L-es pieds rouges du sang foulé par sa colère
Qui, mâchant dans sa barbe un juron populaire,
Mendiait la sportule en allongeant la main.
On voyait par débris cette puissance usée :
i34 Chant sixième.
Un cachot, un égout, le brutal Colisée, Les ossements blanchis des vils gladiateurs Et le Cirque où Néron jalousait les acteurs.
Le char passa. La route éclatait d'étincelles;
Elle semblait tourner sous des vigueurs nouvelles,
Et tout en flamboyant, s'élançant au plus haut.
Entra dans un air froid qui remplaça Tair chaud.
Ls ciel était brumeux, et de blanches nuées
Lourdement floconnaient au-dessus des buées
S* exhalant des marais, des fleuves, des frimas.
Méchants dominateurs de ces rudes climats;
Et dans cette nature ainsi dure et sauvage
Se dressaient des châteaux crénelés, ceints de tours.
Des navires de guerre assaillant le rivage.
Des villes protégeant leur terre aux alentours I
Partout fierté, menace, attaque et résistance ;
Tout cherchant ce qu'on peut et non point ce qu'on doit.
Et tout, autant qu'il peut, élevant sa prestance.
Clocher, maison, voulant toucher le ciel du doigt!
Le moineau veut saillir au pic où l'aigle perche :
C'est l'âge où l'on prétend, c'est le temps où l'on cherche.
Et pas un seul esprit n'y forme le propos
De se coucher à l'ombre, attendant le repos.
L'effort commun y fait dans chacune partie
Circuler comme un fleuve ardent de sympathie;
Le monde, déchirant son horizon voilé,
Perce tous les brouillards de l'antique Thulé.
On veut apprendre, on veut savoir, on veut redire;
Tout devient aimanté, séduit, appelle, attire.
Et jamais l'univers n'a vu jusqu'à ce temps
La vérité tenir tant d'esprits haletants.
Les Fiançailles. i35
Amadis s'écria :
« Mon âme !
Nous marcherons, nous combattrons!
Nous aurons grand sujet d'user nos éperons! Tentons le feu ! Risquons la flamme !
Va! nous tiendrons!
Va! nous irons!
« Il nous en coûtera des peines; Les plumes de nos ailerons, Certes, bien nous les brûlerons !
La liqueur rouge de nos veines, Allons donc! nous la verserons!
Et nous verrons !
Sur les décombres des obstacles
Nous grimperons!
Et s'il faut faire des miracles.
Nous les ferons ! »
^h ! loué soit le Dieu qui pétrit son image ^ans l'homme ivre d'honneur, celui dont la fierté '^U sang de ses aïeux doit son premier hommage : Car ce qu'il est lui fut par ce sang apporté. ^n vain on le combat, le renie et l'éprouve :
Le héros se retrouve, ^t, vamcu par instants, il se remet debout!
Que l'indigne adversaire Le fatigue et le serre...
Il est Dieu malgré tout!
Malgré tout il s'élève, et moins par la victoire.
i36 Chant sixième.
Et bien moins par la gloire Du succès emporte Que par son assurance, A travers la souffrance, A garder Tespérance, Soutenu par Thonneur, Tamour, la liberté!
Oriane et Brîolanie, Urgande avec toutes les deux.
Se promenaient de compagnie Dans le pré du courtil ombreux.
Elles cherchaient sur les nuages Si quelque point noir y naissait; Elles guettaient sous les ombrages Pour voir si quelqu'un y passait.
Parfois d'un bruit naissaient des doutes; Alors Tune était aux écoutes, Doigt sur la bouche et front penché; Mais l'autre, secouant la tête, Démentait l'amante inquiète, Qui s'éloignait d'un air fâché.
La nuit descendait sur les branches; Les étoiles, claires et blanches.
Scintillaient au bleu firmament; Et dans le retrait des charmilles.
Partageant de ces jeunes filles L'amoureux attendrissement.
Le rossignol chantait ses trilles.
Urgande s'écria tout à coup : « Les voici ! »
Oriane resta pâle et le cœur saisi.
Les Fiançailles. iSj
Amadis, à genoux, les deux mains réunies,
Contemplait du bonheur les routes aplanies,
Écoutant les accords d'immenses harmonies.
Le paradis entier, à ses sens dévoilé
Comme en un tourbillon d'ineffable puissance.
Le tenait éperdu sous sa magnificence.
Un long temps s'écoula, qu'il n'avait point parlé :
Tous les mots lui manquaient en un pareil délire.
Et, comme Béatrice, Oriane eût pu dire :
«Non, je ne souris pas, car, si je souriais. Ainsi que Sémélé tu tomberais en cendre! »
Tous deux du haut des cieux ne voulaient plus descendre. Comme tu l'adorais, comme tu la priais, Amadis!... Elle-même est-elle moins émue? Montre-t-elle en ses yeux moins de scintillements ? Quelle fibre en son cœur ne tremble et ne remue Et des cris étouffés et des soulèvements !
« Oriane ! ô ma vie ! Oriane, je t'aime ! Je t'aime! je t'adore! Oh! c'est toi! oui, toi-même! C'est toi! le front sublime et pur d'un séraphin! Je t'aime! je t'adore! Oh! je t'aime sans fin!
Regarde-moi longtemps ! montre-moi ton visage !
Montre-moi ces beaux yeux dont j'ai rêvé toujours!
M'aimes-tu? m'aimes-tu, mes uniques amours?
Ah! contempler tes yeux, c'est avoir le présage
Oe tout ce que le ciel, au fond de son azur,
Aux élus bienheureux réserve de plus pur !
Ne me retire pas ta main ! oh ! pas encore !
^^ n'aspire qu'à toi I je ne connais que toi !
i38 Chant sixième.
Je ne veux rien que toi I Mon sâng, mon bien, ma foi, O mon tout ! Oriane ! écoute ! je t'adore ! »
Prés herbeux, bois touffus où gîte la fraîcheur. Jardins fleuris, bosquets aux feuilles tressaillantes. Ruisseaux dont les remous surveillés du pêcheur Reflètent les clartés de ces nuits scintillantes. Arbres chers au satyre et de la nymphe aimés. Qui, dans vos troncs moussus par la vie animés, Retirez les tribus des sylphes diaphanes. Oui, vous qui n'avez pas un mot pour les profanes. Mais dont la voix pénètre au cœur des amoureux. Ne révéliez-vous pas tous vos secrets sublimes A ces deux qui planaient par delà toutes cimes. Non moins heureux que vous en ces moments heureu
Pendant ce temps, Lisvart au palais tenait table; D'innombrables flambeaux éclataient en clartés. C'était un grand festin, un bruit épouvantable De gobelets heurtés et de rudes gaietés. Mille dictons plaisants, jetés et répétés. Criaient avec le rire et la verte réponse Où le défi hautain ne pesait pas une once. C'était ce qui se fait avec ce qui se dit, Quand on surveille peu ce qu'on a sur l'esprit. Les harpes résonnaient. Était-ce triste ou tendre ? Pour en pouvoir juger, il eût fallu l'entendre; Les écuyers avaient un grand soin de remplir Les verres débordants, et maint jeune convive. Mêlant confusément sa réplique moins vive. Sentait un lourd sommeil prêt à l'ensevelir.
Les Fiançailles, i3g
« Vous faîtes trop de bruit, et ce n'est pas ma faute, Dit le roi; laissez donc la parole à notre hôte! Il croit avoir vaincu le Donzel de la Mer ! » Un chevalier cria : « La vantardise est haute! »
11 lui fut répliqué : « Seigneur, vous m'avez l'air
D'avoir peur d'Amadis! Roi puissant que j'honore,
Et vous tous, compagnons, je vais vous révéler
Ce que dans ce pays il paraît qu'on ignore.
Ce pauvret n'est pas l'homme à vous faire trembler.
Il vous a défiés, épouvantés peut-être ;
Il attaque parfois, mais toujours c'est en traître.
Et de cette façon, en un transport brutal,
iJ a brisé les reins de votre sénéchal. Mais il n'a pas osé soutenir sa gageure! Jl a fui! Cependant, depuis ce moment-là, V'ous l'attendez toujours! Et moi, je vous le jure, Cl 'est tremblant de frayeur que l'oiseau s'envola. »
O'n grand étonnement envahit l'assemblée : lie était agitée, indécise, troublée; n hésitait à croire à de pareils propos, tplus d'un murmurait ou discutait la chose, Quand du fond de la salle un jeune homme au front rose. Au teint blanc, aux yeux bleus, stature de héros, I^ar-dessus tant de voix fit entendre la sienne.
*^ Tu mens, lâche! tu mens! Autant qu'il m'en souvienne,
Pareille invention ne se risqua jamais!
Mais tu n'obtiendras pas ce que tu t'en promets!
Je vais faire rentrer cette injure en ta gorge.
Va! tu n'auras jamais de place en paradis!
140 Chant sixième.
Écoutez le revers des contes que Ton forge, Moi je suis Galaor, le frère d*Amadis! »
Une voix s'écria :
« C'est fort bien les semondre I »
Personne ne sachant qui s'exprimait ainsi, Chacun tourna les yeux vers la porte, et voici Un soldat étranger tout prêt à leur répondre. Galaor s'écria : « Gandalin!
— Oui, seigneur, C'est moi qui, devant tous ces guerriers de valeur, Ai quelques mots à dire à ce prince d'Afrique.
— Eh! prince, dit Lisvart, pourquoi pâlissez-vous? »
Le prince... On vit alors frissonner ses genoux. Ses cheveux se dressaient; une triste musique De honte commença sous sa dent qui claquait. Il parut essayer de sourire; il manquait De force et retomba, quoi qu'il eût, sur sa chaise. Gandalin s'avançait lentement, lentement.
Les regards attachés fixement, nettement, Sur ceux du lâche pris dans les doigts du malaise Et se faisant petit :
« Vous voilà, Garamant ? »
Le meschin ne dit mot. Quand il fut à portée, Gandalin étendit le bras, saisit tout droit Son homme par le cou dans un carcan étroit
Les Fiançailles. 141
Et, la vie aussitôt en ce corps arrêtée, Laissa le mannequin rouler sur le pavé. Ce n'était qu'un haillon : tout était achevé.
« O roi ! dit l'écuyer, je vous demande excuse. Je n'avais pas dessein de le serrer si fort. Il paraît que ces gens, qui sont gonflés de ruse. Ont la chair un peu molle et manquent de ressort. Mais à vous, chevaliers, je rends un vrai service; Vous n'auriez pas voulu ce lâche parmi vous, Et puisque Galaor se présente à vos coups. Vous l'affronterez mieux sans un pareil complice.
— Écuyer, dit Lisvart, que tout ce bruit finisse!
Amadis, Galaor, Gandalin, à vous trois
Vous tenez le chemin sans ménager personnel
Mes gens portent le glaive, et moi j'ai la couronne;
Mais vous me paraissez réclamer d'autres droits.
Que demandez-vous donc? Il est temps qu'on le sache,
Et puisque votre frère et ton maître se cache
Ou ne se trouve pas (je ne veux l'offenser !),
Eh bien ! je vous permets à tous deux d'avancer.
Voici mes chevaliers! Prenez à la muraille
Ce gantelet d'acier, gage de la bataille!
Le jour vient! Au champ clos, seigneurs! Et nous verrons
Si ces gens vont nous vaincre ou si nous les battrons. »
Chacun se mit debout, renversant bancs et sièges; Ardents piétinements, rires, jurons moqueurs. Défis! Comme des loups débarrassés des pièges, Comme des sangliers faisant tête aux traqueurs, Les guerriers s'écriaient et sortaient de la salle.
14^ Chant sixième.
Parmi les escaliers la foule s'étouffait;
Lisvart même, oubliant la dignité royale,
De son casque doré bravement se coiffait.
On sautait les degrés, on courait par la rue.
La lune n'était pas tout à fait disparue
Cependant, et le jour ne luisait pas encor.
Mais la ville, éveillée en sursaut par le cor,
Était du fond des lits vitement accourue.
Les flambeaux remplaçaient l'aube tant bien que mal,
Et chaque champion, manœuvrant son cheval.
Recevait de ses gens et la targe et la lance.
Alors il s'établit un instant de silence; Une lueur blanchit au bas de l'horizon. La foule frémissait d'émoi, non sans raison. Car on ne vit jamais passe plus solennelle. Galaor se tenait droit, campé sur sa selle, Méliadus en face et ferme sur l'arçon.
Les trompettes enfin sonnèrent avec rage. Méliadus (j'en suis fâché) prit mal son temps : Peut-être son coursier manqua-t-il de courage. Ou bien éprouva-t-il quelqu'un des accidents Qu'on ne saurait prévoir en si terrible fête; Bref, il alla tomber à dix pas sur la tête. Et, s'effondrant la joue, il se cassa les dents. Vivien jusqu'à l'épaule eut la gorge fendue; Quatorze chevaliers à langue bien pendue, Qui se disaient les grands vainqueurs de l'univers, Tombèrent jambe en haut et cervelle à l'envers; Ce que voyant chacun, plus douce et moins hardie. L'humeur commune en fut au moins très-refroidie : Si bien que Galaor attendit que Ton vînt.
Les Fiançailles. 143
Maïs il faisait grand jour désormais. Oriane, Briolanie, Urgande, et d'ailleurs plus de vingt Demoiselles aux corps souples conîme liane, Brillant aux échafauds, émerveillaient chacun. Leurs yeux impatients semblaient chercher quelqu'un.
Ce quelqu'un (Amadis!) ne se fit pas attendre,
Et, s'approchant tout près pour qu'on pût mieux l'entendre
Parmi ce grand désordre et sanglant désarroi.
Le fils de Périon tint ce propos au roi :
« Seigneur Lisvart, dit-il du haut de sa monture, Je ne veux offenser aucune créature; Mais vous avez mon gant, et c'est bien, je le croî. Justice de venir le chercher sans tapage.
"-Amadis, Amadis, vaillant donneur d'effroi.
J'ai vu tomber mon hôte étranglé par ton page;
Ton frère m'a meurtri mes plus forts champions.
Si tes deux alliés, qui ne te valent guère.
Ont encore ton secours pour nous faire la guerre.
Sous ton commandement faut-il que nous rampions?
Non! non! Par le saint Graal! la querelle est finie!
Je n'ai pas du rancœur la sanglante manie.
Mon esprit est d'un prince, et non pas d'un vilain.
Approche, Galaor, avance, Gandalin,
Et vous tous, mes vassaux, venez ci! Qu'on s'embrasse!
La paix soit entre vous, et, pour suprême grâce.
Je t'accorde la main d'Oriane, Amadis.
Renonce pour jamais à tes rêves futiles;
Ne désire plus rien que des choses utiles,
Et règle tes façons suivant ce que je dis.
144 Chant sixième.
L'imagination est sotte conseillère;
Laisse-la s'échapper sans lui courir après.
Mets du plomb sous tes pieds, écris dans ta prière :
« Seigneur, de ma jeunesse ôtez-moi les regrets ! »
On ne saurait comment décrire L'universel contentement; Urgande se prit à sourire, Oriane rougit vraiment.
« J'honore Amadis, moi, mon père!
— Alors je fais ce que tu veux.
— Et c'est pourquoi je désespère De le voir docile à vos vœux.
Pour cette vie heureuse et molle Dont vous allumez l'auréole.
Le vulgaire est fait tout exprès; Mais regardez bien, je vous prie; Dites-moi si rien ne vous crie Qu'aux moutons convient la prairie, Aux lions il faut les forêts !
Amadis doit garder sa force
Et vivre dans sa liberté !
Je ne veux pas servir d'amorce
A l'inerte imbécillité!
Puisque je l'aime, il doit se rendre
Assez valeureux pour me prendre
Dans le filet d'un sort plus beau;
Il faut qu'il grandisse et grandisse!
Je ne veux pas qu'on s'enhardisse
A mettre sa gloire au tombeau !
Les Fiançailles. 145
Qu'il marche devant lui, ne cédant à personne
Et n'acceptant que son destin !
Ce qui doit l'entraîner, c'est le clairon qui sonne,
Lui nommant son devoir certain.
Il ne doit que marcher au bruit des grandes choses,
En exigeant toujours le plus...
Et c'est toi, mon héros, qu'on veut qui te reposes ?
Irrésolus,
Tes vœux iraient chercher le calme !
Quoi donc! la palme, La palme de victoire aux bandelettes d'or. Qui la devrait saisir? Serait-ce donc un autre ?
Un amour grand comme le nôtre
Combat, reçoit, demande encor!
Marche, marche, te dis-je, et sur le vaste monde. Comme un vaillant aiglon va promener ton vol !
Que rampent près du sol Le passereau craintif et la corneille immonde. Mais non pas toi!... Va-t'en!... Il me retrouvera Vivant de son amour dans lequel je me plonge! A quoi voudrait-il donc que je pense ou je songe Quand l'univers entier de lui me parlera ?
Va-t'en ! Sûr de mon cœur comme de la lumière, Autant que de Dieu même et de la vérité ! Ton image en mon cœur se grava la première. Et je l'emporterai pure en l'éternité ! »
Amadis s'inclina sur les mains de la dame : Son visage éclata d'une céleste flamme;
146 Chant sixième.
Un courage immortel s'alluma dans son sein. Alors tous les chanteurs, les harpes accordées, Se laissant emporter par les mêmes idées, Comprirent son dessein ;
Et le peuple, accueillant ces conseils héroïques, En répéta partout les refrains magnifiques.
Qui devinrent des lois.
La rigueur en passa dans les âmes élues, Et le renoncement et les peines voulues Remplacèrent les dieux faciles d'autrefois.