CARBONIQUE ATMOSPHÉRIQUE
L’influence de l’acide carbonique comme cause de dédoublements ne se manifeste pas sur un grand nombre de corps ; mais ceux qui la subissent ont une importance pharmaceutique réelle. Signalons d’abord l’action de l’acide carbonique sur les chlorures décolorants : on sait que c’est au déplacement du chlore par
Ann. de Chim. et de Phys. (4), tom. XXUf, pag. 299, 1871.
ce gaz que ces substances doivent leur activité. On ne peut considérer ce phénomène comme une vraie altération.
Cyanure de potassium. — Ce corps, exposé à l’air, exhale une odeur prononcée d’acide cyanhydrique. Cette décomposition a été attribuée, il y a longtemps, à l’action de l’acide carbonique de l’air. Le fait a été démontré expérimentalement par MM. Naudin et Montholon 1 : si on fait passer sur du cyanure de potassium humide un courant d’acide carbonique pur, ce gaz déplace complètement le cyanogène à l’état d’acide cyanhydrique après un temps plus ou moins long, suivant la rapidité du courant ; en môme temps il se forme du carbonate de potasse ; la présence de l’eau est nécessaire : C 2 AzK + HO -4- CO 2 =* C0 3 K + C 2 AzH.
L’air ordinaire agit de la même manière, et si on élève la température à 60-80°, il se produit une quantité notable de formiate de potasse.
Iodure depotassium. — Les cristaux ou les dissolutions aqueuses de ce sel jaunissent lorsqu’ils ont été conservés quelque temps. De môme, lorsqu’on expose à l’air de l’empois d’amidon préparé avec une solution d'iodure de potassium, la couleur bleue caractéristique ne tarde pas à apparaître et démontre qu’il y a mise en liberté d’iode. Ces faits, bien observés par Schonbein 2 , étaient restés sans explication. Plus tard on reconnut que l’ozone pouvait décomposer l’iodure de potassium (Andrews 3 ). Mais si l’ozone contenu dans l’atmosphère colore en bleu les papiers iodurés exposés à l’air (Houzeau), il est difficile d’admettre que cet agent joue un grand rôle dans la décomposition de l’iodure conservé dans les laboratoires. Payen 4 attribua le
1 Journ. de Pharm. et de Chim. (4), tom. XXIV, pag. 300, 1870.
3 Journ. fürprakt. Chem., tom. XXXIV, H. I, pag. 42, 1845.
3 Proceed. of the roy. Soc., 1867, n° 94.
* Ann. de Chim. et de Phys. (4), tom. VI, pag. 224, 1865.
premier à l’acide carbonique de l’air l'alteration de ce sel ; il démontra que l’intervention dé l’oxygène est aussi nécessaire pour que la réaction s’accomplisse, celui-ci tendant à oxyder le potassium, tandis que l’acide exerce son affinité pour la potasSe ; mais il admet que la décomposition n’avait lieu qu’avec l’iôdure impur renfermant un peu d’alcali en excès.
'Essayant l’action de la lumière sur le môme corps, il constata encore que l’iodure en solution saturée est bien moins facilement altéré lorsqu’il est pur que s’il est alcalin, mais sans établir de Relations entre l’effetde la lumière et l’action de l’acide carbonique.
M. Yidau' est arrivé, au sujet de l’influence d’un excès d’alcali, à desrésultats inverses : exposées au soleil, les solutions d’iodure se décomposent d’autant plus énergiquement qu’elles sont moins alcalines, ce qui est assez rationnel, l’iode pouvant se combiner directement avec la potasse ou la sonde et former un Mélange d’iodure et d’iodate.
Enfin M. Battandier’, confirmant les observations de M. Yidau et en partie celles de Payen, a montré par des expériences précises que l’iodure de potassium pur, dissous dans l’eau, se décompose sous l’influence simultanée de l’air et de la lumière et que cette altération est gênée par la présence d’un alcali libre. Elle est activée par un courant d’acide carbonique ; dans l’air privé de ce gaz, elle ne se produit pas. Dans une solution privée d’air par l’ébullition, elle est très lente ; l’obscurité l’arrête complètement, même en présence de GO 2 et sous l’influence d’une température de 70°. La décomposition est le plus active dans la lumière blanche ; elle est légère dans les flacons bleus et nulle dans les flacons jaunes ; il eût été intéressant de vérifier l’action des radiations rouges. M. Battandier admet que l’acide carbonique déplace l’iode à l’état d’acide iodhydrique, qui est ensuite
1 Journ. de Pharrn. et de Cfhim. (4),'tom. XX, pag. 349, 1874. î Journ. de Pharm, et de Chim. (4),'tom. XXIV, pag. 214, 1876, ettom. X*'I,
décomposé par la lumière: IK-+-C0 2 -j-H0 = C0 3 K4- IH. On voit que cette réaction exige le concours de l’eau, soit sous forme de véhicule, soit sous forme d’eau interposée entre les cristaux ou d'humidité atmosphérique. L’intervention de l'oxygène, admise par Payen, paraît au moins douteuse.
Les iodures de sodium, d’ ammonium, de calcium et de baryum se dédoublent comme l’iodure de potassium, mais moins rapidement.
Acétates de plomb. — L’acétate neutre cristallisé absorbe l’acide, carbonique de l’air et se transforme en carboqate de plomb. L’action s’arrête assez tôt, l’acide acétique mis en liberté s’opposant à une décomposition plus avancée. Les cristaux deviennent opaques et incomplètement solubles dans l’eau. Avec le sel sec effleuri, l’altération est plus profonde.
Le sous-acétate de plomb liquide (extrait de salurne) est également décomposé par l’acide carbonique ; il se recouvre, dans les flacons où on le conserve, d’une pellicule blanche de carbonate de plomb.
§ IV. Décomposition de l’acide cyanhydrique.
Nous avons énoncé la raison qui nous fait placer l’étude de cette altération à la ün du chapitre des dédoublements. Des recherches ultérieures nous fixeront sans doute sur sa vraie place.
L’acide cyanhydrique pur se conserve bien (Gautier *). Mais dès qu’il est en présence de la moindre quantité d’ammoniaque, il se décompose spontanément sous l’influence de la lumière. Or l’acide commercial est souvent souillé d’ammoniaque, qui proviendrait, d’après M. de Girard 3 , de l’alcalinité du chlorure de calcium employé à. dessécher l’acide cyanhydrique ; celui-ci, au
* Ann. de Chim. et de Phys., 1866.
3 Journ. de Pharm. et de Chim. (4), tom. XXIV, pag. 224, 1876.
contact de la chaux, donnerait du cyanure de calcium, et l’eau résultant de cette composition réagirait sur ce dernier corps pour produire du formiate de chaux et de l’ammoniaque. Quoi qu’il en soit, l’acide impur jaunit, brunit et se transforme lentement en une matière noire, solide, insoluble, mêlée avec un peu de gaz ammoniac condensé. La nature de cette altération n’est pas bien connue ; la constitution de la matière brune ne l’est pas davantage : pour les uns, elle contiendrait du paracyanogène C 6 Az 3 ou C 12 Àz 8 (Towersey) ; d’autres la représentent par la formule C l0 Az 14 H 2 (Boullay) ; enfin Johnston, Pelouze, Richardson, croient qu'elle renferme de l’oxygène et lui donnent le nom d'acide azulmique ou d 'azulmine. La présence de l’oxygène proviendrait d’une action secondaire exercée par l’eau sur les produits primitifs de décomposition de l’acide cyanhydrique. On peut admettre pour l’instant que l’altération de ce corps résulte d’un phénomène de dédoublement compliqué par des réactions secondaires (Ghastaing *).
La stabilité de l’acide varie d’ailleurs avec son mode de préparation. Nous avons vu que l’acide pur ne s’altère pas, et M. Gautier a donné un procédé qui permet de l'obtenir tel ; on a remarqué aussi que l’acide obtenu par le procédé de Gay-Lussac s’altère plus facilement que celui que l’on prépare par le procédé de Pessina (Bussy et Buignet) ; on a attribué la stabilité relative de ce dernier h la présence d’une faible proportion d’acide ferrocyanhydrique entraîné pendant la préparation et qui, saturant l'ammoniaque, supprimerait une des causes d’altération. Si on considère que l’acide de P.essina laisse souvent déposer à la lumière un précipité bleuâtre, et que, d’autre part, l’addition d’un acide quelconque assure la conservation de l’acide cyanhydrique, on voit que l’hypothèse paraît justifiée.
1 Thèse de l’École sup. de Pharm. Paris, 1878, pag. 49. Voir aussi Millon, Compt. rend., 1861 ; Bussy et Buignet, Jour, de Pharm. et de Chim., 1863 ; Petit, Bull, de Thdrap., 1873.
M. Chastaing a étudié l’influence que les diverses radiations exercent sur le phénomène ; il a constaté que le minimum de destruction est toujours dans l’obscurité, tandis que le maximum est dans le violet. Cette observation n’éclaire pas d’ailleurs sur la nature intime des phénomènes qui se produisent.