SCÈNE III
ALZIRE, ÉMIRE, GÉPHANE.
CÉPHANE.
Madame, un des captifs qui dans cette journée IS'ont dû leur liberté qu'à ce grand hyménée, A vos pieds en secret demande à se jeter.
ALZlltE.
Ah! qu'avec assurance il peut se présenter! Sur lui. sur ses amis mon âme est attendrie : Ils sont clicrs à mes yeux, j'aime en eux la patrie. Mais quoi! faut-il qu'un seul demande à me parler?
CÉPHANE.
Il a quelques secrets qu'il veut vous révéler. C'est ce môme guerrier dont la main tutélaire De Gusman votre époux sauva, dit-on, le père.
ÉMlRE.
Il vous cherchait, madame, et Montèze en ces lieux Par des ordres secrets le caclfti^ à vos yeux. Dans Mil sombre chagrin son âme enveloppée Semblait d'un grand dessein profondément frappée'.
CÉrHANE.
On lisait sur son front le trouble et les douleurs. Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs; Et l'on connaît assez, par ses plaintes secrètes, Qu'il ignore et le rang et l'éclat où vous êtes.
Quel éclat, chère Émire! et quel indigne rang! Ce héros malheureux peut-être est de mon sang ; De ma famille au moins il a vu la puissance; Peut-être de Zamorc il avait connaissance.
1 On comprend ce (\ue veut dire Voltaire, mais il n'cxpiiino pas heureusement sa pensée.
2 Frappée d'un dessein n'est pas le mot propre.
Qui sait si de sa perte il ne fut pas témoin? 11 vient pour m'en parler : ah 1 quel funeste soin! Sa voix redoublera les tourments que j'endure ; Il va percer mon cœur, et rouvrir ma blessure. Mais n'importe! qu'il vienne. Un mouvement confus S'empare malgré moi de mes sens éperdus. Hélas! dans ce palais arrosé de mes larmes. Je n'ai point encore eu de moment sans alarmes.
sci:xE IV.
ZAMOHE.
M'esl-elle enfin rendue? Est-ce elle que je vois!
Ciel! tels étaient ses traits, sa démarche, sa voix.
{Elle tombe dans les bras de sa confidente.' Zamore!... Je succombe: à peine je respire.
ZAMORE
Reconnais ton amant.
ALZIRF..
Zamore aux pieds d'Alzire'!
Est-ce une illusion?
ZAMfUr.
Non : je revis pour toi ; Je réclame à tes pieds tes serments et ta foi. 0 moitié de moi-même! idole de mon âme! Toi qu'un amour si tendre assurait à ma flamme. Qu'as-tu fait des saints nœuds qui nous ont enchaînés?
0 jours! 6 doux moments d'horreur empoisonnés!
1 « Voltaire a mis plus de rec'n naissances sur la scène qu'aucun autre auteur; Zafre, la Mort de César, Aizi'e, Mahomet, Sémirariiis sont fonde? sur des reconnaijsances. CeDendant ces tragédies ne se ressemblent point du loul : c'est que le même ressort peut produire des effets absolument différents. « D'ailleurs, disait-il, les hommes sont comme des lapins qui se prennent toutours aux mêmes pièges. » (La Harpe.)