LIVRE DEUXIÈME
CHANT PREMIER
Les Offres de Viviane.
La joie ! oh I le joyau de Tâine !
La fleur, la fraîcheur de Tesprit !
Est-ce une fée ? Est-ce une femme ?
L'une vaut l'autre ! O joie ! ô flamme ! Qui te rencontra ? qui te prit ?
Quel fut le premier qui sourit ?
Fut-ce Adam recevant son Eve ?
Hercule embrassant son Hébé ?
De l'univers c'est bien la sève.
Le rayon au ciel dérobé, La vie, oui, la vie elle-même, La vie en sa vivacité, La vie en sa limpidité, La vie en sa fécondité.
Par les dieux immortels ! ô la sainte gaieté ! Humeur est mère de blasphème ! Tristesse engendre impiété !
Jetons joyeusement aux embarras du monde L'insouciant regard qui les sait disperser !
z5o Chant premier.
Jamais le vrai nageur flottant sur l'eau profonde Ne craint le gouffre obscur qu'il lui faut traverser Son œil ne sonde pas les terreurs de F abîme. En vain la transparence en surfait le danger; Qu'a-t-il à redouter? Il plane sur la cime, Il rit, il est vaillant, sûr de lui, magnanime. Et l'attrait de la peur lui demeure étranger.
La joie est la vertu, l'immortelle espérance ! La joie est l'ambroisie où les dieux exaltés Puisent tout leur mépris pour la basse souffrance Et les chagrins fangeux dont ils sont exemptés. Jupiter la répand dans son sourire auguste. C'est le vrai, c'est le bien, c'est le beau, c'est le juste ! Et vous n'oubliez pas la merveilleuse nuit. Sans doute, où l'univers reçut le don sublime
Qui lava l'ancien crime.
Pulpe de l'ancien fruit ?
Les cieux se remplissaient de lueurs inconnues :
Pas de nues; Sur le bleu de l'azur transparent Des amas de clartés, des chapelets d'étoiles
Débarrassés de voiles
Jetaient un feu si grand, Scintillaient et lançaient de telles étincelles
Par faisceaux et parcelles.
Remuant tant d'éclat.
Que jamais on ne vit sur la nature entière
Tomber tant de lumière !
La terre Pensez-vous qu'alors elle tremblât ?
Elle tremblait, oui bien ! de joie ! un feu céleste
Les Offres de Viviane. iSi
S'alluma dans ce corps par la joie excité !
Les fleuves, les forêts, les déserts, tout le reste
D'un transport inconnu se sentit agité.
L'univers vit s'ouvrir, pénétra le mystère
Qui rendit la jeunesse à la nature entière.
L'immortel élément envahit le mortel.
Et les sages bergers dispersés sur les plaines.
Sachant ce que les vents soufflaient dans leurs haleines.
Criaient : Noël ! Nod !
Et ce fut par la joie, en cette nuit chérie.
Que l'Enfant lumineux Frappa, brisa, rompit la sombre tromperie
Qui nous ferma les cieux!
n riait, Amadis, appuyé contre un arbre ! La dame se tenait sur le perron de marbre, ûans une robe verte à reflets de safran. Sire Gauvain sentait un bouquet d'origan, I^lorizel sur la lèvre avait comme un sourire Contraint, et qui trouvait quelque chose à redire; F^erceval était froid, distrait, aigri, fâché, l^andis que Lancelot, vers la dame penché, li'un air plus que hautain, impatient, farouche. Avec effort serrait la bouche Et se retenait de blâmer.
Il différait beaucoup d'Ayglain de Circassie ! ^ous son casque doré, sa cotte cramoisie, delui-là de plaisir semblait prêt à pâmer. I^a dame, fine, souple autant qu'une liane, X)isait aux chevaliers :
a Mon nom est Viviane, Viviane, entendez-vous bien ?
i52 Chant premier.
On connaît assez par le monde
Avec ma science profonde
Ce que je veux, c'est tout ou rien !
Tout pour ceux que je favorise;
Mais rien pour ceux que je méprise;
Tout, je le donne à mes amis,
Et rien, à celui qui m'attriste.
Qui m'a fâchée, ou me résiste...
Je l'ai juré ! je l'ai promis!
Je suis Viviane la Belle!
Regardez ! Suis-je belle assez ?
Autour de moi je vous appelle.
Vous viendrez à moi, je le sais !
Je ne souhaite et sollicite
Que de vous servir de mon mieux :
J'entends élever le mérite Et j'aime les audacieux !
Sous vos pas triomphants j'aplanirai les routes. Les obstacles seront brisés comme les doutes. Je balaierai les embarras, J'étayerai votre énergie De tout mon savoir de magie.
Et vous n'aurez plus de combats !
Je suis Viviane la fée !
Toute résistance étouffée.
Je vous la tendrai dans la main; Vous pourrez la prendre et la tordre.
Et les dents qui voudraient vous mordre Deviendront cailloux du chemin !
— Mais rien pour rien (c'est la voix claire D'Amadis qui répond ainsi).
Les Offres de Viviane, i53
En retour, que faut-il essayer pour te plaire ? Que veux-tu recevoir ici ?
— Fort peu de chose !
Au passé deviens étranger !
Dans l'avenir dont je dispose Et comme j'entends l'arranger,
Tout va changer !
La liberté, vieille folie !
Il faudra bien que je l'oublie.
Et toi de même, eux comme toi !
Désormais tout rampe et tout plie.
Le tyran remplace le roi.
Les volontés, pauvres rivales.
Comme chez les troupeaux vont devenir égales, Et leur maître, ce sera toi !
Je n'exige de toi que peu, fort peu de chose !
Tu vas renvoyer de ton cœur
Ce vantard, despote morose.
L'honneur, lionne à tes actions cette brillante cause,
La vanité ! papillon rose
Tournant dans un cercle petit.
Ne menant jamais au sublime;
Mais le mesquin, mais le minime
S'offre si bien à l'appétit !
* ^ Vas ne me donner que peu, fort peu de chose : Suis-moi là, dans le demi-jour!
Je te montrerai, si je l'ose.
Le vrai, l'ancien, l'heureux amour !
i54 Chant premier.
Là, de retour, Comme il s'amuse, comme il cause; Le rire de sa joue arrondit le contour. Il ne demande pas Tempire !
C'est au plaisir seul qu'il aspire !
Son frère de langueur expire !
Qu'il meure oublié sans retour!
Fort peu de chose
SuflSt donc pour m'accommoder;
Refuse ce que je propose.
Il te faudra pourtant céder !
Les temps nouveaux courbent ta tête !
Tu vas me contredire : arrête !
Réfléchis mieux, avant que, jouet et conquête
De l'inévitable tempête, Tu perdes les haillons que tu ne peux garder.
— Je garde ce que j'ai ! Tel que je suis je reste ! Répondit Amadis, le mépris plein les yeux. Je me doutais qu'un jour un inventeur funeste Viendrait nous proposer ces marchés odieux ! C'est vous qui le risquez ? Si j'ai quelque mémoire, De race de lutin vous ne sortez pas, vous ? Vous n'avez pas le droit de toucher un grimoire ? De Merlin et de vous nous connaissons l'histoire. Allez lui demander pardon à deux genoux ! »
Le propos sembla dur et gonflé d'insolence, Amadis remonta sur son grand destrier; Viviane les vit, sans prier, sans crier. Les puissants champions, repousser ses avances,
Les Offres de Viviane. i55
Et quand ils eurent tous le pied dans Tétrier , Elle les vit partir, sans crier, sans prier, Mais je ne dirai pas sans d'amères souffrances.
Un seul resta pourtant, un seul, le bel Ayglain.
« Ah ! lui dit-elle, toi, plus jeune, toi, plus vain, Toi l'arrogant, oui, toi, plus méchant, je m'assure, Te voilà demeuré, roulant dans tes esprits
De grandir la blessure Que me font leurs mépris !
Tu veux jeter encor du venin sur leur boue ! Ne le fais pas, Ayglain, je me meurs ! je Tavoue, Je me meurs du chagrin qu'on m'ait traitée ainsi ! L'avais-je mérité ? Je ne voulais, j'en jure.
Que me rendre plus sûre En vous comblant de biens d'en avoir un merci ! Je me meurs ! je me meurs ! je souffre ! je sanglote ! Pardonne ! je suis femme ! Hélas ! que j'étais sotte De me mettre à leurs pieds ! mais aussi je me meurs ! »
Et les pleurs coulaient sur sa joue Comme les perles qu'on dénoue.
Les pleurs, les pleurs, les chaudes pleurs ! C'était sur ce charmant visage Comme les gouttes d'un orage Brisant les fleurs, les fleurs, les fleurs !
Ayglain répondit :
(( Insensée ! Que tu lis mal en ma pensée !
Je suis à toi complètement I
i56 Chant premier.
Comprends, comprends donc... comment dire
Pour mettre fin à ton délire ?
Ce que j'éprouve en ce moment.
Ta beauté m'emporte et m'enivre !
C'est pour elle que je veux vivre.
Expirer content à tes pieds !
Moi, je t'adore, Viviane !
On t'injurie, on te condamne!
Je tiens tes péchés oubliés ! »
Des deux mains lui prenant la tête :
« Parles-tu vrai ? Moi, je suis prête A te rendre heureux dans mes bras !
— Je parle vrai, je te le jure.
Chère adorable créature.
Ordonne ce que tu voudras.
— A coup sûr tu me vengeras !
— A coup sûr tu n'as qu'à le dire !
— Je peux te donner tout ! l'empire ! La gloire! Et tu demanderas Librement ce que tu voudras;
Et le demandant, tu l'auras !
— Je veux paraître incomparable A force d'exploits surhumains^ Que rien de bas^ de misérable^
Ne soit Tœuvre de mes deux mains !
Que le plus grande je le dépasse !
Qu*Amadis par moi renversé Pâlisse» ait peur, demande grâce !
Mon genou sur son corps pressé !
Les Offres de Viviane, iSj
— Ayglain, mon héros, mes délices !...
Qu'il soit comme tu Tas voulu. »
C'est donc ainsi que fut conclu
Le pacte entre les deux complices.
Eh ! mon Dieu ! que tu l'accomplisses,
Que chacun ait ce qu'il vola !
Des gens plus grands que leur mérite :
Ce n'est pas là ce qui m'irrite,
Il est de ces rencontres-là !
Viviane était de naissance Un peu trop basse en vérité; De l'astuce et de la beauté.
Elle en avait en suffisance, Merlin en sentit la puissance.
Quand un beau jour elle parla.
Il perdit le cœur et la tête.
Triste accident pour un prophète !
Il est de ces rencontres-là!
Il en est, il en est sans doute!
Amour, tu peux tout, tu fais tout.
Toute victoire, ah ! certes, toute Séduit tes yeux, pique ton goût.
C'est te flatter que de redire :
« Ah ! l'amour a toujours raison ! »
— L'amour est un lâche, il délire.
Il est ivre en ce qu'il désire.
Il est tout plein de trahison ; Il mérite mépris et blâme.
i58 Chant premier.
Il est sans honte, il est sans âme; Il n'ose risquer le grand jour; Mais vous le savez, homme et femme!
De ce mot seul il se réclame :
Il est Tamour!
Les chevaliers marchaient sur la lisière Des bois fleuris.
« Adieu, vaillant Gauvain! »
Il se pencha, mon redouté parrain *, Et retournant ses beaux yeux en arrière, A ses amis fit signe de la main.
Les troncs feuillus aux têtes embranchées Dans leurs rameaux cachaient bien des nichées Où pépitaient les jeunes rossignols.
Gauvain cria : « Dieu vous garde, mes frères! »
Les loriots avec leurs ménagères
Et les bouvreuils multipliaient leurs vols.
Passant, froissant les feuilles frissonnantes.
Sur rherbe verte à voix balbutiantes
Les deux amants poursuivaient leurs propos :
Ayglain voulait parler à Viviane
Par des baisers bien plus que par des mots.
« Cher Florizel, adieu ! Sous le platane Prends tes chemins comme on te les a dits. Suis-les! — J'y vais, répond Tamant d'Urgandc;
' L*origine du nom de Gobineau était Gauvain. l\ y eut en i36o un Ga vain de Gournay ; les descendants de celui-ci s'appelèrent Gauvain, Gauvii ou Gobinot de Gournay, puis Gobineau. Voir Histoire d'Ottar yarl, pire norvégien, et de sa descendance, par le comte de Gobuœau, p. 241. Par Didier. (Note de Viditeur,}
Les Offres de Viviane. i5g
Cher Lancelot, à toi je me commande; Je me commande à toi, cher Amadis! »
Qui donc courait sur les feuilles tombées? Sous les buissons du côté de Tétang ?
Qui s'enfuyait par courses dérobées Sur le gazon humide et palpitant?
C'étaient lapins étourdis, pleins d'audace Et pleins de peur, cherchant le bord de l'eau. Les voyez-vous sautant de place en place ? En voilà trois qu'une idée embarrasse, Assis tout droits et brochant du museau, Branlant l'oreille et se frottant la face.
Et Florizel s'éloignait résolu;
Aux grands périls puisqu'il est dévolu.
Sans hésiter ardemment il s'y jette.
Voyez le thym avec la violette.
Le blanc muguet semble sonner gaiement Aux blonds frelons un grand événement Qui va troubler peut-être les abeilles.
Ce petit monde est tout en mouvement.
On sent vibrer un long bourdonnement.
Du sol ouvert monte un enivrement.
C'est la chaleur qui produit ces merveilles.
Sur la feuillée et dans les âeurs.
Sur la mousse et dans les couleurs, Et les fraîcheurs et les senteurs.
Et l'ardent surplus de la vie, Viviane et le bel Ayglain
j6o Chant premier.
Sentaient leur cœur si doux, si plein.
Que, presque, ils oubliaient Tenvie.
« Lancelot, il faudra nous quitter maintenant.
— Hélas! mon Amadis, que j'aille ou bien demeure,
A moins que je ne meure, Qui me rendra content?
Je n'ai rien que souffrance :
Pas la moindre espérance D'être heureux un instant.
Qui me rendra content?
Je m'en vais et te quitte.
Si je finis bien vite, L'épée au poing pourtant.
Sans peur, sans démérite.
J'en serai trop content.
— Ah! Lancelot du Lac, voilà ce que tu penses? En prenant ton chemin voilà ce que tu dis ?
Noble amant de Genèvre, homme aux grandes vaillances Pour toutes tes vertus tu n'as de récompenses Que chagrins et malheurs constamment agrandis, Un cœur ne voulant rien que la mort et Genèvre ? »
Viviane embrassant Ayglain, Lui disait : « Pour un peu de fièvre, Mon cher amant, mon cher lutin, Rendre mon honneur incertain, C'est là ce qu'il ne faut pas faire Puisque nous avons résolu D'être modèles de vertu,
Les Offres de Viviane. i6i
Il faut pousser à bout rafifaire.
Entre nous il est convenu Qu'avant mariage conclu Je dois me montrer très-sévère! »
Voilà ce que la belle dit.
Le sage Ayglain y consentit.
Monastère,
Monastère, Versets, répons et prière.
Cloche allant
Et battant Et sonnant au campanile Ne font pas le cœur tranquille.
Ils ne donnent pas non plus Pour d'hypocrites saluts La pureté des élus.
Le mérite des reclus Au pénitent trop habile!
Et de cette vérité Ayglain ne s'est pas douté.
Monastère,
Monastère, Proclamer la règle austère.
Est-ce tout en vérité ?
Pour celui qui s'est vanté De sa régularité.
Faut-il d'abord des couronnes ?
Tu les donnes,
Tu bourdonnes
Pour fêter d'autres personnes
102 Chant premier.
Moins folles de vanité.
Monastère
Dur, austère, Ton esprit n'a pas douté,
Monastère,
Pour te plaire, Qu'il faut la réalité Des mérites qu'on expose.
Si le ver naît de la rose.
Du brugnon de l'abricot.
Du mensonge il naît plutôt.
Et sa bave délétère.
Monastère,
Monastère, Peut sortir du moindre mal.
« Voilà, si tu m'en crois, ce que nous allons faire. Poursuivit Viviane, et comprends ma raison Afin qu'on n'ait jamais sur nous méchant soupçon Et que ma renommée ait tout son avantage. L'univers doit savoir comment je t'appartiens. L'empereur de Nicée est de mon parentage. J'en ferai le témoin de notre mariage.
Et nous serons en joie à tous les bons chrétiens.
— Nous allons, dit Ayglain, d'une gloire infinie Nous couvrir! Proclamant notre cérémonie Par des hérauts couverts de tabards somptueux. Chacun portant l'épée et même cncor la hache! Il faut qu'on les admire et qu'on coure après eux! Je veux les voir surtout dresser sur leurs cheveux Des plumets élancés en immense panache!
Les Offres de Viviane, i63
Dans tous les carrefours ils marchent noblement! Et pour édifier les personnes honnêtes, Ils passent précédés de quatre cents trompettes Et de huit cents tambours faisant leur roulement! Quand partons-nous? Il faut nous hâter, mon étoile!
— Ne crains rien! mets le pied sur le bord de mon voile, Prends ma main, tiens-la ferme, et nous sommes partis! »
Ils volaient haut! les hommes bien petits Leur paraissaient de taille et de figure
Comme cirons!
Comme fourmis au rebord d'un chaudron, Comme plus rien ! absents de la nature. Ce qui serait pour la plupart d'entre eux Un grand bienfait, les pauvres malheureux!
Pour aller à Nicée on passe les vallées
Où rOlympe d'Asie étend son corps divin.
La puissante montagne élève échevelées
Les couronnes du hêtre et les branches du pin ;
Les sentes dans les rocs circulent emmêlées...
Quels fourrés sans issue et quelle odeur de thym!
Quand on a traversé, foulant l'épaisse mousse. Les détours ombragés de ces escarpements. Qu'on a laissé bien loin les minarets de Brousse Et la verte mosquée et tant de monuments '^crépits, désertés, rompus, où l'herbe pousse. On découvre un trésor d'autres enchantements.
Au pied de ce versant terminé tout à l'heure
couvre une immense plaine, où d'abord on peut voir
164 Chant premier.
Des tours, de longs remparts, une vaste demeure Que domine une église, où Dieu fait son manoir. Cest Nicée! Elle est belle, et pourtant bien meilleure Est la vue où le lac étend son grand miroir.
Splendide bouclier, creusé de ciselures
Que le vent y prodigue, essa3^ant son travail,
Le soleil s'y reflète en ardentes figures
Dont le flot constamment fait changer le détail,
Et le miroitement de ces ondes si pures
Se rouvre et se referme ainsi qu'un éventail.
Le soir et le matin vont, errant sur ces rives.
Les barques de plaisance et les bateaux pêcheurs.
Des jardins plantureux qu'il faut que tu décrives.
Muse! aux regards charmés accordent leur fraîcheur;
Et des palais d'été, parmi les couleurs vives.
De leurs piliers de marbre alignent les blancheurs.
Du matin jusqu'au soir on entend les cithares Marteler leurs couplets dans le retrait des cours. Sous l'ombre vont courant des ruelles bizarres Cachant les cabarets aux coins de leurs détours; Et là, des cris de joie et des jurons barbares Dénoncent la liesse et l'humeur des faubourgs.
Des charmeurs de serpents, dans le coin d'une place,
Avec leurs flageolets attirent les essaims
De la plus avilie et sale populace,
Qui sort en se traînant de ses bouges malsains.
Elle adore ces jeux dont la laideur l'agace...
Dieu pour l'en amuser sans doute a ses desseins.
Sous des arches de marbre on entre dans la ville,
Les Offres de Viviane, i65
On entre dans le bruit et dans un tourbillon Qui surprend, ahurit l'àme la plus tranquille Et fait taire un instant Tesprit le plus brouillon. On découvre aussitôt dans ce tableau mobile Que la fureur du lucre est un rude aiguillon. Magasin, entrepôt, boutique où Ton échange Uargent contre Tacier, Tor contre le corail. Ateliers en sueur, où l'ouvrier dérange
La matière asservie au marteau du travail.
On dresse des chefs-d'œuvre avec un peu de fange,
Et le nitre devient un glorieux émail.
Chevaux, mulets, ânons, chameaux et dromadaires.
Éléphants promenant d'étincelants houdas,
Chariots encombrés d'oisives bayadères;
Roses, fleurs d'oranger, jasmins et résédas.
Coureurs faisant briller de flambants lampadaires,
Etendards fastueux, précédant des soldats.
Que dirai-je ? C'était l'opulence royale
I^'un État fastueux étalant ses trésors,
Et pour faire briller sa fière capitale,
Les montrant, suspendant, tapissant au dehors.
Cette gloire est mesquine, et d'espèce fatale;
Elle hébète l'esprit, elle énerve les corps.
^ palais du puissant empereur de Nicée Etait très-merveilleux : une tour élancée ^^x nuages du ciel semblait donner l'assaut, ^n la voyait monter jusqu'au douzième étage. ^^ dis douze, elle avait peut-être davantage, P^ut-être moins; en tout, elle montait très-haut.
j66 Chant premier.
Du sommet on pouvait espionner la ville : Cette précaution est toujours fort utile. Un peuple pour son prince est un grand embarras, Des nobles on fait tout, du manant peu de chose, Cependant à ses nerfs quelquefois on s'impose; Mais les bourgeois sont faux, légers et très-ingrats.
Cette maxime est dure et juste! car on trouve
Qu'à chaque occasion l'histoire nous le prouve.
Nicée était surtout abondante en bourgeois.
La rage de jouir tourmente ces cervelles!
Quand ils ont bien à plein comblé leurs escarcelles.
Ils ne sont plus contents, ils veulent être rois!
Et plus tard, dieux! Toi, Dieu, tu prendrais patience
Sans doute, et comprendrais qu'en bonne conscience,
Ayant créé ces gens, tu dois leur donner tout.
Tu pourrais leur livrer de ton œuvre si grande
Tout ce que le bourgeois admire et qu'il demande :
Il estime d'ailleurs ce qui produit beaucoup.
Mais j'ai tort de jouer avec ces misérables
Auxquels je ne veux aucun bien.
Maudits soient les pays et les temps détestables
Menés par ces hommes de rien !
L'empereur de Nicée, appelé Théophraste,
Était un produit de ce sang.
Il disait qu'il n'aimait ni l'orgueil ni le faste
Et faisait bon marché du rang; Mais en vérité pure, il goûtait la bassesse. Et pourvu qu'à plein ventre il se pût amuser. Ni du sang ni du cœur n'estimait la noblesse Et même dans la boue aimait à reposer.
Les Offres de Viviane. iGj
Il n'avait pas coupé le cou des anciens maîtres,
D'autres s'en étaient occupés.
Comme il était soldat parvenu, sans ancêtres,
Portant haillons fort mal drapés.
Qu'il criait d'une voix épaisse et très-sonore
Tout ce qu'il entendait crier, 11 plut! On le vanta! mais on fit plus encore :
Un jour on s'en vint le prier, Puisqu'il était si fort, de sauver les boutiques. Les truands menaçaient d'y remuer les mains. Alors, par beaux décrets et votes authentiques,
Il fut empereur des Romains.
Empereur des Romains, et de Nicée, Archonte, puis César et Chosroës, il eut Des titres augustaux autant qu'il en voulut. A dater de ce jour, il changea de pensée :
La modération lui plut.
Dans ses discours publics il vanta la morale
Et fit cas de la probité.
Promit de redoubler par la paix générale
La commune prospérité.
Trouva bon de grossir la rente et les sportules Des rôdeurs, maraudeurs, voleurs et turbulents; Et des plaisirs publics égayant les formules,
Raffina les tableaux vivants !
C'était un grand monarque, il était gros, obèse.
Et son regard faux clignotait.
11 riait volontiers et se mettait à l'aise
Quand un mot grossier l'excitait.
Il avait en terreur toutes les choses franches,
Il redoutait surtout le bruit.
i68 Chant premier.
Il cachait avec soin ses pouces dans ses manches;
Et que tout honneur fût détruit, Il s'en souciait peu, pourvu que l'apparence Jamais ne fit défaut en ce qui convenait; Ce seul point le trouvait féroce à toute outrance,
C'était à cela qu'il tenait.
Viviane accourut auprès du personnage :
« Faites-moi bon visage.
Lui dit-elle en entrant.
J'apporte une nouvelle.
Elle est bonne, elle est belle.
Je l'offre à mon parent.
— Parlez, parlez, cousine; A peine j'imagine
Ce qui peut arriver!
— Eh bien, on se marie 1
— A qui, je vous en prie ?
— Qui j'ai bien pu trouver ? Un roi, je vous proteste,
Et de plus un héros!
— Un héros ! malepeste !
Il vient fort à propos.
Car je n'en connais guère.
Que pourrez-vous en faire ?
Ces pauvres gens n'ont rien!
Les Offres de Viviane. i6g
— Vous saurez que le mien Est maître en Circassie,
Et vaillant à plaisir.
Puis à ma fantaisie Je puis, je crois, choisir?
J'entends, cette nuit même, Avec celui que j'aime M'unir... Vous m'entendez ?
— J'entends et je m'incline.
Quelles cartes! quels dés!
Comme tout nous seconde!
Il semble que le monde
En bonheurs se féconde Pour nous tout prodiguer!
Le mauvais sort, madame, Nous pouvons le narguer!
Ah ! vertu de mon âme !
Je vais, tout de ce pas.
Mander l'archimandrite Et l'évêque et sa suite, Faire tendre de suite Ma chapelle en lampas, Et derrière les prêtres Convoquer tous mes reîtres Avec mes magistrats.
Nous ferons une fête Qu'on en perdra la tête.
Et que l'esprit en quête De splendeur plus complète, De noce plus parfaite Ne se souviendra pas ! »
/ jo Chant pretnier.
Alors comme torrents descendant sur la ville Les crieurs s'en allaient hurlant :
« Venez tous, écoutez! » (Ils étaient plus de mille : Pour mettre tout en Tair ils luttaient de talent.) « Écoutez! venez tous! »
Les portes, les fenêtres Se hissaient, se poussaient ou tournaient sur leurs gonds.
« Bonnes gens, levez-vous! Valets, femmes et maîtres, Oyez ce que nous proclamons! »
Ils proclamaient le mariage.
Et quel tapage!
« Haut et puissant seigneur... Par le Dieu, taisez- vous!
Tâchez d'écouter en silence!
Haut et puissant seigneur... Vous recevrez des coups
Pour contenir votre insolence!
Haut et puissant seigneur Ayglain, Resplendissant d'honneur, et de mérites plein !
Voilà des vertus le modèle 1
La reine Viviane, oyez !
Vous figurer femme plus belle, Mes braves amis, essayez !
C'est la grâce de l'hirondelle.
L'éclat de la rose nouvelle.
Le parfum de la pimprenelle,
Toute beauté, c'est elle.
Jamais on ne vit telle
Les Offres de Viviane, l'ji
Que celle Que Tempereur va marier 1
Elle est reine : eût-elle un caprice De devenir impératrice, Qui donc voudrait s'en récrier?
Son époux futur est un prince Grand, bien fait, mince.
Élégant, pimpant, un trésor!
Ce couple aura plus de puissance.
D'argent, de gloire et de prestance Que le Nabuchodonosorl »
Personne ne garda la chambre^ Aucun ne resta dans son lit.
Au risque de se rompre un membre.
Chacun veut voir ce qu'on lui dit.
On va, court, et se précipite; La foule est épaisse et mugit Comme le lait chaud qui palpite, Se gonfle et jette hors de la marmite Un large bouillon qui bondit.
Pareil à la sottise humaine.
Bouillon qu'on s'imagine à peine Majestueux à sa façon.
L'évêque en robe dorée
Entonnait la leçon; Le diacre en robe azurée Ou rouge, ou verte, ou diaprée, Répondait à l'unisson
En faux bourdon.
i'j2 Chant premier,
c( Seigneur, vous acceptez madame ? »
L'orgue éclatait.
« Madame?
— Oui.
— Je vous proclame... »
Le bruit montait; La voix des chantres Du fond des ventres Roulait, sortait; Et suraiguës Montaient aux nues Les notes des enfants de chœur.
Quelle splendeur, Que de grandeur, Que de bonheur, Et que d'honneur!
Et, la couronne en tête, on voyait l'empereur.
Assise à ses côtés, sa fille Diamante, La tempe sur la main, contemplait les époux. A-t-on jamais connu des yeux plus fins, plus doux? Plus perçants, plus remplis de jeunesse charmante? Comme elle se serrait dans les plis de sa mante! Vous qui la regardez longtemps, veillez sur vous! Hélas! que veut là-bas, dans le fond de l'église, Ce jeune homme inquiet qui la couve des yeux, Cherchant à se cacher sous une cape grise ?
Les Offres de Viviane. i-jS
Hélas! c'est Galaor : ne ferait-il pas mieux D'être partout ailleurs que dans ces tristes lieux ?
Mais Amadis marchait dans l'épais du bocage, Et tout devenait noir ou brun autour de lui. La linotte s'est tue, et le geai s'est enfui, Jamais le rossignol n'a connu cet ombrage : Tout y paraît morose, anguleux, froid, sauvage. On se trouve étranger, mal reçu, sans appui Dans ce désert maudit où rien ne vous accueille; Pas un souffle d'air pur n'y remue une feuille. Et l'on y sent le froid, la torpeur et l'ennui.
Le chevalier descend de cheval, par la bride Il mène son coursier qui ménage ses pas. Sous la ronce séchée et les roches moussues. Énormes, dont les blocs s'entassent jusqu'aux nues, S'ouvre un trou menaçant, contourné, profond, noir Comme un gosier géant armé de dents aiguës. Qui dans les flancs du mont plonge son entonnoir.
Amadis y descend, et tâtonne, et s'écrie :
« Merlin ! »
La voix se brise aux turbulents échos.
« Merlin ! Merlin ! Merlin ! »
En bondissant, les mots Sur les rocs irrités roulent avec furie, Et semblent répétés durement au héros;
l'jjf Chant premier.
Soudain son bras est pris :
« Laisse-moi mon repos !
Pourquoi me troubler dans mon antre ?
Tu veux me consoler ? Pourquoi ? par quel propos ? De quel droit dans mon cœur on vient? on ouvre? on ei Par Jésus mis en croix! vous êtes bien hardis, Toi Perceval, Gauvain, toi, surtout, Amadis ! Mais vous risquez beaucoup si, par tant de courage,
Vous éveillez la rage Qui dort, mais dort si mal au fond de ma douleur!
Tu fais bien de venir ! Je t'attendais, je t'aime ! Je ne crois qu'en toi seul ! cet horrible malheur.
Malheur, malheur suprême D'être en un jour fatal émergé du néant. Si parfois je Toublie, et ressens moins complète La haine d'exister qui mé remplit la tête. C'est que je songe à toi, que je maudis pourtant! Dans l'univers pétri de vice et de bassesse. Les tiens et toi, cherchez un rêve de noblesse ! Vous m'égarez ! Par vous je demeure en suspens ! Je ne suis sûr de rien ! vous êtes des serpents ! Si tes yeux me pouvaient regarder au visage. Si tu voyais mes traits flétris, mon front rayé De rides ! mon aspect tout sordide et sauvage. Et ces pleurs ruisselants dont je me sens noyé... Un jour, j'ai rencontré sur le bord d'une route Une enfant... une fille... une pauvresse enfin! De guenilles vêtue, et prise par la faim... Elle avait bien douze ans... Écoute, écoute, écoute! Je la prends, la recueille, et voilà, j'entreprends
Les Offres de Viviane. jj5
De lui remplacer tout, sa maison, ses parents!
Je l'emporte avec moi, je la soigne et l'élève;
Tout ce qu'elle a mangé, tout ce qu'elle a reçu,
L'admirable trésor de tout ce qu'elle a su.
Tout, oui, tout vient de moi. Sans me lasser, sans trêve,
J'ai pris soin qu'un désir, le caprice d'un rêve
Dans cette âme d'enfant ne fût jamais déçu;
J'ai vu croître ce corps, jeune, frais, plein de sève;
J'ai vu grandir ces yeux, où j'ai mis la gaîté.
Moi ! j'ai fait son esprit, sa verdeur, sa beauté !
Elle m'a demandé le fond de ma science...
J'avais mille raisons pour être en défiance,
Mais aucun de ses vœux, je ne l'ai rejeté.
Maintenant elle m'a banni dans cette cave :
J'obéis et j'y reste, et je suis son esclave.
Et son ingratitude a pris ma liberté! »
Amadis s'écria :
a Non ! quitte cette enceinte, Va ! ton aveuglement fatiguerait les Saints ! Je ne veux plus entendre une si folle plainte. Tous les gémissements sont mauvais médecins. A quoi sert de pleurer quand on peut se débattre ? De sa scélératesse il lui faudra rabattre. Pour si peu qu'on l'affronte en ses méchants desseins! Moi ! je vais t'arracher d'ici; cesse de craindre.
De gémir, de te plaindre.
Vois-tu, de mon bras seul je peux et veux l'étreindre Et te rendre, d'un bond, au soleil, à l'air pur I
— N'en fais rien ! Tenons-nous dans ce recoin obscur i
1^6 Chant premier.
J'ai peur d'elle ! oh ! si peur ! je n'ai plus Tassurance D'aller reprendre encor mon ancienne souffrance : Je mourrai dans ce trou !
— Tu vas t'en voir dehors !
— Non, ne me trouble pas, je la sens qui nous guette.
— Qu'elle vienne ! j'entends n'en faire qu'à ma tête ! Voulant, ne voulant pas, je t'emporte au grand air. Malgré ta Viviane et ses suppôts d'enfer! »
Il étendit les bras, il prit sur son épaule Merlin, le vieux Merlin, qui gémissait tout haut. C'était un maigre corps, pliant comme une gaule; Il ne pesait pas lourd, et ne donnait pas chaud! Amadis de la grotte avait trouve l'issue...
Viviane est là devant lui !
« Pauvre appui !
Espérance tôt dcçue !
L'emporter !
M'afFronter ?
Te heurter
A ma défense reçue ?
Insolent, n'y songe pas !
A bas
Tes bras !
Laisse aller cette carcasse
Qui casse D'elle-même entre tes doigts! »
Les Offres de Viviane. 777
Elle était bien cette fois.
Aux cris stridents de sa voix, Un hargneux esprit des bois, Une des méchantes fées Comme on en voit tant et tant Rôder au bord de Tétang, Par la colère échauffées.
Elle était livide autant Qu'étaient les neiges d'antan, Si pauvrement étoffées, Et bien qu'on fut tout auprès.
Si pâle était sa figure.
Si maigre son encolure.
Si flottante sa vêture.
Qu'on ne voyait de ses traits (Dont on avait peur après!) Que des yeux brûlants de rage, Un scintillement d'orage,
Des éclairs vrais !
Et ses cheveux se hérissaient.
Ses dents grinçaient.
Ses bras passaient.
Méchant lacet.
Avec des cris à fendre Tâme, Autour des cheveux d'Amadis :
Cris dç magdjts,
Flamme, Monte partout !
Je ne suis pas sûr de beaucoup.
Lorsque je décris cette scène.
Que Viviane ait pris la peine
ijS Chant premier.
De s'en assurer le dégoÛL Non ! pas du tout !
Je ne suis pas sûr que la reine Ait quitté son lit nuptial Pour venir se mettre hors d'haleine Contre un ennemi capital.
Je crois cette idée assez vaine.
Je croîs qu'elle envoya sa haine Et rien de plus !
Pourtant, parmi les résolus Amadis pouvait compter, certe!
Son regard seul la déconcerte.
Elle a des airs moins absolus.
Le héros, sans crier ni rire. Étend sa main sur la vampire :
Cris aigus
Entendus Au moins une lieue à la ronde !
Un coup de tonnerre éblouit.
L'obscurité devient profonde, Et le spectre s'évanouit.
Et sans crainte Amadis s'élance, monte, arrive. La lune brille au ciel d'une clarté plus vive.
« Dis-moi, Merlin, dis-moi, n'est-ce pas, sans menti De quoi ravir le cœur, cette splendeur nacrée. Cette chaste couleur de la voûte azurée Qui borne nos regards sans les laisser sortir ?
Les Offres de Viviane. l'jg
Comme le cœur s'émeut pour ces milliers d'étoiles, Étincelants vaisseaux abandonnant leurs voiles A ces vents alizés qui les mènent toujours Dans les chemins marqués au progrès de leurs cours ! Tout est prévu pour eux, pour leur noble existence ! S'ils se heurtent parfois à quelque résistance,^ Je n'en vois rien, ce sont de bien faibles combats. Et leurs contradicteurs ne les arrêtent pas ! Je les retrouve ainsi de journée en journée : Ils n'ont rien qu'à remplir toute leur destinée, Et Dieu, j'en suis certain, les appelle en ses bras. Nous qui valons autant et qui marchons de même. Nous tous, nous sentons battre au fond de notre cœur I^'un triomphe assuré le sentiment vainqueur. Etoiles ! ce n'est pas en vain que je vous aime ! Non ! ce n'est pas en vain que j'aime autant que vous Le chêne dans les bois, le rocher sur les cimes, L'étang jonché de fleurs, nageant dans les abîmes. Tout ce qui sait grandir, tout ce qui sait briller, ^t qui suit son destin sans jamais sommeiller ! Berlin, reprends courage, et va, pauvre prophète ! chagrin peut te prendre, et te mordre un moment, ^a torche de l'enfer peut menacer ta tête : ^i tu la veux braver, tu l'éteins sûrement !
Et moi je t'avertis, Amadis ! Prends-y garde ! Viviane t'entend, t'épie, et te regarde ! * Vî peux la mépriser de toute ta fierté, *^lle te tient pourtant, sur ta chute arrêté ! ^Vi sauras, et bientôt, qu'il faut qu'on la redoute. L-»^ malheur est déjà serpentant sur ta route.
ï8o Chant premier.
Elle est méchante, elle est puissante, elle est l'écueii Où va venir bientôt se briser ton orgueil. Rien ne peut te sauver si le ciel ne t'envoie Un ange !
— Il l'enverra !
— Mais lequel donc ?
— Ma joie!
CHANT DEUXIEME
L'Aventure de Galaor.
out ce qu'on nous apprend dans l'un et l'autre livre •e la nécessité d'être bon pour bien vivre, •e qu'on dit des vertus et de leur qualité : •'Espérance, la Foi, comme la Charité; e que chacun de nous reconnaît pour utile, uisque ainsi le déclare en son saint Evangile ésus! c'est à savoir : pure sincérité, ''Vec mansuétude, ardeur et fermeté; ^ref, l'enchevêtrement du mieux qui nous gourmande •t qu'il n'est pas un saint qui ne le recommande, Out cela s'exécute encor tant bien que mal •orsque le fond du cœur en contient l'idéal.
lais prêcher le courage, et l'horreur de la fuite our ne nommer personne) à Paris, à Thersite; "aspirer la terreur du mot de trahison '^ même de tromper à l'inventeur Simon, ï^ononcer un discours hardi et très-sincère ^r les fâcheux effets produits par la colère.
i82 Chant deuxième.
Afin d'en pénétrer Achille, Agamemnon, Peut-être bien Ajax et même Diomède, Toujours en insistant pour se donner de l'aide Sur ce que Dieu l'ordonne et qu'on parle en son nom Il est sûr que chacun vous donnera raison,
Et Thermite et Simon,
Achille, Agamemnon,
Ajax et Diomède, Et chacun s'écriera que vous parlez très-bien. Mais aux défauts des gens imposer le remède, Nenni! Tous vos propos n'auront servi de rien.
« Par Dieu, dit Amadis, je crois que tu te moques!
Quand j'entends tes récris de tendresse et d'amour
Pour celle qui te joue un si perfide tour.
Dont les bas sentiments ne sont pas équivoques.
Je m'indigne, m'irrite, et me dis : Sur ma foi!
Ce Merlin, ce sagace et grave personnage.
Ce savant! Il faudrait le fouetter comme un page!
Et je dis à mon nain : « Il est plus fou que toi ! »
Il n'importe, je t'aime! et veux qu'on te respecte.
Dieu ne permette pas que je tue un insecte
Ou fasse de la peine aux grenouilles des champs.
Mais nous écraserons la tête des méchants !
— Prends garde qu'à la fin ils n'écrasent la tienne. Lui répondit Merlin, ils sont les plus nombreux Sur la face du monde, et le monde est pour eux! On ferait iàslessus une bien longue antienne : Bienheureux les fripons^ ils grappillent partout! Bienheureux les menteurs, on cite leurs paroles ! Bienheureux les quêteurs de passe-temps fîrivoles.
L'Aventure de Galaor. i83
Chacun en tient grand compte et les trouve à son goût. Si tu veux t'obstiner à fâcher ces engeances, Ils t'envelopperont dans de telles vengeances Que tu ne pourras pas te conserver debout!
— Non! Je veux affronter cette sorcière infâme,
Et je Técraserai comme un serpent de chair;
Ce qui me gêne un peu, c'est qu'elle est une femme,
Et bien qu'assurément élevée en enfer,
Instruite par Moloch, amie à Lucifer,
Par Astaroth nourrie, et sans doute la fille
De cette venimeuse et sordide femelle.
Encore est-ce une femme! Et c'est un embarras
De songer que sur elle il faut lever le bras.
C*est une femme ! Elle est indigne, monstrueuse.
Plus raffinée au mal qu'un homme ne saurait.
Mais ce titre de femme est un si grand secret!
ÏI contient tout entier la puissance amoureuse !
La Vierge est une femme, et qui ne frémirait
I^*insulter un rayon, pour souillé qu'il pût être,
Sî bas qu'il fût tombé dans la fange et l'horreur,
^t qu'il faut cependant avouer, reconnaître
^our être descendu de ce faisceau d'honneur
^Ont le Ciel a permis que naquit le Sauveur!
^^iirce de pureté! Fontaine d'excellence,
^^ Sainte Vierge! On sent, pour peu que l'on y pense,
>^U'à tout ce qui de près ou de loin peut crier :
"^^ J'ai quelque chose d'elle! — on doit s'humilier!
>c.Vie je jette à mes pieds la coupable, pleurante,
>«Î.Vie je torde en mon poing ses frémissants cheveux,
^\je mon regard se heurte à l'effroi de ses yeux,
>c.^e mon oreille entende une voix déchirante
184 Chant deuxième.
Jadis tendre et rieuse en des temps plus heureux... Je crois voir Oriane! et me trouble pour elle! J'ai peur que Téquité ne soit chose cruelle, Et je me sens faiblir, et me trouve odieux!
— Moi, répondit Merlin, il ne m'importe guère! Si quelqu'un ici-bas mérite haine et guerre. C'est la femme! Tout mal de la femme dépend! Sans les ruses de femme où serait le serpent? Il lui faudrait ramper solitaire en son antre! Mais la femme a tiré les méchants de son ventre, Et le démon alors s'est connu des amis! Mais j'aime celle-ci, permis ou non permis! J'ai donné ma sciepce à l'humaine lignée; ^df. Que je puisse, du moins, souffrir si je le veux! Puisqu'à tout supporter j'ai l'àme résignée. De mon propre malheur si je me sens heureux? Puisque souffrir pour elle est encor moins affreux Que de jouir sans elle au grand milieu des fêtes, Dégoûté des festins qu'elle ne m'offre pas. Laisse-moi m'assouvir de mon lâche repas!
— Non! Tu pars avec moi qui te soutiens, qui t*aime; Tu fuis le désespoir qu'on te faisait subir! »
Merlin restait muet, sans remuer, tout blême, Et ne répondait rien que soupir et soupir.
Dans ce moment la forêt verte Tressaillit aux accents d'un cor.
Encor, encor.
La voix allait sonnant : Alerte !
L'Aventure de Galaor. i85
Tout comme Hector Le jour qu'il vint chercher sa perte, Et soudain il se couche inerte
Près de son cor, Sans voir Achille qui le raille Et le traîne sous la muraille Où les chevaux ont pris l'essor.
: Ayglain, dit Merlin, je le vois sur la côte. »
is, se levant, marcha vers son cheval, ardant aux yeux le vaillant animal .
►urd'hui, lui dit-il, toi, ne me fais pas faute!
a jamais manqué? Jamais! Tu ne sais pas
ter la fatigue ou la peur des combats;
veux que la lutte, et n'es rien que fidèle.
î Tu comprends tout? On m'attend, on m'appelle,
aille te plaît encore mieux qu'à moi! »
Sitôt qu'il est en selle.
Le glaive au poing, La voix rauque et cruelle, La voix qui l'interpelle
Glapit moins loin.
L'adversaire fait montre :
Sur un destrier noir Il est superbe à voir.
s à pas lents se porte à sa rencontre. Jeux champions se mesuraient des yeux, tait confiant comme un enfant des dieux,
i86 Chant deuxième.
L'autre était sûr de lui comme un suppôt du diable, Bien que la nuit pesât, profonde, impitoyable.
Bientôt, dans le bois, alentour.
Il fit clair autant qu'en plein jour.
Cent esclaves, dressant des torches, Illuminaient ce lieu fatal; On en pouvait voir les approches Rouges d'un éclat infernal.
Ayglaîn arrêta son cortège D'un geste impérieux et dur.
Sous son harnais blanc comme neige Haussant un front farouche et sûr.
Forçant sa voix entrecoupée Que l'orgueil tentait d'assouplir. Il cria :
c( Tirez votre épée, Vous que déjà je vois pâlir!
— Pâlir?
— Oui bien ! car votre tâche Est celle d'un fourbe et d'un lâche.
— D'un lâche ?
— Certes oui! Merlin, N'en croyez pas ce misérable, Viviane n'est pas coupable Comme le prétend ce vilain !
L* Aventure de Galaor. 1S7
— Ce vilain ?
— Là! Je vous défie!
Je veux votre sang, votre vie !
Sachez que je m'appelle Ayglain!
Je châtierai ta perfidie!
Je prouverai ton infamie!
Ta mémoire sera honnie!
Viens! commence ton agonie!
Je vais t' écraser!
— Si tu peux! »
lideur d'Amadis brûlait le cœur et Tâme comédien qui se perdait en vœux le trouver méchant, pour le trouver infâme, le bien insulter et le mettre au plus bas, i criait si fort et ne se croyait pas. )Ouvoir étourdir sa pauvre conscience.
Dans les arrêts il met sa lance
Et, s'assurant sur Tétrier,
Le corps penché, roide, il s'élance
En éperonnant son coursier;
Juste au milieu de la carrière :ontre Amadis, le frappe au bouclier; a têteid' Ayglain est jetée en arrière,
Atteinte au milieu du cimier z brise, sans quoi roulant dans la poussière
Ce premier coup eût été le dernier.
Pour Amadis, chose nouvelle !
Il fut renversé sur sa selle :
Peu s'en fallut qu'il ne tombât!
î88 Chant deuxième.
Sans y rien comprendre lui-même Il sentit une angoisse extrême Et continua le combat.
Ayglain le martelait comme avec mille épées, Lui ne voyait de toutes parts
Que des scintillements, et ses armes coupées Le quittaient par tronçons épars.
Il les sentait comme au milieu d'un songe Se fondre en gouttes de métal, Boire son sang comme une éponge, Éclater comme du cristal.
Une hurlante voix lui criait dans l'oreille :
a Tu ne peux résister, rends-toi I »
Mais il se répétait :
« A faiblesse pareille Je ne suis pas fait, sur ma foi !
Qu'ai-je donc? Suis-je pris de quelque maladie? »
Tout en s'interrogeant il frappait de son mieux. Il frappait l'ennemi sur les bras, sur les yeux. Et celui-ci trouvait sa main trop dégourdie. Enfin Amadis l'enserra Dans ses deux bras, à la ceinture, Il l'arracha de sa monture.
Il mesura La terre molle avec sa proie.
Et, tout bouillant de joie :
L'Aventure de Galaor. i8g
« Je suis brisé; pourtant mon poing tiendra! »
Non, son poing ne tint pas ! Par un effort de rage, Comme un oiseau brisant sa cage, Hors de Tétreinte Ayglain sortit...
Mais soudain sur sa tête
S'écroule une tempête
De coups qui Tahurit.
Sur sa tête et sa face
Se répand et s'entasse
Un mal qui l'étourdit,
Le triste Ayglain faiblit,
Ferme les yeux, pâlit,
Et son jarret fléchit...
Mais tout l'enfer qui beugle
Rend Amadis aveugle, Et désormais c'est à côté Que son épée atteint et frappe...
Il s'en faut cependant qu'échappe ^ ïtiisérable Ayglain par la gorge arrêté...
Il crie, il s'exaspère;
Amadis en colère
Et très-libre d'effroi
Lui répète :
<c Rends-toi! »
Merlin pensait :
« Mon sort est déplorable.
Ici l'honneur... puis, la mauvaise foi Qui m'a tout pris! Quand l'un combat pour moi.
igo Chant deuxième.
C'est aux pervers que je suis favorable. »
Et Ton entend au fond des bois Retentir une triste voix Criant :
« Amadis! à mon aide! »
Amadis, frappé de terreur, Ressent jusqu'au fond de son cœur Sa fermeté qui plie et cède.
« Amadis! Amadis! » répètent les échos...
On entend de lointains sanglots.
a Amadis ! Amadis ! on m'entraîne, on me tue !
— Oriane! J'accours! » cria le pauvre amant.
Sa main se détacha d' A3'glain en ce moment, Courant vers la voix qui s'est tue.
Il cherche, il tourne, il ne sait pas Vers quel endroit porter ses pas. II sort de la route battue.
Il entend encor, mais très-loin...
(( Amadis! Amadis! )>
Son oreille a besoin Du silence... et les cris de feuille Que martèlent ses pieds bruyants
L'Aventure de Galaor. igi
L'empêchent de comprendre où vont les sons fuyants Que son anxiété recueille !
'^Am dis! on m'emporte, on m'entraîne, Amadis!
— Oh! les maudits!
Cest vers le. désert qu'on Tentraîne! »
Il s'élance vers son cheval.
Saisit la rêne.
Saute et d'un transport sans égal.
Tout hors d'haleine.
Franchit fossé, fourré, ravin,
Atteint la plaine Et la parcourt à fond de train.
Nous aussi traversons l'espace Comme les hirondelles font.
De Galaor trouvons la trace.
Le voyez-vous? C'est lui qui passe.
Là, dans cette chambre assez basse Pour que les cheveux de son front Caressent presque le plafond.
Comme il chemine en grand mystère!
Son pied n'ose toucher la terre Et n'en fait sortir aucun bruit.
La nuit n'est pas encor passée.
C'est dans un palais de Nicée Que nous ramène ce récit.
La salle est basse et resserrée.
Et sur la tenture pourprée S'entrelacent des rinceaux d'or
ig2 Chant deuxième.
Dont une lampe de Venise En verre bleu, de forme exquise, Fait étinceler le trésor.
Chaque fois que le feu vacille Ou bien que la flamme pétille.
Des clartés courent sur le mur Et réveillent dans la pénombre Quelque fleuron sur le fond sombre.
Et le dessine d'un trait sûr.
Sur le tapis blanc de la salle Se succèdent sans intervalle Dix matelas de satin vert Où dix jeunes filles couchées.
Toutes vers Galaor penchées.
Souriant, et l'œil bien ouvert.
D'un air qui n'a rien de farouche Lui montrent, un doigt sur la bouche, Que s'il fait du bruit, il se perd.
Il entre dans une autre chambre :
Autre tenture, couleur d'ambre, Avec des reflets argentés; Autre lampe vénitienne En fin cristal, de forme ancienne, Levant de mouvantes clartés.
Les promenant sur la muraille; Et sur dix estrades d'écaillé Dix autres filles sur dix lits Regardant bien le téméraire.
Le regardant, le laissant faire.
Disent du doigt : « Je t'avertis! »
L'Aventure de Galaor. ig3
Mais Galaor joyeux fit signe de la tête
Comme s'il répondait : « Peu m'importe! Au revoir! »
Il pénétra dans un couloir Voûté, tournant, étroit, si noir Qu'hésitant, voilà qu'il s'arrête ; Il tâte un peu les alentours.
Rencontre un siège de velours Et s'assoit, l'idée inquiète.
Alors s'entend un bruit de pas.
Mais loin, bien loin, à contre-bas Comme sortant de dessous terre.
Et le reflet d'une lumière Dont la flamme ne se voit pas.
Rampe et fait voir une coupole Où, le front ceint d'une auréole.
Brun, desséché, maigre et châtain, S'incruste un Jésus byzantin.
Galaor troublé se récrie.
Il est sur une galerie
Et qui surplombe de cent pieds
Une chapelle en mosaïque.
Le sacristain en bas applique
A tous les cierges réveillés
Son lumignon. Un feu magique
Emplit l'étroite basilique,
S'illuminant de tous côtés :
Et d'un vrai goufifre de lumières.
Se promenant, chaudes et claires,
Sur les tableaux, sur les bannières,
Sur les vieux saints aux mines fières
ig4 Chant deuxième.
Et sur les balustres sculptés Montent les visions altières D'un monde éclatant de beautés.
Alors sur l'autre galerie, En face, un gouffre entre les deux, Un vaste rideau se replie; Et le chevalier sous ses yeux Contemple un salon fastueux.
Il regarde... et n'y voit personne.
Il se désespère, il s'étonne, Quand voilà soudain que bourdonne Un phalène au corsage brun Voletant près de son oreille.
Alors il entend, 6 merveille!
Qu'on lui dit :
« Attends-tu quelqu'un ?
Qui t'amène ?
Insensé !
Tête vaine.
D'erreurs pleine !
Te perdre est donc si pressé ?
Quelle rage te tourmente ?
Tu viens chercher Diamante?
Triste amante, Quand l'ivresse aura passé!
Réponds-moi, je suis Urgande.
Je demande,
Je commande.
Je gourmande.
Sors d'ici !
L'Aventure de Galaor.
Palais funeste Où Ton déteste Avec ton frère, tout le reste Des tiens, Thonneur aussi.
- Urgande, répondit Galaor à voix basse, igure-toi qu'hier, j'étais seul, et je passe 'esprit libre et content sur un coin du marché, entends d'un tambourin résonner la cadence, t: sans plus réfléchir je me suis approché, lors je vois! Je vois une fille qui danse ! i ne sais pas comment s'est retourné mon cœur, 'eut-être diras-tu que c'est un maléfice; lais je devrais marcher vers le dernier supplice > u'à peine de mentir j'avouerais mon malheur. ^ l'instant je me sens lié comme un esclave! •'est un torrent de feu, de flamme, c'est la lave ^ui se répand en moi ! Esprit, main, bras, genou, "^out se brise; je meurs, c'est vrai, je deviens fou ! ^ cède au tourbillon du charme qui m'emporte ! Ine négresse, alors, prend ma main et me dit : "^ Tais-toi, tiens cette clef! Tu viendras cette nuit ^u jardin du palais, à telle et telle porte ! -ritre, nul n'osera te demander pourquoi.
^ l'ai fait. Me voici. Que prétend-on de moi ? »
iffS
^ ce moment monta du centre de l'église '^ voix des caloyers commençant l'oraison;
<5tait un chant lugubre, une plainte soumise ^ haussant vers le ciel, et demandant pardon.
liyrie, kyrie. » La douceur infinie
ig6 Chant deuxième.
D'une douleur d'enfant pleurait dans Tharmonie Qui pleine de tendresse emplissait la maison.
« Retourne ! Puis redoute Qu'on te voie ou t' écoute !
Trouveras-tu ta route ?
A peine as-tu le temps !
Galaor, tu m'entends, Ce lieu-ci n'est pas nôtre !
Allons ! pense à quelque autre, Quelque amour moins fâcheux.
N'aimes-tu plus Aldève ?
Comme c'était un rêve Qui te rendait heureux!
Pour lire dans ses yeux Comme tu courais vite ! »
Galaor répondit :
(( Oh ! la pauvre petite !
— Quoi! tu ne songes plus A la beauté sublime, Au cœur de Madasime?
A tes vœux résolus ? »
Galaor répondit :
<( Oui! la pauvre petite!
— J'ai tort, car je m'irrite, Cœur lâche, vain, changeant, Méchant fou, pauvre tête !
L* Aventure de Galaor. igj
Ah 1 songe à Branduète Aux bras, aux pieds d'argent, A Tamour sans limite ! »
aor répondit :
a Certes! pauvre petite! »
Ce fût bien à désespérer, phalène s'envole, on l'entend murmurer :
a Briolanie ! »
aor fut atteint d'un frisson d'agonie Et se prit à pleurer.
Mais il resta.
Les voix devenaient plus sonores, nme un fleuve élargit les rives de son cours de son lit mouvant arrondit les contours; tnme en feux plus brillants s'épanchent les aurores, isi s'agrandissait l'harmonieux discours, land soudain, sur le fond soyeux de sa tribune, imante apparaît plus séduisante encor, 1 qu'un saphir tombé des rayons de la lune, le dernier bon sens déserte Galaor.
s reclus modulaient maint verset magnifique.
« Je te louerai dans mon cantique, Seigneur! ta main me couvrira.
Elle me tient, me gardera !
Délivre-moi de l'homme inique !
ig8 Chant deuxième.
Seigneur, qui me protégera, Si tu regardes à mes crimes ? Je roulerai dans les abîmes, Et le démon me saisira. »
Et les moines rongés des peurs des sanctuaires. Prosternés sur la dalle en leurs bruns scapulaires, Semblables à des morts étalant leurs suaires, Entre-croisant les mots de leurs sombres discours. Allaient se répandant en sons rauques et sourds.
Et Diamante — ô la coquette !
Agitait doucement sa tête.
Tête de grive ou d'alouette.
Et faisait scintiller ses yeux,
A commencer elle était prête.
Ses doigts froissaient la castagnette
Et son pied s'agitait nerveux.
Alors, du fond de mainte chambre Déjà connue à Galaor, De la chambre de pourpre et d'or.
De la chambre d'argent et d'ambre Un autre chant sortit encor :
« L'amour a si faim de la vie!
La vie a si faim de l'amour!
Qu'elle assouvisse son envie Et qu'il s'assouvisse à son tour!
Si de la mort elle est suivie, Si, lui, s'épuise quelque jour.
Qu'il soit heureux! Elle ravie!
L'Aventure de Galaor. igg
Plaisir surtout,
Plaisir partout,
Jouir c'est tout!
Qu'on en dévie, On le regrette quelque Jour.
L'amour a si faim de la vie !
La vie a si faim de l'amour ! »
Tandis que ces houris soupiraient leurs bravades, Diamante dansait comme l'eau des cascades, Sa robe de brocart étincelait de plis.
Galaor, fasciné par ses mains, par ses gestes,
Par ses pieds et ses pas si prestes
Et tous ses mouvements si lestes,
Si pressés, si fins, si jolis, Troublé par les fureurs des moines dans leurs stalles :
« Seigneur! brisez les trames infernales! Frappez l'impie en sa prospérité !
— Ne voyez rien que la gaieté.
L'amour a si faim de la vie ! »
Galaor ne savait que penser, ou plutôt Il ne pensait plus rien ! son âme, poursuivie Par les désirs poignants qui la harcelaient trop, Ne comprenait plus rien, mais elle était ravie.
« L'amour a si faim de la vie !
Plaisir surtout, Plaisir partout. »
200 Chant deuxième.
Transporté, délirant, bref le voilà debout. Il va franchir d'un bond Tabîme qui se creuse Entre sa main et la danseuse, Quand, regardant le mur Étincelant de mosaïque, II voit sur le fond d'or de cet émail antique,
Sur un plat teint d'azur, La tête de saint Jean-Baptiste Saignante comme au premier jour.
Qui le regarde d'un air triste!
« La vie a si faim de l'amour! »
Il s'élance et s'abat sur l'autre galerie !
« L'amour a si faim de la vie ! »
Diamante aussitôt se récrie :
« Me voici, Diamante! aime-moi, prends ma foi! Prends-moi! Le ciel entier, c'est toi! Je le proclame! Prends mon sang, prends mon cœur, prends-moi tout, prcn Et si j'ai quelque chose encore, prends-le-moi !
— Seigneur, brisez les trames infernales, Frappe? l'impie en sa prospérité ! »
Diamante saisit promptement deux cymbales. Et leur tressaillement est au loin répété. Puis, fuyant Galaor comme fuit l'alouette
La serre du milan.
Pleurant, perdant la tête,
L'Aventure de Galaor, 201
Contre la porte elle se jette Et, sanglotant, elle répète :
« Sauvez-moi de Satan ! »
Les moines redoublaient leur rude psalmodie,
Les filles, leur chanson A l'énervante mélodie;
La cymbale hardie
Aiguillonnait le son Glapissant que le cuivre apporte.
Lorsque soudain la porte
S'ouvrant à grand fracas, L'Empereur amenant main-forte.
Soutenu d'une large escorte.
Reçoit Diamante en ses bras.
Il combina d'abord un aspect extatique Avec l'enfant trouvant refuge sur son cœur! La tenant d'une main, de Tautre, geste antique, Appelant tous les cieux à voir avec horreur
Sa profonde douleur
Avec son déshonneur!
Il avait le regard d'un père, d'un prophète.
Quelque chose dans l'air de tête Qui rappelait Priam au comble du malheur!
Ayglain figurait à sa gauche, Viviane à sa droite, et de tous les côtés
Un fouillis de méchancetés.
De bassesses, de lâchetés.
Dont l'esprit aisément se peut faire une ébauche,
202 Chant deuxième.
Marchaient... vêtus en magistrats, En prédicateurs, en soldats.
En dames à faces ridées.
De la foule de ces pieds plats Comme on se fait bien une idée !
L'Empereur s'écria :
« Qu'on arrête à l'instant Cet homme! »
— Viviane interrompit :
(c Attends !
Je veux lui parler à Toreille. »
Elle vint donc à Galaor :
<c Bien entre nous je te conseille.
Car moi je te protège encor; Je te conseille et te supplie Que ta main s'accroche et se lie A la corde qui du plafond Pend jusqu'au pavé de l'église.
La vois-tu ?... c'est bien, tu l'as prise. Du premier moment de surprise, Avant qu'on ne t'ait fait affront.
Profite !
Fais vite.
En fuite. »
Le jeune amoureux étonné.
Tout ravi du conseil donné,
L'Aventure de Galaor. 20S
Voyait là tomber dans l'espace, Couler au plus profond du noir Plus loin qu'on ne pouvait voir Un fil étroit qui passe, passe.
Descend, descend, descend pourtant ; L'araignée en eût fait autant.
C'était la corde d'une lampe.
L'ombre pâle en est là qui rampe Près de l'amant... bien loin de lui...
C'est frêle, mais c'est un appui Qui séduit sa ferme nature.
« Merci, j'affronte Taventure, cn<i>is-moi, dans mon cœur, non, je n'oublierai pas Ce que ta loyauté m'accorde! »
Ce que Galaor ne vit pas.
C'est qu'à la voûte étaient deux rats Qui rongeaient vertement la corde.
L'Empereur riait doucement Et disait :
cf Venez seulement.
Confiez-vous à ma justice... »
Viviane parlant au mieux.
Emmiellait encor ses yeux Et disait :
« Échappe au supplice. »
Les courtisans s'amusaient fort :
204 Chant deuxième.
« S'il reste en nos mains, il a tort! Les bourreaux en font leur conquête, Mais s'il veut jouer au vaillant, Le spectacle est plus attrayant :
Il va se casser jambe et tête.
— Comme il est beau ! quels yeux de feu !
Pensait cependant Diamante,
Il a le courage d'un dieu !
Jamais la peur ne le tourmente.
Et moi, moi, qui l'ai conduit là.
Moi qui Tentraîne, et Taveugla!
Oui^ moi, dont le regret s'augmente.
Je devrais encor sans plaisir
Plus cruellement le trahir!
Le voir sanglant! le voir souffrir!...
Il vaut mieux que je me démente! »
Et comme ses yeux captivés Sur Galaor étaient rivés.
Ne perdant aucun de ses gestes.
Au moment même qu'il se prit A la cordille et la saisit, Affrontant les destins funestes; Comme la corde allait casser.
On vit la fille s'élancer, Saisir, et dans ses bras presser.
Passionnément embrasser L'intrépide et noble victime; Et tous les deux sillonnant l'air Descendre aussi prompts que l'éclair Au-devant du fond de l'abîme.
L'Aventure de Galaor. 20S
Ma foi, chacun poussa des cris ; Mais rassérénant ses esprits, Viviane aux rats fît un signe.
Ils retournèrent dans leurs trous Méditer d'autres méchants coups.
Et cette occasion insigne.
Ils la perdirent, car, ravis, Les deux enfants leur échappèrent.
Du sommet au bas arrivèrent.
Étourdis,
Ahuris.
Ils Tétaient bien un peu sans doute; Mais ils se mirent à courir,
A s'enfuir
Pour sortir.
^s un des desservants n'osa les retenir. Diamante montrait la route !
Et de la chapelle au préau, Et du préau jusqu'au bateau Qui leur traversa la rivière, Et de la rivière aux bosquets Pleins d'orangers, pleins de cyprès, Pleins d'arbousiers feuillus, épais.
Qu'il fallut bien percer après En évitant chaque clairière; Et des fourrés au long des murs Glissant par les endroits obscurs Qu'il fallut préférer sans doute.
Sans dire un mot, courant toujours.
Et multipliant les détours, Diamante montra la route.
2o6 Chant deuxième.
Jusqu'au moment où dans un coin (On se trouvait déjà bien loin !) Dans Tombre apparaît une porte Petite, étroite, à mine accorte :
Un lierre épais la coiffait.
Diamante l'ouvrit, la campagne était vaste Au dehors de ces lieux où Tamour étouffait. La campagne était gaie, et le brillant contraste
Du ciel allumait des éclats radieux Qui d'un espoir sublime éblouissaient les yeux.
« Ah! Diamante! viens! s'écria le jeune homme. Le bonheur nous appelle, et l'univers entier Et tout ce qu'on admire et tout ce qu'on renomme. Nous l'avons découvert au bout de ce sentier! Ne nous quittons jamais! Que te fait, que m'importe Ce qu'on en voudra dire? Oui, je te le promets. L'honneur que j'ai gagné, sous tes pieds je Tapporic. Ce que je puis valoir, sous tes pieds je le mets! »
Diamante lui dit en refermant la porte :
w Te voilà libre! pars! ne me revois jamais!»
Je n'en sais rien, mais je devine Et ne crains pas le démenti.
Que si Galaor eût senti Le froid d'une lame assassine Faisant chemin dans sa poitrine En ce moment, il eût d'abord Crié : Frappez, poussez plus fort!
L'Aventure de Galaor. ^07
Et vraiment il eût eu grand tort !
l'est bien assez que le péril extrême fe glace pas le caprice du cœur, l'est bien assez qu'on se risque soi-même *our un plaisir, ombre d'un faux bonheur; /est bien assez qu'une vaine tendresse, >'un œil menteur allumant le rayon, ette les sens dans une telle ivresse )ue tout entière y brûle la raison, .'est bien assez, enfin, qu'on se prépare ans réfléchir, pour l'heure de la mort, ur ce chemin où de force on s'égare, et aiguillon d'un supplice barbare )ui vous dira : a Je m'appelle remord! » cent fois besoin que l'on garde sa vie rire et se moquer des maux qu'on a soufferts, [ue dégagé d'une honteuse envie.
On essuie.
Et la suie, cendre, et la sale et répugnante pluie vous auront trempé des caprices pervers.
C'est dans les temps où tout s'écroule. Que pour les esprits épuisés La lâcheté prêche à la foule La doctrine des cœurs brisés.
Le cœur, en ces temps-là, se brise Pour une amante qui trahit.
Pour un amoureux qu'on méprise.
Pour un enfant qu'on a maudit.
2o8 Chant deuxième.
Le cœur se brise pour une ombre Dont on n'a pas su faire un corps, Pour quelque nuage un peu sombre Que rhorizon traîne à ses bords.
Il se brise sans autre cause, Parce qu'un jour on se sent las; Et chacun dit : « Voyez la chose :
Cette âme était trop fine, hélas! »
Bah ! la vérité veut qu'on croie Tout le contraire, et sachez bien Qu'acier qui rompt, perle qu'on broie Ne sont pas fins, ne valent rien !
Aussi, pareil au brave chien Qui passe un torrent à la nage, Et lorsqu'il atteint le rivage, S'épattant, Secouant, Égouttant L'eau qui change son pelage.
Sans prendre garde au passant,
Lui jetant La gouttelée au visage.
Il s'en délivre, et, sautant.
Tout content.
Reprend d'un bond son voyage,
Galaor se dit :
« Ma foi, Gare à moi,
L'Aventure de Galaor. 20g
Si je gémis et m*attriste.
Diamante m*a trompé,
Bien dupé.
Je n'en peux! Que Dieu l'assiste!
Quant à ses traîtres parents,
Mécréants, Hargneux, qui m'ont voulu prendre, Ces vendeurs de trahison,
La raison Me force à les entreprendre.
Et c'est là le plus pressé.
Effacé De mon cœur et de mon âme Soit tout projet n'allant pas
Au trépas De cette lignée infâme ! »
Et ce disant, le héros.
Tout dispos.
Sent déjà comme la sève S'épand, fait bouillir son sang
S'amassant Dans la veine, et la soulève.
Il rit, il court, il poursuit,
Il conduit Tout le train de sa vengeance, En dévorant le chemin.
Sous sa main Il la pétrit à l'avance.
Et, comme le brave chien
Qui sait bien Hors de l'eau prendre la piste,
210 Chant .deuxième
Et le chien et Galaor, Que le gibier leur résiste, Qu'il les brave ou fuie encor, Qu'il combatte ou veuille feindre, Et le chien et Galaor Sont assurés de l'atteindre, Et cet espoir vaut de Tor.
En attendant ce jour, l'Empereur, dans sa loge. Sermonnait et disait à tous les assistants :
« Il est temps De nous apercevoir à quel point on déroge A tout ce qui paraît convenable et permis.
Mes amis.
En restant de la sorte à conter nos affaires Dans ces lieux vénérés par chaque bon chrétien.
Je sais bien Que pour Dieu qui voit tout, il n'est pas de mystère. Son œil entre partout au moment opportun.
C'est tout un.
D'une église bénite, ou bien d'une caverne. Pour lui qui met le doigt sur les secrets des cœurs !
Mes douleurs.
Il les connaît, amis! Oui, lui qui nous gouverne, A daigné me plonger dans un tel désespoir.
Il sait voir Que je suis pénétré de douleur et de honte! Et rhomme sans pudeur qui m'a déshonoré.
S'est tiré D'intrigue! Où le saisir? Où lui demander compte? Je ne sais que vous dire et je suis atterré! »
L'Aventure de Galaor. 211
Viviane reprit d'une voix pitoyable :
« On sent que le chagrin de son poids vous accable, César! Vous n'êtes plus maître de vos esprits, Et ces nobles seigneurs comme moi l'ont compris. Ainsi, retirons-nous, et je vais vous conduire; Prenez mon bras. »
César fit un signe d'adieu, Et chacun s'inclina, l'un beaucoup, l'autre peu. Il se tenait courbé, puis contre son œil gauche Il avait appuyé le tampon d'un mouchoir. Tandis que de l'œil droit il s'efforçait de voir Et de bien constater si sa rapide ébauche D'une homélie en pleurs avait fait bon effet. Bientôt il réunit son conseil au complet, Ayglain avec Merlin. Et d'abord Viviane Dit:
« Puisque Galaor nous l'avons conservé, Tâchons de bien punir le crime qui le damne! Au lieu d'aller dormir froid sous un froid pavé, Qu'il tombe dans les bras que lui tendait ta fille. Il devient nôtre alors, il est de la famille. Et des siens méprisé, devenu notre ami. Nous le mépriserons un peu plus qu'à demi! Parlez, parlez, Merlin, n'est-ce pas bien conclure ? Entre les chevaliers et nous tout est injure! Tant qu'un seul de leur sang existe en l'univers, Il répond des ennuis que nous avons soufferts. S'il s'approche de nous, jamais sa main loyale Ne veut serrer ma main comme une main égale.
212 Chant deuxième.
Nous avons beau savoir que nous montons toujours
Et chausser le satin, et vêtir le velours.
D'or fin et de joyaux enrichir nos couronnes.
Envahir les palais, occuper tous les trônes.
Du pouvoir souverain enrôler les licteurs
Et ne laisser que cendre à nos sots détracteurs.
Ils n'avoueront jamais que leur sang vaut le nôtre!
— Le pourceau de la haine en la haine se vautre. Dit Merlin. Tu dis vrai! Vous exécrez les forts! Je frissonne d'horreur en voyant la faiblesse,
La bassesse aiguiser sa langue et ses efforts Pour ébranler d'en bas tout ce qui m'intéresse; Et mon affection s'enferme avec les morts.
— Merlin, je te rends grâce, injurieux prophète! Bienheureux les regrets qui te troublent la tête! Tu m'annonces la fin de tout ce que je hais!
Ce qui sera le bien sera ce que je fais! Ce qui sera le beau, l'endroit sacré du temple, Sera ce que j'habite et ce que je contemple, Et le beau d'autrefois ne sera rien du tout Que ce qu'il me plaira de conserver debout.
— Et tu conserveras, quoi que tu proposes, Tous les sentiments bas et les ignobles choses; Et n'ayant pas Toeil propre à discerner le grand. Tu chercheras l'utile, et c'est fort différent!
— Avant tout, je ne veux personne qui m'ombrage. Périsse tout Téclat d'autrefois, j y consens.
En m'emportant l'envie allumée en mes sens!
L'Aventure de Galaor. 2i3
Que tout se rapetisse et que tout s'atrophie, Si je suis au sommet, qu'importe! Je défie Le plus grand des humains d'avoir jamais voulu Rien de mieux qu'un État dont il devient Télu. Qu'importe le troupeau si d'ailleurs on le mène! Je n'ai point de lions dans mon vaste domaine, Mais j'y tiens des moutons, et cela me suffit. Et quant aux Amadis, aux Gauvain, à ces autres Dont les jours d'autrefois avaient fait leurs apôtres. Honneur à mon pouvoir qui les ensevelit. Car ils périront tous, n'est-ce pas, tu le jures? Ils ne recevront pas de mesquines blessures? C'est en vain que leur bras s'oppose à mes efforts. Ils ne pourront tenir! Ils mourront! Ils sont morts! Je puis m'abandonner au feu de mes transports? Réponds, réponds, réponds!
— Peut-être ! . . . oui, peut-être !
Cependant je ne sais... malgré ce que je crois... Malgré ce que j'attends... l'horreur qui me pénètre. Malgré tous ces héros dispersés, aux abois... Je ne saurais jurer que ton bras reste maître... Le monde va changer, voilà ce que je vois. »
CHANT TROISIEME
La Mort des Fées.
Bien triste et pâle était la lune, Dont le croissant montait aux deux.
Des nuages capricieux Flottaient sur Tazur taciturne.
Il faisait froid, et la saison Promenait sa main sur les chênes; Les feuilles tombaient par centaines; Dans les bois courait un frisson.
Dans le vallon, sur la montagne.
Le brouillard planait et fumait.
Le cerf, que sa biche accompagne.
Renversait la tête et bramait.
Un lourd amas de roches grises Du lac enserrait les contours, Et leurs sommets, comme des tours.
Arrêtaient le souffle des bises.
La Mort des Fées. 21S
Les repoussaient confusément.
Et, sur leurs eaux qui vont dormant, Le vent frise et caresse et plisse La nappe verte, où partout glisse Un blanc rayon, paillon charmant.
Qu'un mouvement efface et lisse.
Il allait Et volait.
Reculait, Dévalait Et roulait Les sylphes sur les ondes.
Un feu follet Roulait Dans ses jeux, dans ses rondes, Les roseaux; il frôlait Leurs têtes déjà blondes.
Il soufBait, Il voulait Passer, trouver issue.
Il sifflait.
Il parlait Et hurlait.
Révélait, Calculait, Etalait, Annelait
Sa volonté déçue.
Et sous son caprice tremblait Le pauvre nid où dormait la mésange.
'^ Mes sœurs, mes sœurs, tout meurt, tout change.
2i6 Chant troisième.
Pleurons, mes sœurs, tout est fini!
— Urgande, tout s'en va !
— Morgane, il est banni, L'esprit qui nous soutient, de la nature entière !
— Et toi, dame du Lac, pleurons Tesprit béni Qu'étouffe désormais le poids de la matière!
Pleurons, mes sœurs, tout est fini!
On ne reverra plus les fleurs de Tespérance, Dans des rêves plus doux que la réalité, Répandre leurs parfums autour de la souffrance. Parer de leurs couleurs la grise aridité!
Nous ne reviendrons plus entourer de prestige Ces combattants chéris créés pour succomber.
Pleurons, mes sœurs, pleurons, vous dis-je; Tous ceux que nous aimons, nous les verrons tomber.
Nous qui faisions porter si gaiement les misères Avec ce pur trésor, la générosité !
Nous qui rendions les rois si grands dans leurs chaumièi Et les héros si fiers avec leur pauvreté!
Nous qui n'avons jamais tourné les yeux des femmes Vers l'indigne avorton qui n'a ni cœur ni bras, Et qui, de leur mépris abreuvant les infâmes. Leur inspirions l'horreur de ce qui traîne en bas.
Nous qui ne laissions pas nos croyants se réduire
La Mort des Fées. 217
A vivre séparés de la vie et des fleurs,
Et qui savions si bien leur plaire et les séduire
Par les deux, par les champs, les bois, la mer en pleurs!
Mourons, mes sœurs! »
Peut-être en écoutant les plaintes De ces êtres sortis de son sein maternel. Tout prêts à s'effacer dans Tabîme éternel, La nature s'émut et sentit leurs étreintes. II se peut qu'au moment où ce qu'elle a créé De meilleur, de plus pur, va rentrer sous ses voiles. Par exemple en voyant s'éteindre des étoiles, l-^a nature pâlisse, et que son cœur serré, Impassible qu'il est, soit pourtant déchiré. Elle a dû s'attendrir quand, dans les jours antiques. Sous les monts en débris tombèrent les Titans. Elle les vit pleurer! Leurs sanglots frénétiques H.etentissent encor à travers tous les temps. Comment eût-elle fait pour ne pas les entendre! Quand Phœbus Apollon du ciel qu'il éclairait I^ar l'oubli des humains fut forcé de descendre, que dans la prairie, et que dans la forêt, nymphe n'ose plus jamais se faire entendre, nature fut-elle insensible à tel point, ^^u'un désastre pareil ne la pénétrât point? n dit, on dit pourtant que sa voix douloureuse it tressaillir les airs par un suprême effort,
que, pleine d'horreur, pleurante et malheureuse, ' univers l'entendit s'écrier : — Pan est mort!
bien ! quand sur le lac s'éteignirent les fées, u peut-être est-il mieux de dire : Quand on crut,
2î8 Chant troisième.
Car de pareils malheurs les sots font leurs trophées. Que cet essaim sacré pour longtemps disparut. Quand enfin on ouït leurs soupirs lamentables, La lune se couvrit de funèbres vapeurs, Les cieux désespérés jetèrent sur leurs tables Des nuages grossiers, noirs, imprégnés de peurs. Tapis brochés d'éclairs, hideuse broderie, Qui, suspendant partout leur laide draperie. Et d'un sombre appareil déshonorant les monts. Laissèrent arriver la foule des démons.
Et non pas ces démons, falotes créatures. Qu'autrefois Agolant avait l'art d'évoquer; Ces monstres suffisaient à de minces pâtures. Et de leur impuissance on pouvait se moquer. Mais ceux qui, cette nuit, désertant les repaires Où jamais enchanteur n'eût osé se risquer. Ceux-là c'étaient les vrais géants, les premiers pères, Les auteurs du venin, les maîtres des vipères, Échansons de l'envie et du mal outrageant. Pourvoyeurs de la mort, du vice et du néant.
Ils osent rarement sortir de leurs ténèbres
Pour allonger leur tête et leurs ongles hideux
Et venir épier, de leurs regards funèbres,
Ce que devient le monde et ce qu'il fait sans eux.
Il leur faut donner temps aux puissances bénies
D'inventer, d'accorder de saintes harmonies,
D'enfoncer dans la glèbe un grain propre à mûrir.
De voir l'épi monter et la grappe fleurir.
Et que, sous le couvert des pampres de l'automne,
L'homme, heureux d'exister, s'attendrisse et s'étonne
La Mort des Fées, 21g
X d'azur au ciel, de tant de volupté
ion cœur et se gâte — et, gonflé de délice,
puisse et s'endorme en sa félicité.
passe l'automne, et le Démon s'éveille, l ne touche à rien qui déjà n'ait vécu; stérilité trop fier, trop convaincu, d'autre bonheur, lui, venimeuse abeille, 'enfoncer en hâte un cruel aiguillon e sein de la vie, aux heures printanières urore a déjà fait vibrer son rayon.
ilors qu'il s'émeut, qu'il sort de ses tanières,
1 le midi s'avance et le soleil est plein,
i l'homme est dans sa force; alors vers le déclin
ousse, il l'entraîne; et la mort, il l'impose!
bord, sous son pied il écrase la rose,
1 souffle il flétrit les fleurs, et tout jaunit,
seau, qui prend peur, abandonne son nid.
i rose! Ah! les fleurs! Ah! la race des fées!
s que les démons promenaient leurs regards
Tristes, hagards, terre, exhalant des plaintes étouffées, La pluie allait à flots.
Mêlant à ses sanglots
Des larmes ; Et l'éclair éclatant
Jetant Ses subites alarmes.
Montrait dans les champs ravinés
220 Chant troisième.
Tous les liserons ruinés Qui pendaient morts au bout des branches, Et laissaient traîner çà et là, Quand leur âme s'en exhala,
Leurs cloches blanches!
« Urgande est morte !
— Non, jamais.
Répond rintrépide Espérance.
Debout sur d'éternels sommets.
Elle vit, je te le promets !
Va! laissons mentir l'apparence, Urgande n'est pas morte !
— Où la trouver, pourtant?
On n'entend plus sa voix dans les sentiers des landes. On ne voit plus ses yeux dans les fleurs des guirlandes. On ne voit plus ses pas sur le trèfle des prés. Urgande est morte, hélas ! Elle est morte ! elle est morte Le charme d'ici-bas s'éteint de telle sorte. L'aube même n'a plus des éclats si pourprés. II faut bien l'avouer, mon cœur, Urgande est morte! »
Amadis courut bien longtemps.
Le cœur saisi d'étranges craintes, Puis il n'entendit plus les plaintes.
Ni les appels inquiétants; II n'entendit qu'un lourd silence Troublé par les bonds du coursier.
Et le froissement de l'acier Se heurtant avec violence.
La Mort des Fées, 221
Les premières clartés du jour Au bord de Thorizon percèrent, Et sans rayons elles montèrent Dans un ciel dépouillé d'amour.
tiadis, Amadis, où courez- vous si vite ? Mon maître, où allez-vous ?
andalîn, je poursuis le malheur qui m'évite,
Je cours au-devant de ses coups!
. presque vaincu, je suis sûr qu'Oriane quelque grand péril m'appelle et se débat!
Je n'ai pu finir le combat.
Et je ne sais quoi me condamne [lercher Oriane et ne la point trouver! :ombat! le combat! il me faut l'achever! ane, Oriane, il faut que je la voie!
De quel monstre est-elle la proie?
ane, Oriane, entendà-tu? Réponds-moi.
Des pressentiments effroyables
Me pénètrent le cœur d'émoi; s je sais que répondre aux sorts impitoyables.
— Je te vois tout couvert de sang!
Oh! mon maître, descends, descends!
Je veux regarder chaque plaie.
Oriane ne risque rien.
Je te le jure et le sais bien !
Par la mort! que veux-tu qu'elle aie?
Assieds-toi là sur le gazon.
Mon maître, écoute la raison :
Je te l'affirme et te le jure,
Oriane est à Camalot,
222 Chant troisième.
Ne risquant pas la moindre injure; Je vais t'y conduire aussitôt, Quand j'aurai pansé ta blessure :
Soumets-toi, mon maître, il le faut! »
Un châteï admirable et sans pareil au monde
Était celui de Camalot, Et de plus d'une lieue on voyait, blanche et ronde, Sa tour, montant au ciel, s'élancer au plus haut! Et sa ceinture de tourelles.
Et ses toits d'ardoises pointus Où les tribus des hirondelles Tournaient avec des cris aigus, Et ses banderoles flottantes, Ventelant sur le vaste ciel.
Roulaient leurs couleurs éclatantes.
Ces jouets chéris d' Ariel !
Le beau corps de la forteresse.
Un rempart amoureusement L'entourait, rigide caresse D'un terrible et jaloux amant.
C'était comme un enchantement, De voir s'étager les ogives.
Les créneaux, les mâchicoulis.
Les aériens ponts-levis Sur le tranchant des roches vives Et les massifs d'arbres touffus!
C'était comme un amas confus De pierre rouge et de verdure!
Sur les pieds du mont descendait.
Dans ses ressauts, dans son murmure.
Une rivière claire et pure.
La Mort des Fées, 223
Quand sur le ciel bleu du matin, Amadis fut enfin certain Qu'il voyait bien la citadelle, Il se dit :
« Ah! dans un coup d'aile.
Si j'étais oiseau, je pourrais Arriver tout d'abord à celle Vers qui s'envolent mes souhaits!
Si j'étais oiseau, je pourrais, Je pourrais, dans cet air qui brille, Allant tout droit, tout droit, tout droit, Comme mon regard et mon doigt.
Par-dessus fossé, mur et grille.
En un clin d'ceil à ce vitrail.
Allumé des feux de l'aurore, A ces carreaux, brillant émail Que le premier rayon colore, A cette fenêtre là-bas.
Au sommet de cette tourelle Que les hommes ne savent pas.
Que ne connaît pas le profane.
C'est la fenêtre d'Oriane !
Mon cœur, est-ce ainsi que tu bats ?
Je pourrais voltiger et dire :
« Ouvre-moi donc! » Et mon délire.
Au milieu de l'émoi, du rire.
Me jetterait, divin martyre, A ses pieds!... peut-être en ses bras !
*^ • fenêtre du ciel ! Ah ! Tourelle ! Ah ! Demeure ! ^^"ï pays adoré qui se mire en ses yeux!
224 Chant troisième.
Il me faut pour t' atteindre au moins une grande heure, Et si je ne suis mort, je n'en vaux guère mieux ; Mais, dût mon existence, avec mon sang qui coule S'échappant de mon sein, m'abandonner aussi, Heureux, je vois déjà comme la brise enroule Les rideaux détachés que j'aperçois ici! »
Quand maître Elisabad eut sondé la blessure, Et pour huit jours au moins ordonné le repos. Il dit aux assistants :
« Je veux qu'on se rassure.
Il est vrai que le fer est entré jusqu'à l'os.
Chose non moins certaine, et nouveauté honteuse, L'acier de l'adversaire était empoisonné : Ma science, écoutez, n'est vaine ni menteuse. Mais de ce que je dis je demeure étonné!
Cette fois cependant, quoi que rêvent l'envie, La haine, la fureur, ce qu'on voit de plus bas, Je réponds d'Amadis, je réponds de sa vie. Et cette fois du moins il ne périra pas!
— Mais la prochaine fois ? » s'écrièrent les hôtes. Les vassaux remplissaient les salles du château, « Devrons-nous succomber, tomber sur le carreau Après avoir prouvé les vertus les plus hautes, Pour un peu de venin collé sur un couteau ?
Est-ce à dire à présent qu'un homme de courage, Un héros vigoureux se trouve à la merci
La Mort des Fées, 225
D'un immonde assassin, d'un meurtrier transi, N'ayant pour s'exciter que la peur ou la rage, Et qu'un grain d'arsenic rendra vainqueur ainsi ?
Non! par le Dieu vivant, cela ne peut pas être! Notre esprit indompté ne peut régner qu'en maître Sur l'univers pétri, repétri dans nos doigts ! C'est ce brillant génie, aux yeux bleus, notre ancêtre, Qui foule de ses pieds tous ces crânes étroits!
Us auront beau chercher recours dans leur bassesse, y couver à loisir toutes les trahisons. S'armer de perfidie et cuire des poisons.
Nous creuser sous les pieds les terrains qu'on leur laisse;
Faux renards, chiens qu'ils sont, nous les menons en laisse
Et les faisons ramper aux cours de nos maisons!
Tu ne mourras jamais, Amadis! Dieu lui-même, Dieu qui t'a fait sortir de sa côte, et non pas De la côte d'Adam, déserteur lâche et blême -Qui mentait et rusait, et tenait le front bas.
Dieu te couvre du bras !
Il t'a fait pour montrer leur règle aux âmes grandes. Il ne souffrira pas qu'on brise ton cimier! Précède nos drapeaux! nous suivons! tu commandes. Et toujours et partout tu seras le premier! »
Les gens vêtus de fer qui tenaient ce langage
N'étaient pas les premiers venus; On savait de quel sang provenait leur lignage,
Leurs noms n'étaient point inconnus!
ID
220' Chant troisième,
A les voir s'indignant et bouillant de colère,
Serrant leurs poings fermés, Et ne demandant pas ce qu'il leur fallait faire, Leurs yeux d'éclairs brûlant, et leurs fronts animés. Et leur taille élevée et leurs larges épaules.
Et leurs petites mains.
C'étaient les descendants des conquérants des Gaules, Oui, des piétineurs des Romains !
Amadis répondit :
« Puisque tout ce que j'aime Est hors d'atteinte, et que le Mal, Ce méchant, ce haineux rival.
Qui peut blesser jusqu'à Dieu même.
Cette fois-ci trompe ma peur Et n'a pas touché mon bonheur.
N'a pas atteint mon Oriane, Ne nous occupons plus de rien !
Je suis sanglant, mais tout va bien.
Et sur nous l'espérance plane.
Ce qu'il faudra, nous le ferons!
Oui, nous tiendrons!
Oui, nous irons!
Les plumes de nos ailerons.
Peut-être nous les brûlerons!
Tentons le feu, risquons la flamme; Ce qui viendra, nous le prendrons.
Venin, dictame !
Et les bons et les mauvais coups.
Rien ne sera trop chaud pour nous.
Levons notre âme ! »
La Mort des Fées. 22 j
Oriane était là, debout auprès du lit ; Parmi les fiers regards et les rudes armures Son cœur prenait plaisir aux belliqueux murmures, Et loin de s'en troubler aisément s'en emplit.
« Tu ne trembleras plus, quelque sort qui m'arrive.
Dit-elle en se serrant les mains.
Il se peut que je meure, il se peut que je vive, Et la vie et la mort vont aux mêmes chemins. Menant l'un comme l'autre à l'éternelle rive! Il importe fort peu que plus tard ou plus tôt J'y vienne; mais je veux, j'ordonne, certe, il faut
Que passe avant moi la victoire !
T'effrayer pour moi ? T'afFaiblir ?
Te désespérer et pâlir Chaque fois que tu pourrais croire Qu'un danger s'abat sur mon front ?
Je le défends, c'est un aflfront.
Et je refuse de le boire!
Je ne t'aime rien que vainqueur.
Prends ton courage, liens ton cœur.
Maudis l'amour s'il te rend lâche!
Et marche, et marche devant toi !
Tu dois dominer, c'est ta loi !
Et moi souffrir! Chacun sa tâche!
Et vous, ô chevaliers, amis de mon amant, ^ous que la renommée entoure d'auréoles! Tenez vos yeux aux miens, c'est vous en ce moment Que veulent frapper mes paroles.
228 Chant troisième.
Tristan de Léonais, c'est toi !
C'est toi, le chevalier au cygne, C'est toi, Gauvain ! Brian, c'est toi.
Oui, Lancelot, écoute-moi :
Ceux que veut saisir mon émoi.
Celui qui de m'entendre est digne.
Amis! c'est vous! c'est lui, c'est toi! »
A ces cris d'une âme emportée On sentit un frissonnement. On vit comme un bouillonnement Remuer la foule agitée.
Chacun de ceux que désigna La dame en étendant sa droite Tressaillit, grandit, se signa, Et plus d'un regard devint moite.
« Je vous donne l'honneur de ne jamais manquer Sur les champs de bataille, où vont vous convoquer Le besoin de bien faire et la haine du vice ! Partout où vous serez, la loyauté sera. La franche liberté devant vous montera : Celui qui jamais portera Ses pas ailleurs. Dieu le punisse!
— Dieu le punisse! cria-t-on Dans tous les rangs de l'assemblée.
— Et quant à la vertu que l'on verra troublée Et restant sans lumière au fond de sa maison, Qui^sous un doute obscur se tenant éveillée.
Ne croyant au bien qu'à demi,
Ne poursuivra pas l'ennemi
La Moi^t des Fées. 22(^
De peur de choir au précipice;
Qui, nous trouvant trop exigeants,
Suivra de regards indulgents
Telle bassesse ou maléfice;
Qui voudra laisser, non trancher,
Les nœuds sans oser v toucher,
Craignant que sa main s'y salisse;
Qui nous soufflera qu'après tout
Peiner est un trop grand dégoût,
Que la paix vaut un sacrifice,
Qu'il faut rire avec le méchant
Et l'accueillir tout en sachant
Ce qu'il vaut... que Dieu le punisse! »
Voilà ce que leur dit, aux puissants chevaliers,
Yoilà ce que leur dit l'imposante Oriane.
Un céleste rayon de ses regards émane,
Et les glaives de fer battent les boucliers!
Aux cris d'enthousiasme épandus dans les salles.
On brandit les drapeaux détachés des piliers,
On fait sonner clairons, trompettes et cymbales, Et jusqu'en haut des tours grimpent les écuyers, Et c'est un carillon de nacaires, de cloches. Qui somme au rendez-vous les amis et les proches. On proclame à grands cris la guerre aux quatre vents. Et soudain Amadis, se dressant sur sa couche, Prend un large hanap qu'il lève vers sa bouche Et prononce aussitôt les mots qui vont suivants :
« Je bois, mes compagnons, à la guerre immortelle Par laquelle les forts repoussent l'appétit Du monstre dévorant, l'infiniment petit!
2Jo Chant troisième.
Telle fut la couleuvre au paradis, et telle
Est la couleuvre encor rôdant autour de nous,
Ne pouvant nous monter si haut que les genoux,
Maïs mordant les talons de sa dent venimeuse!
Nous sommes grands , c'est vrai , mais sa race est nombreuse
Nous sommes forts, c'est vrai, mais on peut la fouler.
Sous le pied qui l'écrase elle sait pulluler...
Écrasons-la pourtant! Je bois à la victoire! b
Alors tous les héros commencèrent à boire. Et descendant du ciel, la divine Gaîté Sur les toits du manoir tint son vol arrêté; Elle planait, chantant bien mieux que l'alouette. L'accent de son ivresse entrait dans chaque tête.
Et sa légèreté.
Dans les chaumières du village.
Alentour de la huche au pain.
Les paysans faisaient tapage!
« Allons, courage !
Un coup de cidre, un coup de vin !
Soutenons nos seigneurs, nos maîtres.
Depuis le temps de leurs ancêtres, Ils nous ont fait toujours du bien.
Ces bourgeois que l'envie enrage.
Allons, courage!
Ces mécréants ne peuvent rien !
Coup de piquette ou de cervoîse.
Coup de clairet ou vin d'Amboise, Amusons-nous et pas de noise!
L'estomac plein, amusons-nous!
La Mort des Fées. sJi
Allons, du lard et des lentilles!
Dépêchons, lutinons les filles; Manon, Toinon, trémoussez-vous!
Buvons toujours et davantage!
Allons, courage!
Chantons, hurlons comme des loups ! Empoignez-la par le corsage.
Allons, courage!
Rions, sautons comme des fous !
La guimbarde et la cornemuse.
Accordez-vous ! Quand on s'amuse.
Grande place aux ménétriers !
Sonnez plus fort! Allons, canailles.
Montez debout sur les futailles Et travaillez de vos métiers !
J'étouffe! Je suis tout en nage!
Allons, courage!
Nous défendrons les chevaliers ! »
Un vent glacé courait de bruyère en bruyère. Entrait dans les vallons, et la forêt entière
Avait froid...
Le ciel maussade et gris s'imprégnait de buées, Et la campagne en pleurs sous le poids des nuées
Se sentait à l'étroit.
On entendait gémir dans les branches des chênes : Était-ce la fauvette? Était-ce l'écureuil? Des filets noirs coulaient parmi l'eau des fontaines
En deuil.
Ce lourd oppressement ne voulait-il rien dire? Ame de l'univers, pourquoi donc souffrais-tu ? Le bonheur d'exister, cet enivrant délire
2S2 Chaut troisième.
Toujours épanoui dans ton divin sourire^ Pourquoi l'as-tu caché sous ton front abattu ? Tu n'as pourtant jamais souci des funérailles, Toi ? Leur tombeau béant est sitôt recouvert Par le trophée en fleur de toutes les batailles. Ton puissant, ton brillant, ton riche drapeau vert! Mais ce n'était pas toi qui pleurais dans les sources^ Dans les creux des rochers, sous les mousses des bois^
Ce n'était pas ta voix Qui s'en allait disant : c( Hélas! plus de ressources! » Non! ce n'était pas toi! J'irai, J'irai vous supplier moi-même; J'irai, je vous demanderai, A vous que j'aime, A vous, gnomes, qui vous tenez
Sous les racines,
A vous, follets, qui bourdonnez
Dans les ravines,
A vous, grillons,
A vous, frelons,
A toi, libellule aux pieds longs.
Apprenez-moi ce qui se passe.
« Nous vivons dans un grand péril.
Apprends que l'araignée enlace La mouche d'or avec son fil. »
Mais la vie est si diverse!
Dans le plaisir, le dégoût.
Le mouvement qui la berce La promène un peu partout.
Elle pleure, elle s'écrie.
La Mort des Fées. 233
Elle crie Qu'on lui souffre de finir, Mais attendez qu'elle rie Ou de la voir attendrie.
Elle adore l'avenir !
Cest un flambeau qui s'agite Aux mains du hardi coureur; Il pétille, il pâlit vite.
Il s'éteint! C'est une erreur! De nouveau la flamme monte.
Elle a honte D'avoir un instant faibli.
Et sa splendeur écarlate
Se dilate.
Dans le moment qu'elle éclate.
Sa crainte tombe en oubli !
Dans un retrait où la soie
Se déploie En plis légers sur le mur.
Pâle azur Que recouvrent des dentelles.
Un feu clair de fins sarments
Par moments Se répand en étincelles
Lestes, belles.
Qui s'en vont montant, sautant,
S'agitant, Amusant la cheminée, Et leur troupe promenée
234 Chant troisième.
Chante :
^ . B Que me fait à moi
Leur émoi.
Le froid de cette journée ?
Que me fait tout leur souci î
Dieu merci !
Nous voici
Bien ici.
Donc ainsi, Bnolanie,ô ma chère!
Rapproche tes mains de nous.
Tes genoux :
Es-tu bien ? C'est notre affaire!
Flamme claire, Brasier rouge, ardent tison,
La raison Te dit : Regarde-nous faire ! »
Et le feu rongeant le bois.
Le faisait crouler parfois
Dessus l'âtre :
Rubis, grenats, diamants
Si charmants Avec leur reflet rougeàtre, S'en allaient, s' éparpillant, Et sur la soie azurée Leur reflet allait brillant, El sur la face nacrée Du bahut ferré d'argent.
Et sur la nappe de Perse
Si diverse
La Mort des Fées. 235
En ses bizarres couleurs, Sur les vases pleins de fleurs, Sur les courtines de moire, Sur la table, sur Tarmoire, Sur les fauteuils tapissés.
Sur la mandore d'ivoire Et les cahiers dispersés!
La jeune Brîolanie
Dans les coussins paresseux,
Avec sa grâce infinie,
Le sourire au fond des yeux.
Le sourire sur la bouche.
Le sourire sur le front.
Va cherchant ce qui la touche
Au sein du foyer profond.
En des forêts enchantées Que leurs chutes répétées Transforment à tout moment.
Au grand jour, au crépuscule Elle voit comme il circule, Galaor, son cher amant !
Elle voit comme étincelle Sous son brillant morion.
Droit et ferme sur la selle.
L'intrépide champion.
Elle voit luire sa lance.
Elle voit comme il s'élance Et d'un saut franchit des ponts Que, ruisselantes cascades.
Fantastiques cavalcades,
236 Chant troisième.
Font écrouler des dragons.
Elle voit sous tant d'arcades De châteaux sans parangons, Monter avec des fusées, Colonnes entre-croisées, Volutes superposées, De splendides pavillons Où le héros s'aventure...
Et tout bas elle murmure :
« O mon amant, mon cher amant!
Il est plus divin que Taurore! Il est plus gai, plus vif encore!
Il est plus jeune et plus charmant!
Et s'il savait comme on Tadorc !
O mon amant, mon cher amant! »
O douce larme Qui s'en vient rouler par moment Sur ton ivresse, et la désarme De cet excès d'enivrement!
O douce larme !
c( O mon amant, mon cher amant! »
Elle est aussi pleine de charme Avec son tendre accablement, La douce larme !
Dans un autre château, bien loin de ces climats, A Nicée, où jamais n'ont passé les frimas. Dans un autre retrait de marbre et de porphyre
La Mort des Fées, . 23*/
iivert sur les jardins où les doigts du zéphyre
:)nt glanant des parfums enivrants et mêlés,
ir l'amas de coussins gaîment bariolés,
rcumulés, foulés, roulés, amoncelés,
,''glain est accoudé, contemplant Viviane.
îs yeux de la sorcière une lueur émane,
>uge et sombre, il est vrai, mais ce n'est qu'un éclair;
î rire est sur ses dents, la rose sur sa chair,
n corps tout assoupli de langueur amoureuse,
ms ses moindres contours montre une femme heureuse;
s cheveux bruns épars, et roulant par essaim,
étalent sur son cou, font éclater son sein ;
»n pied nu se balance et caresse la terre,
: tous ses mouvements sont ceux d'une panthère.
Tu rêves de nouveau, dit-elle à son mari, 3n sang ne coule plus, d'un mot je t'ai guéri; 1 peur d'être vaincu t'a quitté comme un songe, ue vaut donc ce chagrin où ton esprit se plonge ?
>pérais-tu briser, dès le premier combat,
î force d'Amadis? Dis-moi ce qui t'abat.
n n'atteint pas d'un bond le sommet de la gloire.
yglaîn, rassure-toi ! Garde dans ta mémoire
^ue la victoire est tienne, et qu'avec peu d'efforts
u vas la recueillir; nous sommes les plus forts. »
yglain lui répondit :
«Oh! l'horrible bataille!
Li me poussais le bras, tu roidissais ma taille, a chassais loin de moi la crainte du trépas, a faisais de mon cœur un roc qu'il n'était pas.