‹ Alsace 18711872 E. AboutChapitre 7 sur 38 · AI.SACK · texte numérisé non relu

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que gravement, doucement, il consolait sa famille et mettait ordre à ses affaires. Il m’a donné une leçon de bien mourir dont je me souviendrai, si je peux, à mon heure.

Ce petit homme au crâne chauve, aux yeux brillants, c’est l’avocat Gros, qui frétille sur le chemin du tribunal. Ce long visage doux et pensif, c’est le peintre Eugène Laville, un vrai talent, trop mystique à mon gré, mais doublé d’une âme admirable.

Dans le cours d’un ou deux étés, j’ai fait de belles parties de table à la Stambach et à la scierie du Krauflhal, où les truites sont exquises et les écrevisses énormes. Dans ces débauches innocentes, j’avais pour compagnons cinq bons vivants, d’humeur libre et frondeuse, assez mal vus du monde officiel. C’était le gros docteur Lévis, à la trogne rubiconde, et le petit Jérôme Gast, encore plus malin que bossu, et le brasseur Schweyer, et le robuste Leiser, de la fabrique de bascules, et le père Audiguier, greffier du tribunal, homme d’infiniment d’esprit, malgré son goitre. Eh bien, les voilà tous réunis comme pour un pique-nique, à 2 mètres sous terre. Il ne manque que moi.

Je ne sais pas si Sarcey se rappelle un déjeuner charmant que nous fîmes ensemble chez le notaire Greuell par une belle journée d’été. Pour moi, je M’oublierai de ma vie la jeune et gracieuse inaî-

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tresse du logis cueillant notre dessert dans le jardin avec ses deux garçons et ses deux filles.

L’aimable femme que c’était ! Elle avait conservé, par je ne sais quelle grâce d’état, le sourire naïf et les candeurs effarées de la premièra jeunesse. Je viens de retrouver son nom presque illisible sous le lierre. On jurerait qu’il date de cent ans- Le marbre s’est jauni, craquelé, et comme ridé sur cette honnête et douce ci éalure qui reste si jeune dans nos cœurs. Les injures du temps poursuivent donc la mort elle-même, et il y a une vieillesse des tombeaux !

En revanche, voici une épitaphe véritablement fraîche, pour ne pas dire saignante : « Gaston Berger, sous-lieutenant au 32®, mort le 24 septembre, 1870, à l’âge de dix-neuf ans. Blessé à Borny. » Brave enfant I Belle mort! Mais la mère?

Je n’ai pas l’imagination assez poétique pour croire que les morts sont très-sensibles aux soins des vivants, ni qu’ils souffrent de voir leurs lombes abandonnées. Quant aux vivants, c’est autre chose. Je sais combien j’aurais l’âme navrée si le destin me condamnait à laisser sous cette terre ennemie un des êtres que j’aime, un lambeau de ma chair. « Tu es encore heureux, me (lisais-je en sortant de là; oui, bien heureux dans ton malheur, puisque pas un des liens, grâce à Dieu, ne doit rester en arrièi-e ! U est rare qu’une

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l'amille un peu nombreuse s’arrête si longtemps dans un coin de pays sans qu’une croix ou deux attestent son passage. Les morts qui reposent ici vont être bien seuls cet hiver; mais bipn plus seul sueront leurs pères, leurs sœurs, leurs enfants dispersés par toute la France. Si le 2 novembre prochain, ceux qui dorment du long sommeil ne songent pas à réclamer le tribut des prières, des fleurs et des larmes accoutumées, il y aura dans le Nord, dans le Midi, dans le Centre et dans l’Ouest, des hommes, des femmes et des enfants qui répandront du fiel avec leurs larmes, et mêleront des imprécations à leurs prières, en songeant au devoir triste, cher et sacré qu’il leur est interdit de remplir.

Une femme en grand deuil passait alors auprès de moi. Elle portait à la main un bouquet blanc, composé des dernières fleurs de l’automne. C’est la mère du pauvre Octave, de cet enfant blond, pâle et doux que nous avons vu s’éteindre à seize ans. 11 était Lorrain, lui aussi, et mon compatriote ; les gens de Dieuze avaient ébauché dans le temps une sorte de colonie à Saverne. Cette malheureuse femme est veuve; elle ne vivait que par son fils et pour lui. Depuis cinq ou six ans qu’il est mort, elle s’est soutenue par le culte de cette chère mémoire: on la voit errer comme une ombre autour de la petite dalle de marbre

DOULEURS ET ÜEFAILLA.NCES. ‘G

blanc. Que fera-t-elle loin d’içi? Les femmes n’out pas comme nous les puissantes distractions du travail et de la lutte. Celle-ci languira comme une plante arrachée, et je serais bien étonné si elle languissait longtemps.

En rentrant de ma promenade, je trouvai dans notre cour un homme de cinquante-cinq ans, grand, robuste et hâlé, vêtu d’une blouse bleue par-dessus l’uniforme des eaux et forêts, le carnier sur l’épaule et la trique à la main. C’est le brigadier Huber, une vieille connaissance à nous, un des hommes les meilleurs et les plus honnêtes que j’aie rencontrés en Alsace. A sa vue, mon cœur battit avec iorce, et je me sentis pâlir. C’est que le cas de cet homme est terrible : il a consenti à servir sous les Prussiens dans son ancien emploi. Il est de ceux qu’on nomme renégats et que le patriotisme alsacien flétrit sans pitié. Cependant, quand mes yeux rencontrèrent son regard triste et loyal, je me sentis plus ému de compassion que d’autre chose et je lui dis : « Entrez donc avec moi, mon pauvre Huber ! »

Il venait, ’disait-il, pour me remercier de quelques petits services, si anciens que j’en ai perdu toute mémoire, mais son vrai but était sans doute de confesser sa faute et de l’excuser à mes yeux.

« La population est sévère pour nous, me ditil ; nous sommes bien mal vus, et cela semble

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dur à ceux qui, comme moi, jouissuienl de quelque estime. Vous connaissez ma vie, puisque vous vous intéressez à moi et aux miens depuis longtemps. J’ai fait un congé dans l’armée et quelques campagnes en Afrique ; ensuite, on m’a nommé garde aux appointements de 450 francs, et c’est au bout de quinze ans que j’ai obtenu ma première augmentation. Lorsque vous êtes arrivé dans le pays, j’étais brigadier de seconde classe à 700 francs. Peu de temps avant l’invasion, j’ai gagné mon bâton de maréchal, c’est-à-dire la première classe de 800 francs. J’étais à l’aise. Jusque-là, il avait fallu des prodiges d’économie pour faire vivre une femme et sept enfants. Il m’en reste six, Dieu merci ! Ma fille aînée est morte au moment où elle commençait à se suffire. L’alné des garçons, quoique faible et maladif, gagne à peu prés son pain. Tout le reste est encore à ma charge. Grands et petits suivent l’école ou Pont suivie assez pour recevoir une instruction moyenne: ils écrivent passablement le français et l’allemand. 11 n’y a donc pas lieu de s’étonner si les malheurs de la patrie m’ont surpris sans un sou vaillant : c’est mon étal normal, et le plus habile homme à ma place n’aurait pas mis cinq francs de côté. Le plus qu’on puisse demander à un père aussi bien loti de famille et aussi mal payé que je l’étais, c’est de ne point faire de dette.^ ; or je ne dois rien à personne.

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« Les Prussiens sont venus. Un matin, on in’a demandé si, oui ou non, je voulais continuer mon service. On no nous laissait pas le temps de la réllexion; il fallait se résoudre au pied levé, et ceux qui disaient non étaient chassés à l’instant même. Ou’aurais-jcfait?Oùserais-jeallé?Etcommentnourrir tout ce monde à qui je dois le pain quotidien? La France m’aurait employé,tot ou tard, maiscelapouvaittarder quelque temps, carellea moins de forêts qu’autrefois, et toutes les places sont occupées. Cinq ou six mois ne sont pas une affaire aux yeux de l’administration; les messieurs des bureaux sont rarement pressés; je vois beaucoup d’anciens fonctionnaires qui attendent encore le bon plaisir do Paris. Pour des malheureux comme nous, six mois de chômage, c’était la mort. Je suis donc descendu dans ma conscience, et je me suis derfiandé si les devoirs d’un citoyen étaient plus stricts que ceux d’un père. Seul, je me serais immolé sans regret, je n’ai pas eu le cœur de sacrilier mes enfants.

« —-Mais ils seront Prussiens, vos enfants! vous êtes un vieux soldat d’Afrique, vous avez euPhorineur de servir sous le drapeau tricolore, et vous souffrirez que vos fils portent les armes contre la ' France?

« — J’espère bien que non. Nous avons uneannée devant nous ; je n’ai prêté aucun serment ; le

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