgré eux, et leurs fils seront condamnés à servir dans l’armée ennemie. Jl n’y a pas un chef de famille que cette alternative ne fasse frémir ; la rouerie de certains diplomates et la naïveté de certains autres nous ont condamnés à un an de torture morale. Nous aimons nos maisons, nos terres, notre pays natal, mais nous aimons encore mieux la France et nos enfants. Pas un honnête homme ne se consolerait de voir son fils coiffé du casque à pointe, enrôlé sous les ordres
ALSACE
de M. de Moltke et armé contre la patrie, 11 faut donc vous attendre à une immense émigration des familles, ou à la désertion générale des enfants.
« Les Français de l’intérieur nous dissuadent d’émigrer ; ils font valoir d’excellentes raisons, je l’avoue. L’Alsace dépeuplée de tous les bons citoyens qu’elle a vus naître serait bientôt envahie et colonisée par les Allemands. Ces gens-là vivent mal chez eux; ils n^ont jamais montré un grand attachement au sol; la dépréciation des biensfonds les attirera comme une nuée de sauterelles sur nos domaines abandonnés ; Strasbourg n’est pas si loin de la Prusse que le Far-West de l’Amérique. C’est fort bien raisonné, mes amis, mais essayez un moment de vous mettre à notre place. Dites si vous consentiriez à passer votre vie au milieu de ces uniformes dont le passage rapide et furtif à travers un seul quartier de Paris vous a fait hurler de douleur et de honte? Dites si l’intérêt d’un avenir proche ou lointain vous déciderait à opter pour la nationalité germanique ? En est-il un de vous qui consente à se faire Allemand pour les beaux yeux de la patrie française? Nous aimons bien la France, mais pas encore au point d'armer nos fils contre elle. L’enrôlement des jeunes Alsaciens dans les troupes du roi Guillaume serait plus désastreux, plus immoral et
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plus honteux que l’abandon de quelques lieues carrées aux déclassés et aux vagabonds de l’Allemagne.
« Rien ne prouve d’ailleurs que l’Alsace, même aux trois quarts abandonnée par ses possesseurs légitimes, serait colonisée en grand. La race victorieuse est douée d’une prudence au moins égale à son courage ; elle y regarde à plusieurs fois avant de mettre un pied devant l’autre. Lorsqu’un soldat prussien, couvert de gloire et armé de toutes pièces, vient prendre son logement chez de pauvres vaincus effarés et sans armes, il commence.par regarder sous le lit, sonder les murs, essayer la clef, vérifier le jeu du verrou, et, toutes ces précautions dûment prises, il ne dort que d’un œil. Jamais on n’a vu conquérants plus soucieux de leur illustre peau. Ils ne le sont pas moins de leur argent, et, si vous en voyez un qui place un liard à la légère, c’est que vous aurez de bons yeux. Immobiliser un vrai capital hors de chez soi , acheter un terrain dont la politique, la force et le hasard seront copropriétaires pendant un siècle ou deux , ce n’est pas une spéculation dans le goût allemand ! Depuis un an que la pauvre Alsace est ouverte aux incursions de l’ennemi, nous avons vu venir des immigrants en foule, mais pas un qui fût décidé à s’établir solidement chez nous. Ils viennent voir, tâter le pays, et s’en retournent presque aussitôt, mal
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contents de l’expérience. Ce n’est pas un courant continu, c’est une marée.
Le flux les iipporla, le reflux les remporte.
« Il ne nous est resté jusqu’ici que des fonctionnaires, oiseaux sur la branche, et un bonhomme d’aubergiste qui n’a ni \oyageurs, ni meubles, ni argent , ni crédit, et qui probablement fesmera boutique avant d’ouvrir. A Strasbourg, à Mulhouse, à Colmar, quoiqu’on rencontre tous les cent pas une propriété à vendre, je doute que les vainqueurs aient fait emplette de dix maisons en tout. Leurs marchands de tabacs et de cigares, qui se flattaient d’exploiter nos pays comme une Californie, grâce à la suppression du monopole, ont loué des boutiques par centaines, et les plus belles qu’ils ont pu trouver. On en compte 450 dans lia ville de Strasbourg, où la régie n’avait pas ouvert trente débits. Ils se ruinent par la concurrence, outre que le gouvernement prussien s’est fait marchand luimême pour écouler 1 8 millions de tabacs volés ou conquis. Et, comme leurs produits sont détestables, comme on se ferait une loi de n’en point acheter, fussent-ils excellents, comme les bons Français ne fument que les tabacs et les cigares de la régie nationale, tous ces californiens vont droit à la faillite et n’encaissent que des protêts.
LA RÉSISTANCE
« L’expérience n’est pas engageante. Le commerce allemand sait que nous ne voulons pas entrer dans ses boutiques ; l’industrie allemande sait que nous ne voulons pas consommer ses produits : donc les industriels et les marchands attendront pour se fixer chez nous qu’ils y aient une clientèle de bourgeois, d’artisans et surtout de cultivateurs allemands, l’Alsace étant avant tout un pays agricole. Les cultivateurs viendront-ils? cela n’est pas impossible à la longue, mais ils peuvent compter qu’on leur tiendra la dragée haute, et qu’ils n’achèteront pas nos bonnes terres à cent sous l’acre comme chez Brigham Young au bord du Lac Salé. L’Alsace ne sera donc pas colonisée aussi vite que les Parisiens ont l’air de le craindre, quand même nous émigrerions par milliers.
« Songez enfin que très-probablement on ne nous
laissera pas le choix, et que les pères de famille,
pour peu qu’ils aient un fils, ne seront pas les
maîtres de demeurer ou d’émigrer. Rappelez-vous
l’histoire de Francfort en 1867. Les Prussiens
sont habiles dans l’art des annexions ; ils y raffinent. Pour contraindre les fils à servir sous leurs drapeaux, ils ont imaginé la responsabilité des pères. Chez nous, le réfractaire est durement puni, mais il est puni seul; la loi le traite en homme et juge avec raison que nul autre que lui n’est responsable de ses actes. Sous le régime des annexions
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prussiennes, si le fils passe à l’étranger, les parents sont coupables d’avoir encouragé ou toléré sa fuite ; on confisque leurs biens, on les ruine, on les réduit à rhôpital. Si c'est le sort qui nous attend l’année prochaine, qui pourrait nous blâmer de prendre les devants?
« Personne ne peut dire ce qu’il adviendra de nous. Tout le peuple de trois départements et demi se voit livré sans défense à la plus odieuse des fatalités, qui est te caprice d’un homme. Demain ne nous appartient pas, l’heure présente n’est à nous que par une sorte de tolérance. Et pourtant, nous ne désespérons point de l’avenir : une foi vivace, robuste, obstinée, soutient et anime tes cœurs. Nos ouvriers, nos paysans, nos pauvres, sont naïfs et confiants jusqu’à la folie. Ils voient leur délivrance avant l’été prochain. Ils vous disent sérieusement qu’Abd-el-Kader est venu offrir son épée au gouvernement de Versailles, et qu’il commandera l'armée sous la direction de M. Thiers ; que Mac- Mahon lève à Paris tous les hommes de vingt à quarante ans. Hier, tandis qu’un peintre allemand effaçait le nom de Saverne pour écrire Zabern sur la façade de la gare , deux ouvriers alsaciens lui criaient : « Ne prends donc pas la peine ! Tu sais bien qu’il faudra tout changer dans trois mois! »
« Nous qui ne sommes pas des enfants, nous ne désespérons ni de la France, ni de l’Europe,
I,.\ KEblSTAîiCE.
ni de nous-mêmes. La France' se relèvera, elle esl eu bonnes mains. L’Europe ne prendra fait et cause pour nous que si elle y trouve son compte; mais le jeu de la politique est fertile en combinaisons de toute sorte, et sans compter sur les retours de la fortune, on peut croire que le bon droit n’aura pas toujours la force contre lui. Quant ü lasser nos ennemis, à les gêner, à les humilier, à les dégoûter si bien de leur conquête qu’ils finissent par la prendre en grippe, c’est un. devoir que nous saurons remplir.
« On dit qu’ils se préparent à tout fortifier en Alsace ; qu’ils ont déjà dressé les plans de quatre ou cinq citadelles à bâtir autour de Strasbourg. Nous n’en sommes pas fort émus ; nous nous rappelons que l’Autriche, à grands frais, s’était rendue invincible dans le quadrilatère de Vérone. Elle l’a perdu en Bohême, et ces ouvrages , où cent mille hommes se seraient brisés sans faire brèche, ont amené leurs pavillons, ouvert leurs portes, et salué un nouveau maître qui ne les avait pas même investis. L’empereur Napoléon III avait passé vingt ans à fortifier son despotisme contre les révolutions de Paris. Vous savez s’il y était invincible ; les grandes voies stratégiques qu’il avait ouvertes à vos Irais pour vous mitrailler au besoin, ont-elles retardé sa chute d’un quart d’heure ? Il a perdu Paris sur le champ de bataille de Sedan. Je ne me charge
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pas de prédire sur quel terrain les Allemands perdront l’Alsace, mais il n’est pas impossible qu’ils la perdent sans coup férir. Et jusque-là, nous leur rendrons la \ie assez dure pour qu’ils sortent d’ici comme les Autrichiens de Venise, avec plus de soulagement que de regret.
Autrefois, dans notre bon temps, lorsque je revenais à Saverne, je consacrais toujours la première journée aux détails de l’intérieur, à nos gens, à nos bêtes, à nos arbres. Je parcourais la maison de bus en haut, de long en large, tout seul, comme un affreux égoïste, découvrant à chaque pas mille richesses sans valeur, mais non sans intérêt, que j’avais oubliées, que je ne croyais pas avoir, et que je ressaisissais avec autant et plus de joie que si l’on m’en eût fait présent. Dans le jardin, je m’arrêtais pour la centième fois devant deux ou trois petits problèmes insolubles, comme le vivier qui n’a jamais voulu tenir l'eau, malgré tous nos efforts et toutes nos
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dépenses, et la glacière qui décidément refuse de conserver la glace, et celte fameuse pisciculture, où j’ai fini par récolter quatorze truites après en avoir semé vingt mille. Ah I la belle journée I comme elle passait vite ! Quel chemin je faisais, sans m’en apercevoir, à force de tourner sur moi-méme, et de quel sommeil à huit heures je m’endormais devant mon assiette !
Le lendemain, quelque temps qu’il fit, je m’en allais à la petite ville, reprendre possession de mes amis. Et, comme j’en avais passablement, cette autre fête du retour prenait encore une journée. Je ne rentrais qu’à la cloche du diner, et jamais seul. Dieu merci !
Cette fois, j’en ai été quitte à bon marché:
j’ai fait deux visites. La première à un ménage sans enfants qui n’est pas encore parti, parce qu’il ne sait où aller ; on hésite entre le midi de la France et le sol hospitalier de la Suisse. Ce n’est pas une petite affaire que de se transplanter soimême lorsqu’on n’a plus vingt ans, loin du pays que l’on connaît, où l’on est connu, pour essayer d’un autre climat et aborder de nouveaux visages. Il y a dans cette aventure un incertain que le cœur le plus résolu n’affronte pas sans angoisses.
A ma deuxième visite, je trouvai une femme de soixante ans passés, assise au milieu de ses malles et pleurant à chaudes larmes. On pleure beaucoup
en Alsace, il y a même des gens qui, du matin au soir, ne font guère autre chose. Je livre ce détail à M. de Bismark sans crainte de troubler sa digestion princière. Le deuil public a modifié les caractères, les relations et les mœurs. Toutes les vieilles querelles sont finies, les rancunes oubliées: un Alsacien ne peut/plus haïr un Alsacien; il a mieux à faire ! Ceux qui se connaissaient à peine s’abordent comme de vieux amis ; deux hommes qui échangeaient une poignée de main tous les six mois se jettent dans les bras l’un de l’autre ; les pauvres gens s’entretiennent familièrement avec les riches : la communauté du malheur à tout rapproché, tout nivelé. Et cette multitude d’opprimés trahit dans ses moindres actions une sensibilité maladive ; un souvenir, un mot, un rien suffit pour attendrir le visage le plus froid ; à tout propos l’amertume des cœurs déborde par les yeux.
Par une contradiction que la philosophie allemande expliquera si bon lui semble, les plus anciens et les meilleurs amis s’évitent ou rompent ouvertement, si la haine du joug prussien varie d’un seul degré dans leurs âmes. On se pardonne tout, excepté une faiblesse pour l’ennemi. Sur ce cbapitre, les hommes les plus doux sont inflexibles, les plus confiants se montrent soupçonneux et faroucbes. Le llaut-lîhin surveille le Bas-Btiin,
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el rcciproquemenl; chaque ville a la prétention de valoir mieux que sa voisine, chaque classe contrôle avec un soin jaloux le patriotisme des autres. Depuis que j’étudie les Alsaciens^ jamais je ne les ai connus si tendres ni si durs.
La vieille dame que j’allais voir est une de mes compatriotes de Lorraine, et la mère de mon plus ancien ami. Son lils était parti depuis longtemps, elle n’attendait plus, pour le rejoindre, à deux cents lieues du sol natal, en pays inconnu, que les moyens do transporter ses meubles. Le service de la petite vitesse est suspendu depuis plus d’un an par la force des choses; et Dieu sait quand il sera rélahli. On ne peut rien expédier que par wagon complet ; or le courant d’émigration est si rapide, qu’il n’y a pas assez de wagons, qu’il faut les demander en l'él ance, écrire, attendre, et finalement acheter un tour de faveur en graissant la patte allemande.
« Vous allez me trouver bien sotte, me dit ma vieille amie en essuyant ses larmes. Je devrais rire et chanter, puisque je déménage demain, puisque je vais retrouver mes enfants dans un brave pays où ils ont été reçusle plus cordialement du monde, puisque j'échappe, pour toujours au contact de ces Prussiens maudits. Eh bien! non ; c’est plus fort que moi : je souffre le martyre a l’idée de commencer une autre vie, de quitter ce petit coin du
monde où j’ai eu des amis, et ce cher jardinet que je soignais avec tendresse, et ces bois où nous avons fait de si belles promenades, et ces montagnes dont la vue devient un véritable besoin pour les yeux qui en ont joui. Le misérable sort que le nôtre! Il est impossible de rester, mais il n'est guère moins impossible de partir ! » Là-dessus elle se remit à pleurer avec une effusion si naturelle et si contagieuse que je m’enfuis de peur de l’imiter.
Gomme je me trouvais au bout de la rue Neuve, à l’extrémité de la ville, le hasard me fit faire une troisième visite, qui n’était ni dans mes intentions, ni dans mes habitudes : je vis le cimetière ouvert et j’y entrai.
Ce cimetière de Saverne est un des plus riants que je connaisse, bien fleuri, planté de beaux arbres et peuplé de petits oiseaux. Il a d’ailleurs le * mérite assez rare de ne point séparer, sous prétexte d’orthodoxie, les chrétiens que le voisinage, l’estime et l’amilié ont unis: catholiques et protestants y dorment côte à côte, confondus dans la mort comme ils l’ont été dans la vie. J’étais donc tout porté pour faire en quelques pas ma tournée du bon vieux temps, et pour distribuer un salut cordial à tant d’amis qui ne sont plus. La réunion est nombreuse, elle emplit tout l’angle du sudest : comme le marbre et la piei*re ont poussé dru
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dans ce coin vierge où le fossoyeur n’avait pas donné son premier coup de bêche en 1858! Voici les fonctionnaires, les notables, les officiers ministériels, tout ce qui composait naguère encore l’aristocratie du pays. Et pôlc-méle, au milieu d’eux, l’Opposition, les Irondeurs, ceux qui bataillaient avec moi contre le despotisme innocent de tel maire et l’autocratie anodine de tel malheureux sous-préfet. Que nos guerres enfantines ou provinciales (c’est tout un) sont loin de nous! Sous cette tombe un peu trop fière repose mon farouche et loyal ennemi, le baron de Latouche, maire absolu, que j’ai lardé jadis à coups de plume et rendu célèbre malgré lui. Dormez en paix, mon pauvre maire! Vous aviez eu les premiers torts, mais vous étiez un brave homme dans le fond, et je me réjouis de penser que vous n’êtes pas mort avant d’avoir signé la paix et trinqué sans rancune avec moi. Je vous ai escorté * jusqu’à ce dernier gîte et j’ai souscrit avec la foule de vos sujets pour votre monument. S’il ne tenait qu’à moi, je bifferais quelques mauvaises plaisanteries qui vous survivent peut-être dans la mémoire des Alsaciens, mais à quoi bon? Le temps efface d’un coup d’aile les sottises que l’homme se flattait de graver sur l’airam.
La mémoire a des caprices singuliers, presque impies ; on n’en peiil mois. A mon corps défen-
dant, foules ces inscriptions qui cachent une poussière humaine me rappellent des bals, de bons dîners, des parties de campagne au bord de l’eau. C’èst que j’avais trente ans en arrivant ici, et ma jeunesse me remonte à la gorge comme un vin écumeux que j’aurais bu trop vite. Quelle fêle on nous a donnée, il y a tout au plus dix ans, à la grande usine de Zornhof! .l’étais accouru de Paris tout exprès, et j’avais entraîné deux amis pour leur montrer la cordialité alsacienne dans une de ses expansions les plus magnifiques. Le maître de Zornhof, le patriarche Goldenberg, un des vieux rois de l’industrie française, est mort empoisonné par les douleurs de cette guerre. Sa fille l’attendait ici : voici la tombe de Pauline Goldenberg, femme du chimiste Kopp, Pauline la lettrée, la musicienne, la savante, la philosophe! Jamais esprit plus noble et plus ardent n’habita un plus frôle corps.
Ici repose le docteur Maugin, un des hommes les plus bienveillants et les plus fins que j’aie rencontrés ici-bas; il m’a bien étonné en me prouvant qu’on pouvait pétiller de malice sans désobliger personne. Pourquoi le vieux père Leconte, ancien conservateur des hypothèques m’apparaîl-il les cartes à la main devant un whist? Je l’ai vu dans un plus beau rôle et dans un moment plus solennel, à la veilledeson dernier jour, tandis