‹ Amadis de GauleChapitre 4 sur 9 · IIS · texte numérisé non relu

IIS

payé : et à ceste cause , nous avons fait ceste assemblée, et sommes venuz en ce lieu pour défendre nostre liberté, qui ne peut estre payée par nul thresor. C'est vostre fait, c'est vostre droict, non pas de vous seulement mais de voz enfans, qui jusques à présent ont esté tenuz et reputez tributaires, par ceux que vous voyez délibérez de vous faire serfs et esclaves. Voulez vous donques tousjours vivre en ceste sorte? Voulez vous continuer le joug à voz successeurs? Estes vous de moindre cœur, ne de moindre estoffe que voz voisins?... Poussons, poussons, gentils Chevaliers, je voy desja le Roy Lisvart et sa troupe en doute pour nous tourner le dos. Ils sont, se disoyent-ils , coustumiers de vaincre : mais nous les aprendrons à eux accoustumer d'estre vaincuz. ))

En tête des cent chevaliers bretons figurent le Beau Ténébreux, dont ses frères eux-mêmes ignorent le véritable nom, Galaor, Agraies, Florestan, Gandalac, le géant qui jadis enleva Galaor, BramandiletGanus, ses deux fils, Nicoran du Pont timide, Dragonis, Palomir, Vivorant, Giontes, neveu de Lisvart, le très-renommé Brunéo de Bonne-Mer, son frère Bransil, Guilan le Pensif, don Grumédan, chevalier d'honneur de la reine et porte-enseigne du roi* On dirait

— ii6 —

une des énumérations de Victor Hugo dans la Légende des siècles. Parmi les chevaliers irlandais sont : Mandafabul, de la Tour vermeille; Cartadaque, de la Tour défendue; Gandacuriel et Albadanor. Beaux noms portés par de beaux hommes, je veux dire par de grands hommes , ou plutôt des hommes grands : Albadanor, Gandacuriel , Cartadaque et Mandafabul sont des géants.

Quant au combat lui-même, il est décrit trop longuement pour vous être cité tout entier. Puis, que vous apprendrait-il de neuf, après tant d'autres que vous avez lus déjà ou parcourus ? Tous ces combats se ressemblent, que les combattants soient un contre un, ou cent contre cent. Et l'issue n'est jamais douteuse. Toujours l'un des fils du roi Périon, deux des fils du roi Périon, ou les trois ensemble, — c'est le cas présent, — déconfit ou déconfissent un, plusieurs, ou même — c'est le présent cas — une multitude d'adversaires.

Laissez-moi désormais résumer en quelques mots et parfois ne pas résumer du tout les chapitres qui ne me sembleront offrir aucun élément d'intérêt nouveau.

Donc Lisvart est vainqueur. Il a tué de sa main Gandacuriel. L'âme de Cartadaque, si des

Cartadaque ont une âme, s'est séparée de sa gigantesque enveloppe sous les coups de Galaor. Mandafabul gît près de Cartadaque, fendu en je ne sais combien par le Beau Ténébreux, qui a laissé pour mort non loin de là le roi d'Irlande et tué tout à fait son oncle Sarmadan. Le cri : Gaule! Gaule ! poussé tout à coup par Amadis , dont il trahissait l'incognito, fut le signal de la victoire. Et voilà les Irlandais contraints de reconnaître à l'avenir la suzeraineté de Lisvart, voire même de lui payer double impôt.

Pourquoi Amadis ne demande-t-il pas à Lisvart la maind'OrianePdites-vousencore. Plusque jamais Lisvart n'a rien à lui refuser. Vous oubliez que, chez les souverains, courte est la mémoire des services rendus. L'épisode suivant est destiné sans doute à mettre cette vérité en lumière.

Deux traîtres, Brocadan et Gandandel, persuadent au roi qu'Amadis médite d'usurper, avec l'aide de ses frères et compagnons, le trône de la Grande-Bretagne. Et le roi accueille dès lors Amadis avec une froideur dont tout le monde s'étonne et se révolte.

Notre héros, dans un combat singulier contre le géant Ardan Canile, venait de gagner pour Lisvart l'île de Mongaze. Galvanes Sans terre

— ii8 —

s'éprend tout à coup de la belle Madasime, qu'Ardan avait donnée en otage au roi avant ce combat. On sait que Galvanes est oncle d'Agraies et ami d'Amadis. u Sire — dit un jour celui-ci à Lisvart — encoresque je ne vousaye jusques icy fait tant de service, comme je désire, si ai-je prins la hardiesse (me confiant en vostre grande libéralité) de vous demander un don. » Le roi fronce dédaigneusement le sourcil et veut savoir d'abord quel est ce don. u Sire, reprend Amadis, le don que moy et mes compagnons presens, vous supplions nous octroyer, est, qu'il vous plaise donner au seigneur Galvanes , l'Isle de Mongaze, de laquelle il vous fera la foy et hommage, en espousant Madasime, ce faisant, Sire, vous enrichirez un pauvre prince, usant de miséricorde à une des plus belles gentilles femmes du monde. » Lisvart répond : « Celuy est mal advisé qui demande ce qu'il ne sçauroii avoir... » et prétend avoir promis Pile de Mongaze à Léonor, sœur cadette d'Oriane. « Sire, s'écrie Agraies , vous nous faites bien cognoistre, de combien les services que nous vous avons faits, vous sont peu aggreables, et moins proffitables pour nous : et pourtant (si mes compagnons me veulent croire^ nous adviserons doresenavant à ce que nous aurons à faire. » Galvanes prend à

son tour la parole : « Par Dieu, mon neveu, vous dites vérité , et sont les services tresmal employez que l'on fait à ceux, qui n'ont vouloir de les recognoistre : et pourtant, tout homme de bon cœur doit tousjours regarder pour qui ils'employera. » Amadis intervient : « Mes seigneurs, ne vous plaignez du Roy pour ne vous donner ce qu'il a promis à autre, et le prions seulement qu'il soit content que le seigneurGalvanesespouse Madasime • et attendant qu'il luy fasse du bien, je luydonneray l'isle Ferme. » Intervention inutile. Leçon de générosité perdue. « Madasime, poursuit le roi , est ma prisonnière, et si elle ne me rend la terre qu'elle m'a promise , je luy feray trencher la teste, devant qu'il soit le mois passé. )) Cette dure réponse ébranle la patience duhéros.(( Sur mon ame, Sire — dit-il — quand il vous eust pieu nous respondre plus gracieusement, vous ne nous eussiez fait le tort que vous faites, au moins si vous avez désir de nous bien cognoistre. » Réplique ferme, mais respectueuse encore, et qui devrait faire rentrer le roi en luimême au lieu d'attirer à son auteur cette rebuffade : (c Si je ne vous cognois assez, le monde est grand pour trouver autre , qui mieux vous fasse. )) L'hésitation n'est plus permise à Amadis : (( Sire — dit-il — j'ayjusquesicy pensé qu'il

n'y avoit Roy ne prince au monde mieux se cognoissant es choses de vertu et d'honneur que vous : loutesfois nous appercevons maintenant du contraire, par l'expérience que vous nous en donnez, par ainsi puis que vous avez changé de nouveau conseil , nous irons chercher nouvelle façon de vivre. » A quoi le roi se contente de répondre : •< Faites vostre volonté : car ceste est la mienne. »

Le roman vient de faire place au drame. Le drame va faire place à l'épopée. Le passage suivant — je veux que vous en jugiez par vousmême — ne me semble pas indigne d'être comparé à certains autres du Ramayana, de l'Iliade, du Romancero du Cid ou de la Chanson de Roland.

(( Sire — dit le lendemain Amadis au roi, après avoirpris secrètement congé d'Oriane — si enaucune chose je vous ay fait faute, Dieu et vous en soyez tesmoins, vous asseurant qu'encores que les services que je vous ay faicts ayent esté petis, la volonté quej'ayeuë de recognoistre les biens et honneur qu'il vous a pieu me faire, estoit grande en touieextremité. Vous me distes hier que je m'en allasse par le monde, chercher qui mieux me cogneust que vous, me donnant assez à entendre lepeu d'envie qui vous reste que je demeure plus en

vostre cour. Puis qu'il vous plaist me l'avoir ainsi commandé, c'est raison queje vous obéisse, non que vueille sortir d'avec vous comme de mon souverain : car je ne fuz oncques vostre vassal, ny d'autre prince, sinon de Dieu seul : mais je prens congé de vous, comme de celuy qui m'a fait beaucoup de bien et d'honneur^ et auquel je portois amour et désir de service. A peine eut-il dit ceste parole, qu'aussi tost prindrent semblablement congé Galvanes, Agraies, Dragonis, Palomir, Bruneo de Bonne Mer, Bransil son frère, Angriote d'Estravaux, Grindonan sonfrere, Pinores son cousin, et don Quedragant. Lequel s'avança devant tous, disant au Roy, Sire, je ne demouray oncques en vostre cour qu'à la prière d'Amadis, voulant et désirant estre son amy tout outre : et puis que par son occasion je fuz vostre, par mesme raison je m'en déporte désormais, veu que mes petis services auroyent bien peu d'espérance, estant les siens grands si mal recogneuz, sans avoir mémoire de l'obligation que vous avez àluy, vous ayant délivré des mains de Mandafabul , et de la victoire aussi que vous avez obtenue sur le RoyCildadan, par le sang de luy et de ses autres parens. Je vous ramantevroy bien le bon tour qu'il vous fit, quand il délivra vous et vostre fille Oriane [comme j'ay

ouy maintesfois dire) des mains d'Arcalaus, et depuis n'aguères madame Leonor, que Famongomad, et Basigantson fils (Geans les plus cruels du monde) tenoyent prisonnière pour la faire mourir :parainsiringratitudedelaquellevoususez maintenant envers luy est si grande, qu'elle vous ote toute cognoissance de vérité. Et pourtant il ne doit moins estimer ce congé tost donné , que la rétribution de ses services tard accordée. Quant à moy, je suis délibéré de le suivre, et sortir de vostre cour quant et luy... Puis se retira, et se présenta Landin, disant au Roy, Sire, je n'ay trouvé en vostre cour, qui donnast aide et confort à mes querelles, sinon monseigneur Amadis, lequel je voy maintenant sortir de vostre service, pour le tort que vous luy avez fait : au moyen dequoy, ne voulant l'abandonner, ne mon oncle Dom Quedragant aussi, je prenscongéde vous. . . A l'heure estoyent en un coing de la salle, parlans ensemble, dom Brian de Moniaste Chevalier très renommé, fils du Roy Ladasan d'Espagne, et de l'une des soeurs de Perion de Gaule, Urlandin, fils du Comte d'Orlande, Grandores et Madansil du pont d'argent, Listoran de la tour blanche, Ledadin de Friarque, Tranzilles l'orgueilleux, et dom Ganarte du val craintif. Tous lesquels vindrent dire au Roy, Sire, l'occasion

de nostre venue par deçà, fut pour voir Amadis et ses frères, et estre leurs amis s'il estoit possible : et tout ainsi qu'ils furent cause du service que vous avez receu de nous, ils seront aussi motifz que nous en déporterons, et prenons congé de vous pour luy tenir compagnie. Quand le Roy se vid abandonné si soudainement de si grand nombre de bons chevaliers, il fut fort desplaisant, et de despit ne voulut permettre à Amadis d'aller prendre congé de la Royne, laquelle avoit tousjours contrarié au conseil de Gandandel, et son compagnon. Et à ceste cause Amadis pria au vieillard dom Grumedan, faire ses excuses envers elle, puis faisant une grande révérence au Roy, se retira en son logis avec ses compagnons, ou ils trouvèrent le disner prest, et estans les tables levées, chacun s'en alla armer, et se vindrent renger en un lieu, duquel Oriane les pouvoit choisir, et se trouvèrent en si grand nombre, qu'ils estoyent cinq cens chevaliers et plus, dont la plus part estoyent fils de Roys, de Ducz ou de Comtes : puis en bon ordre vindrent passer tout au plus près du logis de la Royne. Lors Mabile, qui estoit à une des fenestres, appella Oriane, qui estoit sur un licttant mélancolique que rien plus, luy disant, Ma Dame, je vous prie oubliez vostre ennuy, et venez voir

combien de Chevaliers vous avez à vostre commandement. Tandis que mon cousin a esté au service du Roy vostre père, il estoit tenu de luy comme simple Chevalier errant, mais aussi tost qu'il en est sorty, il se monstre prince et puissant seigneur, ainsi que vous le pouvez voir maintenant, etsi vousavez puissance sur luy, par plusforte raison, vous l'avez aussi sur toute ceste trouppe, de laquelle il est chef et principal conducteur... Ainsi passèrent Amadis et les siens au travers de la ville, et les accompagnoyentle Roy Arban de Norgales, Grumedan Chevalier d'honneur de la Royne, Brandoyvas, Quevorant, Geontes neveu du Roy, et Lastoran le bon jousteur. Tous lesquelz estoyent trop desplaisants du département de tant bons Chevaliers, spécialement pour Amadis, lequel particulièrement les prioit, qu'en ce que son honneur seroii blessé, ils se monstrassent pour luy tels qu'il les estimoit. Et combien que le Roy (sans occasion) l'eust prins à haine, qu'eux pourtant ne laissassent à estre sesamys,sansenperdreleserviced'unsibon prince : et ils luy respondirent, que faisant service au Roy, avec la loyauté qu'ils estoyent obligez, ils demoureroyent prestz à luy faire plaisir en tous endroicts où il les voudroit employer, dont il les remercia grandement. Puis leur dist, Si vous

trouvez le Roy à propos, vous le pourrez advertir, que cequ'Urgande me déclara en sa présence est maintenant accomply : car elle me dist, que la recompençe quej'aurois de gangner seigneurie à autruy, ce seroit haine, courroux et eslongnement du lieu où plus je avois désir de demourer. J'ay conquis, comme chascunsçait,au trenchant de mon espee, et au prix de mon sang l'Isle de Mongaze, en augmentant les limites du Royaume de la grand Bretagne, et toutesfois sans raison aucune le Roy m'a prins à hayne , mais Dieu est juste pour rendre à chascun ce qu'il luy

appartient Ce disant s'embrassèrent Pun

l'autre, se commandans à Dieu, puis s'approcha Guilan le pensif, lequel ayant la larme à Pœil, dist à Amadis, Monseigneur, vous sçavez mon affaire, et comme je ne puis de moymesmes rien faire, estantdutout souzmis à la volonté d'autruy, par laquelle j'endure angoisses et douleurs estranges, qui est la cause que je ne vous puis suyvre, dont j'ay honte et vergongne, tant ay désir de recognoistre le bien et l'honneur que m'avez fait estant en vostre compagnie, vous suppliant bien humblement me tenir à présent pour excusé. Or, sçavoit Amadis la sujection en laquelle amour le maintenoit, et cognoissoit bien par soy-mesmes la peine où il pouvoit

estre: aumoyendequoy illuy respondit, Seigneur Guilan, jaà Dieu ne plaise, quepour mon occasion vous faciez faute à la Dame que vous aymez si parfaiclement, ains vous conseille luy estre obéissant, et la servir, ainsi que jusquesicy vous avez fait, et le Roy semblablement, estant seur que vostre honneur sauve, vous me serez en tous endroits amy et loyal compagnon. Puis le vint embrasser, et prenans congé, Guilan et ses compagnons retournèrent en la ville, et Amadiset les siens suyvirent le chemin de Plsle Ferme. »

C'est grâce sans doute à quelques épisodes de ce genre qu'Amadis dut l'honneur d'être comparé par les contemporains de des Essarts à Vllujdc. Car l'opinion que j'émettais plus haut n'est pas nouvelle. Ces braves contemporains l'ont émise sans la moindre vergogne, et même avec une exagération que je n'approuve pas le moins du monde, comme bien vous penserez après avoir lu ce douzain :

Celuy qui fit son nom et bruit espandre Partout le monde^ après avoir desfait Le Roy de Perse^ et cju^on luy fit entendre Qu'en tous SCS biens et trésors en effet Il n^avoit point plus riche butin fait Que d^un escrain : lors fit commandement

Que l'on y mist les œuvres du parfait Poète Grec : Mais je crois fermement Que sHl vivoit et goustoit bien comment Cest Amadis les Essars a traduit, Il penseroit comme plus dignement Garder pourroit œuvre de si grand fruit.

Voilà donc Amadis établi de nouveau à l'Ile Ferme. Douze de ses compagnons d'armes vont au secours de Madasime que Lisvart est sur le point de faire mourir parce que Mongaze n'a pas encore été remise entre les mains de ses lieutenants. L'affaire s'arrange , grâce à la mort d'une vieille géante qui détenait injustement ce fief, objet de tant de convoitises, source de tant de maux; et deux autres compagnons d'Amadis, Angriote et Sarquile, après avoir vainement défié à Londres Brocadan et Gandandel, tuent en combat singulier, sous les yeux mêmes du roi et de son propre consentement, les trois fils de ces lâches calomniateurs, Tarin, Corian et Adamas.

Cependant Amadis s'ennuie à mourir dans son île. Oriane vient de lui écrire qu'elle est « grosse d'enfant » et ne sait comme elle pourra faire pour ne pas être découverte et perdue. Cendil de Canote vient de lui porter ce

cartel : « Seigneur, je suis envoyé icy vers vous, de la part du trespuissant Roy Lisvart mon souverain Seigneur, au nom duquel je vous deffie, et tous vos parents, amis ou alliez, et de par luy vous déclare, que s'il vous trouve jamais en la grand Bretagne, ou en l'Isle de Mongaze, qu'il vous fera pendre et traiter comme ses mortels ennemis : pourtant gardés vous d'oresenavant si pouvés : car il a enlreprins de vous courir sus, et ruyner entièrement s'il en a le moyen. t> Le découragement s'empare de lui. Il s'embarque avec Brunéo pour la Gaule. Une tempête le jette sur les côtes de l'ile Triste. Galaor et Cildadan, laissés pour morts sur le champ de bataille au combat des cent, et enlevés par un enchanteur, sont, après maintes aventures plus ou moins merveilleuses, plus ou moins drolatiques, tombés, dans cette même île, entre les mains du cruel Madraque. Amadis et Brunéo défont le géant, délivrent plusieurs captifs qu'ils dépêchent à la reine Briolanie, et reprennent la mer avec Galaor et Cildadan.

Un des types les plus singuliers ô'Amadis de Gaule est Andadoue, sœur de Madraque, «c la plus grande Géante qui fut sur la terre, laide et descrepite outre nature : car elle avoit les cheveux tous blancs de grand vieillesse, et si heris-

sonnez qu'ils sembloyent d'une droite hure : mais ses ans vieux ne lui avoyent en rien amoindri les forces de son corps, ains couroit aussi légèrement qu'un Cerf, et n'y avoit cheval tant brave, ou folastre fust il, qu'elle ne dontast à son plaisir, n'Ours, Chevreux ou Sangliers, qu'elle ne tuast de dard ou de sagette : à quoy elle prenoit tout son déduit, puis se vestoit de leurs peaux, et repairoit ordinairement es plus fors halliers, où elle espioit les passans qu'elle mettoit cruellement à mort, spécialement ceux qui estoyent Chrestiens, ausquels elle avoit haine singulière. » Cette abominable créature ne veut point laisser partir nos quatre chevaliers sans qu'ils emportent quelque gage de leur rencontre avec elle : « Ainsi qu'ils costoyoyent l'Isle, la Géante qui lors estoit cachée entre les arbres, au sommet d'un haut rocher, les espia, et les voyant naviger au dessouz d'elle, brandit de toute sa puissance un dard dans la navire, lequel de malheur attaignit la cuisse de Bruneo, par si grande force, que passant outre, vint se rompre contre letillac. »

Grand est le service rendu involontairement à Brunéo par Andadoue. On aborde en Gaule. Inutile de vous peindre la joie d'Élisène, de Péron et de Mélicie en retrouvant Galaor. Le

jeune prince leur présente Brunéo. « Voicy — dit la reine au blessé — ma fille qui entend très bien l'art de Chirurgie, laquelle vous visitera souvent. » Or Brunéo aimait depuis longtemps Mélicie : « Ma Dame, lui dit-il, ja à Dieu ne plaise que je vous desobeysse en tout ce que vous m'ordonnerez : car je suis seur que faisant autrement, ce seroit la fm de ma vie. »

Mais laissons de côté cette intrigue amoureuse qui n'en est encore qu'à son exposition, pour en suivre une autre qui se dénoue.

(( Or s'approchoit le temps que la Princesse Oriane devoit faire son enfant, et bien à point luy vint le partement du Roy son père — Lisvart vient de partir pour l'île de Mongaze que lui disputent Galvanes et quelques-uns des chevaliers de l'Ile Ferme — car un jour ,ou deux après qu'il se fut embarqué, elle commença à sentir le mal d'enfant , en sorte qu'environ la minuit, les angoisses et travail la contraignirent tant, qu'elle pensoit mourir. Parquoy elle fit lever Mabile et la Damoiselle de Danemarc, lesquelles long temps au paravant avoyent pourveu à tout ce qui estoit nécessaire, pour la secourir. Lors vindrent à elle : mais elle estoit desja si matée de l'extrême douleur qu'elle enduroit sans oser se plaindre ne crier.

qu'elle n'en pouvoir quasi plus, quand le Seigneur Dieu la regarda en pitié, la faisant délivrer long temps avant le point du jour d'un beau fils, que la Damoiselle de Dannemarc receut pendant que Mabile entendoit à la mère. Et ainsi qu'elle l'envelopoit en ses langes elle apperceut qu'il avoit sept caractères sous chacun de ses tetins, les uns rouges comme sang et les autres blancs comme neige, dont elle fut bien esbahie, et appella Mabile pour les luy monstrer : neantmoins elles ne les peurent lire ne entendre : car c'estoyent toutes lettres Grecques, et mots Latins : au moyen dequoy pour l'heure n'en voulurent rien dire à la mère : mais emmaillotèrent l'enfant et le mirent auprès d'elle. »

Je vous fais grâce des cris que pousse Oriane quand la damoiselle du Danemarck et son frère Durin lui arrachent l'enfant, mais je désire que vous lisiez d'un bout à l'autre la charmante description et la singulière aventure que contiennent les pages suivantes.

« Descendit la Damoiselle... et trouvans là les chevaux que Durin avoit amenez, montèrent dessus , prenans le chemin de la forest pour n'estre rencontrez de nul. Lors tant cheminèrent qu'environ l'aube du jour, ils arrivèrent joignant une belle fontaine, qui sortoit d'un haut rocher,

au dessouz de laquelle estoit une vallée si obscure, tant pour la profondeur d'icelle que pour la quantité des buissons, qu'il estoit impossible de voir le jour au travers. Là repairoient ordinairement Loups, et telles bestes cruelles. Or y avoit il au dessus ^de toute ancienneté) un petit hermiiage, où se tenoit un sainct homme nommé Nascian : lequel menoit vie tant agréable à Dieu qu'il estoit souvent substanté de viande céleste, quand la terrestre luy defailloit. Et n'avoit pour toute compagnie qu'un jeune enfant son neveu, qui alloit par les bordes pourchasser dequoy vivre, et luy-mesmes en personne y menoit quelquefois son asne, sans que nulle beste sauvage luy courust sus, combien qu'il les rencontrast ordinairement sur son chemin, ains s'humilioyent toutes devant luy en luy faisant chère. Et tant estoit aspre et solitaire le lieu ou il demeuroit qu'une Lyonne y faisoit tous les ans ses faons, lesquels communément Nascian visitoit autant privément que si c'eust esté petits chiens dom.estiques. Car aussi tost que la Lyonne le voioit en sa fosse elle s'en alloit pourchasser sa proye , et sembloit qu'elle luy laissast ses Lyonneaux en garde ! Par quoy il ne falloit gueres à les aller voir deu.x ou trois fois le jour, tant avoii grand plaisir à les regarder courir

— '33 — et esbattre l'un avec l'autre... » La damoiselle et son frère veulent se reposer un moment près de la fontaine. Durin saute à bas de son cheval, prend le nouveau-né, le pose sur un tronc d'arbre et s'approche de la damoiselle pour l'aider à mettre pied à terre. A ce moment, la lionne pousse un rugissement formidable. Les deux chevaux prennent la fuite. Durin court après eux. La lionne bondit près de l'arbre et emporte l'enfant dans sa gueule sans lui faire aucun mal. Quand Durin et sa sœur reviennent avec leurs montures, ils cherchent en vain le fils d'Oriane, se lamentent quelques instants et conviennent enfin de cacher ce malheur à la princesse. «... Déjà estoit si haute heure que Nascian, ayant chanté la messe se pourmenoit (suivant sa coustume) devant la caverne des Lyonneaux, et avisa la Lyonne, qui leur portoit cesteproye. Parquoy il se mit au devant, s'esbahissant où elle l'avoit conquise, et s'aprochant d'elle, luy dist en la menaçant, Beste cruelle, qui t'a donné la hardiesse faire mal à la créature que Dieu a mis au monde pour le servir, et honorer, non pour estre viande à toy ne à tes faons? La Lyonne eut peur, et (comme scelle eust entendu le commandement de Nascian) se coucha incontinent contre terrre, et en remuant la queue et

les oreilles lascha l'enfant, et se mit à le lécher. Lors le preud'hommele print entre ses bras et en le bénissant disoit, Helas petit enfant, la mère qui t'a si malheureusement délaissé est certes bien de Dieu maudite, et tant en avoit de compassion pour l'ouyr plaindre et crier , que les grosses larmes luy tomboyent des yeux, jusque sur sa barbe chenue. Mais il ne sçavoit dequoy le secourir, à la fm s'avisa de contraindre la Lyonne d'entrer en sa fosse, et là le faire teter entre ses petis. Ce qu'il fit, luy disant. Je te commande en la vertu de Dieu à qui toutes choses doyvent obéissance, que tu nourrisses d'oresenavant sa créature, et en sois aussi curieuse que de nul des tiens. La beste ne le refusa : ains le souffrit teter à son aise, puis le reprint l'Hermite, et doucement l'emporta en son Hermitage, et aussi tost envoya à sa sœur la prier venir vers luy, pour aviser que Ton feroit de l'enfant qu'il avoit ainsi trouvé : diligent fut son neveu qui eut ceste charge : mais de fortune il ne trouva pas sa mère : car le jour précédant elle et son mary estoyent allez à l'ebat en un village si lointain, qu'ils furent huit jours entiers avant , que de retourner. Et ce pendant Nascian se trouva bien empesché : car il avoit tresmal acoustumé l'office de nourrice. Ce nonobstant

— 13S attendant leur retour, trouva moyen de le faire nourrir, tant par la Lyonne, que d'une Brebiette, laquelle avoit nouvellement agnelé. )>

Le chapitre suivant nous montre « comme le Roy Lisvart eut bataille contre les Chevaliers de l'Isle Ferme, lesq^iels il desfit, et la grande libéralité dont il usa depuis envers Galvanes, en luy restituant toutes les terres, et pays de Madasime. )) Ne vous hâtez point d'admirer cette trop grande libéralité. Le roi Lisvart vient d'apprendre « que sept Roys circonvoisins de son Royaume faisoyent gros appareil pour invader ses pais » et que l'enchanteur Arcalaùs « avoit tout ce pourchassé, tant que luy seul les avoit persuadez à ce faire, leur remonstrant l'empeschement qu'avoit le Roy Lisvart au siège du lac Ardant, et le peu de Chevaliers qui estoyent demourez en la grand' Bretagne. »

Amadis s'ennuyait à l'Ile ferme. Il s'ennuie en Gaule. Galaor et Cildadan l'ont quitté pour rejoindre Lisvart que tous deux veulent servir, malgré son différend avec Amadis, l'un par goût et habitude, l'autre parce qu'il en a contracté l'engagement avant le combat des cent, au cas où ce combat tournerait à son désavantage. La compagnie de Brunéo lui est « incompatible, estant traitiez diversement en leurs affections :

pource que Bruneo avoit quasi ce qu'il eust sçeu désirer, voyant la Princesse Melicie, laquelle il aimoit tant qu'elle luy faisoit oublier toute chose. Et au contraire Amadis se trouvant eslongné d'Oriane, ne pouvoit avoir plaisir qui ne lui tournast en tristesse. » Cette compagnie vient même à lui manquer, Brunéo partant à la recherche d'aventures qui puissent faciliter son mariage avec Mélicie. Une lettre de sa bien-aimée lui apprend la naissance de son fils. Et Florestan, qui vient de Mongaze, où il a combattu contre Lisvart en face de Galaor — singularité si bien sans doute dans les mœurs du temps que l'auteur n'en fait pas même la remarque — Florestan lui raconte les projets d'Arcalaûs, projets qui doivent consommer infailliblement la ruine du père d'Oriane.

C'en est trop. Tant de sujets d'inquiétude et de tristesse ne permettent point à Amadis de rester en place plus longtemps. Il persuade à son père et à son frère de le suivre, et tous trois, revêtus d'armures toutes pareilles que leur donne la fée Urgande, partent pour la Grande-Bretagne, où ils assistent au combat de Lisvart contre les sept rois circonvoisins, donnent, en se jetant tout à coup au plus fort de la mêlée, la victoire à celui-là, et disparaissent sans s'être fait con-

naître autrement que par leurs prodigieux faits d'armes et les serpents dont leurs armures sont ornées.

Périon, Amadis et Florestan tombent en route dans une embûche. Une damoiselle, soi-disant muette, qu'ils rencontrent, les invite par signes à venir se reposer dans son domaine. Je laisse la parole à des Essarts :

a Ne cheminèrent longuement qu'ils arrivèrent en un tresplaisant chasteau , où ils trouvèrent gens, qui les receurent gracieusement, et les conduirent en une bien belle chambre, en laquelle ils se désarmèrent, et ainsi qu'ils se mettoyent à table pour souper vindrent trois damoiselles tenans chacune d'elles un instrument de Musique, avec lequel elles commencèrent à sonner tresmelodieusement^ et leur donnèrent tel passetemps, jusques à ce qu'il fust heure d'aller reposer. Lors elles se retirèrent : et demeurèrent les trois Chevaliers seuls, qui se couchèrent tost après en un mesme lict, ou ils ne furent longuement qu'ils se prindrent à dormir, comme ceux qui enavoyent grand besoing. Or entendez qu'il estoit assis sur une vis tournant ny plus ny moins que celle d'un pressouër, et aysément le pouvoit on abaisser (sans faire bruit) en une fosse profonde de plus de vingt coudées, et là se trou-

verent les Chevaliers le lendemain à leur resveil dont ils furent fort esbahis , cognoissans bien qu'ils estoyent trahis. Car ils ne voyoyent clarté quelconque, et si ne pouvoyent penser comme ils estoyent la transportez. A la fm se levèrent pour trouver l'huys ou fenestre, par laquelle ils y estoyent entrez : mais ce fut en vain : car il n'y avoit apparence d'ouverture quelconque, et ainsi qu'ils estoyent en ces termes, entendirent marcher quelques gens au dessus de la voûte, et sept ou huit heures après, aperceurent ouvrir une fenestre assez haute , et un Chevalier de moyen âge, lequel mettant la teste au dedans demanda assez malgracieusement , qui sont ces nouveaux hostes, venus loger céans de leur gré, pour avoir tant bon traittement ^ Par Dieu rustres puis que je vous tiens, je me sçauray bien venger des torts que vous m'avez faits, au moins si vostre mort est suffisante pour ce faire : tant y a que je vous cognoy pour ceux qui ont esté cause de la desfaite des gens du Roy Aravigne, soustenans le parti de ce meschant Lisvart, et vous souvienne que vous avez affaire à Arcalaùs, qui vous ayme comme il vous fera sentir. Or me regardez maintenant, et si ne me vistes onques, cognoissez moi pour une autre fois si vous eschappez. Quepleustà Dieu sçavoir certainement

si ce larron Amadis de Gaule est en vostre compagnie, par l'ame de moi je ne dormiroy premier qu'il n'eust le nez et les poings coupez, et que ne le fisse mourir de la plus cruelle passion dont je me pourroy aviser. . . . Faites tous bonne chère : car devant qu'il soit nuict je vous feray trancher les testes, et les envoyeray au Roy Aravigne, en satisfaction du desplaisir qu'il a receu par vostre moyen. » Amadis et Florestan se lamentent. <( Prenons nostre fortune en gré », leur dit Périon. « Ainsi passèrent tout le jour sans boire ne manger, jusques sur le soir bien tard, qu'Arcalaùs retourna à la fenestre, comme il avoit fait le matin... et leur dist, Chevaliers, qui dormez tant à vostre aise, je croy que devriez avoir quelque bon apetit, et que volontiers vous mangeriez, si vous aviez de quoy. Ouy bien, respondit Florestan , s'il vous plaisoit nous en donner. Par mon ame, dit Arcalaùs, je n'en ay nulle volonté. » Dinarde, nièce de l'enchanteur, intervient : « Mon oncle, puisque vous voulez envoyer leurs testes au Roy Aravigne, ne les faites cependant mourir de faim, à ce que vivans quelque temps en misère, ils endurent une vie pire que la mort. » Arcalaùs approuve cette manière devoir. (( Ilsaurontvivres — dit-il — pourvu qu'ils me dient qui les travaille plus, ou la soif

OU la faim. Qu'en est il, Chevaliers, par la foy que devez à Dieu ? Puis que tant nous conjurez, responditle Roy, je croyque le manger nous est nécessaire : mais la soif nous donne plus de martyre. Tant mieux, dist Arcalaiis, j'ay une pièce de lard bien sallee, qui vous estanchera ceste grande altération. Lors commanda que l'on l'allast quérir: puis la leur jetta par la fenestre leur disant, Tenez mes amis, faites bonne chère, et ne dites pas que je ne vous traite gracieusement. » Arcalaùs se retire sur cette bonne parole. Mais une damoiselle pitoyable donne aux pauvres captifs un peu d'eau et de vin, et Gandalin et le nain, jetés quelque temps après eux dans un autre cachot de la même tour où gémissent déjà plusieurs prisonniers, apprennent ce qui leur est arrivé. « N'y auroit il ordre de les secourir ? — dit Gandalin — si une fois ils estoyent délivrez je pense que nous ferions peu de séjour céans. Je vous diray, respondit le plus ancien de tous, le bout de la viz qui soustient leur lit passe outre le planché de ceste chambre, et voy le là, si nous pouvions à force de bras et de mains le tordre, et remonter en la chambre, ils auroyent facilement moyen de sortir : car l'huys ne ferme jamais. El d'avantage, il n'y a garde céans, qui ne soit maintenant endormie. Essayons y donc,

dist Gandalin, et que chacun se mette en devoir. » Le moyen réussit. On devine la suite. Les chevaliers aux serpents, fort émerveillés de se retrouver seuls dans la chambre où on leur avait donné tout à la fois un festin et un concert, saisissent leurs armes, surprennent les gardes, qu'ils taillent en pièces, délivrent tous les prisonniers, y compris ceux qui les ont délivrés eux-mêmes à leur insu, et mettent le feu au donjon inaccessible où s'est réfugié l'enchanteur. Le tout se termine par une plaisanterie du nain : « Arcalaùs , Arcalaûs — criait-il en sortant — pense maintenant le bien que tu me fis, quand tu me lias par la jambe, au chasteau de Valderin, où je fu si bien parfumé. »

Arcalaùs en réchappe encore, grâce à sa nièce Dinarde, qui vient lui ouvrir la porte après le départ des chevaliers aux serpents. Le traître, parti ensuite avec elle pour un autre de ses châteaux, échappe même, par un affreux mensonge, à Galaor, qu'il rencontre en route, accompagné de Norandel, fils naturel du roi Lisvart, comme l'est Florestan du roi Périon. Mais Dinarde et une sienne damoiselle restent aux mains des deux jeunes gens. « Quand ils les virent si belles, je ne sçay lequel des deux fut plus prest de faire amye, tant y a que Galaor se saisit de

Dinarde, et Norandel de la seconde. Puis renvoyèrent l'Escuyer donner ordre à leur souper, et ce pendant ils s'escarterent dedans le bois. Vous pouvez penser qu'estans en lieu si propre. . . >> Jetons au plus vite le voile de la pudeur sur les égarements des deux chevaliers. Neleurtenonspas toutefois rigueur plus longtemps que Dinarde et que sa compagne. Les deux couples se sont réunis à la fontaine, et « croyez — dit le texte — que durant leur manger, ils ne tinrent propos de chose ennuyeuse ou déplaisante : au moyen dequoy les Damoiselles ;qui au commencement s'estoyent monstrees estranges et farouches) furent dés l'heure si aprivoisees, qu'aussi tost qu'ils eurent achevé de souper, se promenans dedans le bois, recommencèrent les baisers et gracieux embrassements desquels elles avoyent au commencement esté entretenues de Galaor et Norandel, et demeurèrent en cest aise, jusques sur le point du jour, n

Mais le temps presse et je m'attarde à suivre des personnages secondaires. Ne quittons plus notre héros.

Cette détermination va nous faire voir du pays. Amadis en effet promène sa tristesse pendant quatre ans de par le monde, sans chercher même

à entrevoir Oriane. Voici en quelques mots son itinéraire et un aperçu de ses exploits.

De Gaule, où il a revu Galaor, notre héros part incognito pour la Bohème sous le nom de Chevalier de la verte épée. Là règneTaffmor, alors en guerreavec Patin, devenu empereur de Rome. Amadis rend à ce roi de tels services et se fait tant aimer de lui qu'il a toutes les peines du monde à en obtenir son congé.

De Bohême, le Chevalier de la verte épée gagne la Romanie, où la reine Grasinde, qui est jeune, belle et veuve, en devient amoureuse. Grasinde aie sort de Briolanie, et le héros part pour la Grèce, après avoir promis à la pauvre reine de revenir dans un an.

Une tempête le jette en route sur les côtes de i'Isledu Diable, « laquelle pour estre habitée d'un estrange monstre, estoit si despeuplee que créature vivante n'y repairoit. » Voici la charmante description que fait de ce monstre maître Elizabet, chirurgien de Grasinde, donné par elle à Amadis pour le soigner pendant son voyage : « Il est si plein de poil par le visage, pieds et mains, qu'il semble d'un Ours, et a le reste de son corps couvert d'escailles si fortes et si dures qu'il n'y a trait d'arc qui le puisse ofïençer, et si a ailes tant grandes, qu'elles lui passent le dessus

du doz, dont il se couvre comme d'un escu, tellement que nul ferrement ne le peut endommager, par dessouz lesquelles lui sortent pieds, bras et mains, avecques ongles tranchans, comme ceux d'un fort Lyon, et à voir ses yeux, il semble proprement de deux charbons ardans, et tant sont estincelans et rouges que la nuict l'on les prendroit pour deux luisantes estoiles, et (qui plus est) il a les dens si grandes et aguës qu'il en tranche et rompt les plus forts harnois, et mieux acerez. Au moyen dequoy il a fait tant de maux qu^il en a rendu ceste Isle inhabitable, mesmement qu'il saute et court aussi prontement que sçauroit faire le plus léger Cerf du monde, et si une fois il s'irrite (^comme il luy avient souvent) en combatant contre Ours, Lyons ou Porcs sangliers, il escume et sort de ses narines une telle et si grande fumée qu'il semble proprement estre flamme de feu embrasée, si puante qu'il n'y a créature vivante qui n'en soit infectée. Et à ceste occasion il est fuy de tous, et s'il hurle, il fait un cry si espouvantable et grincement de dents tant estrange, avec un tel bruit de ses ailes, que c'est chose trop redoutable aux plus hardiz. Ceux de ceste mer l'appellent communément Endriague, lequel est tenu et réputé par eux plus pour diable que pour beste produite

par nature. )> Maître Elizabet ajoute que l'Endriague est le produit incestueux d'un géant avec sa propre fille; qu'ila, le jour même desanaissance, il y a quarante années, tué successivement trois nourrices en suçant d'un seul coup tout le sang de leurs veines, de sorte que ses parents ont dû le faire nourrir dans une chambre bien close avec le lait des troupeaux , et , un an après, défiguré, démembré et dispersé son père et sa mère. Il va sans dire que le récit du chirurgien donne à notre héros le plus grand désir de conïbattre ce monstre. Amadispart à sa rencontre avec Gandalin. Voilà un combat d^un nouveau genre et qui mérite de vous être cité.

« Comme ils estoyent en ces termes, ils virent sortir l'Endriagued'un creux rocher, jettant par les yeux et de la gueulle une flamme et fumée si puante, que tout l'air d'alentour en estoit infait, et aussi tost qu'il les descouvrit, il vint vers eux, chiflant et hurlant d'une façon tres-admirable : toutesfois le Chevalier ne s'estonna, mais marcha droit à luy, et tandis GandaHn s'en fuit cacher, pensant que son maistre ne rechaperoit jamais devant ceste beste tant furieuse et horrible, de laquelle le Chevalier ne peut onques faire aprocher son cheval. Au moyen dequoy il mit prontement pied à terre, et prenant sa lance à

deux mains, s'adressa à l'Endriague, auquel de bonne Fortune il jetta un coup à l'œil gauche, et leluy creva. Lors l'Endriague fit un hautcry, et en se levant sur les pâtes de derrière, saisit la lance si rudement qu'en la cuidant mettre en sa gueulle pour mieux la briser, il se donna du fer dans l'ouye, si avant qu'il se perça la langue, et luy demeura le tronçon entre ses dens. Ce nonobstant il fit un grand saut pour surprendre le Chevalier, mais il se retira àcosté, et mettant la main à l'espee, luy donna de toute sa force sur l'espaule droite : toutesfois il luy sembla fraper un roc, et l'eust l'Endriague à l'instant prins aux dens : mais à l'occasion du fer, et de la partie du fust qui luy estoit demeuré en la gorge, il ne peut tenir serré. Et ce qui luy nuisoit encores d'avantage, estoit le sang qui luy entroit dedans le gosier, en si grande abondance qu'il perdoit aliène. Neantmoins il arracha l'escu du col au Chevalier si rudement, qu'il luy fit donner des mains contre terre, et ainsi qu'il s'amusoit à le despecer et briser en pièces, le Chevalier se releva, et prenant son espee à deux mains, luy en donna sur le haut de la teste : mais elle y entra comme sur une enclume. Lors pensa bien en soy-mesmes,quesi Dieu ne luy aydoit, qu'il travailleroiten vain : car il ne voyoit endroit, où il

le peust endommager qu'à l'autre œil qui luy restoil sain, et à ceste cause se tira à costé, luy jettant un coup d'estoc droit au mufle, et l'adressa si bien qu'il entra dedans l'une des narines (qu'il avoit grandes et ouvertes) si avant qu'il luy perça le cerveau ; ce nonobstant l'Endriague le saisit au travers du corps, et avec ses ongles trenchans luy froissa le haubert et la chair jusques aux os, et ne faut douter qu'il l'eust mis à mort, si le sang qui luy entroit continuellement dans l'estomac ne l'eust estouffé. Au moyen de quoy il tomba à la renverse, laschant sa prinse. Et ainsi qu'il rendoit l'esprit, le diable luy sortit du corps faisant un si haut son de tonnerre, que toute l'Isle en retentit. »

Le Chevalier de la verte épée, guéri par maître Elizabet des blessures qu'il vient de recevoir, va droitàConstantinople, où l'Empereur, auquel appartient l'Ile du Diable, qu'on appellera désormais Sainte-Marie , lui témoigne sa gratitude en l'accueillant comme un frère. L'impératrice Menoreste et sa charmante fille Léonorine usent en vain de mille stratagèmes pour le retenir. Unan s'est écoulé depuis son départ des Marches de Romanie. Fidèle à sa parole, le héros n'écoute aucune promesse , aucune sollicitation, et retourne auprès de la reine Grasinde.

La pauvre femme, ne pouvant obtenir de lui qu'un dévouement fraternel qui flatte du moins son amour-propre, le mène incognito en Grande- Bretagne, où une grande douleur l'attendait. « Sire Chevalier — lui répond en effet Dragonis qu'il rencontre et auquel il demande des nouvelles du roi Lisvart — il est maintenant en une sienne ville nommée Tagades... et là a fait assembler grand nombre de Chevaliers pour avoir conseil d'eux , sur ce que l'Empereur de Rome demande ma Dame Oriane sa fille en mariage : touiesfois nul d'eux n'y veut consentir, et desja sont arrivez plusieurs Romains pour Pemmener quant et eux , entre lesquels est le Prince Saluste Quide, Duc de Calabre, et autres des plus grans Seigneurs de tout l'Empire pour l'accompagner avec bon nombre de Dames et Damoiselles, tellement qu'on la nomme en plusieurs lieux Imperatrix de Rome : mai^ elle pleure incessamment : car c'est malgré elle que tel mariage se fait. » Ces derniers mots redonnent néanmoins quelque espérance au Chevalier grec, qui, roulant dès lors en lui-même les projets les plus audacieux, se rembarque pour llle Ferme, dont Grasinde veut visiter les merveilles.

Je vous laisse à juger de la joie qu'éprouvent les amis du héros en apprenant son retour et de

— «49 — la surprise de la reine en entendant appeler le Chevalier grec par son véritable nom. Le lendemain, Amadis réunit tous les habitants de l'Ile Ferme et leur adresse ce discours : u A ce que je voy les choses sont bien changées en la grand Bretagne, depuis que nous en sommes hors, et a bien le Roy autre fantasie qu'il n'a eu par le passé : car je l'ay veu plus pront à donner secours aux Dames qu'à ses affaires propres , et m'esbahy maintenant qui le meut de se vouloir ainsi desfaire de ma Dame Oriane/veu qu'onques enfant ne fut plus obéissant à père qu'elle s'est tousjours monstree, et neantmoins, à ce que nous recitent Angriote et Bruneo, malgré elle, et tous les Chevaliers de la grand Bretagne, il la relègue et confine avec la personne du monde qu'elle hayt le plus, dont j'ay telle pitié, que si me voulez croire et aider, nous luy donnerons secours et la mettrons en liberté. Toutesfois je ne veux rien entreprendre sans vous tous : mais il vous doit souvenir du serment que nous fit faire la Royne Brisene à la dernière cour qui fut tenue en la ville de Londres. Nous jurasmes tous ne souffrir jamais estre fait tort à Dame, ou Damoiselie, qui nous en requist. Maintenant donc endurerons-nous si mal traiter et captiver celle, de laquelle nous avons autresfois receu

Page 1