‹ AmadisChapitre 6 sur 8 · Chant troisième · texte numérisé non relu

Chant troisième

Les coups les plus certains dont je sentais l'atteinte

Tombaient sans me toucher, comme une flamme éteinte.

Et, malgré ton secours, malgré que dans ses os

Ta main, et non la mienne, ait frappé le héros;

Si par ton industrie, inventant un prestige

Misérable, menteur, honteux, infâme, dis-je.

Ta ruse n'avait su lui détourner la main,

Mon corps déshonoré jonchait le grand chemin. »

La panthère attacha sur son lâche complice Un regard flamboyant tout brûlant de malice.

« Crois-tu que celui-ci qui se remue en moi

Me tiendra quelque jour les propos de son père ?

D'un succès attardé ton esprit désespère?

Un péril qui s'en va te laisse son effroi ?

D'un coup déjà guéri tu ressens la morsure.

Non pas dans une vraie et cuisante blessure,

Mais dans un souvenir qui s'acharne après toi?

O mon amant, mon cher amant, je t'en conjure,

Efforce-toi de vaincre un défaut de nature

Qui te fait palpiter dans un constant émoi.

Vous autres, descendus de ces races anciennes

Dont vous vantez si haut les pouvoirs prétendus,

Pour bien peu de travail je vous vois confondus.

Ce n'est pas qu'à bon droit, mon Ayglain, tu soutiennes

Que ton sang vaut le leur. Ils n'en conviennent pas,

Tu le sais, et toujours ils te mettent plus bas;

Ils disent que tu sors d'une tribu bâtarde.

Est-ce vrai ? Mais pourquoi rougis-tu ? Crois-tu donc

Que je m'en scandalise et que j'y prenne garde?

Je vais, si tu le crois, t'en demander pardon.

La Mort des Fées. 23 ff

u seras descendu de qui veux-tu descendre ?

rand enfant ! mon héros ! ce que tu dois prétendre, e que tu dois me dire et que je veux entendre, 'est que du fond du cœur tu hais tous ces maudits ^ui t'ont calomnié... que tu hais Amadis!

-Certes oui, je le hais! Ou mourir, ou l'abattre! 'est mon suprême vœu. Je suis prêt à combattre ui, sa race, les siens, et celui qui dira [ue mon sang n'est pas bon, celui-ci mentirai

est vrai que je sais, et même je l'avoue

'ailleurs on le voit bien aux formes de ma joue, u'un géant du Kathay fut mon premier aïeul, ne le cache pas, j'en parle avec orgueil! >us sommes les égaux des plus grands de la terre, >ut le monde en convient, et nul n'en fait mystère !

Non plus que je t'adore, et viens là, près de moi ! Us près, plus près encore; pas d'humeur, je te croi. Vais te consoler mieux que je ne peux dire; r ton visage altier je veux mettre un sourire, ns ce miroir d'acier, regarde! Qu'y vois-tu?

Je vois un chevalier sur un lit, abattu, le, les yeux brûlants, et rongé par la fièvre; médecin lui passe un flacon sur la lèvre; r Dieu, c'est Amadis ! Et le traître est mourant !

Hélas! non, mon bonheur n'est pas encor si grand! upire Viviane. Il faudra qu'il guérisse.

Gandalin est debout et lui faisant service.

240 Chant troisiètne.

Quel est ce médecin ?

— C'est maître Élisabat.

Contre tout mon pouvoir sa science combat; Il en sait long, il faut s'armer de patience.

— Mais enfin...

— Sois certain de mon expérience, Ce que je t'ai promis, certes, je le ferai ! Je serai la plus forte, et je triompherai. Laisse ce malheureux, laisse-lui sa souffrance. Et pour un peu de temps laisse-lui l'espérance. Regarde! j'ai soufflé sur ce coin du miroir. Et dis-moi maintenant ce que l'on peut y voir.

— Je vois sur une table une femme accoudée.

Tenant son front contre sa main.

J'aperçois, qui fait son chemin.

Tremblante encor, mal décidée.

Une larme à travers ses doigts.

Je vois son col... oui, je le vois, La pâleur mate qui le couvre...

Mais voilà que sa main s'entr'ouvre :

C'est Oriane que je vois!

— Homme qui souffre est peu de chose.

Femme qui pleure me ravit!

Et surtout celle-là ! ma haine s'assouvit. Ses pleurs sont la rosée, et mon cœur qu'elle arrose

Voit la plus belle rose

Qui dans lui s'entr'ouvre et luit.

Toute saignante, tout éclosc;

La Mort des Fées. 241

Car la vengeance en est le fruit.

N'en doute pas, Ayglain! nous rions! ils sont tristes. Ils ont beau contre nous exciter leurs amis. Si tu sais bien vouloir, enfin si tu persistes. Avant peu tu tiendras ce que je t'ai promis; Tu seras le vainqueur d'Amadis, et le maître De cette renommée arrachée à son front. Et dont les fiers lauriers sous tes pieds fleuriront. Qui pourra résister ? Tout devra se soumettre. Et les plus impudents devant nous trembleront. Interroge Merlin, ici je vais l'admettre.

— Y penses-tu ?

— Pourquoi n'y penserais-je pas?

— Tu ne te vois donc pas dans cette mousseline ? Quel secret cache-t-clle ?

— O Dieu! que d'embarras!

Je me couvre les pieds, je me couvre les bras, L'épaisse couverture était assez voisine... Qui l'avait écartée?... Est-ce moi?... Tu souris? C'était toi?... Tu vantais le pouvoir des maris; Sous celui de l'amant faut-il que je m'incline? Mais j'y songe, pourtant... Laisse-nous seuls tous deux. Vieillard rusé, méchant, il est si soupçonneux, Il ne donnerait pas d'avis en ta présence, Et je veux me servir de toute ma puissance Pour te rendre si grand, si glorieux, si fort. Que ton faible ennemi tombe sans un effort. Un baiser, mon Ayglain; laisse-nous, je l'évoque!

24^ Chant troisième.

— Je ne comprends pas tout, peut-être que j'ai tort... Mais ton regard caresse, et ta bouche se moque.

— Ne la baise pas tant, car peut-être elle mord ! Va-t'en! »

Ayglain sortit, et Merlin, sans attendre. Apparut; et la fée avait Tair triste et tendre.

« Viens t'asseoir près de moi. Pourquoi cet air jaloux ?

Merlin, mon seul ami, ne me fais pas de peine.

J'ai peut-être mal fait d'agréer un époux...

Comme le cœur est faible et mésuse de nous!

Que me vaut ce penchant, qui vers toi me ramène ?

Pourquoi le jour, la nuit, me vient-il un effroi.

Comme si tu voulais te détacher de moi ?

Me rendre à la douleur que j'ai trop éprouvée.

Me rejeter au gouffre où tu m'avais trouvée.

Me dire : « Je te hais... je veux t'abandonner... »

O toi qui dans un jour voulus me tout donner,

Oui, toi qui m'aperçus courant sur la bruyère.

Quand la bise soufflait sur l'automne abattu,

Petite, misérable et maigre aventurière.

En guenilles, sans pain, pleurant... t'en souviens-tu ?

Mon ami... C'est bien là, de cette boue immonde

Que tu m'as retirée, et tu m'as mise au monde,

Toi!... Comment ai-je fait?... Comment ai-je pensé

T'avoir par ma tendresse assez récompensé?

Et que j'étais bien libre, et cela sans te nuire,

De saisir un joyau que je voyais reluire

Et que je supposai, dans un jour de malheur.

Nécessaire à ma vie, utile à mon honneur.

J'ai cru, je m'en repens, je veux que tu le saches.

La Mort des Fées. 243

Afin que tes soupçons menteurs tu les arraches,

J'ai cru complaisamment que la jeunesse au front

Était comme la fleur d'un sentiment profond,

Qui dans le fond de Tàme enfonçait sa racine.

Telle qu'un nénuphar, cette plante divine,

Plonge son germe pur sous la fraîcheur des eaux.

Et qu'un pareil trésor n'avait point de rivaux.

J'ai cru que dans l'éclat d'un regard qui scintille

(A quel piège grossier peut se prendre une fille!)

Brûlaient les immortels et célestes rayons

Émanés des vertus auxquelles nous croyons!

J'ai pensé que la foi, que cette confiance.

Cette sécurité dont on a conscience

Dans le vrai dévouement, qui n'a manqué jamais.

Et ce que j'éprouvais, ce dont je m'enivrais.

Oui, tout ce que j'adore et qui me fait ma vie,

-Avait pourtant cessé d'être une seule envie...

"Vers un nouveau sentier j'ai risqué quelques pas;

Jfe m'étais abusée... et ne le caehe pas

Pardonne-moi ! C'est toi, toi seul, oui, seul que j'aime.

Ce qu'on appelle amour, je le sens un blasphème;

J'ai l'horreur de sa joie et succombe, après tout.

Sous le bien qu'il m'apporte, impur, plein de dégoût...

^ers toi seul je me tourne, autant que ma folie

M'en laisse le pouvoir le reste, je l'oublie!

Et t'aimant d'autant plus que j'ai vendu ma foi

A des devoirs pesants, je n'appartiens qu'à toi!

JV toi qui dans le mal que je t'ai fait connaître.

Ingrate pour mon père, ingrate pour mon maître,

Me restes cependant, et m'écoutes encor 1

Toi dont l'âme est plus pure et plus noble que l'or,

Je veux te rendre heureux, et réussir! peut-être! »

244 Chant troisième.

Merlin passa la main sur sa barbe et sourit, Puis, en la regardant d'un œil fixe, il reprit :

a O la plus éhontée et perfide des femmes!

Je sais ce que tu veux, et ce que tu réclames.

Et tu ne pourrais plus désormais me tromper.

Il n'est pas un repli dans toute ta nature

Double, fausse, rusée et faite de parjure,

Où mon cœur chancelant se laisse envelopper.

Tu n'aimes pas Ayglain, mais tu n'aimes personne;

Ta parole est un vase ébréché qui résonne

Faux, sitôt que Tairain s'en met à retentir,

Tout ce qu'elle promet n'est que mensonge et piège.

Dangereux marécage où nage comme un liège

L'unique vérité qu'il ne peut engloutir.

Le reconnais-tu bien, ton besoin de mentir? »

Viviane sauta de sa couche en désordre. Plus belle qu'autrefois l'Argienne Junon, Les yeux étin celants, tigresse prête à mordre :

« Moi! je suis le mensonge ! Ah! Merlin, certes nonT Je suis la vérité que tu vas reconnaître ! Pourquoi t'enivres-tu de mon aspect, mon maître? Pourquoi, quand je te chasse, es-tu donc revenu ? Pourquoi, lorsque tu sais mon caprice si traître, Par un lien de fer te sens-tu retenu ? Pourquoi dans tes regards où mon regard pénètre. L'effroi que je t'inspire, aisément reconnu. Est-il là suppliant, et sans espoir peut-être ? Pourquoi, si je le veux, et le daigne permettre. Viens-tu sur les genoux pour baiser mon pied nu ?

La Mort des Fées. 24S

C'est pour cette raison, aussi réelle et vraie

Qu'il est vrai que ton cœur s'en fâche et s'en effraie,

Que ton amour pour moi, sans mesure exalté.

Sait que de toi, méchant, je fais ma volonté!

Insensé ! que viens-tu disputer mon caprice!

Si je veux, si je crois, si je dis par hasard

Que je t'aime?... Eh bien ! oui, c'est toi, triste vieillard,

Qui me plais! Je te rends un si mauvais service?

Un brillant chevalier, mon mari, ne m'est rien,

Et j'aime!... Oh! le jaloux, qui m'écoute si bien!

Je ne te promets pas une longue durée

De cette fantaisie où se prend mon amour.

Mais que peut-il chaloir à ta tête enivrée,

Que le vase se brise et se renverse un jour.

Si du moment présent, si du divin moment

Où tout ce que tu veux et demande en extase.

Entouré de parfums, de bonheur, sort du vase

Et te met dans les cieux!... Diras-tu qu'on te ment?

Ah ! donne-moi le prix de ces chaudes paroles

Qui, sortant de mon sein, t'entourent d'auréoles.

Et te font resplendir comme transfiguré

Par des mots que ton cœur n'avait pas espéré.

Par ce brûlant aveu !

Que veux-tu que je fasse?

— Abandonne Amadis!

— Je l'abandonnerai !

— Abandonne à mes coups ses amis et sa race. Donne-moi tout l'appui dont je te supplierai.

24S Chant troisième.

Tu détournes les yeux? Tu cherches quelque excuse?

Crois-tu que je m'y trompe et que mon œil s'abuse :

Tu portes mal l'épreuve à quoi je te soumets

Et tu le montres clair! Tu ne m'aimas jamais!...

Ne réponds rien!... Mais non... réponds, je t'en supplie.

A te faire pitié s'il faut que je me plie,

Si tu veux contempler comme je m'humilie,

Contemple-moi! Voilà, j'embrasse tes genoux,

Mon sauveur, mon ami, mon seul ami, mon maître.

Mon amant! A présent, tu m'aimeras peut-être ?

Et tu ne laisseras aucun doute entre nous?

D'Amadis ou de moi, choisis, je te l'ordonne.

Pourquoi Tépargnes-tu ? Qu'est-ce donc qu'il te donne?

Moi! je donne mon être!

— Ah! comme je sais bien, O rusée! ô malheur! que tu ne donnes rien! Sinon un cliquetis de paroles trompeuses. Et quand j'aurai servi ta sombre ambition. Dans tes rets meurtriers fait entrer mon lion (Car je dois combiner des trahisons hideuses). Je sais, moi qui sais lire en mon destin futur, A quel point j'expierai ma tragique faiblesse. Tu ris ? O détestable, horrible enchanteresse. Tu caresses ma joue, et ton cœur froid et dur A travers tes beaux yeux me distille l'ivresse. Si tu me promettais... Mais tu trompes toujours... Ta main est douce et fine autant que le velours. S'il se pouvait enfin que je pusse te croire !

— Tu m'abandonneras Florizel, n'est-ce pas ?

La Mort des Fées. 247

— Non, jamais! certes non, âme perfide et noire!

A quoi bon résister? lorsque tu mets tes bras Alentour de mon cou!... Fais ce que tu voudras.

— Je ne veux pas la mort de Tamoureux d'Urgande. Au contraire, Merlin, et si je le demande,

Cest pure charité ! cela, je le promets.

Il sera si content I si bien dans mes filets!

Tu lui verras jeter sa champêtre guirlande,

Tu le verras si bien déserter ses forêts !

A quels beaux changements il faut que Ton s'attende!

Tu m'abandonneras, pour faire à mon plaisir.

Tous ceux qui m'ont blâmée et que je veux saisir.

Avec leur univers qu'ils n'ouvrent à personne.

Et dont pour nous braver leur fierté s'environne ?

J'éteindrai leurs vertus... ce qu'ils nomment ainsi.

Oui, tu me livreras ce que je veux ? Merci.

Tu me conseilleras, moi qui suis- là... qui presse

Tes mains contre mon sein avec tant de tendresse.

Et tu m'apprendras tout ce que je ne sais pas?...

Eh bien! mets là ton front, et dors entre mes bras! »

CHANT QUATRIÈME

Amadis et ses amis.

Si les couples humains, s'absorbant dans eux-mêmes, Ne s'occupaient jamais que de tout faire au mieux, Et, ne le poursuivant d'amours ni d'anathèmes, Laissaient le monde aller et regardaient aux cieux; Si, la main dans la main, sans jouer aux apôtres. Et de rhumanité retirant leurs soucis.

Ils s'inquiétaient peu de ce que font les autres. Et gardaient du devoir un sentiment précis. On ne les verrait pas, poursuivant les nuages. Des vains embrassements de rêves sans vertu. N'engendrer qu'un amas d'impalpables images. Et faire dire au monde : « Enfin, que prétends-tu ? »

Quel Éden radieux que les plaines du monde. Si chacun pour son compte y cherchait le saint GraaU N'y faisait que du bien, n'y voulait pas de mal ! Mais, quant aux poursuivants du bonheur général. Que le diable les prenne et le ciel les confonde ! Ambitieux menteurs ! Ce sont des impudents! Redressant de clinquant leur tête empanachée, •

Amadis et ses amis. 24g

Is promettent merveille à Thumaine nichée,

^our lui mettre un matin des cailloux sous les dents!

Quittons-les et suivons ce rêve du Génie, \tt homme, gai, dispos, affamé d'harmonie, Lvivant son esprit de concerts argentins, Courant de l'Idéal la plaine indéfinie, yoù s'écartent partout les horizons lointains, ^ui, dans Tazur riant, la pourpre de Taurore, jai pure transparence où les cieux sont noyés 3'un soleil radieux s'éclaire et se colore, Vlarchant la flamme au front, l'espace sous ses pies. Et qui se connaissant pour le centre du monde, î'imprègne, s'enhardit du souffle qui Tinonde, Et monte plus léger dans l'éther plus subtil, Aivec cette vigueur qui dans son âme abonde. Que veut-il ? que peut-il ? que fait-il ? où va-t-il ? Il va!

Regardez-le, Gauvain! Sur le rivage De la mer de Norvège, où, du haut des rochers, fl suit de l'œil la nef d'intrépides nochers, 5'échappant vers le sud, strié de feux d'orage; 2' est un vaisseau dragon, voilé de rouge et noir, Tidîfiférent aux flots qui serrent son corsage. Il vole, et de tout son pouvoir:

On dirait qu'on peut concevoir, Juger, sentir, apercevoir.

Oui, voir L'audace même qui l'entraîne !

Le fer, le chêne, Le sapin, l'orme, sont hantés

2So Chant quatrième.

Par Tesprit ferme qui les monte!

Les cordages fins auraient honte De se sentir moins exaltés.

Sous Tefifort des rameurs s'enlève L'aviron et Teau qu'il soulève Et qui retombe en vert filet; Le flot se fend et laisse faire Et le navire et sa colère, Et son emportement de guerre :

Tout cela va comme il lui plaît!

Gauvain, sur le haut promontoire, Voit le pirate s'éloigner.

Il sait tout ce qu'il en doit croire : De ses vœux il peut témoigner.

Il pense : « Voilà, certe, un brave ! Mourir, pour lui n'a rien de grave. Le danger ne le trouble pas.

S'il vient lui souffler à l'oreille Quelque terreur dont s'émerveille Petit courage et faible bras.

S'il lui chuchote : « Fuis! Recule! »

Le héros dit : « Quel ridicule !

Nous jugerons de tout là-bas ! »

— O mes pères ! ô mes ancêtres !

Mes maîtres !

Poursuit Gauvain, tendant aux cieux

Ses bras nerveux.

Je sais peut-être aussi quel charme Grandit le cœur, l'échauffé et l'arme D'un corselet rigide et dur.

Amadis et ses amis. 25 1

Et le rend sûr, Le rend certain de la victoire!

Je sais peut-être, et l'ai senti, Comment de Tinstinct qui fait croire A la menace à face noire, Un cœur vaillant est diverti !

Je n'ai pas peur de ce qui gronde.

Je n'ai peur de rien en ce monde, Car mon lignage est averti Que si Ton s'étonne ou s'efface.

L'esprit s'éteint, le sang se glace.

Et bientôt on s'est repenti.

Non! ce n'est pas l'honneur suprême, Que marcher ferme devant soi.

Droit, impérieux, rude... en roi!

Sans autre émoi Que celui de l'effort extrême!

On veut, on veut, et l'on obtient;

Tout vous soutient!

Vous êtes celui que vous êtes!

Des créatures imparfaites En savent long sur ce point-là. Autant que les plus fiers athlètes!

Jamais lion ne recula!

Jamais tigre ne se troubla!

L'effroi n'entre pas dans leurs têtes!

Ils n'ont rien pour toucher au but.

Qu'un grain de colère en leur âme; Sans point d'honneur ni peur du blàmc, Ce sont des braves s'il en fut!

il ne suffit pas aux forces généreuses

2S2 Chant quatrième.

De ne se point rouiller à l'inepte frayeur;

Un si maigre succès ne les rend point heureuses;

Il leur faut plus d'efforts pour sentir leur valeur.

Quand elles ont le pied sur l'ennemi qui tombe. Et sur un front baissé vu monter la pâleur, Lu, dans des yeux troublés, un avis de la tombe. Saisi sur une lèvre un frisson de douleur;

Quand l'épée est tout près de trouer la poitrine De l'insolent vaincu tout à fait terrassé. Qu'il voit son impuissance, et comprend la ruine De son honneur détruit, de son laurier cassé;

C'est alors s'élever plus haut que la prouesse. Et devenir plus grand et plus puissant que roi. Que de s'abandonner à la noble faiblesse De dire à ce vaincu dompté : « Relève-toi ! »

Il se peut qu'il pardonne un bienfait de la sorte; Il se peut qu'il s'indigne et, se jetant sur vous. Vous réponde aussitôt, par ses cris, par ses coups : « Si, moi, j'allais mourir, ma haine n'est pas morte! »

Le danger que l'on court rehausse l'action! Pardonner! pardonner! J'en ai la passion :

Ma grandeur agrandit sa honte!

Je peux ce qu'il ne pourrait pas!

Ce qui l'arrache de mes bras,

C'est ma vertu, qui monte, monte!

Prudence, imprudence, il n'est rien

Amadis et ses amis, 253

Qui me domine en mon courage.

Je donne à celui qui m'outrage Un talisman qui mène au bien Ou qui va centupler sa rage; Ou je l'engage ou le dégage, Et, dans tous les cas, je le tien :

Il le voit trop : je fais usage D'un cœur bien plus haut que le sien.

)rtel Océan, que mon regard contemple,

, dans tes fureurs, tu n'as point d'àcreté!

:œur, grand comme toi, t'a pris pour son exemple!

ie fois le marin, sur ton sein ballotté.

Sur son vaisseau déchiqueté.

Par ta vigueur est emporté.

Et sur un récif qui déchire

Ce que la vague en son délire

Contre son flanc rugueux attire ,

D'un effort terrible est jeté!

Tout périt... Ton poing redoutable Détruit tout... le fait est certain!

Puis l'homme a roulé sur le sable.

Au fond d'un golfe où toi, hautain.

Tu le réveilles sans blessure. Sans aucun mal, sans meurtrissure, Sur l'algue verte où la nature Ouvre des fleurs chaque matin.

Un flot uni qui le caresse N'a que baisers, n'a que tendresse.

Pour tout ce corps endolori...

L'ingrat te maudira peut-être.

254 Chant quatrième.

Mais toi, le vainqueur, toi, le maître,

Tu lui diras : « As-tu péri ?

Étranger dont la folle audace,

Abandonnant ton élément.

Osa me souiller de la trace

De ton débile bâtiment?

Fier de ta voile et de tes rames.

Tu croyais de ces pauvres armes

M*épou vanter facilement;

Tu croyais mater ma colère,

Me forcer de te laisser faire

Ce que tu comptais accomplir.

Et, confiant dans ton génie.

Tu croyais brider ma furie

Et me soumettre et m'assouplir :

Insolent! Tu t'es cru capable

De faire ramper TOuragan,

Et de mener au bout d'un câble

Le noble seigneur Océan ?

Relève-toi! Je te pardonne! »

Océan ! Océan ! voici donc la leçon

Que ta façon d'agir me donne.

Et ta trompe immense résonne.

Afin d'éveiller ma raison ? »

C'est ainsi que pensait Gauvain. Et sa monture Hennissait, frémissait, sentait le flot marin. C'était une énergique et noble créature. Fille de ces coursiers que Neptune chagrin Fit sortir des flots bleus pour répondre à Minerve, Et l'effort soutenu jamais ne les énerve.

Amadis et ses amis, 255

là-bas, oui, là-bas, très-loin, plus loin encor, ays de l'ivoire et de la poudre d'or, Perceval le Gallois chemine.

Sous les bambous entrelacés,

Les lianes aux jets tressés,

La fleur ou blanche ou purpurine.

En écoutant le kokila

(Quelle roulade il modula!

Quel chant divin il exhala!),

Perceval le Gallois chemine.

leuves ont coulé de la cime des monts;

^ flots sont flagellés, poussés par les démons

Dont la malice les emmêle;

Ils roulent, coureurs écumants;

Ce sont de longs cheveux charmants.

Fuyant d'une tête immortelle.

Le Gange, en ce jour, déploya.

En tombant de l'Himalaya,

Tout l'or moulu qu'il y broya.

Perceval le Gallois appelle I

ces arbres épais, élancés, forts, noueux, la feuille rigide et luisante autour d'eux

Protège l'herbe délicate.

Un trait de soleil vient pourtant.

Jouer, sourire en palpitant.

Éveiller l'écorce écarlate

De la grenade aux fruits ouverts, •

Qui brille ainsi sous les couverts

De l'arbre jeune aux rameaux verts;

256 Chant quatrième.

Perceval le Gallois éclate En cris de joie, en cris brûlants de passion, En transports de bonheur, en ardente aaion. Levant au ciel ses mains pressées.

Il parle au tronc, il parle au fruit.

Il parle au rayon, parle au bruit.

Louant leurs plaintes cadencées; Il parle au geai, parle au bouvreuil.

Parle au pétulant écureuil.

Qui va, revient, en un clin d'œil...

€ Te voilà bien gai, Perceval !

Brave Gallois, pourtant le mal Ne se tient pas loin, je te jure!

Regarde mieux ce que tu vois!

Le diable est derrière la croix, D*où se distille sa souillure!

— Tu dis vrai, je vois un serpent Envenimé qui se suspend Au frais régime des bananes.

Et le crapaud gonflé de fiel S'est mis près des mouches à miel.

Qui font leur ruche en ces platanes.

Pourquoi cacher ce que je vois ?

Je vois sous Tépaisseur du bois L'étang sacré plein d'eau tranquille..

Mais sous les corolles d'azur Du lotus bleu, si frais, si pur.

Je vois nager un crocodile.

Va ! la nature n'a pas tort !

Amadis et ses amis. 25^

Et sait des baisers de la mort Tirer la vie, et merveilleuse !

De rien, même de la douleur, Sort la gaîté dans sa splendeur.

Sort Téternité bienheureuse!

Par-dessus la nécessité.

L'effroi, la nuit, Timpureté,

Servantes de T Enfer en armes;

Par-dessus les agencements

Des négations, des tourments;

Par-dessus les cris et les larmes.

Et tous ces odieux ferments.

Ne vois-tu pas que la durée

A ce qui vit est assurée ?

Non! non! je ne périrai pas!

Dieu grand vers qui j'étends les bras,

Et dont je suis une parcelle.

Tu n'abandonneras jamais

Ces enfants à qui tu remets

Leur impérissable étincelle!

Transformés et jamais détruits.

De germes fleurs et de fleurs fruits.

Et de fruit semence féconde, Ils sont certains de voir, un jour.

Leur conscience et ton amour Encercler les bornes du monde !

Et la verdure et les oiseaux.

Et l'antilope aux frais naseaux, L'ananas, le limon, la fraise.

Sans les chacals et les serpents,

258 Chant quatrième.

Et tous leurs ennemis rampants, Sauront prospérer à leur aise! »

Cest ainsi que pensait le héros Perceval,

Parcourant les forêts du Gange; Il voyageait ainsi, recherchant le saint Graal...

Il menait une vie étrange, Ne s'arrêtait jamais, ne se fatiguait pas

De manquer du plus nécessaire, S'avançait au travers de tous les embarras

Sans chagrin ou sachant s'en taire.

Vers le soir, quelquefois, au bord de son chemin,

Il rencontrait une cabane, Et là, pour l'appeler et lui tendre la main,

Un ascète, quelque brahmane.

Il partageait le toit du sage mendiant :

Il écoutait l'anachorète, Mais il lui répondait, toujours en souriant,

Quand l'autre parlait en prophète :

« Je n'ai, lui disait-il, en moi Qu'une ambition sans émoi Pour ce que le ciel me réserve.

Toi, tu prétends devenir dieu ; Je m'estime d'assez bon lieu Pour préférer qu'on me conserve Tel que je suis, sans rien gagner!

Ce m'est assez d'être moi-même :

Je tiens déjà le rang suprême, Sans désirer, sans dédaigner, Sans dénigrer ni faire un rêve De monter plus haut que les miens.

Amadis et ses amis. 25g

Je me contente de mes biens, Jusqu'à moi-même je m'élève.

Et me trouverais en défaut Si je doutais d'être assez haut!

lemande au saint Graal, je demande à ces forces ttant autour de moi, dont je sens les amorces,

Dont j'éprouve en moi les vertus.

De me montrer de quelle sorte pourrai déployer les ailes que je porte,

Redresser mes reins abattus, gravissant Téther où tout mon équilibre pourra relever dégagé, juste et libre;

Et sachant tout ce que je puis, serai pour jamais hors des griffes du diable, rs des griffes du mal qui me presse et m'accable :

Je serai celui que je suisi »

ivamitra sourit. Son corps maigre et fragile, : ses austérités consumé, valait peu.

rdeur de son regard, flamme fixe, immobile, ncentrait tout son être, il était déjà dieu, estait nu. Pourquoi couvrir cette guenille, > os demi-séchés, cette chair sans verdeur? ibre froide, plaisir ni désir n'y fourmille, l'y saurait passer une indiscrète ardeur, ut sentiment de vie a reflué vers l'âme, matière domptée affiche sa roideur.

Perceval reprend :

« Après tout, je te blâme mettre à tes vertus un masque de laideur.

26o Chant quatrième.

Tu deviens dieu, sans doute, et je le crois sans peine; Cette couronne est due à ton austérité; Mais tu ne porteras dans ton monde enchanté

Qu'une traînante haleine

Et l'infécondité En un cercle de fer bornant ta majesté ! »

L'ascète, soulevant sa paupière pesante, Contemplait devant lui cette taille imposante. Ces traits fiers, ces bras forts, ce visage animé. Il dit :

« Tu n'es donc pas fatigué par la vie ? D'un éternel repos tu n'es donc pas charmé ?

— Non ! lavie est ma gloire et ma constante envie : Je ne veux pas la perdre et ne veux pas mourir. Je veux la vie encor plus complète et plus grande; Je veux rester un homme, et ce que je demande, C'est d'être délivré de l'attrait de souffrir. »

Ils étaient tous deux face à face.

Ne se comprenant qu'à moitié.

C'étaient, dans une égale audace, Deux cœurs s'étreignant d'amitié.

Tous deux aimaient chose pareille :

Percer l'étroit de l'univers; Oublier les chagrins soufferts; Prendre tous les sons dans l'oreille Et tous les aspects dans les yeux^

Amadîs et ses amis, 261

Et sous les doigts toutes les causes ! Pour arriver, Tun trouvait mieux De se débarrasser des choses Dont l'éclat plaît! croyant petit Tout ce qui flatte l'appétit.

Il se déshabillait du charme Qui, suivant lui, trouble et désarme.

Peut détourner, peut alourdir.

Peut émousser, peut affadir L'esprit détaché du sublime ; Et, se réduisant au minime.

Pour mieux entrer dans Tinconnu, Comme un nageur qui, sous l'abîme.

Pour mieux plonger se met tout nu.

Il ne voulait voir que la perle Et jetait l'écaillé au néant.

Porté sur le flot qui déferle.

L'autre, vainqueur, l'autre, géant.

Le chevalier voulait atteindre.

Non dérober, voler, contraindre.

Mais sauver du chaos béant La Beauté, la Gloire, la Joie, Incomparable et noble proie.

Trésor adoré, bienvenu, Écrin consacré de l'histoire.

Ce que le monde peut bien croire Avoir conquis et mieux connu.

Et rien de plus ! Mais la conquête Serait cette fois si complète Qu'on n'aurait crainte ni danger D'y voir jamais rien déranger.

262 Chant quatrième.

Assis sur sa peau de gazelle, Visvamitra dit :

« Perceval, Je crois ta doarine assez belle ; Apprends-moi ce qu'est le saint Graal.

Bien différent de TÉvangile Et de renseignement des saints, Crois-tu la chose fort utile, Et proposant de grands desseins ?

— Cest une foi des gentilshommes.

Repartit Perceval, non des premiers venus... Elle convient à nous, obligés que nous sommes De chercher au delà de tous sentiers connus. C'est le cimier du casque et la pointe du glaive. C'est le raffinement qu'un noble cœur soulève

Et qu'il poursuit sans trêve.

Que jamais il n'achève, C'est le comble des vœux cherchés, non obtenus!

Tu sauras donc qu'un jour où le Diable et son monde

Attachèrent le Christ au bois du Golgotha,

Un soldat mercenaire, un lâche, un être immonde

Leva sur le Sauveur sa lance et lui porta

Au flanc gauche une plaie et large et très-profonde;

Et le sang de ce Dieu qu'on osait immoler.

Fleuve du Paradis, consentit à couler.

Joseph d'Arimathie était là tout en larmes; Mais du grand sacrifice il savourait les charmes. Et, tout en gémissant, il se sentait rempli D'un esprit qui changeait sa pensée et son être :

Amadis et ses amis. 263

Le salut descendait ! C'était le reconnaître

!^ue regarder ce sang, ce mystère accompli.

Dans un bassin formé d'une seule émeraude

\ recueillit alors cette liqueur d'amour,

icarlate, brillante, et pure, et fine, et chaude.

Parfum dont Tunivers se remplit en ce jour ;

£t tu peux concevoir que le vase admirable

Dont les bords une fois avaient tant contenu,

5e trouva pénétré d'un mérite ineffable

[^ui dans le vert cristal demeura retenu.

Et d'autant plus, brahmane ami, haut parvenu !

Que déjà, quelques jours avant la grande extase

Qui mit le sceau dernier à la Rédemption,

lésus s'était servi de ce glorieux vase

Pour réunir les siens dans sa communion.

Joseph en demeura l'heureux dépositaire.

Lui seul il a connu l'état parfait sur terre;

Et du Graal vénéré c'est Témanation,

Et les vaillants mortels qui cherchent l'aventure.

Une fois pour toujours ont bouclé leur ceinture

Et se sont mis en route, et longtemps éprouvés

Par les renoncements sans lesquels rien ne monte.

De l'honneur, de l'amour ont toujours tenu compte.

Et quant aux autres biens, ne les ont pas rêvés.

Ceux-là qui n'ont cherché que d'éviter la honte.

De la liberté sainte ont eu soif, ont eu faim :

Ces quêteurs du saint Graal le trouvent à la fin.

— Ainsi, malgré l'assaut des constantes fatigues. Les blessures, les coups, messagers de la mort. Et tous les précurseurs de ta fin que tu ligues Pour se ruer sur toi dans un commun transport.

204 Chant quatrième.

T'arrêter, mutiler tes membres, les corrompre,

Pour ton sang répandu, pour ton corps affaibli.

Pour les fardeaux si lourds qu'ils auraient pu te rompre.

Pour Tattrait du repos flattant ton front pâli,

Tu ne cèdes jamais ?

— Non! jamais.

— Et tu veux Vaincre tout Tunivers, et tu crois que tu peux Dompter ce qui résiste et t'en montrer le maître ? Tout voir, tout éprouver, tout prendre, tout soumettre. Et le désœuvrement ne te le point permettre ?

— Sans doute !

— Tu n'attends en ce monde, ici-bas, Que d'avoir un champ clos sablé pour les combats. Et par de tels efforts épurant ta matière.

Jusqu'à l'éternité, scintillante lumière.

Tu rapportes entière.

Après avoir lavé ce qu'elle avait de bas.

— Je le fais !

— Marche donc vers l'Idéal en flammes!

Sur un char tout céleste* ardemment emporté. Traverse en souriant la région des blâmes

Et cours vers le saint Graal et la félicité!

Mais quoi! tu tiens déjà le bien que tu proclames!

Au long de tes travaux ta main l'a récolté !

Tu possèdes déjà ce qui ravit les âmes.

Car n'as-tu pas l'Honneur, l'Amour, la Liberté? »

Amadis et ses amis. 265

Tandis que Perceval voyageait de la sorte, D'autres allaient plus loin sans sortir de chez eux. C'étaient aussi des cœurs effrénés, mais qu'importe ! C'étaient bien plus encor, c'étaient des amoureux! Des amoureux marqués d'une empreinte si forte Par cette passion, que la postérité A pardonné leurs torts à leur fidélité.

Des héros, ils Tétaient; des martyrs, ils le furent; Tout ce qu'ils affrontaient d'invincibles chagrins, Ces spectres sans pitié devant eux apparurent. Sans les rendre jamais dans leur marche incertains; Leurs plus complets malheurs, eux-mêmes les voulurent. Et ce qui rend songeur, c'est que dans leurs transports, Ayant fait bien du mal, rompu bien des accords,

S' étant aventurés sous des trames étranges. Ayant trompé, menti, risqué cent fois leur nom Dans de lâches détours et fait pleurer leurs anges. En face, à leur devoir, répondu par un non ! Quitté le droit chemin pour marcher dans les fanges, Ceux dont ils ont surpris le bonheur malmené. Attendris et vaincus, leur ont tout pardonné!

Leurs victimes, sans honte, ont pleuré sur ces traîtres! Sur ces méchants fripons, sur ces francs scélérats! Sur ces fourbes jurés en ruses passés maîtres ! Leurs victimes sur eux étendant les deux bras, Les ont aimés, bénis, par-dessus tous les êtres, Et l'univers entier, courbé sur leur cercueil. Pleure et se tord les mains, et gardera leur deuil!

266 Chant quatrième.

Il les vante tout haut, les proclame sublimes! Calcule avec terreur leurs profonds dévouements. Les tient quittes de tout, passe sur tous leurs crimes. Payés plus que le prix par d^horribles tourments ; Leurs plus grandes erreurs, il les prétend minimes. Et pour avoir aimé comme on n'aima jamais^ Iseult aux blonds cheveux, Tristan de Léonnais,

Et pour avoir aimé sans frein et sans mesure Genèvre et Lancelot, vantés et célébrés. Chéris de ce qui sait aimer dans la nature. Et toujours excusés, quasiment adorés.

Contemplés dans un nimbe où tout brille et s'épure, Pour avoir tant souffert, supporté, combattu. Ces malheureux pécheurs dominent la vertu I

L'Amour a fait les dieux, ensuite il a fait Thomme!

Il a fait l'univers et lui-même il s'est fait.

Il est né de l'Amour et, jamais économe.

Il ne ménage rien et demeure parfait.

Il est maître du bien et du mal, car, en somme.

Ce que reprend l'Amour sur le devoir étroit,

C'est lui qui l'a donné ; le prendre, c'est son droit

L'Amour, la flamme au front, brûle tout ce qu'il toudic; Il sème le bonheur, mais toujours bien mêlé. Il contient tout : le vrai, le faux; il est farouche. Au moment qu'il l'embrasse il brûle Sémélé; Mais son divin sourire éclate sur sa bouche, Et l'on n'a jamais vu se produire au grand jour Dieu si grand qu'il ait pu lutter contre l'Amour!

Amadis et ses amis. 267

rêtres que, parfois, il impose à la terre,

•antes fougueux, ne savent rien que lui!

ampre les exalte et son vin les altère,

*il ne leur tend pas ne leur donne qu'ennui !

me, le repos leur serait salutaire,

ait leur destin que de Jamais guérir.

Is sont ici-bas pour aimer et mourir.

ne ces papillons que lancent dans l'espace rdeurs du printemps et qu'on voit deux par deux r, se poursuivant et sans rien qui les lasse ndre, se chercher, se rejoindre, ainsi d'eux ! des vrais amants, et le couple qui passe, que jamais l'instinct le pousse à se poser, lir, exhalant sa vie en un baiser.

Dnde épouvanté s'attendrit, il avoue :es êtres choisis n'ont à respecter rien ; éateur des dieux auxquels leur sort les voue s en eux son souffle; ils supportent son lien; lagrins, ses terreurs les marquent à la joue i pâleur fatale et de souffrance au cœur; qu'à les voir passer on connaît leur vainqueur.

vertu, c'est d'aimer; leur en demander d'autres

ne impiété qu'on ne saurait risquer.

j devoirs n'ayant rien qui soit pareil aux nôtres,

premiers seulement ils ne pourraient manquer.

culte sans pitié puisqu'ils sont les apôtres,

ultes étrangers partout indépendants,

ont à se montrer ni sages ni prudents.

208 Chant quatrième.

On aime le torrent alors qu'on le redoute, On admire surtout son glorieux transport, On le sait indomptable, on recule sans doute, Quand on le voit passer mystérieux et fort : Il emporte, on frissonne; il mugit, on écoute. On s'irrite parfois; mais il arrive un jour Qu'on adore Tristan, Lancelot et TAmour!...

Et ces pleurs précieux qui, céleste rosée,

De Genèvre au front blanc baignent la joue en fleurs,

Et les divins sanglots et cette plainte osée

Qui de la blonde Iseult proclamant les malheurs

Tient la fatalité de sa faute accusée...

Quel sage, quel po(^te au seuil de son tombeau

Crut avoir inventé jamais rien d'aussi beau ?

Voilà ce qu'ils étaient, ces chevaliers célèbres

Dont l'amour inspira toutes les actions!

Mais déjà s'amassaient les nuages funèbres

Qui renfermaient la fin de leurs ambitions.

Les temps allaient changer; du sommet des collines

Amadis contemplait les campagnes voisines.

Et, le cœur attriste, jetait les yeux partout,

Cherchant dans les gazons, dans les herbes pressées,

Dans les bois, sur les eaux, dans les airs, si, d'un coup,

N'allaient pas se montrer des formes empressées

A consoler d'un mot son trouble et son dégoût.

Combien de fois, dans les années.

Les aînées.

Les anciennes de celles-ci.

Les douces voix de la nature.

Amadis et ses amis. 26g

Leur murmure aient-ils étouffé le feu de son souci !

Quand il avait Tâme oppressée D'une pensée,

Soudain, comme il sentait venir

Tantôt sur un pin, sous un chêne, îs d'un hêtre isolé dans la lande prochaine, e fée accourant, prête à le soutenir!

levinait alors leur présence à la ronde.

Et tout près!

> nuages dorés, et la source profonde.

Et les guérets.

Et les forêts i prodiguaient les fleurs d'une amour sans seconde;

Et les regrets Allaient s'effaçant de son âme

Comme une flamme Perdant sa cuisante chaleur;

Et la douleur Lurait pu le saisir, l'eût-elle voulu faire.

intenant, tout restait fermé, dur et sévère, nature pour lui n'avait plus de propos; e ne parlait plus, qu'il fût triste ou dispos,

De bonne humeur ou misérable, e se renfermait maussade et ne songeait 'à sa propre existence, hélas ! et s'y plongeait

Tout insensible, inexorable !

)ue vous ai-je donc fait, mystères d'ici-bas, Que vous ne parlez pas ?

2J0 Chant quatrième.

Que vous ne semblez plus m'entendre ?

Pourquoi m*abandonner ainsi?

Vous m'aimiez pourtant, Dieu merci?

Vous ne me quittez pas? Mais si!

Vous ne voulez plus me comprendre! »

Il regardait partout et ne voyait plus rien ! Ce vide désolant, comme il le sentait bien!

L'écho ne répondait pas même !

C'était Toubli, c'était la fin

De ce tressaillement divin Qui donne tant de joie en l'être que Ton aime!

Oh ! oui, c'était la fin, et rien ne restait plus Des attendrissements qu'inspiraient les élus

Jadis aux éléments du monde.

Pour eux, tout était dit I Amadis marchait seul Au milieu de l'ennui !

« Solitude profonde, Solitude aux yeux creux, sous ton pâle linceul, D'où sors-tu, spectre froid? Quel sort méchant t'apporte? D'où vient qu'on te rencontre ? Autrefois, autrefois. Les bois étaient pleins d'yeux et les champs pleins de voix!

— Urgande est morte, hélas! Hélas! Urgande est morte! »

CHANT CINQUIÈME

Viviane et ses amis.

Tandis que tout entiers à leurs tâches augustes, Et, malgré les travaux, en aimant les grandeurs. Les nobles champions, toujours bons, toujours justes, Détournaient leurs regards de toutes les laideurs. Les maîtres de Nicée, engeance bien diverse. D'une autre ambition préparaient les succès. Sous les pieds des héros. ils dressaient leurs lacets : Ils poussaient, combinaient un perfide commerce Afin d'exterminer qui les faisait rougir. Et maniaient le pic, le soc, la faux, la herse Contre toute vertu s'animant à surgir.

Diamante, pourtant, répugnait à les suivre. Elle comprenait bien, malgré sa vanité.

Que dans l'air épuré l'art monte, s'il doit vivre. Et qu'à ramper trop bas vers la vulgarité, Loin du trône imposant où règne la beauté, Il devient un bouffon, et le ciel l'en délivre! Indécise, troublée et ne pouvant encor

2^2 Chant cinquième.

Oublier Galaor, Pourtant le voulant faire, elle cria :

« Blasine!

Je veux me consoler en m'amusant toujours !

Viens cà, belle cousine !

Rions de notre cœur, rions de nos amours! Rions à grands éclats, et, montrant nos dents blanches. Rions du dévouement et rions de THonneur! J'attache ma ceinture et retrousse mes manches! Relevons prestement nos robes sur nos hanches ! Dansons le passe-pied chéri du moissonneur !

Battez, cymbales!

Sonnez, crotales !

Cherche dans ta mémoire un scintillant refrain!

Comme les filles des montagnes.

Mes suivantes, dansez! Toi, tu les accompagnes Avec le vibrant tambourin ! »

Et Blasine, feignant une molle paresse.

Chanta, d'une mordante et railleuse tendresse :

<c Plaisir d'amour, bonheur des sens.

Descends De la sphère de TEmpyrée!

De tout mon être empare-toi !

Malgré Teffroi Qui remplit mon âme égarée!

Tu me fais mal... Douleur sacrée!

Plaisir d'aimer! Vient-il du ciel.

Le miel

Viviane et ses amis. 2j3

Dont la douceur remplit ma bouche ?

Je ne crois pas! Il est brûlant,

Un goût sanglant

Va se mêlant A sa caresse trop farouche !

Il me déchire s'il me touche !

Plaisir d'aimer! Faut-il souffrir,

Mourir, Pour gagner cet excès de vie?

S'il le faut, prends-moi, j'obéis!

Malgré mes cris.

Vois, je faiblis!

A tes volontés asservie, J'ai bien moins de peur que d'envie! »

Diamante arracha l'effronté tambourin Et, rhythmant ses pas fiers d'un trait de la cymbale. Comme si ses pieds blancs étaient des pieds d'airain. Fit sonner le plancher sous sa ferme sandale.

« Bonheur d'aimer! Dieu triomphant,

Enfant Du berceau sacré que j'ignore!

Je ne t'ai rencontré jamais!

Sur les sommets

Où tu te mets.

Et que ta majesté décore.

Le railleur n'atteint pas encore !

Bonheur d'aimer! Pour te savoir.

Avoir

2^4 Chant cinquième.

Compris la pauvreté du vice, Ce n'est pas assez de clarté!

Plus de bonté,

Moins d'âpreté, Est ce qu'il faut pour ton service.

Et du mal Je suis la complice!

Bonheur d'aimer! je t'entrevois!

Ma voix Te réclame en cris de détresse !

Mais jamais je ne t'atteindrai, Je ne prendrai, Je ne tiendrai, Pour me tirer de ma détresse, Ta coupe écumant de tendresse!

Je ne saurai jamais ce que veut exprimer Ce mot majestueux, deux syllabes : Aimer! Que je sens caresser mon âme!

Bonheur d'aimer! Aimer l'amant Qui souffre, envier son tourment, Pour soi seule en vouloir la flamme !

Chercher à l'éloigner de lui ! S'en faire un jeu ! S'en faire un plaisir pour si peu, Qu'on la détourne de sa tête !

Sentir comme un bonheur charmant Cette douleur dont un amant Donne la moitié ! Quelle fête !

Quel bonheur qu'un pareil tourment !

Adorer à plein cœur, chérir l'amant qui souffre. Et d'un pied orgueilleux le devancer au gouffre

Viviane et ses amis. 2j5

Qu'on voit ouvert pour Tengloutir!

En adoucir Thorreur, en savourer le soufre, Et de TEnfer sans lui ne vouloir plus sortir. Bonheur d'aimer! »

Ainsi s'agite Diamante.

L'ivresse dans ses yeux et bouillonne et fermente, Éclatant est le son qu'elle fait retentir Aux cymbales de cuivre! Ah! les jeunes merveilles Qui, portant de Pallas le coffre et les corbeilles, Dansaient pour la déesse aux bords de l'Ilissus, Ou les vierges de Sparte, ou, mieux, ces druidesses. Cherchant le gui sacré dans les forêts épaisses. Qui, sous les claires nuits, dansaient devant Hésus!

Ou même de Juda les femmes et les filles

Qui, devant l'Éternel ordonnant leurs quadrilles.

De leurs pas cadencés servaient le Saint des saints,

N'ont pas si bien réglé sur la Beauté suprême.

D'un geste contenu par la chasteté même.

Le noble enthousiasme allumé dans leurs seins.

Mais ce fut cette fois, cette fois, puis nulle autre,

Que d'un culte étranger la ravissante apôtre

Pénétra dans un temple où son cœur mal armé

Ne put se maintenir et qui lui fut fermé.

Soit que les séraphins, indignés à sa vue En ne la voyant pas du saint habit pourvue. Aient posé sur son cœur leur acier flamboyant, Soit que les tentateurs. Jaloux en la voyant S'approcher du trépied, l'aient piquée à la joue, Elle rougit. .. Autour de son sein se renoue

2^6 Chant cinquième.

L'antique impureté la serrant de ses nœuds, Et ses pas vont mimant ces couplets vénéneux :

« Par la déesse de Syrie Laissons-nous toutes enivrer, Laissons-nous toutes égarer Sur sa route large et Heu rie!

Qu'importe où s'en vont ses détours?

Prenons pour guides les amours!

Après les muguets et les roses Viendront d'autres fleurs mieux écloses Nous nous retrouverons toujours!

a Par le dieu qui verse Tamphore Laissons-nous toutes enivrer, Laissons-nous toutes égarer!

De ses pampres qu'il nous décore !

Il ment? Qu'importent ses discours.

Ou vrais ou faux, ou longs ou courts ! Sur les monts et dans les vallées.

Mordons à ses grappes gonflées :

Nous nous retrouverons toujours !

« Par l'insoucieuse Jeunesse Laissons-nous toutes enivrer, Laissons-nous toutes égarer!

Pas de remords ! pas de faiblesse !

Rejetant les fardeaux trop lourds, Que nos esprits demeurent sourds Aux vains reproches de notre âme!

Marchons, foulons, brisons le blâme!

Nous nous retrouverons toujours ! »

Viviane et ses amis. 277

Diamante dansait, et, la tête en arrière,

Les regards provocants et le rire plein d'accueil,

Se livrait tout entière Au vent qui lui soufflait l'impudence et Torgueil.

Cependant TEmpereur excitait Viviane :

« Toi dont Tesprit peut tout et dont le regard plane Comme celui d'un aigle au-dessus de leurs nids. Ces gens-là vont-ils donc demeurer impunis? Tant qu'ils existeront notre règne est fragile, Ils sont d'un dur métal, et nous sommes d'argile; Et par le moindre choc qu'il faudrait affronter. En poudre ils nous mettraient sans pouvoir résister. Invente, par le ciel! Invente, par le diable! Cherche, invente à tout prix un engin effroyable. Fausseté, perfidie ou ce que tu voudras De plus empoisonné contre ces scélérats, Mais détruisons-les tous et balayons la terre D'une tourbe qui vit de rêve et de mystère. Dont je n'ai jamais pu comprendre les désirs, Dont je ne saurais pas partager les plaisirs. Dont la bouche articule une langue inconnue. Dont je vois les propos se perdre dans la nue. Et dont chaque regard, sitôt qu'il nous atteint. Nous frappe d'un mépris qui, certes, n'est pas feint! Ils sont les fils du Ciel, disent-ils. Leur lignée Leur est par la légende aussi haut assignée. Et c'est là le motif, étoffant leur dédain. Qui nourrit la superbe à ces enfants d'Odin! Écrasons-les, nous tous qui sommes fils du singe! La science le dit, et je sens, sous mon linge. Sous mon habit doré, tel muscle encor parfait

2^8 Chant cinquième.

Qui pour grimper à Tarbre autrefois était fait!

Nous sommes fils du singe, et je m'en félicite!

C'est de là que me vient ma gloire, mon mérite,

L'éternel appétit qui soutient mon effort,

Et qui me rend si souple, et si leste, et si fort!

Mon cerveau, s'évasant par un constant usage,

Un beau jour s'est trouvé juste à point pour un sage,

Il a pu contenir la science, et c'est là

Ce que le fils du singe aux fils d'Odin vola!

Ils ignorent... Je sais! Et je deviens leur maître.

Et le singe vaut mieux qu'un Odin pour ancêtre.

Ils vont le ressentir d'une telle façon.

Qu'ils n'auront pas besoin de seconde leçon.

— Combien à se vanter les hommes ont de pente! Répondit Viviane, et comme en leurs discours Les antiques erreurs refleurissent toujours! Bien que de la lumière un rayon y serpente, Que d'être issus des dieux ne vous amuse plus, Et que vous préfériez n'être que les élus Du choix dont les guenons des forêts primitives Ont sur les cocotiers honoré leurs époux, L'illusion vous tient et se cramponne à vous. Et vous fuyez encor les vérités captives. Vous dites :

— Nos aïeux velus et bien cambrés, S'accrochant de la queue et grimpant aux lianes, Agitaient sous leurs fronts de puissantes membranes. Et, quoi qu'on en pût dire, étaient des vertébrés! La terre, pour fêter leur auguste venue. Restreignit l'Océan et, cessant d'être nue. Planta, sur ses marais putrides et profonds.

Viviane et ses aniis. 2yg

Des moissons de roseaux fins, noueux, verts et longs, Des palmiers, des bosquets de plantes fourragères, Tandis que des fouillis d'énergiques fpugères Servaient d'asile obscur aux troupeaux d'clcphants, Aux mammouths, aux épais et larges pachydermes, Pâturant à leur aise, heureux et triomphants. Ou vautrés dans la fange, ou droits comme des termes. Humant Tair saturé d'arômes étouffants.

Nos aïeux, essayant leur mission sublime, Dominaient la forêt, gambadant sur sa cime, Et, ravageant les fruits, en lapidaient gaiement Les brutaux possesseurs du torpide élément.

— Voilà ce que tu dis et comment tu te trompes !

Les singes malfaisants, les pourceaux portant trompes,

Et tout ce qui jamais montra, sous le soleil.

Un morceau de limon, pourvu d'un appareil

De vie, a pris sa flamme en un foyer pareil !

Tout sort des eaux! Le singe est un faux quadrumane!

L'aigle un oiseau manqué; faux quadrupède est Tâne!

Le cheval est un phoque auquel manqua des pieds

Jusqu'au jour où, parmi tous ces estropiés.

On en vit surgir un qui, se couvrant de gloire.

Se prit à galoper sur sa forte nageoire!

Mais le phoque lui-même est issu d'un saumon,

Le saumon d'un long ver, pétrisseur du limon.

Le ver d'une méduse au corps de gélatine

Que pliait et gonflait la doride mutine.

Et qui, se balançant sur l'Océan sans fin.

N'existait que formé pour avoir toujours faim.

Quant à cette méduse, informe, élémentaire, Ne pouvant que manger, ne rien sentir, se taire.

28o Citant cinquième.

Parente de la plante autant que du rocher,

Et frappant de cuisson ce qui Tosc approcher.

Je vais te révéler où cet être des êtres.

Source de notre vie, aïeul de nos ancêtres.

Et qui fut notre unique et misérable auteur,

A lui-même trouvé son germe créateur.

Tu sauras donc chercher où la bourbe domine,

A quelques pieds sous Teau, des amas d'albumine^

Flasques, mous, répugnants, déchirés par le flot

Et par lui promenés à droite, en bas, en haut.

Cela vit! Ces longs fils, à l'apparence impure.

Cela vit! cela vit! Et la mer s'en récure

Et jette cette bave avec de lourds efforts

Dans les débris de joncs pourrissant sur ses bords.

Cela vit! cela vit! Cette substance mère

Se double incessamment, grossit et s'agglomère.

Se dédouble et s'étend, et chacun de ses grains

Recèle en soi le feu ! Ce sont autant d'écrins

Où le joyau de vie, égayé de phosphore.

Repose en attendant le grand moment d'éclore;

Et tu comprends d'abord et tu conçois comment

S'allume le flambeau! C'est par le mouvement!

Que si tu demandais comment se manifeste

Avant toute existence un mouvement ? j'atteste

Que tu me donnerais la triste impression

De te voir engourdi de superstition.

Et tu ne pourrais moins pour achever ta phrase

Que de nous réciter la ridicule extase

Où, te pâmant d'amour pour un Dieu créateur.

Et du monde et de nous tu le dirais l'auteur.

— Je n'ai garde, à coup sûr, répondit Théophraste;

Viviane et ses amis. 281

Je méprise un peu trop les prêtres et leur caste,

Et, bien que je me tienne en tout temps obligé

D'entretenir église et de payer clergé

(Ce sont de ces façons qu'exige le bon ordre!).

Dans le pain qu'il nous sert on ne me voit pas mordre,

Et payant de mépris les dogmes décevants,

J'en veux rire avec toi. Je ne crois qu'aux savants! »

Viviane reprit :

« Ne crois qu'au tout immense D'où rien ne sort, d'où rien ne peut se détacher, Qui toujours se dissout et, là, se recommence, Qu'on ne peut réjouir, qu'on ne saurait fâcher; Ne crois qu'à ce besoin d'agir et de produire, De tomber, de friser sans cesse le néant. De vouloir tout étreindre, afin de tout détruire. Pour tout revendiquer dans le chaos béant. Ne crois qu'au saint devoir de n'avoir qu'un seul thème : Imposer son plaisir à qui veut l'écarter! Je ne sais qu'un seul crime, il n'est qu'un seul blasphème : C'est devant mon désir de craindre et d'hésiter.

Mais qu'importe après tout ce qu'on croit, ce qu'on pense !

Quand de se renoncer un être se dispense.

Il en sait assez long, et, pour nous, sois-en sûr.

C'est gaspiller le temps que chercher dans l'azur.

Le plus beau du plaisir, la plus utile peine

Étant de contenter ce que l'on a de haine

(Ce qui vaut encor plus que ce qu'on a d'amour!)

Dis-moi ce qu'Amadis va subir en ce jour.

Dis-moi si de Gauvain tu menaces la tête,

282 Chant cinquième.

Dis-moi si Perceval aura bientôt son tour!

Dis-moi si Lancelot, que jamais rien n'arrête,

Va rencontrer sa chute à quelque heureux détour!

Dis-moi, dis-moi surtout si tu connais des armes

D'une trempe assez forte et d'un iîl assez fin

Pour entamer le cœur et décider les larmes

De tant d'êtres aimants. Annonce, jure enfin,

Que d'Iseult, d'Oriane on va noyer les charmes

Dans le crêpe et le deuil, le deuil et les sanglots.

Qu'elles tendront leurs mains en criant aux échos :

Pardon! Merci! Pitié! Qu'on les verra se tordre

Sur le seuil de ma cour, les habits en désordre,

Les cheveux détachés, emmêlés et roulants.

Leurs yeux tant célébrés, hagards et tout sanglants.

Suppliant, demandant la paix pour ces infâmes!

(Tout leur sang ne vaut pas les larmes de leurs femmes!)

Voilà ce qui me plaît, ce qui peut seul calmer

Les transports de fureur qui viennent m'enflammer

Quand je songe au mépris dont ce monde m'accable!

Et que de ma lignée ils veulent faire un câble

Qui me lie à jamais aux poteaux infamants

Où l'orgueil insulté manège ses tourments!

Oui, tous ces chevaliers, toutes ces nobles dames.

Tous ces enfants des dieux, hôtes du Walhalla,

Je les tiens dans mes doigts et serrés dans mes trames,

Et vais les torturer et les égorger là !

Le limon que je suis, la goutte d'albumine,

Ver ignoble, poisson impur, singe hideux.

Malgré leurs beaux semblants, saura triompher d'eux!

La victoire embellit lorsque je m'examine.

Et, certes, me jugeant, ils n'ont jamais compté

Découvrir dans mon sang la générosité!

Vijnane et ses amis. 283

D'ingrédients pareils je me dispense encore 1

N'ayant pour m'éclaîrer qu'un rayon de phosphore,

Ma haine reste libre à se développer

Et n'aspire à rien plus qu'à savoir les frapper !

J'ai frappé, sans attendre, avant toute bataille

J'ai déjà bien frappe sur les esprits élus!

Ce qui leur plaisait tant n'est déjà rien qui vaille !

J'ai chassé devant moi comme fétus de paille

Ondines et lutins qu'ils ne reverront plus!

Autour d'eux j'ai rendu la terre inhabitable!

Telle qu'ils la vantaient, ils ne pourront jamais.

Malgré tous leurs efforts, la revoir désormais.

Et pour eux ce n'est plus qu'un monde épouvantable.

Aujourd'hui, cependant, c'est moi qui te le dis :

Il faut que mon Ayglain ait raison d'Amadis.

Je l'ai si bien armé pour maîtriser sa proie.

Je l'ai si bien armé, ce lutteur que j'envoie.

J'ai si bien assuré le secours de Merlin,

Que d'un triomphe sûr mon esprit est tout plein.

— C'est bien, dit Théophraste, et nous te croyons telle Qu'il le faut pour marcher dans la route nouvelle Où nous allons pousser la horde des humains. Science et volonté vont nous prêter les mains; Haine et faim, convoitise et courroux que transporte L'aiguillon de l'envie enfoncé dans la chair. Voilà les bras puissants qui briseront la porte D'un monde où le succès va nous enivrer d'air! Nous allons respirer, certe, à pleine poitrine. L'atmosphère de feu, l'atmosphère divine, Le plaisir de régner et, bonheur bien plus doux ! De ne jamais sentir un dieu planant sur nous!

284 Chant cinquième.

De nos confédérés suppute les phalanges! Ils recouvrent le sol de la Tamise au Ganges, Et du pôle au tropique on les voit s'assembler. Devant leur multitude ils font tout reculer, Tout devra se dissoudre et tout devra trembler !

J'ai l'alliance de ces brutes.

Qui marchent sans trop savoir où!

C'est en vain que tu les rebutes :

Elles exigent un licou !

Elles sont là, têtes baissées, L'une contre l'autre pressées, Dans le regard point de pensées.

Prêtes à fléchir le genou !

Mène leur foule en ribambelles Contre les choses les plus belles.

Hardiment, monte sur leur cou!

Elles frapperont de leurs cornes.

Sans peur, sans regret, sans merci.

Tout pouvoir qui mettait des bornes Au mépris qui les courbe ainsi.

Elles n'iront jamais comprendre Que l'Idéal, pour les défendre, A son niveau les voulait prendre.

Plein de pitié, plein de souci; Leur seul instinct est de détruire.

Dût la destruction leur nuire...

Ce sont les brutes... Les voici!

Voici dans les sillons de poudre Que soulèvent ces vils troupeaux.

Viviane et ses amis. 285

Armés de leur petite foudre, Rangés sous leurs pâles drapeaux, Les impuissants de toute espèce, Trop convaincus de leur bassesse Pour ne pas gémir de détresse, Voyant la laideur sur leurs peaux.

Sentant la laideur sur leur âme : Leur vanité hurle et réclame.

Ne leur laissant pas de repos.

Ils feront rage pour abattre Tout ce qui brille au-dessus d'eux!

Comme le tigre ils vont se battre.

Mais leur métier est plus hideux!

Leur dent mord, mais elle assaisonne D'un venin qui les empoisonne, Les déchirures que personne Ne guérit! Combat hasardeux, Qu'afifronter un pareil reptile!

Chacun d'eux vaut un imbécile Doublé d'un traître, et ça fait deux!

Ah! les lâches coquins, comme je les admire! Comme ils iront toujours sans se lasser jamais. Et comme les vertus leur sont un point de mire, Comme ils sauront tenir ce que je m'en promets! Les plus fermes grandeurs, ils les rendront suspectes ! Ils sauront de folie accuser le bon sens ! Ils souffleront partout leurs haleines infectes, Et dessous la cuirasse iront boire le sang!

Puis, voici des parleurs la cohorte sacrée,

Des parleurs, des sauteurs!

286 Chant cinquième.

A la lutte, à la course, elle est bien préparée;

Les vantards! les menteurs!

Ils portent paraphé, bran de leur foi jurée. L'étendard de leur vérité Par le vent du doute agité !

Qu'ils en changent souvent les pompeuses devises, Que les couleurs de pourpre en passent bientôt grises.

Il importe très-peu...

Ils sont sûrs de leur fait, et leur clairon proclame

Que rhomme n'a pas d'âme

Et le ciel pas de Dieu !

Ce que j'aime en eux, Viviane,

C'est la musique qui les suit!

Entends-tu les braiments de l'âne ?

Le cri du hibou de la nuit ?

Entends-tu, sur leur chanterelle.

Les clairs ricanements des sots.

Si bien entrecoupés par elle.

Et bondissant en soubresauts ?

Et cette basse continue

Qui gonfle, éclate ou diminue.

Et poursuit ses sons redondants

En élançant jusqu'à la nue

La joie intense des pédants ?

Les voilà, nos amis, dont mon âme est charmée ! Voilà nos vrais soutiens, notre puissante armée, Et crois-tu qu'un rocher pareil tombant sur lui Ne va pas écraser l'Idéal aujourd'hui?

— Certe, il l'écrasera, répondit la sorcière. D'autant qu'en ton calcul tu n'as pas tout compté;

Viviane et ses avtis. 28J

Moî, je recrute aussi nos gens, et j'en suis fière; Vois donc ce que j'ai su gagner de mon côté. De brillants déserteurs je fais mon entourage, Ils vont nous apporter leur force et leur courage, Et laisseront le trouble en leur rang déserté. Le brave Florizel en mes bras s'est jeté.

— Florizel, me dis-tu ? C'était l'amant d'Urgande ?

— Triste, triste comme un linceul.

Le front bas, cheminant tout seul, Je l'ai rencontré sur la lande.

Égaré, pâle, soucieux.

Avec des larmes plein les yeux.

Quand il me voit, il me demande.

Il me demande en hésitant, Et par la manche m'arrêtant :

— Sais-tu ce qu'elle est devenue ?

Je suis là, furetant partout.

Dans les cités, aux bois surtout, Dans les blancs replis de la nue ;

Sous le voile au reflet changeant.

Lamé d'or, de pourpre et d'argent, Dont se pare la fraîche aurore ; Dans les bleuâtres profondeurs.

Semant d'enivrantes odeurs.

Dont la pâle nuit se décore.

Partout je la cherche, et mes pas Se perdant ne la trouvent pas.

288 Chant cinquième.

Que peut-elle être devenue?

Faut-il renoncer pour jamais A trouver celle que j'aimais, Mon Urgande la déconnue?

Je lui répondis : — Pauvre enfant!

Ton cœur, de chagrin étouffant.

Doit renoncer à sa chimère!

Apprends cela du nourrisson :

Il lui faut, première leçon.

Oublier le lait de sa mère.

Tu n'as connu jusqu'à présent Rien de froid, d'amer, de pesant. Mais aussi rien de véritable.

Tant de regrets sont superflus!

Ton rêve ne reviendra plus!

Mais un bonheur grand, délectable,

Un bonheur plus vif, un bonheur Plein de suc et donnant saveur Se livre à la bouche de l'homme Qui prend le courage en son cœur De traiter le rêve en vainqueur.

Et voilà ton devoir, en somme.

Prends ma main, prends ma main, suis-moi!

Je te mènerai,' sur ma foi!

Au comble de ta destinée.

Et tu verras si je te mens !

Deviens le plus fier des amants

Avant la fin de la journée.

Viviane et ses amis. 28 g

Alors je lui montrai, le tirant de mon sein, Le portrait fascinant de notre Diamante. D'un regard il a bu le breuvage malsain,

Et la passion le tourmente.

Par ainsi, Florizel, je Tai déjà gagné; Nous aurons Galaor, par la folle épargné.

Mais aussi désarmé par elle;

Nous avons Ayglain, mon époux!

Il portera les premiers coups.

Et je te garantis son zèle I

Ah! comme je voudrais en être à ce grand jour. Où de tous nos soldats mes yeux feront le tour; Où je contemplerai la force de leur nombre! Où je me complairai dans la méchanceté De ce puissant amas, de cette masse sombre Fermentant de colère et de férocité !

— Tout vient à point, ma Viviane, Répondit le gai souverain; Sur nous la vérité qui plane S'apprête à nous verser la manne Plein la corbeille et plein la main !

L'eau savoureuse de la gloire Sortira fraîche du rocher

De la Victoire!

Il faut y croire Au moment qu'on sent approcher

L'instant d'y boire

Et d'y toucher!

' — Merlin, savant Merlin, mon seul ami, mon maître, Si cher à mon esprit, moins pourtant qu'à mon cœur,

2go Chant cinquième.

Une angoisse me point quand ton œil me pénètre : Ayglain, qui va partir, reviendra-t-il vainqueur? Ai-je vraiment raison d'espérer, d'être sûre ? Le sourire du sort est-il franc ou moqueur ?

— Pas de bataille sans blessure!

Pas de blessure sans danger!

Le danger pousse l'équilibre, Qui vibre, vibre, vibre, vibre, Et qu'un souffle peut déranger!

Dans un combat, la mort est libre.

Elle passe on ne sait par où...

Pour qu'elle entre comme chez elle.

Brisant la dépouille mortelle.

Il ne faut pas un bien grand trou.

— Oh ! c'est trop vrai ! mais tu me glaces! Nous annonces-tu des disgrâces?

Mon champion périra-t-il ?

Ne raille pas, méchant prophète !

— Viviane, ah! courbe la tête!

Ton Ayglain est en grand péril !

As-tu donc espéré, débile créature.

Qu'on pouvait d'Amadis essuyer le courroux Sans avoir une étrange et terrible aventure? Tu devrais mieux garder ton précieux époux!

— Tu veux d'un réseau d'épouvante Envelopper mon âme et la désespérer !

Tu m'aimes si fort, je m'en vante, Que tu voudrais me séparer

V'ipiane et ses amis. 2gi

De celui qui m'ose adorer,

Au prix de me désespérer!

Je suis ta fille et suis savante !

Pas de menace décevante !

Tu ne saurais pas m'égarer.

Je suis ton amour, je m'en vante!

Tu m'as promis contre la mort

Ton secours, ton appui si fort

Qu'il en écarte l'épouvante.

Et je m'y fie avec transport !

Tu m'as promis contre la mort

Qu'elle deviendrait ma servante!

Je lui dirai : Prends! frappe! mord!

Obéis, ma noire servante !

Une poussée, un seul effort,

La bulle d'air crève et s'évente!

Tu vois bien ! tu m'aimes si fort,

Tu m'aimes si fort, je m'en vante!

Que mon Ayglain n'aura pas tort!

Si ta parole est décevante.

C'est pour celui qu'un mauvais sort

Fait l'ennemi de ta servante !

Je suis ton amour, je m'en vante,

Sans peur, sans trouble, sans remords!

Et la défaite et l'épouvante

Sont pour l'ennemi que je mords ! »

erlin la contemplait, et sur sa barbe grise e frisson d'un sourire allait la lutinant. ans ses yeux contractés, une flamme indécise out à l'heure insultait, caressait maintenant, e lire en sa pensée il était impossible !

2g2 Chant cinquième.

Sorcier, fils d'une nonne et d'un méchant follet,

Souvent à demi fou, têtu, sombre, insensible.

Maigre comme un héros, décharné, vieux et laid,

De lui tout s'attendait et tout pouvait se craindre.

Viviane savait qu'il la connaissait bien;

Qu'elle avait beau mentir et qu'elle avait beau feindre.

Il pouvait l'écouter, mais il ne croyait rien!

Il l'aimait, la suivait, demeurait son esclave...

Mais pour combien de temps, et comment, et pourquoi?

S'il ne résistait pas et gardait son entrave.

Il n'en était pas moins et son maître et son roi !

Pour lui, mais non pour elle, il gardait sa visée; Pour lui, mais non pour elle, il suivait son chemin. D'où retirant enfin sa constance épuisée, Il pouvait se lasser et déserter demain.

De rompre sa parole aurait-il un scrupule ? Allons donc! A l'honneur il n'était pas soumis, Et, dans ce moment même, il trouvait ridicule De préparer la fin de ses meilleurs amis.

C'était la passion, la passion stupide.

Qui, le joug sur le cou, seule le maîtrisait, Et qu'allait devenir sa faveur intrépide. S'il allait se roidir, si le joug se brisait ?

Théophraste eut grand'peur. Il sentit l'espérance Vaciller dans sa tête, et, tremblant, il se dit : — Il s'éloigne de nous! Hélas ! quelle apparence

Viviane et ses amis, 2()3

De le voir s'affoler toujours ?

Il s'enhardit Pourtant, et saisissant la main du vieil ascète :

« Par les divins secrets qui remplissent ta tête,

Par le trésor, dit-il, des nobles vérités.

Par l'éclat des grands mots sur ta langue apprêtés.

Et par ton insondable et certaine science.

Tu ne peux nous punir de notre confiance

Et vouloir, sous nos yeux, arracher les jalons

Qui tracent le chemin solide où nous allons !

Tu n'iras pas, quittant nos recherches nouvelles,

Renoncer aux progrès que toi tu nous révèles.

Et tu n'oublieras pas, dans un triste retour,

Que si tout l'univers à nos yeux s'ouvre un jour.

Nous livrant jusqu'au fond ce qu'il cache à cette heure.

C'est toi qui nous as dit, c'est toi seul, ou je meure!

C'est toi qui nous montras l'art de l'interroger.

Sans peur de le flétrir ou de le déranger.

On tremblait avant toi d'interroger la vie.

Faire de la torture une étude suivie.

Et quel sage autrefois eût bravé le malheur

D'irriter sciemment les nerfs de la douleur.

Afin de contempler d'une vue incisive.

Dans un corps palpitant sa marche convulsive.

Et d'en faire jaillir parmi le sang baveux

La formule d'airain de concluants aveux!

Tu l'as fait! Ton esprit va planant sur le monda!

Rien pour toi n'est divin, pour toi rien n'est immonde!

Par aucune terreur ton œil n'est arrêté;

Tu juges la matière en son éternité.

Il n'est pas de vertu dont le nom t'en impose!

2g4 Chant cinquième.

Si le noir n*est pas noir, le rose n'est pas rose, Et tu ne comptes pas avec les accidents Dont la substance est libre et n'a rien au dedans. Les champs de l'inconnu deviennent tes royaumes, Tes regards acérés en chassent les fantômes, De même que Thésée, affrontant les éclairs. Sauvé par son audace, envahit les enfers.

Voudrais-tu maintenant recommander des songes

Dont toi-même as prouvé les débiles mensonges?

Que t'importent ces fous dont l'esprit orgueilleux

Se targue d'absorber la tendresse des dieux?

Tu connais trop le vide où leur cœur se promène.

Tes yeux ont mesuré le stérile domaine

Où leur foi, que secoue un vent de désespoir,

De se tenir debout a perdu le pouvoir.

Le monde transformé ne croit qu'à ce qu'il touche !

Un prophète qui dit : Dieu parle par ma bouche!

N'est qu'un sot, qu'un menteur, ou bien un impudent!

Moïse savait bien que le buisson ardent

N'avait jamais pris feu que par son allumette.

L'esprit est dans Typhon pourvu que je l'y mette.

Et mon premier devoir, en ce monde où je suis.

C'est de me rendre heureux tout autant que je puis.

Certes, je le voudrai tant que j'aurai la force

De savourer la vie et d'en suivre l'amorce!

Laisse donc Amadis, Perce val et Gauvaîn,

Et tous leurs compagnons se démener en vain

A chercher des vertus dont tu ris ! Mais, sur l'heure.

De ce gros d'insensés purgeons notre demeure;

Soyons maîtres chez nous, et n'y souffrons plus rien

Qui songe à contester ce que tu dis si bien. »

Viviane et ses amis. 2g5

Il se tut. Et Merlin le toucha sur Tépaule, Enfonça dans ses yeux son regard aiguisé. Et le faisant plier comme un rameau de saule, Et lui troublant le cœur de son rire avisé, Il lui dit :

« Je le sais, je suis un très-grand homme! Mais de tes compliments reste plus économe. Car avec cette glu tu ne me prendras pas ! Comme il est clair pourtant que tu me considères Comme un génie ayant le monde entre ses bras. Que Tadmiration que, d'ailleurs, tu modères. Me dresse, avant le dieu que tu descends très-bas, Un autel ! Je veux bien t'avouer un mystère Que tu n'as pas encor deviné sur la terre. Qui pourra t'étonner quand tu le connaîtras. Mais tu Tauras compris, et tu réfléchiras.

Puisque tu sais si bien ce que vaut la chimie,

Et, sans prétention, la traites en amie

Qu'on ne pourrait jamais surprendre à te mentir.

Elle-même et partout prend soin de t'avertir

Que lorsque la substance adhère à la substance,

C'est qu'il existe là pour combler la distance

Et créer le lien d'une étroite unité.

Ce fort ingrédient qu'on nomme affinité.

Celui-ci se distend, se dilate et pénètre

Dans les corps rapprochés jusqu'au fond de leur être.

L'un prend l'autre, et chacun, se trouvant ainsi pris.

Raconte son secret qui se trouve compris;

Mais tout ce qui n'est pas de pareille nature

Oppose à son voisin une écorcc si dure.

2g6 Chant cinquième.

Qu'un mur infranchissable existe entre les deux; Ils restent étrangers l'un à l'autre; aucun d'eux Ne se voit, ne pourrait se sentir ni s'atteindre. Ne peut s'amalgamer, l'un sur l'autre déteindre. Et, n'en mesurant rien de son étroit compas, Se dit : J'ai calculé, cela n'existe pas!

C'est ainsi, roi puissant, sublime Théophraste,

Que la science immense, étalant tout son faste.

Debout sur les erreurs des siècles écoulés

Et touchant de la main, les ayant dévoilés,

Quelques menus secrets glanés sur la matière.

En s'interrogeant bien et sans monter trop haut.

Assez exactement en déchiffre le mot

Puisque l'affinité s'y prête tout entière.

Ce qu'elle touche ou voit par quelqu'un des cinq sens,

Ce que j'en peux saisir, c'est à moi, j'y consens!

Je sais le maîtriser, et, poursuivant ma quête.

Marchant dans le sentier de facile conquête.

Je récolte, au hasard, quelques menus débris.

Et me vante, et je ris, et je dis : J'ai compris!

Mais bientôt nous touchons le pied de la muraille, Trop large, se perdant au ciel et qui nous raille. Et tient le plus subtil à sa base arrêté. Car là manque l'échelle avec l'affinité!

S*écrier : Ce n'est rien ! C'est le vide ! il commence ! Il entoure l'esprit! il trompe! il est immense! Fallacieux, rusé, menteur, il ne peut rien, Et qui veut réfléchir le sentira très-bien! Pour affirmer le vide il faut prendre le vide,

Viviane et ses amis. 2ff7

Avoir su découvrir cette substance aride, La tenir dans sa main avec son élément, Commenter le pourquoi, détailler le comment.

Le vide! En le nommant tu nous parles de choses Où n'atteindront Jamais tes moyens de savoir! En avançant ce mot : Je sais ! tu te proposes Seulement de masquer ce que tu ne peux voir! Mais, malgré les efforts adroits, sans aucun doute, Par lesquels,, un instant, il se croit abrité, Ton esprit ne saurait de sa débilité Retarder les aveux que ton orgueil redoute, Et par-dessus on voit briller la vérité!

Quittons le vide! Alors c'est Dieu qui prend sa place!

Qu'y puis-je faire? Et, bien que ce nom-là te glace.

Plus aisément qu'au vide on s'y peut accrocher,

Et des moyens sont là d'en pouvoir approcher.

Que m'as-tu raconté tout à l'heure ? Que Thomme

Ne connaissait que soi, que ses besoins, qu'en somme

Le monde ne menait qu'un féroce combat

Où le fort se repaît du faible qu'il abat.

La terre est un charnier d'où, chaudes, fades, acres.

Montent incessamment les odeurs des massacres.

Où l'oreille ne peut entendre que deux cris :

De toi, vaincu, qui meurs! de toi, vainqueur, qui ris!

Et ce jeu, sans finir, se poursuit sur le globe!

Laube naît, le soir vient, l'herbe pousse et dérobe

Sous sa verte toison l'écarlate du sang.

Des ossements blanchis le guéret s'engraissant

Apprennent à l'épi qui le redit au monde

Combien la guerre est bonne et joyeuse et féconde.

2g8 Chant cinquième.

Et mérite qu'on tâche à la continuer, De sorte que chacun veut jouir et tuer.

N'as-tu rien vu de plus, sophiste misérable?

Misérable à coup sûr et pervers à crédit.

Et d'autant plus borné qu'il croit à ce qu'il dit?

N'as-tu donc contemplé que la lutte exécrable

Imposée à ce monde et fatiguant ses bras.

Qu'il poursuit, qu'il subit, mais qu'il n'accepte pas?

N'as-tu point écouté cette éternelle plainte

Échappée à son âme en éclat flamboyant?

Ne l'as-tu vu jamais, par une horrible étreinte,

Presser ses mains, serrer son front en le broyant.

Puis, soudain, redressé vers la voûte céleste,

Dans un transport d'espoir oubliant tout le reste,

Avec ce mot sacré qui n'est pas fait en vain,

Qui révèle à lui seul un monde tout divin.

Que n'eût jamais trouvé la brute en sa détresse,

Ce nom d'une étrangère, adorable maîtresse,

Reine de tout esprit qui l'entend une fois.

De la méchanceté vénérable supplice.

Qui, pour la flageller, se forme en notre voix :

Ce mot, lâche bavard, ce nom-là, c'est : Justice!

La Justice, abhorrante à toutes les douleurs. Se parant non pas d'or, mais de vivantes fleurs, Et se reconnaissant la source de la vie, La Justice! qui n'est ni la faim, ni l'envie. Ni la peur, ni la haine, et qui voyant rugir, Pressés par la cuisson de leurs impures flammes. Ces soldats de l'Enfer, tremble et se sent rougir. Cette Justice habite en de certaines âmes!

Viviane et ses amis. 2g()

Tu ne les vois jamais marcher dans les chemins,

)ans les chemins boueux où ton pied se dévoie,

Poursuivant ardemment une innocente proie,

^'outrage dans les yeux, la violence aux mains!

1 en est ici-bas, bon nombre de ces âmes,

Jui veulent bien souffrir, mais non faire souffrir!

Des prêtres, des soldats, des enfants et des femmes

^our la rançon d'autrui veulent très-bien s'offrir,

/"eulent très-bien céder le plaisir qui les touche

Lt quitter leur maison, et leur table, et leur couche,

ît leur coupe encor pleine, et le pain de leur bouche,

ïx pour un étranger se donner et périr.

^u'ai-je dit? Viens, descends plus bas dans la nature :

> n'est pas seulement Thumaine créature

Jui, sentant les appels d'un instinct tout-puissant,

2n éprouvant la force et le reconnaissant,

Quitte son égoïsme et cherche l'aventure!

L'oiseau libre va droit à sa progéniture.

Le chien et l'éléphant meurent pour leur seigneur,

Et, faisant éclater un génie héroïque.

Une vertu sublime, en domptant la terreur.

L'abeille et la fourmi sauvent leur république!

Que parles-tu de loi qui condamne à jamais

-a vie à ravager la vie? Ah! je l'avoue,

I est aussi des cœurs et des âmes de boue,

-t si je l'ai nié, je le crois désormais.

s crois qu'il est des gens où, certes, l'albumine,

'^ phosphore et la chaux ont un peu plus de part,

*arlent beaucoup plus haut et font plus grande mine

^Ue le rayon d'azur qui s'en tient à l'écart;

-ontre les fils des dieux je comprends leur colère!

3oo Chant cinquième.

Cest un vilain tableau que l'éclat des vertus

De gens si détestés qu'on voudrait abattus !

Et, là, comme à vous deux j*ai promis de complaire.

Ecoutez Tun et Tautre et me donnez la main.

Je combats Amadis, avec vous, dès demain!

Amadis et tous ceux que j'admire et que j'aime!

Voyez! je suis tout prêt, et la trahison même.

Rien ne me coûtera pour vous donner raison !

L'emploi du crime entier nous sera de saison.

Je ne raisonne pas ainsi que vous le faites.

Et je n'aperçois pas ce qui vous est si clair;

Je hais les visions qui nichent dans vos têtes

Et tout votre savoir bâti de bulles d'air.

Mais je vais vous dresser un Ayglain invincible!

L'abattre, le plier sera chose impossible!

Vous verrez devant lui reculer Amadis!

Vous le verrez plier, c'est moi qui vous le dis!

Oui ! je ferai cela ! Non pas comme vous autres.

D'un infâme avenir misérables apôtres!

Par la haine du bien et Tappctit du mal.

Par le vil sentiment de l'orgueil animal.

Mais par cette raison qui malgré moi me traîne

De forfaits en forfaits et me comble de haine.

Dont je ne puis parler sans un terrible effroi :

Je suis fils d'un démon ! Cette sombre nature

A passé dans mon sang, et, disposant de moi,

M'a rendu l'instrument de cette créature!

Ma mère valait mieux que le mauvais Esprit :

C'est pourquoi par l'Amour, par lui seul je fus pris.

C'est pourquoi je comprends la honte de ma tâche!

Je suis un déserteur, un traître, menteur, lâche.

Un ingrat! Je n'ai pas de pitié pour mon sort^

Viviane et ses amis. Soi

Et d'un lourd châliment exorbitant, insigne, Je sens, je sais, je crois, je dis que je suis digne ! Je ne trouverai pas de repos dans la mort! Mais j'ai tout mérité, je consens à mon sort! Ce que je ne veux pas, moi, moi qui désespère. Mais qui garde pourtant la fierté de mon père. C'est de tomber si bas et de force et de cœur. Que de vouloir nier que Dieu seul est vainqueur! Il le sera toujours! »

Insultée et joyeuse, Viviane écoutait, l'œil en feu, radieuse; Théophraste écoutait, calme, fin et sournois. Et Merlin en hurlant s'échappa dans les bois.

CHANT SIXIÈME

La Victoire d'Ayglain.

ce Mon Ayglain, mon époux, mon souci, ma tendresse! »

De la sorte parlait en sons mélodieux.

Le menton sur sa main, la brune enchanteresse.

Et Tamour embrasé scintillait dans ses yeux.

Elle avait les bras nus, et de sa chevelure Les anneaux déroulés s'agitaient sur son cou; Elle avait les pieds nus, et jusques au genou Brillait sa jambe nue; elle était sans ceinture. Elle avait dans la main un jet de coudrier; Elle ouvrait devant elle un livre de magie. Et, le front soucieux, la joue un peu rougie. Elle affermit sa voix et se mit à crier :

« Mon époux, ma tendresse! Tu ne périras pas et tu ne risques rien !

Mon idole et mon bien, Tout ce qui m'intéresse, Recois ce corselet!

La Victoire d*Ayglain. 3o3

Regarde s*il te plaît, Et revêts-le sur Theure !

Il n'est sous le soleil Travail qui soit pareil.

Trempe qui soit meilleure!

Prends ce casque de fer.

Cest au feu de Tenfer Que j'ai forgé moi-même Ce reluisant ventail.

Terrible épouvantail Qui masque ce que j'aime!

Surtout, surtout aussi, Ce glaive que voici, A ton flanc viens le mettre !

Il frappe de lui seul!

Qu'on couse le linceul De qui touche ce traître!

Il mord comme un serpent!

Vois, c'est la mort qui pend A ton côté, mon maître !

Ne va pas oublier Ce luisant bouclier A tête de Méduse !

Prends-le, mon valeureux :

Mon héros, sois heureux !

nds garde qu'un scrupule ou t' égare ou t^amuse.

Je ne veux pas que rien t'abuse te fasse hésiter au moment du combat!

Agis de force, agis de ruse.

3o4 Chant sixième.

La victoire emportée est la suprême excuse Dont se doit contenter l'ennemi qu'on abat.

— Je veux qu'Amadis reconnaisse, Viviane, tout mon bon droit !

Il faut que la lumière naisse Dans cette tête à crâne étroit.

Et qu'après avoir vu ma lance, Vengeresse de l'insolence Qui se risquait sur mon chemin.

Il admire sans jalousie Ma prouesse et ma courtoisie, Et me vienne tendre la main !

— N'en demande pas tant, mon ange!

Comprends qu'une première fois.

Si l'équilibre se dérange.

Penchant sous de nouvelles lois.

C'est un si beau rameau de gloire.

Qu'à peine, à peine on voudra croire Que ton bras l'aura su cueillir.

Tu vas faire entrer le divorce Entre le triomphe et la force.

Qui sous la fraude va faiblir.

N'en exige pas plus! J'aspire

A voir Amadis sous tes pieds!

Prends-lui l'honneur! prends-lui l'empire!

De ses membres estropiés

Fais tomber sa puissante armure!

Mais espérer qu'un seul murmure

De faiblesse échappe à ce cœur

La Victoire d' Ayglain. 3o5

Pétri dans la fierté céleste,

Et qu'avouant ce qu'il déteste,

La défaite, il flatte un vainqueur,

N y compte pas! Désir futile !

Si tu savais d'ailleurs comme il est inutile D'en prendre le plaisir pour que tout soit complet!

— Mais je voudrais le voir à mes pieds dans la fange!

— Console-toi, mon ange !

Nous dirons qu'il Ta fait!

C'est un monde nouveau qui commence à cette heure.

Sonnez, clairons bruyants!

Remplissez les échos de l'humaine demeure

Des éclats foudroyants De vos timbres de cuivre; et toi, tambour sonore, Roule au loin, retentis dans l'espace assourdi! Le bruit, le bruit, le bruit, on l'ignorait encore! On l'aura désormais du dimanche au lundi, Je dis jusqu'au lundi par delà la semaine! Les esprits allégés des anciens sentiments

Et de l'ancienne haine, N'aimant, ne réprouvant les anciens mouvements

Qui les tenaient en peine,

L'Esprit usé, ridé.

Sans rien de décidé, N'a plus besoin de foi pour tomber en extase! Il vient de l'inventer, la sacro-sainte phrase.

Et le monde est content Tout autant !

3o6 Chant sixième.

On verra sortir de sa bouche.

Mâchant Tazur, bavant le miel, soufflant le feu,

L'étincelante mouche Qui ne vit que très-peu !

Elle n'a pas d'enfants, elle n'a pas de mère. Ce n'est qu'une éphémère.

Un souffle, un rien, un jeu!

Elle vît et s'étend; bien souvent on l'écrase... Son miel n'est pas du miel, son feu n'est pas du feu! Son azur ne vient pas de Dieu !

Elle est la phrase !

Elle est r«nspect, le goût, le son, La seule part bien nécessaire De ce qu'on tient pour la Raison..

On l'embrasse, l'étreint, la serre...

On y croit donc ? Oh ! ma foi, non ! Mais jamais d'elle on ne se blase.

Avec elle on joue au ballon.

Elle est la phrase !

Au lieu de ceite aridité D'une exigeante vérité.

Souvent pédante en mainte phrase.

Au lieu de la sincérité.

De la fâcheuse probité.

De l'insolente loyauté.

On a la phrase!

Qu'importe le discours, s'il est bien arrondi ! Les peuples fascinés vont en faire l'épreuve ! Large et majestueux, ainsi qu'un vaste fleuve. Le bavardage ira du Nord jusqu'au Midi, Détrempant un rivage en tout temps agrandi; Dans d'immenses marais, de la Tamise au Phase,

La Victoire d'Ajrglain. Soy

l'Elbe au Niger, pullulera la phrase!

ra, je dirai, moi ! tous répéteront.

Quelques-uns le croiront, madis, abattu par ton bras invincible, nandé pardon et s'est dit convaincu Av trompé le monde et d'avoir mal vécu, m qu'à ton reproche il s'est montré sensible ! assez qu'on le dise une fois, car jamais, le jure, Aj'^glain, oui, je te le promets! istificateur ne dira le contraire!

tenant, marche fier contre ton adversaire, land tu paraîtras sûr de toi dans le champ, dis : sûr de toi ! certes, tu dois me croire I l'une décisive et complète victoire!) iras d'une voix terrible à ce méchant :

Contre la tyrannie et votre vaine gloire,

om de Notre-Dame et de la Trinité,

mbats pour l'Honneur et pour l'Humanité! »

— Moi, j'ai peur que l'on ne sourie.

Sachant que la Vierge Marie Nous tient au cœur petitement, Et que la Trinité de même N'a pas cet intérêt suprême Qui nous occupe en ce moment.

On ne peut s'y tromper, ma belle.

Et nous parlons de façon telle Que même l'imbécillité N'admettrait qu'avec trop de peine Qu'un amour bien fort nous enchaîne A souffrir pour l'Humanité!

3o8 Chant sixième.

— Mais laisse donc flotter la gaze.

Voile frais, transparent, doré.

L'apparence, le rien, Temphase, Ce que l'adresse a préparé Afin d'embellir toute chose!

Je la drape et je la dispose.

Elle est lamée et bleue et rose, Elle plaît et ne pèse pas :

Quelle grâce et quelle innocence! C'est la modeste bienséance, C'est du lait pour la conscience.

C'est comme un rameau de lilas!

Ses pires ennemis lui doivent rendre hommage! Ils cèdent, et la foule en pleure de bonheur! De son bon naturel c'est la parfaite image : Pas de foi, pas de droit, pas de loi, pas d'honneur. Mais un air inspiré, des regards en extase :

C'est la Phrase !

Il la faut pratiquer sans scrupule et sans peur!

— Je méprise et je hais, je hais et je méprise

Ce que nous allons faire et qu'on attend de nous!

— Si tu veux résister, quitte notre entreprise Et devant Amadis va plier les genoux!

— Je sens que le dégoût m'envahit et me grise; Je voudrais réfléchir avant d'aller plus loin.

— Quitte ton bouclier, détache ta ceinture. Donne-moi ton épée, et tu n*as plus besoin, Inconsistante, lâche et molle créature.

De me parler d'amour! Va mourir dans un coin!

La Victoire d'Ayglain. Sot)

— Je méprise et je hais, je me'prise, j*en jure, Je hais cette infamie où tu veux m*engager! La honte me suffoque, et je ne pourrai guère Dans ce cloaque impur constamment me plonger Pour mener les horreurs d'une pareille guerre Dont le succès m'accable, et je n'ose y songer !

Je vois que j'étais fou, mais valais mieux naguère!

— Va ! te dis-je, va-t'en ! écoute ton effroi ! Sous les pieds d'Amadis cours prosterner ta tête ! Qu'il te serve d'exemple et devienne ton roi! Pour lutter contre lui ton âme n'est pas prête! Tu sentiras bientôt ce qu'il pense de toi.

Ce qu'il pense de nous! Ah! quelle noble fête Tu donnes à ces gens qui nous ont tant honnis ! Tu voulais t'élever par trop haut pour tes ailes! Mais ces désirs trop fiers, voilà, tu les bannis! Amadis pourra bien pardonner aux rebelles, Kt les bons pénitents resteront impunis!

— Amadis, as-tu dit? Non ! qu'il cède la place!

Je ne retire point mon bras!

Il ne me fait pas peur, je ne lui fais pas grâce.

Je dirai ce que tu voudras!

Amenez mon cheval! Adieu, ma bien-aimée. Tout autant que mon corps, mon âme s'est armée.

Et tu verras ! »

Mais Gandalin aussi fit sortir de l'étable.

Au blanc châtel de Camalot, Le coursier aux grands yeux, gracieux, redoutable,

Mesurant cinq pieds au garrot.

3io Chant sixième.

Souple comme un serpent dans sa robe lustrée. Alezan aux pieds fins sur un étroit sabot, Le regard à l'écoute et l'oreille acérée; En aspirant l'air frais, il hennit aussitôt. Il regarda les bois, il regarda la plaine; Une beauté suprême éclatait dans son corps; D'ardeur et de santé sa narine était pleine ; Il tressaillait de joie aux fanfares des cors.

Gandalin le couvrit de ses housses pourprées. Boucla sa selle d'or et son chanfrein d'argent, \jx\ fit saisir le mors aux bossettes nacrées Et lui dit :

« Te monter n'était pas bien urgent !

Le dernier des chevaux eût suffi pour la tâche Que nous avons à faire aujourd'hui; tu verras Que nous allons briser la mollesse d'un lâche; L'honneur sera petit dont tu te prévaudras. Cependant, tu feras du mieux que tu sais faire. »

Le cheval Técoutait, regardant dans ses yeux. Et bien qu'il fût muet et contraint de se taire. Il lui dit clairement :

« Je ferai de mon mieux!

Je ferai de mon mieux, car c'est toi qui t'abuses : Nous aurons à lutter contre de telles ruses! Nous aurons à subir des effrois si cruels Que n'ont jamais connus jusqu'ici les mortels! Comment se fait-il donc que tu ne le devines ? Pourquoi n'as-tu donc pas soupçon de l'avenir ? Pour moi, je sens, parmi des angoisses divines. Comme un ébranlement de ce qui va finir. »

La Victoire d'Ayglain. 3i i

O fils de Périon, généreux Amadîs, Au moment où F Aurore avait tiré les voiles Et les rideaux d'azur du joyeux Paradis, Quand la nuit emporta tout son écrin d'étoiles; Que du jour qui naissait, frais, jeunes et hardis. Les milliers de rayons s'élançant dans l'espace Comme des chérubins aimés de Tunivers, De leur froide ennemie eurent couvert la trace Et répandu leurs feu» dans tous les yeux ouverts; Que la vive alouette eut commencé sa danse. Monté, couru, cherche dans les sillons des champs, Et, prodiguant partout sa rapide cadence. Effrayé le sommeil de l'éclat de ses chants. Tu te mis à genoux sur le bord de ta couche, Le signe de la croix, tu le fis sur ta bouche. Et dis :

« Jésus, Seigneur de tout, Vous qui savez, sachant beaucoup.

Pénétrer dans le fond des âmes; Vierge du Ciel, Reine des dieux.

Tour d'ivoire au corps radieux, O vous, la première des femmes; Esprit divin. Esprit sacré.

Doux pigeon d'amour enivré.

Qui du battement de ton aile Fais tomber en langues de feu La sagesse qui vient du lieu Où s'allume l'éclair du zèle; Vous, les Saints couronnés jadis, Patrons vénérés d'Amadis, Ayez grand soin qu'une pensée

3i2 Chant sixième.

N'ose jamais entrer en moi,

Dont vous sentiriez quelque émoi

Dans votre candeur offensée;

Et vous, Séraphins, purs esprits,

Angelets de pudeur épris.

Peuple charmant qui toujours plane.

De tout souci, de tout besoin,

D'ici, de là, de près, de loin,

Préservez bien mon Oriane !

Et toi. Maître éternel qui mènes l'univers. Qui formules les lois de la terre et des mers, Qui décides, qui crée, et prohibe, et commande. Il n'est rien qu*à bon droit un mortel te demande!

Tu sais ce qu'il lui faut!

Sous tes doigts tout-puissants, régulateurs des choses, Tout se doit accepter comme tu le disposes.

Sans erreur ni défaut! »

Ainsi dît, le héros se couvrit de ses armes. On vit alors entrer dans la salle aux piliers Trapus et décorés de luisants boucliers, D'épieux, de faisceaux de lances, de guisarmes. De haches, viretons et flèches et carreaux. Tandis que le soleil à travers les vitraux Étincelait, on vit s'avancer Oriane.

Quel éclat sans pareil de son orgueil émane, Portant entre ses mains le glaive d'Amadis!

« Écoute, fier seigneur, et crois ce que je dis! S'écria le front haut la noble demoiselle. Souffre que je t'attache au flanc l'honneur du fer.

La Victoire d'Ayglain. 3i3

Il lui faut aujourd'hui pénétrer dans la chair Du lâche détracteur de ta gloire immortelle! Il tranchera sa vie au plus creux de son cœur! Mais si, par impossible, il n'était pas vainqueur, Ce fer dont je connais l'ordinaire puissance, Si la Mort, s'écartant de son obéissance. Refusait de te suivre où tu dois la mener. Je crois que je pourrais encor lui pardonner. Mais à toi, non! jamais! Car le vaillant que j'aime, A mes yeux dessillés ne serait plus lui-même! Et je ne pourrais plus m'honorer de l'amour D'un vaincu dont chacun viendrait rire à son tour. Veille sur toi, sur moi, sur cette forte épée. Sur la troupe des tiens de ta gloire occupée, Sur tout ce qui commande à l'honneur qui te tient! Pense à moi, mon amant, si mon nom te soutient!

— Je ferai ce qu'il faut et même davantage. Répondit Amadis; mets confiance en moi.

Pourquoi te désoler d'avance? Est-ce donc sage! Tu te prends à douter de mon ancien courage. De mon ancien bonheur, femme de peu de foi! Souris, je t'en conjure, et tâche de me dire Quelque chose de bon, avant que je sois loin. Tu ne peux oublier à quel point un sourire.

Un mot qu'on se rappelle, ont de force au besoin.

— O mon amant chéri, rapporte-moi ta gloire Avec tous ses rayons, comme je veux y croire. Tout entière, toujours pure comme elle était. Comme elle est... Mais, jadis, personne n'en doutait. On n'avait jamais vu résister à ta lance

3i4 Chant sixième.

Ni la duplicité, ni la folle insolence, Ni le vice arrogant de force dépourvu... Que te dire à présent?... Désormais on Ta vu !

— Mais ce qu'on n'a pas vu, ce qu'on ne verra guère. C'est mon cœur s'affaissant ou mon esprit dompté Désertant leur honneur, quittant leur liberté! J'entends venir de loin une terrible guerre; Contre nous s'avancant et contre nous marchant. Grinçant les dents, servile à l'appel du méchant. Nous allons rencontrer l'efiTort du mauvais ange ! Tout palpite, s'émeut, tout devient pire et change. Et les jours ne sont plus dont l'éclat sans pareil Dispersait les démons sous Téclat du soleil ! Qu'importe si d^ailleurs je demeure le même ! On peut briser mon casque, aussi mon diadème. Me forcer à goûter l'àpreté du trépas.

Mais me faire plier, c'est ce qu'on ne peut pas ! Je suis donc invincible et j'entends qu'on le sache! Si le doute te prend, que le doute se cache Et n'étende jamais la main sur cette foi Que j'attends de chacun, mais exige de toi! Mon cheval! mon cheval! C'est bien trop de paroles! Tous ces propos sans but font les âmes plus molles. Et si je dois périr, je n'en péris pas moins Pour prendre tes regrets et tes pleurs à témoins! »

Il partit. D'elle-même Oriane avait honte, Et se sentait petite auprès de son amant. La route va, descend, la route tourne et monte; La nuée en flocons se meut au firmament; Sur le buisson moussu la rose d'aubépine

La Victoire d'Ayglain. 3i5

ntr'ouvre au vent léger qui la baise et s'enfuit, le rhododendron et sa couronne alpine ndent sur les rochers leur incarnat qui luit.

Et Gandalin dit à son maître, Soudain, en étendant le bras :

« Si je sais bien le reconnaître, C'est Aj'^glain qui paraît là-bas. »

Il courait comme la poussière.

Il passait comme un tourbillon, Avec son panache en arrière Et sa lance comme un rayon Où le soleil dardait sa flamme, Et de chaque point de la lame Détachait Téclair d'un paillon.

land les deux ennemis se virent face à face, jn sur l'autre tomba pesant comme une masse, ce fut un tel bruit de fers entre-heurtés, le les échos des bois au loin épouvantés i hurlèrent bien loin la puissante menace, lis un rire insultant, aigre, narquois, moqueur, lata tout à coup dans la campagne entière, s'y mêla bientôt une fanfare altière

Qui proclamait Ayglain vainqueur, tandis qu'Amadis, en maintenant son cœur, lait multipliant des prodiges de force : mordait au péril, comme on voit à l'amorce ordre au jour du printemps le poisson excité, m bouclier devint un amas de limailles.

3i6 Chant sixième.

Son casque disparut, de son front emporté Jusque dans le nuage, et tomba de côté; Son gorgerin d'acier et sa cotte de mailles En débris déchirés sautèrent aux broussailles. Et quand il se vit nu sur le bord du chemin, Son épée en tronçons se rompit dans sa main.

c( Je ne suis pas vaincu ! » cria-t-il à son traître.

Alors pour un Thésée on eût pu le connaître. Et régal du héros qui, dans les champs crétois, Méprisant les détours du courbe labyrinthe, S'y perdit de lui-même et rejeta la crainte Au sombre Minotaure étranglé dans ses doigts. 11 courut sur Ayglain et le prit à la gorge; Le glaive et le poignard du haineux chevalier, Rien n'arrêta ces bras puissants pour le lier Et qui firent métier de tenailles de forge. Le sang, déjà le sang jaillissait par les yeux Du lâche, il étouffait et se disait :

« Tant mieux !

J'ai mérité mon sort! »

Quand, soudain, de Tathlète Le coude se trouva dans les dents d'une bête Hideuse, dévorante, et qui mordait si fort Que, pour ne pas crier, Amadis fit effort. En même temps son pied fut pris dans la spirale D'un serpent qui, d'abord, à son corps .se tordit. Rampa, l'enveloppa, sur sa jambe étendit Ses anneaux à la peau gluante et sépulcrale.

La Victoire d'Ayglain, 3ij

Amadis lâcha prise, il tomba palpitant, Mais dit :

a Je n'aurais pu jamais en faire autant! Certes! à ta valeur je ne vois point d'égale! Mais il faut te hâter de te rendre content... Tu ne m'as pas vaincu !

— Moi! maître de ta vie, Je ne t'ai pas vaincu ?

— Si tu te le promets, Tu t'abuses! Ton bras ne me vaincra jamais! Peut-être, ce matin, en avais-tu l'envie Up peu folle! A présent, tu connais les secours Auxquels t'a condamné ta faiblesse, à toujours! Mais de tes pauvres bras quel effort puis-je craindre ?

— Réfléchis, Amadis, car je ne sais pas feindre!

Plus de mots insultants ! plus de regard hautain !

Je suis le souverain seigneur de ton destin !

Je tiens ton dernier souffle au bout de mon épée.

Qu'elle soit dans ton sang tout entière trempée

M'est facile, et, pourtant, moi, je n'oublierai pas

Que je perds un ami d'enfance à ton trépas.

Moi, vainqueur, je te tends la main! Veux-tu, mon frère,

Ne plus calomnier ce que je prétends faire ?

De ma franche bonté reconnaître le prix,

Louer ce que je cherche après l'avoir compris ?

Avouer, en un mot, ce que chacun doit croire :

Contre la tyrannie et toute vaine gloire.

Au nom de Notre-Dame et de la Trinité,

Je combats pour l'Honneur et pour l'Humanité ?

3i8 Chant sixième.

— Il me semble, vraiment, que le plus fort supplie! Comme ta langue est souple, et s'enroule, et se plie! Tu combats pour l'Honneur? Je ne l'aurais pas cru! Ton talent pour lutter est d'ailleurs fort accru.

Et ce qu'il te permet de ressource et de ruses Vaudrait bien de ta part d'éloquentes excuses. Quant au reste, passons! Sans jouer au plus fin, Tu combats pour ta soif, tu combats pour ta faim ! Ta soif, c'est d'envahir la place la plus haute! Ta faim, c'est d'engloutir et le crime et la faute. Pêle-mêle au milieu d'un plat de trahisons, De mensonges visqueux et de flasques raisons. Afin de te gonfler de l'obligeante idée Qu'une gloire immortelle est pour toi décidée ! Soit! La Fortune comble un inerte endormi! Tu viens de me prier de rester ton ami : C'est beaucoup demander : pourtant, je te conseille, Comme si je l'étais, de bien ouvrir l'oreille. D'écouter mon avis, et, là, sans hésiter. Ce que je crois le mieux, tu vas l'exécuter! Frappe-moi dans le cœur et brise-moi la tête ! Tu n'obtiendras jamais l'honneur de ma défaite. Mais, sans plus de façons et sans t'exténuer. Proclame-le pourtant, car tu vas me tuer !

— Je ne te tuerai pas! Au-dessus de l'outrage Tu verras s'élever le vol de mon courage,

Et sans que j'en éprouve un orgueilleux émoi, Tu verras que je suis un peu meilleur que toi! Ramasse, si tu veux, ton enfantine épée! Rassemble les tronçons de ta gloire usurpée! Et va-t'en retrouver tes lâches compagnons!

La Victoire d'Ayglain. 3j (j

Encor pour quelques jours on vous laisse, mes maîtres, Porter l'éclat terni du nom de vos ancêtres; Mais bientôt vous allez savoir si nous craignons

Vos impertinentes risées,

Vos insultes malavisées.

Les comparaisons trop osées

Que vous risquez de votre cœur

Avec le nôtre! Ah! tous ensemble.

Quoi qu'il te semble.

Vous me reconnaîtrez vainqueur !

Amadis! Amadis! Amadis ! ta main tremble !

Soit de colère, ou soit de peur,

Ta main tremble! et quand on s'agite.

On doit reconnaître bien vite

Qu'on a perdu de sa hauteur !

— Ma main tremble, il est vrai; mais regarde ma joue : Tu me diras aussi que tu la vois pâlir! Il est telle pitié qui vous doit amollir;

Je plaindrais l'homme qui s'en joue !

N'importe! ou bien va-t'en, ou frappe! »

En ce moment, Ayglain sentit passer comme un tressaillement Sur son âme où la rage plane.

C'était une ombre assurément, C'était l'ombre de Viviane ; Des poignards sanglants dans les yeux, Riant d'un air insidieux.

Mais sombre, insolente et funèbre, Elle siffla :

<c Capricieux !

320 Chant sixième.

Tu le tiens, ce héros célèbre !

J'ai lié ses pieds et ses bras !

Écrase son génie, écrase !

D'un dernier coup brise le vas3, Le contenu, tu le verras Disparaître imbu dans la vase!

Brise ! tu te contenteras 1 »

Ayglain lui dit :

« Je n'ose pas ! »

Gandalin s'avança lentement vers son maître,

Il tenait le coursier par la bride et pleurait.

Amadis le toucha sur l'épaule. Il souffrait

Moins pour lui, le héros, que pour les siens peut-être.

Il partit. Cependant, le ciel était tout bleu,

Pas la moindre vapeur n'en troublait l'onde pure.

Et le ruisseau coulait, avec son clair murmure.

Dans les pieds des roseaux dont il menait le jeu.

Pour Ayglain, il sentait l'incurable blessure

D'avoir vaincu sans vaincre, et d'être encor vaincu !

De respirer la honte et rester convaincu

Qu'au-dessus du triomphe il est certaines gloires

Qui demeurent sans pair rien que d'avoir vécu.

Il était là, honteux, ivre de ses déboires,

Ne sachant plus que faire, éperdu dans ce champ.

Se voyant devenu plus vil et plus méchant.

Les yeux troublés, brûlants, pleins de sang, pleins d'envie.

Pleins de larmes. Sentant fléchir ses deux genoux

Sous le poids du remords, des hontes de sa vie.

Il était prêt à dire : — Ayez pitié de nous.

Seigneur Dieu! — Mais sa voix, loin de demander grâce.

Préférait murmurer une obscure menace.

La Victoire d'Ayglain. 32 1

Et ne voyant ouverts ni porte ni sentier. Il eût voulu pouvoir s'engloutir tout entier.

Et du profond des bois, une voix gémissante S'exhalait par instants, pleurante, glapissante : C'était Merlin, tapi dans le creux d'un rocher. Et, les cheveux épars, cherchant à se cacher.

Amadis appela Gandalin :

« Je t'en prie.

Dit-il, prends cette route à travers la prairie. Tandis que moi je vais au-dessus des vallons, Par ces couverts boisés qui sont un peu plus longs, Tu me devanceras. Tu rediras sans crainte A madame Oriane, ainsi que tu Tas vu, Comment ce dur combat m'a trouvé dépourvu. Je ne t'ordonne pas d'éviter toute feinte. Tout semblant qui, sans être un mensonge apprêté. Ne refléterait pas la pure vérité :

Je te connais assez, et ta parole est sainte. Dis que je suis vaincu; mais qu'après si longtemps Où j'ai vécu pour elle, et par l'amour unique Attachant sur mon cœur sa brûlante tunique, De sa droite amitié voilà ce que j'attends : A ne plus la revoir je ne puis me résoudre ! Je suis encor vivant, tout frappé de la foudre Que le décret du ciel m'a fait. Je veux la voir ! Non pas pour m'excuser par-dessus mon pouvoir; Non pas pour supplier un cœur qui m'abandonne, Non pour l'importuner de ce que je lui donne. Mais pour la voir et dire un dernier mot : Adieu !

322 Chant sixième.

Et tu lui dois jurer qu'après cette parole.

Je ne veux ajouter pas un mot, et du lieu

Où je la quitterai, sans prétexte frivole.

Sans supplication qui fasse repentir

Son cœur d'une bonté que je dois ressentir.

Sans un mot qui l'accuse ou bien qui la désole.

Je prétends m'éloigner et pour jamais partir !

Va donc... Laisse ma main... Je ne suis pas à plaindre. »

Cependant Oriane, agitée à son tour.

Allait, interrogeant le guetteur de la tour :

« Jusqu'où ton œil peut-il atteindre?

— Je vois tout le long des forêts.

Je vois le bout de la campagne, L'eau qui tombe de la montagne Et les arbres qui sont auprès.

— Après !

— Je vois le passeur qui chemine, Les doigts sur son mince cordeau, Et le bac qui glisse et s'incline En coupant dans le fil de l'eau.

— Après !

— Après! Je vois, madame, Passer quatre bœufs de labour.

— Il ne sert de rien, sur mon âme!

D'avoir un guetteur dans la tour!

La Victoire d'Ayglain. 323

Regarde encor, regarde vite, Regarde un peu mieux, bel ami !

— Je vois un pêcheur, un ermite, Sous le frêne un pâtre endormi,

— Ne vois-tu pas des hommes d'armes ?

— Je vois revenir Gandalin.,.

Il me semble essuyer des larmes; Son pauvre visage en est plein.

— Oh ! mon impatience est lasse !

Guetteur, guetteur, quitte ta place I Cède-moi ta place au sommet

De la tourelle!

Quelle hauteur! Mon pied chancelle!

Mon front se met

A frissonner sous la buée De la nuée

Flottant, passant... Ah! soutiens-moi!

Le vide exhale son effroi.

Béant, partout dans la distance.

Et de sa terrible insistance

Il peut vaincre ma résistance.

Non ! je sens par degrés s'effacer mon émoi. Dans le cercle écarté des lointaines collines Je vois ce que déjà tu m'avais désigné, Gandalin, le front bas... Ah! comme tu Tinclines, Ton front, ô Gandalin ! songeur et résigné ! Ton maître ? Qu'as-tu fait de ton maître ? Oh ! sans doute, Mes yeux, dans les replis tortueux de la route,

324 Chant sixième.

Sous les dômes épars des châtaigniers noueux.

Ne le voient pas... Il va sortir d'au milieu d'eux!

Il va sortir! il va paraître! Il va lui-même

Me montrer le vainqueur couronné que j'attends!

Mon âme vole à lui dans une hâte extrême.

Eh, descendons, guetteur! tu vois qu'il en est temps!

Que dis-tu, Gandalin ? Tu m'annonces ton maître? Je ne veux pas savoir la cause de tes pleurs! Ce n'est pas un moment où je voudrais permettre A nos plus chers amis de parler de douleurs! Je ne m'occuperai, dans ce grand jour de fête. Que du noble succès que tu viens m'annoncer!

— Hélas! madame, hélas! qu'allez-vous donc penser? Il nous sied de courber la tête!... »

Oriane sentit passer

Un dard dans son cœur; mais la honte

Ne courbe pas encor son front.

Le reflet d'un premier affront

Blesse son orgueil. Elle compte

Sur Amadis et sa valeur.

Et n'aime en lui que le vainqueur.

« Il nous sied de baisser la tête.

Répétait encor Gandalin,

Le bonheur d'Ayglaîn nous arrête,

Secondé par l'esprit malin.

Si je le dis, si je l'avoue.

C'est que mon âme vous secoue.

Prétextes vains, fausse clarté.

La Victoire d'Ayglain. S2S

O mensongères apparences

Qui voudraient flatter mes souffrances

En démentant la vérité !

La vérité tuera mon âme !

Et, cependant, je la proclame!

Sachez-le donc, sachez, madame,

Qu'Amadis...

— Amadis est mort ?

— Amadis subit sa défaite,

— Ah! Gandalin, tu mens! Arrête!

Ton lâche amour lui ferait tort!

Il est demeuré le plus fort.

Mais la Parque a frappé sa tête, Il a fléchi sous son abord.

Et dans un linceul de victoire Il est tombé, tu peux m'en croire.

Et je garderai sa mémoire Relevée aux bras de la mort! »

C'était contre la palissade.

Près des chaînes du pont-levis.

Et Gandalin, triste et maussade.

Se courrouçait de ce devis.

« Si vous en croyez mon avis, Vous laisserez cette chimère.

Que la vérité soit sévère, Je le sais trop, mais je la dis.

Cette lamentable journée.

326 Chant sixième.

L'a mise en pièce et profanée, Toute la gloire d'Amadis; Et cependant il vit encore !

Voyez ! au bord de la forêt

Il apparaît !

Que la tristesse le dévore

Et le regret, Vous le voyez à son visage !

Triste présage!

Comme il est pâle ! Mais ses yeux

Sont radieux.

Plus, mille fois, qu'à l'ordinaire!

Que va-t-il faire ?

Que voudra-t-il î que dira-t-il ?

Vous allez lui venir en aide ?

Que lui gardez-vous pour remède ?

— L'exil !

Rejoins ce chevalier, Gandalin, au plus vite!

Dis-lui de ne jamais se risquer où je suis !

Qu'il ne se montre plus dans ces lieux! Qu'il évite

De passer près de moi! Le voir, je ne le puis!

Nous ne devons jamais nous rencontrer ensemble !

Dis-lui que j'en frémis 1 que tout mon corps en tremble,

Que je ne pourrais pas supporter son abord.

Que j'aimais Amadis... et qu'Amadis est mort!

Tu diras, s'il prétend en savoir davantage.

Que, dans les bois perdus, il est maint ermitage

Où le cœur appauvri de ce qu'il a perdu.

Par un Dieu patient est parfois entendu !

Et découvre, aux accents des saintes litanies.

Tout ce qu'il peut trouver de bonheur ici-bas.

La Victoire d'Ayglain. 32y

Oui, Dieu peut disposer de grâces infinies...

On le dit... croyons-le... Mais moi, je ne peux pas!

Le voilà qui descend la colline pierreuse.

Il se ressemble encor! il me paraît toujours

Le même!... Ah! si j'allais écouter ses discours,

Oublier, me tromper et me sentir heureuse!

Mes chagrins, dès ce soir, en deviendraient plus lourds!

Je ne le verrai plus ! »

En parlant de la sorte, Oriane exaltée avait franchi la porte.

Et se réfugiant au profond des taillis. Et courant aux endroits où les branches mêlées, Épaisses de feuillage et tout échevelées,' Sur les herbes tombaient et faisaient un fouillis De noisetiers, de pins, fougères, gentiane. Au travers des rameaux cette triste Oriane, Redoutant l'être aimé qu'elle fuit à présent. Parmi les chastes fleurs marche en les écrasant. Comme elle ne voyait que sa triste pensée. Qu'elle s'imaginait la perdre en la suivant. Elle marcha longtemps, et, la tête baissée. Ne s'en aperçut pas, et toujours plus avant Allait, quand les éclats d'une voix en colère La firent s'arrêter, se jeter en arrière. Si bien qu'elle entendit et vit tout à la fois Ce qu'elle n'eût pas cru rencontrer dans ces bois.

En face de Merlin Viviane est assise.

Et la tête d'Ayglain pose sur ses genoux. Ce chevalier vainqueur serait criblé de coups. Il ne pourrait montrer une mine plus grise.

32 8 Chant sixième.

Viviane est en pleurs, et le sage Merlin Contemple ses amis d'un air louche et malin.

« Votre sort, mes enfants, n'est pas devenu pire ! Vous êtes les plus forts et vous tenez l'empire! Le pouvoir d'Amadis est désormais rompu. Ingrats ! pourquoi gémir? J'ai fait ce que j'ai pu.

— Non! répondit Ayglain, nous n'avons rien qui vaille! Je n'aurais jamais dû livrer cette bataille.

Et pour m'être souillé des armes du démon. En ai-je plus d'honneur à l'entour de mon nom ? Vous savez bien que non ! Vous savez, l'un et l'autre. Sur quel bourbier fangeux désormais je me vautre. Vous en êtes la cause et m'avez attiré Dans ce lâche succès qui m'a déshonoré !

— Quoi ! vous avez pu mettre Amadis en désordre, Contempler sous vos pieds ses membres palpitants. Et ce vaillant lion, il n'a pas su vous mordre!

Et cependant, tous deux, vous n'êtes pas contents ?

— Il est tombé, c'est vrai ! mais je n'ai pu lui dire Que c'était ma valeur qui l'avait renversé !

Il me sait, il m'a vu sans force pour lui nuire. Et mon courage au sien ne s'est pas adressé ! Il a bien deviné... c'était si difficile! Que j'étais protégé par un lâche pouvoir Qui rendait ses bras mous et sa force inutile; Mais il n'en est pas moins resté dans son devoir! Je n'ai pas fait baisser son regard intrépide ! J'ai senti constamment sur mes regards surpris .

La Victoire d'Ayglain. 32g

S'appuyer ce regard qui me rendait timide Et labourait mon cœur du fer de ses mépris! II était sous mes pieds... je me sentais à terre! J'aurais dû le briser; mais je suis convaincu Qu'il ne redoutait pas ma débile colère, Et c'est la vérité... Je ne l'ai pas vaincu! On ne saurait abattre une àme qui s'obstine A ne rien reconnaître, à ne rien oublier; Un cadavre impuissant peut tomber en ruine. Mais un souffle immortel sait ne jamais plier!

— Ce sont là d'antiques idées Qu'il faudra changer promptement,

Complètement !

Vieilles courtisanes ridées!

Tous vos amis, tous vos parents.

Indifférents A ces caduques possédées.

Vous en présenteront bientôt.

Parlant plus haut, Surtout jeunes et mieux fardées !

Nous avons le don, par bonheur.

De nous fabriquer un Honneur A maximes mieux décidées.

Il donne à qui l'aura compris,

A juste prix.

Des recettes bien marchandées !

Au plus fort, au plus adroit Il va prodiguer le droit

33o Chant sixième.

De vivre à leur fantaisie; Mais il ne demande pas Si la force est dans le bras, Si l'adresse est bien choisie !

Adresse ou force, partout,

Qu'on les compose à son goût !

Seulement qu'on les possède,

Et que l'innocent battu

En appelle à la vertu,

Et que Dieu lui soit en aide !

— Ironique mécréant!

Va, pourvoyeur du néant.

Dit la sombre Viviane; Tu parles pour m'insulter.

Et tu ne veux pas douter D'Amadis et d'Oriane !

Tu nous as servis contre eux.

Mais ton rire douloureux Montre assez combien tu souffre !

Tu souffriras plus encor Quand tu verras ce trésor S'avaler au fond du gouffre!

Vaincus ou non, tu verras !

Nous aurons brisé leurs bras.

Nous allons tenir leurs places!

Parés de leurs bijoux, pour nous mieux admirer. Nous irons nous mirer Tout entiers dans leurs glaces,

La Victoire d'Ayglain. 33i

Et le monde, à genoux, viendra nous adorer ! Ayglain, apaise-toi ! Souffre une égratignure ! Nous gardons, cependant, les splendeurs du profit ! Tu lui prends son renom, son glaive, son armure! Et son nom, si tu veux ! Tout cela nous suffit ! »

Alors dans la verdure apparut Oriane,

Les yeux étincelants de joie et de fierté;

Et le front dressé haut, comme un aigle qui plane.

Saisissant fortement la main de Viviane,

Dont tout le corps frémit de rage, épouvanté,

La dame prononça ce discours emporté :

« Je te remercierai, tant qu'un souffle de vie

Restera dans mon sein, je te remercierai !

Prends tout! Je cède tout à ta brutale envie.

Tout ce que tu prétends, je te le livrerai!

La gloire que tu veux, je te remercierai

Plus que tu ne voudras, pour me l'avoir ravie!

Car tu m'as donné, toi, toi-même m'as donné

Le bonheur d'un succès que j'apprends à connaître,

De sentir mon cœur plein, de sentir mon cœur maître

De l'honneur sans pareil dont il est possédé !

Je me sens enlevée au-dessus des étoiles.

Et je sais à présent que l'excès du malheur

Pour les gens tels que moi (tu m'ouvres tous les voiles!).

Quand on le porte bien, c'est l'excès de l'Honneur!

J'apprends à mieux juger les dons de la victoire

En contemplant ces mains qui les peuvent cueillir!

Autrefois, autrefois, je n'aurais pu le croire.

Qu'on pût les déclarer indignes de mémoire,

Et tout mon sang s'irrite et commence à bouillir,

332 Chant sixième.

Lorsque je vois ton pied hautain écrasant l'herbe Dont les cieux bienfaisants nous préparaient le don, Gros d'épis, gros de grain, tandis que là, superbe. S'étale, à ton côté, ce fastueux chardon ! Je te remercierai d'avoir mis dans mon âme La splendide lueur d'une si noble flamme Qui m'attire plus haut que je n'avais monté; Et l'éclat, je le sais, que mon esprit réclame N'est pas ce même éclat par ta honte acheté! Viviane! entre nous rien de commun n'existe! Devenez les plus forts, nous restons les meilleurs! Tes dieux ne sont pas miens, et le mien seul m'assiste l Prenez! enivrez-vous du bien qui nous résiste! Notre félicité nous arrive d'ailleurs ! »

L'un sur l'autre courbés et se cachant la face. Comme des villageois que l'orage a surpris. Sous ces accents vainqueurs d'une immortelle audace^ Les trois amis confus s'abandonnaient aux cris,

Allaient presque demander grâce.

Mais se cabrant sous la menace

Et se dressant sous le mépris,

Viviane s'écria :

Place!

Le trône est pris !

Injure, Blessure Qui ne peut entamer la chair!

Je la dédaigne.

Car je règne.

Et ton flanc saigne.

La Victoire d*Ayglain. 333

Mordu, bien mordu par le fer Dont je veux que mon bras t'atteigne! Appelle-le comme il te plaît, Mais notre triomphe est complet.

Il t'arrache des cris de rage !

Maudis! outrage!

Va ! mon courage

Brave tes coups,

Ils s'en vont tous Frapper impuissants dans le vide!

De tes larmes mon œil avide

Y croit.

Les voit.

Les boit !

Ah! pleureuse et désespérée!

Ah ! pauvre colombe égarée.

Effarée, Altérée D'un breuvage enfin défendu!

Meurs de soif loin de ta fontaine!

La coupe est pleine.

Mais de ma haine!

Femme trop vaine.

Bois le mal que je t'ai rendu !

Et va tomber, infortunée,

Empoisonnée,

Abandonnée,

Découronnée,

Importunée Par les splendeurs de mes destins.

Dans quelque retraite oubliée.

Humiliée,

334 Chant sixième.

De pleurs mouillée,

Déshabillée De tous les oripeaux hautains Dont tu m'imposais le supplice!

Va ! que ta perte s'accomplisse !

Toi, ton complice.

Prenez, avalez ce calice Si bien rempli pour tous les deux, Épicé, suivant ma coutume.

De tout ce qu'on sait de hideux !

Et la lie avec l'écume.

Et l'àcreté, l'amertume.

Et le dégoût !

Allez! buvez, race perverse!

Je vous le verse!

Avalez tout !

Oriane sourit d'un sourire implacable :

On eût cru le sourire invente par la Fable

Et posé, dans le ciel, aux lèvres de Junon.

Elle laissa tomber cette clarté céleste

Sur le front contracté, misérable et funeste

De la sorcière impure, égalée au démon;

Et comme un cygne blanc dont tout à coup les ailes

S'ouvrent pour le porter aux plages éternelles.

Ne voulant rien toucher qui soit indigne d'elles,

Sans effleurer le sol se dressent au plus haut.

Ses yeux se détournant de l'engeance maudite,

Et la laissant troublée, impuissante, interdite.

Elle quitta les bois sans ajouter un mot.

CHANT SEPTIEME

Le Départ.

« Je suis à toi! Le soleil peut s'éteindre, La froide nuit déchaîner Touragan, Le vent flageller l'Océan, Et de ses flots atteindre Aux astres d'or sillonnés par l'éclair.

Les arracher à la splendeur de l'air,

De ses vapeurs souillée :

Je suis à toi ! La terre dépouillée Peut n'avoir plus d'abri pour nos amours.

Mon maître !

L'Enfer peut m'apparaître!

Qu'importe? Ecoute, ô souffle de mon être,

A toi! toujours!

Sur ta tête adorée et sur ton cou d'ivoire, mdis que mes deux bras t'attirent dans mon cœur, 2s rayons de Phœbé, comme un nimbe de gloire, épandent, ma chérie, un fleuve de splendeur!

— Je suis à toi, puis, à rien d'autre!

S36 Chant septième.

Mon âme entière est dans tes yeux!

Moment délicieux !

Fut-il jamais bonheur pareil au nôtre !

Je t'ai donné ma liberté!

Que veux-tu que je pense ? Si je te plais, voilà ma récompense!

Et plus que je n'ai mérité!

Je t'appartiens! que puis-je davantage?

Je suis à toi! que peux-tu demander?

Demande à qui ne veut que te céder,

Je suis ton bien et ton partage,

Et ne sais plus que t' accorder!

— Ah ! quand on est aimé, comme il fait bon de vivre! De sentir les soucis s'échapper par essaim! Ton sourire céleste est là pour les poursuivre; Il les a désarmés jusqu'au fond de mon sein, »

Les deux amants, serrés d'une commune étreinte Et d'une même ardeur se brûlant à la fois. Comblés dans leurs désirs, sans regret, sans contrainte, Par leur félicité dépassaient tous les Rois!

Ah! l'amour d'Amadis! ah! l'amour d'Oriane! Chêne, palmier superbe, immense et vert platane Inflexible aux hivers, à Tàge, à l'ouragan, Cèdre imposant sa force aux rochers du Liban !

Tout à coup, les amants, aux clartés de la lune, Virent partout s'étendre une tache importune De blanchâtres vapeurs s'exhalant des marais. Et dont les filaments, les longues déchirures

Le Départ. 33y

Tapissaient lentement les champs et les pâtures^ Et lentement gagnaient vers le pied des forêts. Ces flocons, tout d'abord, engloutirent les haies, Montèrent en rampant jusqu'au front des futaies, Et la cime à ses flancs les vit gravir bientôt; C'était comme une armée insultante, impassible, Confiante en sa force et, d'avance, invincible. Sûre d'escalader les murs de Camalot.

Elle avançait, poussant le sinistre désordre De son nuage épais, visqueux, cherchant à mordre. Cherchant à s'accrocher des doigts qu'il n'avait pas. Se collant sur la pierre et traînant dans les fentes Ses baves sans couleur, sans corps, mais triomphantes, Et de ses bras fixés tirant de nouveaux bras. Il semble qu'un instant la méchante harpie Lève sa tête plate au fond des eaux tapie. Et s'imagine avoir découvert un moment Pour se hausser au flanc de la voûte éternelle. S'y coller, y couvrir la plus chaste étincelle Et voler la beauté du front du firmament. Mais elle se ravise et, sans honte et funeste. Se rabat vers les murs, les couvre, y rampe, y reste, Et le quart de la nuit ne s'est pas écoulé Que le toit du donjon, imbibé de la nue. N'est plus rien qu'une forme impalpable et menue. Et le donjon lui-même, indécis et voilé. Comme un rêve s'est envolé!

Comme un rêve ! Et sans cesse

Un pan de mur s'affaisse.

Sur le vide écroulé.

Dans le profond silence,

338 Chant septième.

Un clocheton balance Tout son chef ébranlé Et tombe. La tourelle Aiguë et grêle, Et frêle, Son corps s'en est allé Dans la chapelle!

Le rempart tout démantelé Par grands morceaux a dévalé Vers les fossés, qui Tcngloutissent !

Dans le fond il s'est étalé.

Puis les ondes l'ont avalé.

Mugissent, Gémissent, Se plissent...

Il n'en fut plus jamais parlé!

Oriane dit :

c< J'ai tremblé D'appuyer mes pieds sur le vide.

Mais le plancher reste solide :

Pourquoi donc n'a-t-il pas coulé ?

— C'est, je le devine.

Par vertu divine.

Ne le sens-tu pas ?

Partout où je vais, partout où tu vas. De nos cœurs émane, O chère Oriane !

Un pouvoir secret Qui nous entoure et nous enserre

Le Départ. 33g

Dans la vérité salutaire

De la chaste et pure atmosphère,

Dans Tair vivace qui nous plaît!

Partout où nous serons, nous portons en nous-mêmes

La vertu d'écarter les sinistres brouillards :

Nous verrons choir bien des remparts Sous leurs effluves, leurs blasphèmes.

Autour de nous ils sont épars, Errants, tournants, mouvants, hagards...

Mais ils ne peuvent nous atteindre ! »

On voyait, cependant, monter de toutes parts Les torpides vapeurs que la terre eût dû craindre!

Tout montait des marais profonds.

Tout sortait des bourbiers sans fonds.

S'échappait du creux des tourbières.

Et promenait d'acres odeurs.

Prodiguant les pâles splendeurs

Du follet et de ses lumières!

C'étaient là toutes ses ardeurs.

La boue était leur mère, à ces forces nouvelles Qui venaient embrumer le front de l'univers! Aux vers elles avaient tenu lieu de cervelles. De froide moisissure ils arrivaient couverts. Ces brouillards! Ils posaient, poussaient leur patte humide Sur l'ancienne beauté, qui reculait timide. Effrayée, et bientôt s'en allait s'effaçant ; Et la triste atmosphère, étonnée, éplorée,

Toute décolorée.

Etait là pâlissant!

340 Chant septième.

Camalot disparut, et les brillantes villes

Où les grands chevaliers avaient mené leurs cours,

Celles qu'Élisabat décrit dans ses discours,

Et tous ces fiers manoirs, et tous ces lieux fertiles.

Et ces nobles forêts, chères aux daims joyeux.

Et tous les oisillons qui chantaient dans les chaumes.

Et ces pays sacrés et ces nobles royaumes

Dont les Rois ont porté des noms si radieux.

Ce monde pour jamais s'éloigna de nos yeux.

Et, surtout, s*éloigna, sous le brouillard funèbre. Cette île d'Avalon, sanctuaire célèbre.

Asile vénéré, cher à tant de grands cœurs!... Avalon disparut sous les brouillards vainqueurs. Les saules éplorés en couvraient le rivage. Sur le lit toujours plein du lac aux flots d'azur Avait couru, volé la sarcelle sauvage.

Et le courlis heureux d'un asile aussi sûr.

Loin du monde bruyant, loin de la multitude, Loin du rire, des pleurs, du désir, du regret. C'était la paix sans fin, c'était la solitude.

Le rêve y respirait.

Sous les peupliers blancs, les bouleaux et le tremble, Dont les cheveux d'argent flottaient, brillaient ensemble, Le phalène vibrait et poursuivait son jeu; Et sur les panonceaux des royales fougères Vivaient joyeusement des tribus d'éphémères

Et la bête à bon Dieu.

Depuis les temps anciens où cette ile naissante Avait un jour montré, comme un étroit radeau. Sa tranquille candeur, sa grâce caressante

Le Départ. 341

Parmi les nymphseas et les lentilles d'eau. Jamais un cri de peur, un sanglot de souffrance, Un accent inquiet ne l'avait étonné; Ce doux séjour de paix, de champêtre apparence. Jamais goutte de sang ne l'avait profané.

L'homme n'y venait pas. Le chasseur sur sa route Jamais n'avait trouvé ce retrait tout divin; Le pêcheur dans sa barque, aux aguets, à l'écoute. Savait qu'elle existait, mais la cherchait en vain.

Un druide parfois, parfois la prophétesse Aux longs cheveux flottants, y pouvaient aborder. Ils sentaient dans ces lieux toute leur petitesse; Ils suppliaient les dieux de vouloir les aider.

Avant que de mourir, les malheureuses Fées Prirent soin d'y sauver quelques anciens trophées Et d'un passé lointain le précieux trésor. De la Dame du lac on y voyait l'offrande, Et celle de Morgane avec celle d'Urgande, Des boucliers d'argent auprès de glaives d'or. Des harpes, des colliers, des bracelets, des chaînes;

Et tout ce bien pendait aux chênes.

Et tout ce bien s'y trouve encor.

Puis, dans une nuit claire, au milieu d'un silence Qui laissait mieux sentir cette magnificence. D'une terre sans tache et d'un ciel vaste et pur. Du bout de l'horizon accoururent les Dames, Blanches comme des lys, vives comme des flammes.

Portant le corps d'Arthur, Portant ce corps sacré dont on ne saurait dire S'il est mort ou vivant : bien des siècles ont cru

342 Chant septième.

Qu'il demeurait vivant. Mais a-t-il apparu Dans sa gloire et vainqueur? Tel qu'on Ta pu décrire, Je crois qu'il est toujours dans l'île d'Avalon,

Au fond de ce vallon Où l'avaient déposé les Fées; Que, parmi les anciens trophées.

Les boucliers, les chaînes d'or.

Il gît encor, Sans lassitude et sans souffrance.

Avec un bouquet d'espérance En floraison à son côté :

C'est ainsi qu'il fut apporté

Dans Tîle sainte, Dont la morbide obscurité Des brouillards assiège l'enceinte.

Les flots du lac en sont voilés.

Non pas atteints, non pas troublés.

Non pas ternis, mais accablés Sous cette voûte méphitique; Et le pétrel et le courlis.

Sous les longs plis De cette brume antipathique.

Sauront bien, aujourd'hui, demain.

Faire chemin.

Soit en volant, soit à la nage.

Vers ce sacré pèlerinage; Ils sont allés, ils sont partis.

En longues files répartis.

Mâles, femelles et petits.

Ils ont tenté la vie obscure!

Bien chercher ne leur fait pas peur!

De la torpeur.

Le Départ. 848

Ils n'en ont curel Écoutez! on entend leurs cris!

Joyeux, surpris,

Stridents, épris, Aigus, haletants, pleins de hâte!

Bien des cercles ils ont décrits !

Mais la peine rien ne leur gâte.

Entendez-vous ? Le coin rêvé !

Divine terre,

Heureux mystère.

Ils Tont trouvé!

Et tandis que Thomme s'écrase.

Fouille la vase.

Pétrit le limon et les vers.

Les autres formes de la vie Gardent le pouvoir et l'envie De sentir l'immense univers!

— Plus tu te crois savant, plus tu hâtes ta chute, Homme des temps nouveaux qui ne saisis plus rien !

Car de toi, car du tien, De ce que nos aïeux savaient être leur bien, Tu n'as rien conservé, tu fais honte à la brute!

Avorton de bâtards ! on peut bien concevoir Que ta sève mêlée enferme trop d'essences; Le mulâtre énervé n'a plus le sang du noir. Ta logique embrouillée arrive au désespoir. Tu n'aperçois plus rien de clair en ton miroir. Troublé, comme tu l'es, par tes mille naissances. Tu n'es plus Arian, tu n'as plus rien d'uni; De l'instinct du Finnois tu t'éprends et tu doutes.

344 Chant septième.

A tout tu te reprends, de tout tu te dégoûtes. Et Ton te voit courant sur tant et tant de routes, Dont aucune ne peut rencontrer Tinfini!

De ton esprit tronqué tu ne sais plus que faire;

Il croit, il ne croit pas; quand tu veux l'arrêter,

Il est trop haletant pour se tirer d'affaire;

La méfiance est là qui le sait écarter

Du propos qui déjà le forçait d'écouter;

Tu n'as rien, tu n'es rien, et toute la nature

S'élève contre toi, qui ne la connais plus.

Mais va! prends ton courage et serre ta ceinture!

Le monde t'appartient, débile créature.

Tu peux t'en emparer, les temps sont révolus!

Et le brouillard s'étend sur le sol qu'il accable. Monte, plane, s'impose, épais, lourd, implacable.

<( Allons, dit Amadis, cherchons nos compagnons. Et marchons au-devant du sort que nous plaignons! »

Les ténèbres partout assuraient leur empire.

Les deux amants marchaient. Leur parole et leur rire,

Comme des flèches d'or, emportaient la gaîté

A travers les horreurs de cette obscurité.

Ils passaient, descendant par les escaliers sombres;

Ils passaient, trouvant route au travers des décombres;

Ils passaient, ils riaient, ils couraient, et leurs pas.

Quelquefois chancelants, ne se détournaient pas.

Vaincus, ils savaient bien n'avoir plus l'assurance

De l'ancienne vigueur; ils connaissaient l'outrance

De la haine de tigre élancée après eux;

Mais ils n*y songeaient guère! Ils étaient trop heureux!

Le Départ. 34S

Je les vois, cette fois, cette fois, la première! S'enfuir, ces deux enfants, fille et fils de lumière. Au travers des vapeurs fétides! Leur gaîté Marche, la palme haute, en cette impureté!

Le brouillard estompait de sa suie infernale Du château des romans la ruine idéale.

Il effaça, noya, frotta, fit oublier Ce dont ses partisans pouvaient s'humilier. Le vent en promena des lambeaux sur la terre, Déchirés, se perdant sur un pic solitaire. Dispersa tout le reste au loin et fit si bien, Que des murs et des toits il ne resta plus rien! Le nom demeura seul! Et ce n'est pas sans honte Que, parmi les mortels, plusieurs se rendent compte (Et leur esprit n'est pas toujours bien résigné!) Qu'ils ont beaucoup perdu pour avoir peu gagné!

Oriane, Amadis, semblaient comme des lampes Au milieu de la nuit, autour d'eux s'amassant; Lumineux, ils montaient, ils descendaient les rampes. Quand ils avaient passé, tous les murs s'affaissant, S'effaçant l'un dans l'autre, allaient disparaissant. Leurs rires tourmentaient les puissances funèbres. Qui souffraient de les voir se railler des ténèbres. Et le froid n'osait pas se mêler à leur sang. Ainsi, comme deux cerfs quittant une caverne. Ils parvinrent enfin au seuil de la poterne, S'ouvrant sur des prés verts que la lune éclairait; Et, parmi les gazons mêlés de violettes. Les puissants chevaliers, en armures complètes. Montés sur leurs chevaux et par-dessus leurs têtes

346 Chant septième.

Élevant leurs pennons que le vent agitait, Les regards inspirés et la mine contente, Devisaient, sans penser aux lenteurs de Tattente, Et du brouillard montant aucun ne s'irritait.

Sous ce jour nébuleux, demi-clair, demi-sombre. Où poussant les sillons du chariot d'argent, Phœbé faisait sortir tous ses astres de l'ombre Et suivait son chemin sur l'azur engageant. On voyait les héros se presser en grand nombre. Aucun d'eux ne manquait, aucun d'eux n'eût voulu Refuser le destin aux autres dévolu.

Ceux-ci venaient du sud, ceux-là venaient du pôle. L'un sortait de l'Afrique, un autre de la Gaule. Tous étaient réunis! il n'en manquait pas un! Et comme il n'est jamais parterre sans parfum. Auprès des chevaliers venaient aussi les dames. Étincelles de feu brillant parmi les flammes! Chacune chevauchant tout contre son amant. Sur son armure d'or semblait un diamant, Émeraude ou saphir, topaze, perle ou jade. Et doublait de son prix l'illustre cavalcade! Le sol avec amour respirait sous ce poids Des beautés s'unissant aux maîtres des exploits! Des beautés, ai-je dit? Non! non ! c'était la gloire! Et les voiles de gaze et les lances d'ivoire. Et les chanfreins niellés et les caparaçons Brodant, tressant leurs plis de cent mille façons ! Et les plumes de paon, et les plumes d'autruche. Et le bourdonnement de cette noble ruche. Et tous les écuyers, les nains en mouvement. Les pages... On voyait un grand peuple essaimant,

Le Départ. 347

Il couvrait et bien loin Tondoyante prairie Par cette foule immense, agitée et fleurie. A partir, dans l'instant, tout le camp s'apprêtait : Camalot n'était plus, et le brouillard montait.

Vous allez disparaître, hélas! formes célestes!

Que le monde connut un jour.

A peine nous laissant l'image de vos gestes.

De votre honneur, de votre amour!

A peine nous laissant, héritage adorable.

Et qu'on voit partout déserté.

L'indépendance inébranlable De votre fier génie, ivre de liberté!

— On vit alors monter au-dessus de leurs têtes.

Comme un vol d'étourneaux s'apprêtant au départ.

Tous ces oiseaux sacrés, magiques interprètes

Que le savant Blason brode sur son tabard :

On vit se rassembler les m3'stiques merlettes.

Qui vivent pour voler sans s'arrêter jamais;

Du Caucase glacé désertant les sommets.

Le griffon accourut sur ses étranges ailes;

Le Phénix, étalant des milliers d'étincelles.

Du fond de l'Arabie emportant son bûcher.

Criait : Nous garderons nos flammes immortelles,

Et le brouillard impur ne saurait y toucher!

La guivre, en serpentant, vint siffler dans les nues :

L'aigle d'or redressa ses têtes contenues

Dans un nimbe éclatant de glorieux métaux.

Et son puissant essor fit briller les émaux

Des écussons nombreux chamarrant son plumage;

Les cygnes, en chantant, lancèrent leur ramage.

34S Chant septième.

Ainsi qu'il leur arrive au moment de mourir.

Un trio de corbeafux se hâta d'accourir ',

Et, suivant qu'elle était d'argent, de gueule ouvrée,

La bête lumineuse, adorable et sacrée.

Avec elle entraînait, comme un rayonnement.

Les couleurs qui formaient son propre firmament.

Le ciel étincela de ces formes joyeuses!

Ce fut comme un écrin de pierres précieuses

Répandu dans les airs, le sillonnant de feux.

Et que tous les héros voyaient briller sur eux.

On entendit jaillir des voix impérieuses

Qui du sombre brouillard fuyaient avec horreur.

Et d'un accent hardi criaient le mot : Honneur!

« Amadis, ô vaillant Amadis, notre exemple! Toi, placé devant nous (telle, au milieu d'un temple, Alignant sur l'azur ses glorieux frontons. Se présente l'Idole au milieu des festons!), Amadis, Amadis, qu'allons-nous entreprendre ? Tu le vois! L'ennemi se soulève partout!

Le sol s'effondre, et la mer bout!

Nos châteaux ne sont plus debout!

Faut-il tomber? Faut-il nous rendre?

Amadis, Amadis, allons-nous tout céder?

Ni le bras ni le cœur ne sauraient nous aider.

Et cette écume nous surmonte!

La fange verte et le limon

Brassés par la main du démon

Font trop bien fermenter la honte!

1 Allusion aux armes des Gobineau qui portaient trois corbeaux dans leur blason.

(Note de l'éditeur.)

Le Départ. 34g

Faut-il nous asseoir et pleurer?

De tout faut-il désespérer ?

Allons-nous fuir au bout du monde?

Regarde ici, regarde là!

Tout ce brouillard qui s'exhala

Nous baigne dans sa brume immonde !

Dans cette humidité, féconde

En ignobles enfantements.

N'entends-tu pas les sifflements

De tant et tant, tant de reptiles

Qui nous menacent de leurs fronts ?

Supporterons-nous les affronts

De tant de rages imbéciles? »

Amadis, en riant, leur répondit :

« Allez!

Ne vous étonnez pas de les voir déroulés,

Les pauvres serpents de l'abîme!

Faites, mes compagnons, tout ce que vous voulez!

Foulez aux pieds le monde infime!

Dieu nous donna. Dieu nous souffla

Cette âme que vous sentez là.

Toute de noblesse et de flamme !

Le diable, envieux, à son tour

Imagina le contre-amour.

Et de fiel il gonfla son âme !

Il l'empesta de haine ! Eh quoi !

De la bassesse il fit sa loi :

Il inventa le goût des choses éphémères !

Il ne sut rien trouver de plus!

L'éclat de la durée appartient aux élus. Que l'on ne vit jamais se paître de chimères !

35o Chant septième.

Laissez donc se traîner ce qui ne saurait pas Vers rÉternité faire un pas!

Qui s*abat en croyant qu'il monte !

Ils n'auront point de lendemains, Et nous en tenons plein les mains!

Laissez-les se tromper de compte! »

Il poursuivit encore, en redoublant d'ardeur :

« Partons! ne plions pas sous la chance traîtresse! Tout entière emportons notre juste allégresse.

Et, narguant le malheur.

Tendons, mes compagnons, nos bras aux destinées! Oublions les splendeurs qui nous furent données Quand le printemps était en fleur!

— Nous y tendons les bras, disent les hommes d'armes,

Les yeux étincelants d'audace et de plaisir.

Ce n'est pas un sujet de regrets ni de larmes

Que de quitter un monde indigne du désir.

Que tombent nos châteaux! que nos donjons s'écroulent!

Que nos champs paternels se changent en déserts!

Que nos fleuves chéris tarissent ou s'écoulent!

Que nos saintes forets perdent leurs voiles verts!

Que le cerf effrayé, s'enfuyant hors d'haleine.

Déserte ses abris par un dernier élan.

Et tout déshonoré meure au fond de la plaine

Sous les épieux rouilles d*un lâche paysan!

Nous gardons, cependant, le trésor de nos âmes,

Nous emportons THonneur avec la Liberté,

L'Amour, et, pénétrés de l'éclat de leurs flammes.

Nous emportons nos cœurs pétillants de gaîté! »

Le Départ. 3Si

Le brouillard montait, mais lent et timide; A la troupe auguste il ne touchait pas, Il n'effleurait pas de sa langue humide. Il n'osait non plus allonger ses bras.

Jeter ses filets, étendre ses draps.

Haineux cependant, cependant avide, Sur ces fiers esprits qui n'en faisaient cas. Il en avait peur, et devant leurs pas. Dissous qu'il était par leur fraîche haleine, Il s'ouvrait, cédait, et c'était sans peine Qu'ils allaient rompant ses mous entrelacs. Ainsi sur leurs fronts, ainsi sur leurs têtes. Sur leurs morions, du haut jusqu'en bas. Sur l'acier luisant des mailles complètes. Sans ternir sa flamme aux brusques éclats, La lune allumait sa blanche étincelle Qui mouvait, vibrait aussi pure qu'elle Et les rehaussait de ses clairs frimas. Et sous la forêt, quittant les prairies, Quittant, pour chercher leurs derniers combats, Les châteaux tombés, les sources taries. Les jardins sans fleurs, les branches flétries Que faisaient craquer les nouveaux climats. De leurs écuyers conduisant la bande.

Ils s'en vont marchant sans hâte bien grande : O Chevalerie, ainsi tu t'en vas!

La bruyante mencstraudie Allait, sonnait; Franche, hardie Et dégourdie. Elle tonnait

352 Chant septième.

Et résonnait A travers le vallon sonore.

L'écho bondissait, Tremblait, frémissait Et retentissait, Répétant encore Le bruit de l'airain Aigu des cymbales Qui, par intervalles.

Sautant inégales.

Coupait par rafales L'air du tambourin.

Tout marchait grand train !

L'éclat des trompettes.

Le cri des sonnettes Excitaient les têtes.

Montaient les esprits.

Et les chevaux blancs et les chevaux gris. Tressaillant aux cris Des pages.

Dans ces tapages.

Les yeux en feu.

Cherchant le jeu.

Mouvant la hanche.

D'écume blanche Couvraient la manche De Técuyer.

Et la fanfare Rauque, bizarre.

Monte, s'égare.

S'étend, s'empare De tous les échos du hallier!

Le Départ. 353

C'est la musette, C'est le clairon !

Pointue et nette.

Sa voix répète. Elle rejette.

Elle complète Comme un fleuron Ce que la mandore proclame.

Excitant Tâme, Portant la flamme Et le brandon Chez le garçon.

Chez fille ou femme A Tenviron !

peut bien distinguer, tant cette nuit est claire, întour des héros qui s'en vont cheminant, vieux chênes tordant leur taille centenaire i buis et le houx à leurs pieds se tournant; is pâles bouleaux soulevant la surface eur écorce blanche, et le hêtre élancé, i rayon furtif qui descend et qui passe la feuille tremblante, un instant balancé, a source cachée entends-tu le murmure ? >-tu les eaux courir au travers des cailloux ? îUe paix, quel repos en toute la nature! i! rien de tout cela ne peut durer sans nous!

traversant un gué dont la nappe étourdie usait les roseaux de ses cercles d'argent, Tompette se tut, et l'air alla changeant Que jouait la menestraudie.

354 Chant septième.

Le tremblement du tambourin S'arrêta, l'éclat de Tairain S'éteignit, et quand le silence A rendu l'espace attentif.

C'est une harpe qui commence Accompagnant ce chant plaintif :

« Ah ! murmurait la corde accouplant les arpèges, As-tu vu les épis fauchés dans les sillons ? Sur les monts dénudés fondre les blanches neiges Et du soleil d'hiver s'énerver les rayons ?

Allons, voyons.

Cœurs troublés, reprenez courage !

Ni pleurs d'ennui, ni cris de rage.

Est-il bien vrai que nous fuyons ?

Nous passons! nous cédons! Je suis le moyen âge...

Le fils des conquérants... Les premiers des humains...

Tout ce qu'on voit encor de noble est mon ouvrage.

Et de ce monde ingrat j'ai tracé les chemins.

Ces mains, mes mains.

Ont renversé le monde antique!

Ceux qui reprennent sa pratique Sont bien les enfants des Romains!

A leur gré laissons-les s'inonder de leur boue!

Leur sang toujours torpide est du sang de vieillard!

Vous n'apercevez pas de roses sur leur joue!

Leur cerveau desséché se plaît dans le brouillard!

Plus tard, trop tard, Souillés, rongés par la vermine, Ils se frapperont la poitrine Et nous chercheront du regard ! »

Le Départ. 355

Cette promesse de vengeance,

Certitude d'avoir raison,

De voir punir la trahison

D'une servile et basse engeance.

De la voir souffrir du poison

Qui sur tous ses membres s'agence.

Et qui la mord dessous, dessus,

Et qui la calcine et la brûle.

Gomme autrefois la peau d'Hercule

Dans la tunique de Nessus,

Cette vision rend la joie

Au tambourin retentissant :

Et la fanfare se déploie.

Les drapeaux agitent leur soie.

Et les coursiers se redressant

Vont frémissant!

Et tous les oiseaux héraldiques Tournent en cercles fantastiques Autour des êtres héroïques

Qui vont passant!

Et cependant, sous la ramée.

Perçait le toit d'un vieux manoir.

Contre la vitre on pouvait voir Jaunir une lampe allumée.

Près du foyer, devant le feu, Regardant la flamme au trait bleu.

Était assis un tout jeune homme; Il tenait un livre et lisait.

Et tout en lisant se disait :

« Il est juste qu'on le renomme,

356 Chant septième.

Ce héros aux projets hardis, Ce fier, généreux Amadis, Qui jamais ne fit mal, en somme !

Et ce noble e t vaillan Gauvain, Que jamais n'implorait en vain Soit la pauvreté, soit la crainte, Et qui méprisait toute feinte.

Et dont le cœur était divin ! »

Comme l'enfant tournait la page Et s'arrêtait, songeait, pensait, 11 entendait sous le bocage La chevauchée; elle passait.

Il connaissait chaque visage !

Chaque dame, il la connaissait!

Il suivait des yeux Oriane, Voyait sa forme diaphane Qui dans la vapeur s'effaçait...

Son cœur battait et s'élançait!

A la fin, il n'était plus maître De sa résistance aux abois.

Et, descendant par la fenêtre.

Joignait ses amis dans les bois.

Plus loin, dans une maison basse.

Un homme maigre, au front blanchi.

Ayant beaucoup lu, réfléchi.

Comprend que le cortège passe.

Il le contemple et reconnaît.

Aux clartés de l'aube qui naît.

Les antiques dieux de sa race :

Le Départ. 35j

« On les a fait changer de nom !

Mais ils sont restés tout de bon,

Franchement demeurés les mêmes :

Les dieux vainqueurs, les dieux suprêmes!

Le puissant archer Apollon,

Indra, lutteur irrésistible,

Kawèh, forgeron invincible,

Thor, le marteau de l'Aquilon!

Oui, tous, étincelants de gloire.

Sur leur front ils portent Thistoire

De la meilleure humanité;

Ce que les mortels ont vanté,

Connu de plus haut, inventé

De plus brillant sur cette terre.

Ne fut rien que le caractère

De la sainte Divinité,

Et nous devrions, à cette heure.

Vouloir que tout cet éclat meure,

Soufflé par la brutalité?

Quant à moi, non ! Je me dispense

Des sottises du temps présent!

Pour en dire ce que j'en pense.

C'est un labeur trop malfaisant!

Je le hais, et mon âme entière

Suivra les dieux dans leur carrière.

Loin du monde et le méprisant! »

On voit là-bas quelques masures D'un hameau perdu. Sous un toit Défoncé, comme il faisait froid.

Et les manants avec murmures

i5^ CtZXZ JtTZZt'fLl.

— Ce scGi j» iciilis ^5::^: frissamicm! Ce «CK2t Σs g>c*7ir'tes qiL: bpardogmmi!

— Xco. Dcc ! )c rtcKzziais icnrs toœx! Ils Tali5c3t ziScui. cc'n:::2c }c croôs. Qoe tant de gens qu: docs raacoiQiiasx. Qu3 s'enrîchissaiL. qui loisonnenx.

Que nous portons comme dos croix ! »

Je ne vois pas grand maL \t le confesse. A ce que le manant qui n'eut jamais de cœor Sente un peu sur son dos une main qui l'oppresse Et sur sa joue atteinte un soufflet du moqueur! Ce qu*on lui fait de bien, il le mange et Foublie! Au gré du vent qui passe il s'accommode et plie: Le dernier qui lui parle est sûr d'avoir raison; Et toujours satisfait du poison qu'il aspire^ Au plus lâche bandit il décerne l'empire. Et pour le bien fêter pavoise sa maison. Toujours prompt à tremper dans chaque trahison. Lâche, méticuleux, soupçonneux, fourbe et chiche. Il tient que Tunivers jouit de le voir riche Et n'a d'autre raison pour rouler dans Téther Que d'arriver au jour où le blé vaut plus cher. Des gens ont fait du bien à cette triste engeance. Et, lui sauvant les coups qui la faisaient ployer. Ils n'ont en aucun temps calmé son exigence, Kt son ingratitude a fait tout leur loyer.

Le Départ. 35g

Cependant le brouillard encombre l'atmosphère; Les chevaliers sont loin; il monte insolemment, Il étend en longs plis son grossier vêtement

Dont il enveloppe la terre.

Il s'étoffe, il s'étale, il se gonfle, il se meut! Il fait entrer la brume en tout endroit qu'il veut,

Et prétend qu'elle est salutaire.

Une odeur de marais s'étend aux alentours! Les putrides parfums qui charment les vautours.

On doit les vanter ou se taire; Bref, le monde engourdi, dans sa marche arrêté. Ricane, clôt les yeux et chantonne hébété.

S'égayant d'un air de victoire.

L'empereur de Nicée a dit à ses amis :

« Les savants nous l'avaient promis.

Il n'est si bon que de les croire :

Les hommes sont des gens de rien!

A tout instant on le voit bien ; Il est aisé de le connaître.

Plus de grandeur! Ni bien ni mal!

Le singe au singe est tout égal I Excepté moi qui suis le maître!

Qu'il me faille beaucoup d'argent.

C'est ce qu'un être intelligent Peut deviner à la minute.

Donner à ses maîtres, donner Afin de se voir pardonner, Adam le fait depuis sa chute !

Boire d'autant, vivre en gaîté.

Avoir frais au cœur de l'été.

L'hiver se bien chauffer aux poêles.

36o Chant septième.

Cest notre lot, et je vous dis :

Voilà ce qu'ignore Amadis...

Qu*il aille rêver aux étoiles! »

Et tous les gros seigneurs riaient d'un air malin. Viviane, la lèvre mince.

Passait en appelant : « Mon prince ! » Un corpulent architriclin.

Les dalles du palais s^effaçaient inondées

Sous sa robe traînante à quatorze coudées.

Caressant les échos du bruit de son velours ;

Diamante écoutait doucement la merveille

Que venaient lui glisser à Tune et Fautre oreille

Deux pieds plats, trafiquant de grossières amours;

Merlin, sombre et bourru, dans un coin du cénacle

Cuvait son infamie et la goûtait trop bien.

On disait : Ce savant est profond à miracle.

Mais il s'estime haut et ne dit jamais rien.

Ayglain et Florizel se regardaient Fun Fautre

Et se méprisaient tant qu*ils n*osaient se parler.

Pensant : Qui vaut le moins, ou son àme« ou la nôtre?

Et le choix tous les deux les faisait reculer.

En somme, le soupçon, le dédain, Fironie,

Épandaient sur ces cœurs une monotonie

Amère« et sans savoir ni comment ni pourquoi.

Cette foule souffrait d'un dégoût* d'un effroi.

D'un ennui, d'une horreur en désespoirs féconde*

Qu'avant elle jamais n'avait connus le monde.

De parole arrogants, de cœur irrésolus.

Ces peureux se vantaient, mais ils n'en pouvaient plus!

Alors, à leurs chagrins devinant un remède.

Ils se dirent entre eux :

Le Départ. 36i

« Non ! ce n'est point assez.

l]ne me suffit pas que le passé nous cède! \ faut que ses derniers débris soient effacés ! !1 nous faut accabler Tennemi dans sa fuite! [)e toute notre ardeur courons à sa poursuite, lieriez ! harcelons-le d'un effort incessant! De nos contradicteurs il faut boire le sang! Tant qu'il en reste un nom, c'est une tache sombre ^ui nous couvre, nous souille et nous nuit: c'est leur ombre ! Prenons-les à la gorge et creusons les tombeaux Dû de leurs os rompus pourriront les lambeaux! ^^iens ! ne ménageons rien ! Viens ! sois impitoyable !

— Je le serai ! Je veux les traîner dans le sable,

^es jeter dans la fange, un rocher par-dessus,

Ix leurs admirateurs seront enfin déçus!

^ous ne devons rien craindre et sommes les seuls maîtres !»

2t d'un coup de sifflet assemblant tous leurs reîtres. Convoquant tous leurs lansquenets Et leurs valets Armés, complets.

Les voilà prêts!

« En route ! en route ! »

La meute toute.

Sans qu'elle écoute Un scrupule qui ne vaut rien, S'épand, hurlant, sur la campagne Marche, et le brouillard l'accompagne, Et la sottise est son soutien !

CHANT HUITIÈME

Le Parnasse.

Ahriman, accoudé sur le bord d*un cratère Dont la bave écarlate inondait le rocher. Pensait :

(( Je fus sacré d'un si haut caractère. Que rien de ma grandeur ne saurait approcher.

Il a beau, ce puissant, ce maître, cet ancêtre. Ce Dieu, me surveiller des sommets de TÉther, Et, quand il lui convient, créer un nouvel être. J'ai bientôt fait entrer la mort dedans sa chair.

Tout ce qu'il veut est bien, mais cependant j'existe! Il brille, et je Féteins dans mon obscurité. Cest lui qui sait marcher, mais c'est moi qui résiste. Et mon refus moqueur l'a d'abord arrêté.

Il dit que la douleur m'étreint... Oui, mais je donne L'incurable douleur à ce qui naît de lui.

Le Parnasse. 363

c s'il est aussi bon qu'il prétend, je m'étonne ui de nous deux regrette et sent le plus d'ennui.

dit qu'il m'a vêtu d'un éternel cilice : me force à gémir dans un enfer profond; ais cependant c'est lui l'inventeur du supplice, : du mal éternel c'est lui seul qui répond!

le sais, et ma haine immense me contente. )ute œuvre de ses mains se marque de mon sceau, l'attends au passage, heureux de mon attente, : de pleurs et de sang j'en arrache un ruisseau!

)ut ce qu'il a tenté, tout ce qu'il tente encore, îs le premier instant je l'ai souillé, détruit, est moi qui soufflerai sur la dernière aurore, est moi qui pousserai le ver au dernier fruit. »

dit, et s'entourant d'un œil de méfiance, perçut tout à coup quelqu'un qui l'écoutait. iiand il l'eut reconnu, c'était sa conscience, le spectre lui dit, tandis qu'il hésitait :

Dieu complet. Dieu parfait, ô père du mensonge! ime avec moi tu mens et ne faiblis jamais, découvre pourtant la rage qui te ronge, i ne saurais tenir ce que tu te promets.

Que dis-tu ? Le serpent n'a-t-il pas fait sa route, :s le premier soleil, aux champs du Paradis ? LUS le premier instinct qui fit germer le doute ? ji sema sur la Foi les premiers contredits?

364 Chant huitième.

O ma première lutte, et ma poignante joie!

Je me contemple encor sur le seuil arrêté

De ces lieux où la feuille, où la fleur se déploie,

Brillants dans leur jeunesse et dans leur nouveauté!

Je respire en entrant une odeur exécrable De verdeur, d'innocence, et mes yeux sont surpris Par cet azur sans tache, immense, inexorable. Qui des cieux enfantins tapisse les lambris.

Je dompte mon dégoût, je rampe, je m'avance. J'empoisonne déjà ces lieux de mon regard; Et soudain j'aperçois un arbre qui s'élance Et de ses pommes d'or s'enorgueillit à part.

De mon corps onduleux j'embrasse son front lisse. Je monte, et, quand bientôt je me vois arrivé. Je goûte de ces fruits et vois avec délice Que le secret de l'autre, enfin, je l'ai trouvé !

J'ai trouvé sa science et j'ai trouvé sa force, J'ai trouvé le moyen de tout mettre à néant : Je bave sur le fruit, je bave sur l'écorce. Je bave sur le suc de cet arbre géant!

Du mal avec le bien je fais un tel mélange.

Que dans la chair de Dieu j'inocule la mort.

Moi, je reste Ahriman, mais hors de moi tout change

Et, teint de mes couleurs, s'engloutit dans mon sort!

Ah ! dis-je à cette blanche et rose créature Que je vis tout à coup près de l'arbre arriver,

Le Parnasse. 365

Laisse-moi contempler ta blonde chevelure.

Tes yeux bleus qu'un Dieu seul a jamais pu rêver!

Il te manque si peu, souveraine céleste. Pour séduire à ton gré ton propre créateur, Que des perfections, tiens, reçois tout le reste : Apprends tout, sache tout, et monte à sa hauteur !

Je venais de sentir sur ma langue affronteuse Naître la flatterie, et je la répandais. Et la femme ravie, incertaine, honteuse. Me crut et me livra la main que j'attendais.

Je la trompai, je fus menteur, je devins maître!

— Toi maître, me dis-tu ? Mais quel rouge sillon Sur ton front déchiré se donne à reconnaître ? La femme t'écrasa la tête du talon ! »

Ahriman devint pâle et rugit de colère :

ce C'est vrai, je dus céder, et pourtant les débris De l'Éden dévasté de façon à te plaire. On ne les put jamais retrouver... Tu souris.

Tu souris? J'obscurcis le ciel de mes nuages. J'inventai la tempête et je cinglai le froid; Et les fièvres sortant de tous les marécages. L'homme dans son malheur se sentit à l'étroit.

— Et tu vis s'élancer sur les plaines obscures Des vastes cieux noircis par ta méchanceté

366 Chant huitième.

Les coursiers foudroyants des vaillants Dioscures, Qui, la lance à la main, t'ont jeté de côté.

— J'ai fait rire les gens des cavaliers célestes.

— Hélios t'a percé de ses larges rayons.

— J'ai, de ces rayons-là, j'ai fait sortir les pestes!

— Les serpents d'Esculape ont rongé tes haillons.

— De la stérilité j'ai répandu la cendre, Et des pays entiers sont éteints, sont finis !

— Mais le grain dans le sol continue à descendre, Et tu n'empêches pas le retour d'Adonis!

— Que m'importe après tout de voir rouler la sphère, Si je mords dans son germe et si j'en fais mon bien?

— Ce qui naît, ce qui vit, se propage et prospère. Échappe à ton pouvoir, et tu n'en gardes rien. »

Posant ses poings crispés sur la face du monde, Ahriman répondit :

« Je n'en veux rien garder !

La fosse que je creuse est tellement profonde. Je travaille pour elle et veux lui tout céder.

Moi-même je prétends, dans ses vastes ténèbres. Dans son froid, sa torpeur et son inanité. Me dépouiller un jour de mes splendeurs funèbres. Et m'éteindre à jamais dans son immensité!

Je n'en veux rien sauver, pas même ma colère. Non ! rien que mon dégoût pour la vie et l'éclat. L'Esprit qui se remue et Tespoir qui l'éclairé. Je vais les souffleter dans ce nouveau combat !

Le Parnasse. 36 j

Celui qui fit la force a dit à la faiblesse :

— Tu n'es pas digne de régner!

Moi, je dis au contraire à l'inerte mollesse :

— Prétends ! car tu vas tout gagner !

Celui qui de raison a doté le génie

Lui dit : — Pasteur, pais mes troupeaux. Moi, je prends la sottise impudente, infinie.

Et lui dis : — Sors de ton repos!

Commande! L'univers pliera sous ta houlette.

Et Dieu lui-même obéira !

Alors elle sourit, elle agite sa tête,

Et plus rien ne la retiendra !

Celui qui fit le bien d'un rayon de son ombre.

Dans peu d'esprits l'a concentré; Moi, j'inventai la foule et poussai le grand nombre.

Et dans le monde suis entré!

J'y suis, et je m'y vautre, avec la multitude.

Mettant le désordre partout, D'arracher, de souiller installant l'habitude.

Nivelant le monde à son goût!

Nous allons écrasant jusqu'au dernier vestige

L'antique générosité.

L'Honneur démantelé va perdant son prestige.

Le profit seul est écouté.

Vois-tu, triste insultante, inepte accusatrice. Comme je me délecte et comme je m'étends;

368 Chant huitième.

Tout ce qui n'est pas mien va marcher au supplice. Tous ceux qui m'ont servi vont demeurer contents.

Viens! je vais te réduire à jamais au silence.

Écoute et contemple de près La fin de mes rivaux et de leur insolence

Et de tes fastueux regrets. »

D'un bond il se dressa, beau comme la tempête : Il vibrait dans ses mains quatre faisceaux d'éclairs; Ses cheveux rutilants s'agitaient sur sa tête Comme des fouets striant les airs;

Son corps nerveux et nu, tout bruni dans les flammes. S'éleva triomphant, robuste et résolu, Fier de la majesté que répand sur les âmes Le sentiment de l'absolu.

Le mépris souverain, la haine sans limites, La rage et le dédain de son propre malheur. L'orgueil pris aux grandeurs qu'il a déjà détruites. Sans éprouver jamais la peur;

Ce nimbe malfaisant de puissance néfaste. Lugubre qu'il était, l'entourait cependant D'une sorte de pompe et de lustre et de faste. Terne, impur, toutefois ardent.

Il partit. Un frisson courut dans la nature; De l'hysope au palmier, du tigre à la fourmi. De la craie au granit et de l'or au mercure. Tout trembla devant l'ennemi.

Le Parnasse. 36g

Lui qui ne craignait pas, il répandait les craintes, Lui qui savait souffrir en ne se plaignant pas, Semait la lâcheté; des tourbillons de plaintes Fumaient sous chacun de ses pas.

Et des tourbillons de sottise S'y mêlaient aussi de leur mieux.

Montaient et menaçaient les cieux De force vive ou de surprise.

A ne rien cacher ni farder.

On allait tout escalader.

Et la partie en était faite; On mettait tout à sac, à mal :

Cen était fait de l'Idéal!

Et la souris et la belette Ont pénétré dans le grenier.

A quoi servirait de nier?

Les charançons dans la récolte

Font leur chemin, tout est perdu !

Et les bourgeois sont en révolte.

Et l'Honneur ancien s'est rendu.

Il s'est rendu !

Qu'il résiste, on le vilipende.

Bah ! qu'on le pende.

C'est entendu !

Une foule insensée accourt et se condense.

Et rit et danse.

Regarde en l'air, va se félicitant.

Les chefs, sûrs de leur coup, ont d'un air important

Ajusté de sages mesures.

Sjo Chant huitième.

Un monde immense est avec eux

Et, tout heureux, Les suit et passe sans murmures.

Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid.

Qu'on ait faim ou l'onglée au doigt,

Ou quelque soulier trop étroit

Dont en marchant le pied se blesse.

Supportons tout, point de faiblesse.

Avançons d'un pas diligent;

Il faut que nos excellents maîtres

Aient de grands parcs sous leurs fenêtres.

Et dans leurs coffres tout l'argent 1

Voilà le dernier mot de notre histoire entière.

Le but majestueux où tendait la carrière.

Le parangon du bien, le comble des efforts

De ceux qui sont vivants et de ceux qui sont morts :

Pour qu'un nommé Grand-Jean, pour qu'un certain Gros-P

De son ventre arrondi ravisse tous les yeux;

Qu'il ait l'oreille rouge, un bon rire joyeux;

Que d'un œil fanfaron il détaille ses bourdes;

Qu'il mange quatre fois par jour, et que son choix

Passe du bœuf au veau, de la carpe à Tanchois;

Que des crépines d'or, aussi vastes que lourdes.

Ourlent de ses rideaux le chatoyant velours;

Que son large foyer embrasant les falourdes.

Quand il a bien vidé les hanaps et les gourdes.

Allume ses esprits à de vertes amours,

Et que de son poitrail l'amplitude se dore

D'insignes triomphaux, de hochets ayant cours :

Le Parnasse. Sji

Que peut-on souhaiter, que voulez-vous encore ? L'univers tout entier de Grand-Jean se décore; C'est pour lui qu'ont peiné les antiques vertus, C'est pour lui qu'on a vu les monstres abattus, C'est pour lui qu'a parlé la sage mandragore. C'est pour lui seul qu'Orphée a tiré de leurs bois Les sauvages humains assouplis par ses lois. C'est pour lui que, voguant du couchant à l'aurore Et bravant l'ouragan, le fer et le poison, L'Argonaute eut à cœur d'emporter la Toison. Et maintenant il dit : C'est assez, plus d'Orphée! Son zèle me fatigue et ne sert plus à rien. Si de ce malheureux la ménade est coiffée, Qu'elle le mette en pièce, et ce sera très-bien, Plus d'Argonaute! Eh quoi! toujours des rêveries! Monnayant la toison, j'ai payé mes prairies; Je ne veux plus de zèle, et plus de passion, Je hais plus que la mort toute exaltation! Je prétends interdire à jamais dans le monde, N'en ayant plus besoin, cette rage féconde Qui cherche l'impalpable et tend vers l'inconnu. Avec l'estomac creux et le corps demi-nu ! Je veux jouir! Je suis le rat monté dans l'arche, Tandis que travaillait l'ingénu patriarche; Noé ne comptait pas de Grand-Jean s'encombrer. Et je perce, et je fais mes trous, et peu m'importe Que l'eau de jour en jour soit plus près et plus forte, Et pénètre en la nef et la fasse sombrer!

Quelle foule, quel bruit entourent Théophraste, Viviane et Merlin, Ayglain et leurs pareik,

3j2 Chant huitième.

Ayglaîn et Florizel ! Quel étrange contraste ! Parmi tant de points noirs ils semblent deux soleils. La honte cependant empourpre leurs visages. Ils n'osent Tun de l'autre affronter le regard! Des cris !... On les salue, on court sur leur passage^ On rit, on leur adresse un vœu de bon présage. Quelques gens timorés se tiennent à l'écart. Et la bête aux longs crocs, issant de l'ergastule. Lapant, hurlant le vin, sur leurs pas s'accumule. Leur promet la victoire et, contre eux se frottant, Leur apprend le contact de l'être dégoûtant.

Et tout va, tout blasphème et s'excite et se rue. Serpente, et dans les champs trace une large rue, S'épand comme le Nil épand ses vastes eaux. Couvre les bois, les prés, les penchants des coteaux. Passe la vaste mer et découvre un rivage Que borde à l'horizon l'escarpement sauvage D'une montagne altière au double front étroit Qu'avec rage Ahriman lui désigne du doigt. C'est le Parnasse.

Loin, si loin que peut atteindre Le regard de celui qui l'aperçoit d'en bas. Le mont, que le soleil couchant va bientôt teindre. Est couvert par le camp de ses derniers soldats. On n'en calcule pas le tour ni la limite, Encor moins peut-on voir le peuple qui l'habite : Amphissa la divine est trop loin et trop près. On ne reconnaît bien aux marges des vallées Que les tentes brillant, blanches, sur les forêts; Parfois quelques pennons, perruches envolées,

Le Parnasse. Jj3

Dont les vives couleurs flottent sur le ciel bleu; Ici s'allonge un coin de haute palissade, Là-bas une fumée annonce un large feu, Sans qu'on distingue rien, piéton ni cavalcade.

Oui! c'est là qu'autrefois, Dans ces bois.

Rampa le monstre de TAverne :

Œil terne.

Ongles tranchants à tous les doigts, Rauque et retentissante voix Sortant de ce fond de caverne.

Le corps noueux,

FVoid et visqueux.

Promenait de larges écailles

Dans ces broussailles.

Et lacérant,

Et déchirant.

Et dévorant

Jusqu'aux entrailles Le bœuf, la vache et son petit.

Oui, cet artisan de misère,

C'est son repaire,

C'était son nid !

Ahriman murmura :

« J'ai vu vertes et fraîches Les herbes se crisper sous son venin brûlant. Je les ai vu jaunir, dures, mortes et sèches, Dans le vent du midi partir en se roulant. La pureté du jour le perça de ses flèches.

3'J4 Chant huitième.

Ce Python! L'homme a cru s'en défaire à jamais. De moi... qu'espérait-il? Moi, je le tiens encore. C'est moi qui le maîtrise et moi qui le soumets, C'est moi qui le déchire et moi qui le dévore : Python n'est pas le seul fléau que j'élabore, Et je n'ai plus besoin de Pythons désormais! »

Comme on voit le termite en longues lignes noires

Marchant, faisant branler ses voraces mâchoires.

Ramper vers la maison qu*il veut anéantir,

Le bourgeois impudent, menant sa populace

A pas lents, mais certains, grimpait vers le Parnasse,

Et de tous les recoins on le voyait sortir.

La nuit allait tomber, et le char magnifique

Du jour illuminait de ses plus beaux éclats

Ce lieu plus saint alors que dans le temps antique.

Et qu'allaient effrayer de plus lâches combats.

Les quartiers de Gauvain dominaient l'esplanade Où le temple étendait jadis sa colonnade Et sur ses fûts de marbre élevait son fronton. La tente du héros était à l'endroit même Où le trépied couvert de la peau de Python De l'immortel archer rendait l'arrêt suprême, A dessein obscurci d'un double et triple sens, Qu'arrachait la Sibylle aux vapeurs de l'encens. Contre les flancs du roc, dont la tête s'oublie Dans le voile pourpré sur le ciel abattu. Sortent, ruisseaux parlants, les flots de Castalie, Portant à l'univers sa magique vertu;

Le Parnasse. 3y5

Et c'est là que Tristan a mis ses tabernacles, Au milieu des lauriers, des enivrants bouquets. De la grappe et du pampre, et des mûriers épais! Lieu sacré! lieu charmant où naissent les miracles. Parmi les oliviers qui vont là découpant Leur feuillage léger caressé par la brise, Dérobant leurs fruits verts sous leur guirlande grise. Bruno de Bonamar s*est placé, répandant Les pavillons marqués de fières banderoles. Jaunes, rouges, mouvants comme des auréoles. Comme ces feux furtifs que la flamme suspend. Le camp de Lancelot s'étage sur les roches, Augiot d'Estravans en couvre les approches; Hugue, Ogier, Yvain montent plus haut encor. Plus haut, on voit flotter Thonneur de Galaor, Et sur le pic fameux qui domine la plaine Que Pégase envolé d'un coup de son sabot Fendit, et qui livra passage à THippocrène, Couvrant de vif-argent les crêtes de son flot. Plus haut que ses amis dont il est capitaine, Plus haut, tout au sommet de cette auguste scène, A la cime des monts vers le ciel enhardis. Flotte joyeusement Tétendard d'Amadis.

Lui se tenait auprès, couvert de son armure. Son casque d'or dressait deux ailes de faucon; Des rubis scintillaient autour de sa ceinture. Son épée à deux mains frôlait son éperon; Ses deux bras, qu'il tenait croisés sur sa poitrine, Gantaient le gantelet de mailles ajusté. Et sa targe d'argent pendait à son côté. Oriane lui dit de sa voix argentine :

3^6 Chant huitième.

a La nuit, fâcheuse nuit, la nuit va s'abaisser.

Notre gloire va s'effacer.

Demain, au jour, tout va cesser.

De nos splendeurs et de nos joies Nous avons dans nos mains enfermé l'univers. De la victoire aussi nous connaîtrons l'envers!

De chasseurs nous deviendrons proies.

Mais jadis la colombe a vu les flots monter; Sans perdre temps à s'attrister.

Sans vouloir non plus s'arrêter, Elle a pris une feuille verte.

Et l'emportant malgré la pluie et l'ouragan. Suspendant l'espérance au front de l'Océan, Elle a volé vers l'arche ouverte.

Ainsi, mais ce n'est pas faire un si grand effort! Avec toi, c'est avec transport Que je puis rencontrer la mort Couvrant mon cœur d'une cmeraude.

Amant, amant chéri, de l'écrin de l'amour J'ai choisi, tu le sais, et dès le premier jour. Sa couleur si douce et si chaude.

— Peux-tu bien parler de mourir.

Dans ces lieux immortels où la vie étincelle! Contre l'inébranlable et sûre citadelle Nos haineux ennemis se hâtent d'accourir!

Tu verras ce ruisseau tarir.

J'entends d'ici chanter sa bruyante fanfare. L'espace en retentit, et l'écho s'en empare.

Le Parnasse. Sjj

Il la gonfle, il l'apporte, il la redit... c'est bien ! Mais tant de bruit qu'ils font ne saurait changer rien : La vie est éternelle, et l'Honneur, bien suprême. Présent venu du ciel, et l'Amour, sont de même Immortels, et tous trois avec la liberté Composent les joyaux de la Divinité!

Que le monde, jouet de la force infernale.

Dans ses impuretés se prélasse et s'étale :

J'y consens! Laissons-le s'ébaudir à son gré.

Car son regard trop court et son cœur sans audace

Ne peut sur ces hauteurs occuper une place.

Et nous braverons tout sur ce sommet sacré !

En veux-tu contempler la preuve à l'instant même ?

Viens, mon ange adoré, viens, mon bonheur suprême.

Viens, tout ce qu'on peut voir de plus idolâtré :

Regarde dans ce coin de l'éther azuré! »

Oriane fléchit un genou sur la pierre.

Son cœur était rempli d'un instinct de prière. Et se sentait gonflé d'un sentiment divin; Elle appuya sa main sur la courte verdure Du vaste promontoire. Oh ! fine chevelure, Qui pendait en festons au-dessus du ravin. Son regard, vers le ciel retrouvant son image, D'un bleu pareil au sien dépassa le nuage, Et cherchant à passer jusqu'au plus pur de l'air, Monta, flèche acérée, au plus haut de l'éther.

Comme en ses plus beaux jours de première jeunesse, D'une éternelle joie elle y vit la promesse;

3t8 Chant huitième.

Elle y put contempler ce bonheur dévolu A ceux qui restent tels qu'ils l'avaient résolu, Toujours loin du vulgaire, et loin de ses abîmes. Ces deux êtres si beaux, si fiers, si magnanimes, Si sincères, voyaient, dans cette chaste nuit Qui s'élançait vers eux, tout étrangère au bruit. Et calme et consolante, et souriante et bonne. Cette sérénité qui n'égare personne Et qui, voulant le bien du cœur qui la comprend, Ne lui propose rien qui ne soit noble et grand.

Tu ne ressemblais pas, nuit claire du Parnasse, A la fatale nuit qu'assaillait le brouillard Lorsque de Camalot s'écroula le rempart Et qu'un marais fangeux s'étendit à sa place. Ton étoile, discrète et sa lampe à la main. D'un éclat scintillant éclairant le chemin De Phœbé, sans rien craindre au sein de la nature, Dans les limpides cieux cette fois s'aventure. Et promet aux mortels un heureux lendemain ! Les plantes, s'éveillant sur toutes les montagnes Et ne pressentant pas d'orages importuns, Aspirent la fraîcheur dont tu les accompagnes. Et répandent dans l'air un concert de parfums!

« Je ne sais, je ne sais, s'écriait Oriane,

Je ne puis exprimer ce que dans ce moment

J'éprouve, mon amant!

De ce qui vient à moi, de tout ce qui s'émane, De tout ce qui s'envole et tombe assurément D'ivresse salutaire et de céleste manne,

Le Parnasse. 3jg

Venant du firmament.

Je me sens transportée au sein de la lumière, Au sein de Tespérancc et d*un heureux émoi Qui, tout en m'entraînant, me laisse sur la terre Et me jette en tes bras, et me fait plus à toi ! Je t'aime plus ! je t'aime au delà des paroles. Je t'aime mieux qu'avant je ne t'avais aimé ! Je te vois éclairé de justes auréoles, D'un pouvoir inconnu je te vois animé.

Qu'as-tu donc ? qu'es-tu donc ? que prétends-tu ? Moi-même Je me sens avec toi, comme en des tourbillons

D'ineffables rayons.

Emportée au travers d'une sphère suprême Où d'un éclat pareil voilà que nous brillons... J'ai peur!

— Va, ne crains rien ! nous restons sur la terre, Répondit Amadis. Et n'aperçois-tu pas Le sordide troupeau qui nous guette là-bas ? Tu comprendras d'abord le mot de ce mystère. Entre Thomme et les saints, et la glèbe et les cieux. Exista de tout temps un monde élémentaire,

Séjour des demi-dieux, Exista de tout temps l'atmosphère choisie Où l'àme peut s'ouvrir en toute fantaisie. Atteignant ce que l'homme a su de la Beauté : C'est là, c'est le séjour où vit la Poésie, Et le cœur qu'elle atteint et l'esprit emporté S'élancent vers sa grâce et vers sa majesté. De sa sainte vertu reconnais donc la trace ! Tu la sens, tu la vois aux rochers du Parnasse ! Oriane, aujourd'hui tu ne dois pas trembler.

38o Chant huitième.

Gémir ni te troubler :

Oui, c'est moi qui t'embrasse!

C'est bien ici qu'un Dieu voulut nous rassembler,

C'est ici notre place, Celle de ces héros venus de même race, Celle de ces mortels fiers de nous ressembler. Quant à cette honteuse et hurlante cohue Qui là-bas se ramasse et contre nous se rue. Se flattant à jamais de nous exterminer, Vas-tu par ses propos te laisser étonner ? Non! Rappelle-toi bien, ma céleste Oriane, Que ces lieux n'ont pas vu succomber seulement Le Python, l'avorton du céleste élément. Sous les traits du carquois d'où la lumière émane; Us ont vu disparaître un monstre plus profane : Quand le voleur gaulois a prétendu piller Du puissant Loxios l'opulent sanctuaire.

Le dieu le força de se taire.

Bientôt il a su le plier.

Sous ses assauts l'agenouiller.

Tomber sous ses torrents de pierre; Il l'a contraint de s'écrier,

Grouiller Et s'étendre dans la poussière Sans avoir pu le dépouiller!

Ainsi meurent tous ceux qui, pris de frénésie. Ont jamais insulté la sainte Poésie, La mère de vertus qui ne sont pas du Ciel, Et qu'aime cependant l'archange Gabriel. »

Tout ce que répétait Amadis à cette heure A la plus adorable et chère, à la meilleure,

Le Parnasse, 38i

A la plus dévouée et hautaine à la fois Des femmes, on eût pu l'entendre d'autres voix Qui, dans le camp dressé sur la roche suprême, A des êtres chéris le proclamaient de même. Oh ! combien cette nuit, sur ce mont solennel,

A vu d'épanchements sublimes!

Tout prenait un accent, un aspect étemel

En montant sur ces hautes cimes.

Tout s'y purifiait et s'affinait encor.

Fût-il parfait dans son essence, Tristan ne s'éleva pas plus que Galaor,

Bien qu'il eût sur lui plus d'avance.

Si l'on entendait rire au fond des défilés

Les contentements du vulgaire.

Plus haut montait aussi vers les cieux étoiles

L'accent des autres cris de guerre.

Si bien que s'éleva des camps des exilés

De mille voix aventureuses Comme des aigles forts, au bec dur, bien ongles,

Ce vol de strophes vigoureuses :

— Dame aux yeux clairs, puisque Tamour

Règne et domine dans nos âmes,

Les éblouissant de ses flammes

Plus lumineuses que le jour,

Partons, évitons la souillure,

La sottise et la déraison.

Et le poison De ces hontes de la nature.

Quittons et patrie et maison.

Laisse la clef dans la serrure,

Dame aux yeux clairs !

382 Chant huitième.

Retourne-toi! Regarde... écoute!

Veux-tu gémir et regretter?

Ici le tournant de la route

Nous montre qu'il faut tout quitter.

Vas-tu garder dans ta mémoire

Quelque bijou du temps passé,-

Brisé, cassé.

Le garder pour t'en faire gloire? Jette-le dans l'oubli glacé.

Marais profond à l'onde noire,

Dame aux yeux clairs!

Quand ils marchaient sous nos enseignes. Les pieds lourds et les fronts baissés, Ces gens qu'il faut bien que tu plaignes Étaient pourtant moins insensés!

Laissons-les! Que de leur malice, De la bassesse de leurs cœurs,

D'eux les vainqueurs.

Aucun de nous ne soit complice.

Aveugles vantards et moqueurs.

Que tout leur destin s'accomplisse.

Dame aux yeux clairs!

Et nous, au fond de la retraite.

Dans l'obscurité cachons-nous.

Es-tu résignée ? Es-tu prête ?

Marchons dans les sentiers des loups, Allons habiter la caverne Où le jour ne vient que d'en haut Et sans défaut.

Le Parnasse. 383

Toujours gai, pur et jamais terne!

Laissons-les vaguer, il le faut, Guidés par leur pâle lanterne.

Dame aux yeux clairs!

fl

O splendide bonté des temps chevaleresques! Ces femmes aimaient bien les élégants atours, Les bijoux scintillants, les préaux et les cours Des palais couronnés d'étages et de tours. Et les émaux changeants des arcades mauresques; Mais elles préféraient encore leurs amours. Et ce fut cette nuit que la haine et l'envie. Certes, sans le vouloir, apprirent au bonheur Un moyen de durer, qui leur fit grand honneur. En lui donnant Tidée qu'il faut cacher sa vie!

Cependant le soleil, plus que jamais brillant. Plus que jamais pompeux, sortit de l'Orient, Repoussant à longs plis le pourpre et l'écarlate. Et le safran et l'or qui fondaient dans les cieux! Plus que jamais ce front, le plus audacieux. Le plus noble des fronts où la puissance éclate, De ses cheveux épars, incandescent buisson. Allumant les éclats, montait sur l'horizon. Grandissait et venait réjouir la nature De Téclat sans pareil empreint dans sa figure.

Le Dieu, c'était le Dieu! Le monde à l'unisson Tressaillit à l'aspect de sa noble stature. La cigale à grand bruit martela sa chanson, La caille s'appelait au fond de la moisson,

Tandis que l'alouette

Au clair des airs se jette,

384 Chant huitième.

Monte et dresse la tête,

Répète Le salut de ses cris.

Et les odeurs des plantes,

Chancelantes,

Tremblantes, Aux couleurs violentes, Sortant de leurs abris, Font monter vers cette âme Dont l'éclatante flamme Les pompe et les réclame.

Les parfums du cinname.

Des roses et des lys !

Les feux du camp s'éteignent.

Alors on vit gardant chaque sentier étroit, Que des fossés profonds de toutes parts étreîgnent. Un de ces chevaliers se tenant fier et droit. Et Tépée à la main demeurant à sa place. Tout prêt à disputer les gorges du Parnasse ; Tandis que des vallons accourait à grand bruit, Mugissante et perçant les ombres de la nuit Qui floconnaient encor sur ses masses informes, La foule moutonnant comme des flots énormes, Comme des flots épais, comme des flots fangeux : Elle courait hurlant des propos outrageux.

Et Merlin répétait tout bas à Viviane :

— Je ne te verrai plus envier Oriane.

L'univers est à vous, la couronne est à toi : J'ai livré mes amis et dégagé ma foi.

Le Parnasse. 385

Que je te voie encor m'embrasser, me sourire. Je sais assurément ce que cela veut dire. Et je prévois trop bien ce qui va m'arriver; Mais la tâche m'entraîne I il la faut achever!... »

Théophraste disait :

« A quoi bon tant de peine ?

Nous avons repoussé ces vaincus de la plaine, Nous voilà délivrés de leur aspect hautain. De leurs possessions nous avons fait butin. Nous pouvons nous parer de leur ancienne gloire. En effaçant un peu des pages de l'histoire, En nous disant leurs fils, en étalant leurs noms Aux fastes mensongers de nouveaux Panthéons. Ne suis-je pas César ?

— Rasons cette montagne !

Répliquait Viviane. A toute la campagne Elle impose l'aspect d'un affreux souvenir. Et quand je l'aperçois je ne crois rien tenir. Cette infâme, insultante, insolente chimère^ Abri de l'Idéal, c'est la hideuse mère De tout ce qui pourrait nous venir accabler : La voyant, je ne puis m'empêcher de trembler : Avance donc, seigneur I Empereur magnanime. Ranime tes soldats! Poussons jusqu'à la cime. Montons, nivelons tout, tuons tout, et demain Sur le sol abaissé construis le grand chemin ! »

Elle partit, grimpa, par sa rage aguerrie. Sur la face du roc, la hideuse furie!

386 Chant huitième.

Elle tenait en main une torche, et tâchait D'en appliquer la flamme à ce qu'elle approchait : Mais la flamme tombait, tout d'abord épuisée, Sur les fleurs qu'imprégnait la céleste rosée, Et que le feu sans leur nuire touchait. Oh ! la sorcière enragée !

Et Théophraste pensait, La voyant qui s'élançait Et toujours recommençait Sans fin, point découragée :

« J'en peux faire le serment.

Si jamais à Dieu le Père Elle n'a fait sa prière, Je suis sûr que la vipère Sert le diable assurément! »

C'était bien vrai, car sur l'heure Ahriman lui murmurait :

« O servante la meilleure !

Tu m'aimes, il y paraît!

Mais je vois, à mon regret.

Que ton amour s'égarait.

Le matin qu'il se livrait

A l'attrait

Du portrait

Qui s'offrait Vivant, séduisant ta vue.

Trompant ton cœur et tes sens

Frémissants.

Ah ! de raison dépourvue.

Le Parnasse. 387

Que rêvais-tu dans Ayglain De fermeté sans mélange!

Comme il change !

Des amants le plus étrange,

Il dérange Ton espoir le plus certain, A te fuir il est enclin.

Regarde !

Prends garde !

Il fuit,

Trahit!

— Tu fuis, Ayglain ? Tu veux me quitter?

— Je t'abhorre!

Je connais ta bassesse, et je n*en veux plus rien. Je renonce à chercher Thonneur qui déshonore. Avec l'iniquité je brise mon lien; C'est trop d'envisager la laideur de ta haine. De te sentir poussant ta malfaisante haleine. De te voir t'acharner, le brandon dans le poing, Contre toute fraîcheur, contre toute pensée, Pour peu qu'elle soit pure et désintéressée. Va! reprends ton amour, car moi je n'en veux point!

— Lâche ! dit Viviane en devenant livide

(Ses yeux brûlaient comme charbons).

Lâche ! de tout pouvoir cesses-tu d'être avide ? Tes succès ne sont-ils pas bons ?

Et la monnaie

Dont je te paie.

Pour être de mon propre aloi,

388 Chant huitième.

Ne vaut-elle pas récompense?

Pense un peu mieux, oui, pense, pense A tout Tefifort que je dépense Pour diviniser... qui donc? Toi!

— Ah ! vile enchanteresse ! Il est vrai que je compte Me relever enfin du bourbier où je suis! Oui, je prétends grandir, mais en lavant ma honte. Et pour de tels projets, que me sont tes appuis ? Lorsque je t'écoutais, il est vrai que mon âme Prenait un court instant ta mensongère flamme Pour le plus radieux, le plus grand des flambeaux; Mais désormais je sais, bien que tu veuilles dire. Que tout ce que tu peux n'arrive qu'à détruire. Je rejette tes dons, et les mets en lambeaux! »

Il dit, et s'élança sur le mont sans rien craindre. Son épée à la main, plein de cœur, l'œil en feu. Son pied n'était pas ferme, et même, pourquoi feindre ? A chacun de ses pas il reculait un peu. Il glissait, il traînait, il se prenait aux herbes. S'attachait aux cailloux qui glissaient sous ses pieds. Il tombait à genoux dans les endroits mouillés; Mais ses regards brillaient plus fiers et plus superbes. Et bien qu'en avouant combien il hésitait. Je dis qu'il faisait route, et vraiment il montait! Son cœur le soutenait. En pareille aventure. Quand l'assaillant s'acharne et ne veut plus céder. Il faut, quoi qu'elle en ait, que marche la nature. Parfois, en succombant, mais sans plus marchander. Il montait, et l'air pur, emplissant sa poitrine. Donnait du même coup une force divine

Le Parnasse. 38g

A ses membres lassés, mais qu'il savait roidir, Et Ton eût dit vraiment qu'on le voyait grandir. Enfin, sur un plateau qu'atteignit son courage, Il se vit tout à coup plus haut que le nuage, Au centre d'horizons largement agrandis.

Et son œil contempla le brillant Amadis.

Tous deux, l'épée au poing, un temps se regardèrent, Ce furent deux rayons d'éclairs qui se croisèrent. Et, parlant le premier :

« Non, non, je ne suis pas.

Dit Ayglain, l'impuissant que ta fierté suppose, Ta défaite est ma force, et n'a pas d'autre cause. Et si, par un hasard, dans nos derniers combats. Un secours étranger a soutenu mon bras. Si du moins tu le crois, cette insulte pesante. Je la viens secouer! Ici je me présente Ainsi que tu le vois, tout seul et dans un lieu Où tu te sais couvert par la faveur de Dieu. Accepte le combat qu'à l'instant je te livre : Si je ne puis te vaincre, il vaut mieux ne plus vivre; Il faut que l'un de nous périsse, c'est ma loi. Si tu ne conviens pas que je vaux mieux que toi !

— Ayglain, dit Amadis, se prenant à sourire. Tu délires, tu mens, c'est la mort qui t'attire! Ne le comprends-tu pas quand tu viens hasarder De me vanter ta force et de m'intimider? Je ne veux pas agir au gré de tes caprices; Mais tu dis vrai : vaincu, j'entends que tu périsses. Et que par tes amis le bon droit insulté Soit vengé de leur ruse et de ta fausseté!

3go Chant huitième.

— Faux, je ne le suis plus! J'ai quitté leur cohorte. C'est ma chair et mon sang qu'à ton glaive j'apporte Sans leur aide ! Et je veux que tu le saches bien. C'est qu'avec ces maudits j'ai rompu tout lien.

Je suis un chevalier! Je le dis! qu'on me croie! S'il me faut succomber, je succombe avec joie En gardant mon courage, et non plus soutenu Par un méchant pouvoir qui ne m'est plus connu. On me trompait! Je fus un traître, je l'avoue! Tu m'entends? J'en conviens, ma langue se dénoue Et me livre, et tu peux, s'il te convient ainsi. Pour un passé honteux me refuser merci; Mais, désormais, combats ton égal en franchise ! Il n'est plus, il est mort, l'Ayglain que l'on méprise. Et je suis le premier à frapper du talon Le tombeau de celui que j'appelle un félon. Vois si je puis croiser mon arme avec la tienne!

— Tu mérites pardon! Que ta valeur l'obtienne ! Répondit Amadis. Non ! le sang de ton cœur N'est pas assurément une pâle liqueur : Laisse-moi t'embrasser, et viens sur ma poitrine.

— Ah! mon cher Amadis! devant qui je m'incline! Oui, j'ose t'embrasser, et si je suis vaincu, Personne ne dira que j'aurai trop vécu. Combattons maintenant, et Ton verra sur l'heure Si mon épée est forte, ou la tienne meilleure; Mais que le sort m'oblige à plier sous tes coups. C'est un pareil honneur qui décide entre nous!

— Viens, Ayglain, viens, héros! Je regrette à cette heure Que le sort entre nous n'ait pas mis l'amitié.

Le Parnasse. 3gr

Mais puisqu'il est écrit qu'il faut qu'un de nous meure, De l'honneur du combat prenons chacun moitié. »

Ainsi dit Amadis.

Soudain les deux épées S'échappent des fourreaux, ainsi que deux serpents S'élançant de leurs trous, souples, brillants, rampants, Froids, leurs cruelles dents mortellement trempées. Ayglain frappe. Amadis l'abat sur le rocher. Le perce; Ayglain voudrait, parvient à s'accrocher Au genou d' Amadis, l'enveloppe, se penche. Menace son rival au travers de la hanche, Amadis le repousse, et, brandissant le fer En s' écriant :

« Pour vous, 6 ma chère Oriane ! »

Du lutteur qu'il étreint il fracasse le crâne : Ayglain meurt comme un chêne écrasé par l'éclair.

Et les deux camps voyaient la lutte et la victoire. Le héros sur le ciel éclatait dans sa gloire. Son armure brillait de tous les feux du jour. Comme son noble front des clartés de l'amour. Animé de courroux, mais non de frénésie. Des temps qui ne sont plus c'était la Poésie Immortelle, et le Dieu que prétend offenser La tourbe, n'a jamais permis de l'efifacer 1

Amadis demeurait debout sur le Parnasse; Autour de lui, les siens avaient gardé leur place. Oriane lui dit en lui serrant la main :

3g2 Chant huitième.

<c Tous ces triomphateurs, que seront-ils demain ?

— Laissons-les s'agiter, dit le fils d'Élisène, Laissons-les se répandre à travers monts et plaine. Déshonorer la terre, arracher les forêts. Dans tous les carrefours planter leurs cabarets; Laissons-les dans l'ivresse où leur succès les plonge, Apprendre à l'univers la valeur du mensonge. Et pousser jusqu'au bout leur famélique effort. J'entends déjà sonner les cloches de leur mort : Elle est là, derrière eux, elle approche et les touche; Encore un peu de temps, et tu verras leur bouche Se tordre en leur stupeur et s'écrier d'effroi : « Poésie et vertu, prenez pitié de moi ! » Nous verrons la pitié que nous en devons prendre. Écoute leurs clameurs, comme ils les font entendre! Viens les voir commencer l'attaque, et de quel air Bourdonnent contre nous ces moucherons d'enfer! »

Un nuage de dards, un ouragan de flèches,

Viretons et carreaux, pierres, balles de plomb.

De fer, d'acier, d'airain arrivaient tout du long.

Et devant les rochers, afin de faire brèches.

S'alignait savamment un train de mangonneaux.

Et tout ce qu'avaient pu livrer les arsenaux

De chaînes et de crics, de ressorts, de machines.

Sombre langage et laid, et de méchantes mines.

Tordu, tonu, trop grand, trop large ou trop petit,

Qui se mit à tirer d'un terrible appétit.

Les cordages criaient, sifflaient, grinçaient, les planches

Recevaient, vomissaient d'énormes avalanches

De projectiles ronds, carrés, renflés ou plats.

Dont les uns épandaicnt du feu, les autres pas.

Le Parnasse. 3g3

Théophraste et les siens, ravis de leur tumulte, Se disaient :

« Tout va bien ! nous tenons les dehors Du défilé! Ce soir, prenons les contre-forts! Admirez les effets de cette catapulte ! Demain matin au jour arrivent des renforts, Â midi nous serons dans la montagne entière. Renversant, terrassant et nous donnant carrière; Et nous ferons sauter dans l'air en grand arroi Les lambeaux mutilés de notre ancien effroi ! »

C'était bien dit. Pourtant, ces grands murs tenaient fermes.

Les versants du Parnasse, et surtout les sommets.

Demeures des héros, inébranlables termes.

Bravant cette fureur, tenaient bon pour jamais.

Les assaillants d'en bas étalaient leurs prodiges

De science, de force et de sagacité,

Us raillaient l'adversaire, ils niaient ses prestiges.

Et ne détachaient rien de sa solidité.

Puis il vint un moment où le bruit, la poussière,

La fumée obscurcit tellement la lumière.

Encombra tous les yeux de tant d'obscurité.

Remplit tous les regards de tant d'incertitude.

Fît trouver à chacun la bataille si rude.

Et le repos devint tellement souhaité.

Que Théophraste enfin dit à la multitude :

« Pourquoi tant de travail, d'efforts et d'àpreté ? Calmez-vous ! Amadis n'a jamais existé. »

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