‹ Amador de LatourChapitre 42 sur 50 · LA SŒUR DE CHARITÉ · texte numérisé non relu

LA SŒUR DE CHARITÉ

A ma «(fia- Delphine, Sœur Geoffriun.

Malakof!. . .

Xom de deuil, le cauchemar des mères Qui déroule à mes yeux les souffrances amères, Les bataillons noircis, tout maculés de sang. La campagne avançait malgré le froid glaçant, Nos hommes, chaque jour, creusaient dans les tran-

[chées; L'instant était venu des rudes chevauchées. Il fallait s'emparer d'un fort nous décimant.

Canrobert avait dit:

Or, tout un régiment' De fantassins sanglés marchait dans la tempête. Ses étendards au vent comme un matin de fête. La redoute était là, crachant des jets de feux. Qui tombaient grésillant sur les chemins pierreux.

"Malakof! En avant"' !...

Et la troupe sereine Comme le flot houleux ondulait dans l'arène. Gladiateurs de France, ils marchaient sous le fer, Souriant aux drapeaux, calmes dans cet enfer. Et noire de salpêtre, en crevant ses trompettes, La phalange avançait, chargeant à baïonnettes. Eien n'arrêta l'élan; sous l'héroïque effort. Deux carrés de Moscou tombent au pied du fort. Les clairons sanglotaient dans ce marcher horrible. Dominant la clameur, les cris du heurt terrible; On entendait les voix rauques des officiers. Les plaintes des mourants, le râle des coursiers.

Et fiers toujours, fronts haut; dans ce cirque funèbre, Ils passent, tels jadis leurs ancêtres sur l'Ebre, Balayant devant eux les chocs européens. Slave, que peuvent-ils tes bras cyclopéens Contre le fils du Corse ? . . .

En ton Kremlin, le père Dictait ses volontés et fouillait ton repaire. N'abandonnant ton sol que drapé de frimas. En retraite, fauchant des tiens les noirs amas. Aujourd'hui, vois l'enfant qui sape tes murailles Et marche dédaigneux, sous le feu des mitrailles.

Les barbares du Nord, leurs armes en arrêt. S'étaient massés enfin campés sur le jarret. Comme un torrent alpin, dévalait la phalange. Et, dans ce fouillis sombre, on put voir voler l'ange Des morts, marquant au front ceux qui devaient

[tomber.

Laissant sur les élus son aile retomber. Mais de ces corps d'acier quel secret mécanisme Débitait la valeur, transmettait l'héroïsme, Et faisait éclater les faits d'armes sans noms?. . . Sur les nôtres soudain crachèrent cent canons. Couchant nos fantassins comme un vallon de gerbe. Où l'ouragan promène une course superbe. Les Russes répondaient, et ce fut cet instant. Heure suprême, où l'homme, inquiet, hésitant. Sent l'ombre de la peur s'étendre sur son âme.

" Les Français, en avant " ! . . .

Quelle est la voix qui [clame De ce timbre aussi frais?. . . Et le soldat surpris Aperçoit dans les rangs, sous le vêtement gris, Deux Sœurs de Charité, ces anges de nos troupes. Soutenant les blessés et ranimant les groupes

Indécis, vacillants.

Les fantassins français Ne fuiront pas, leurs rangs se massent plus épais; Un caisson en sautant promène le ravage. Et quand se dissipa le vaporeux nuage, Une Sœur était là, couverte de son sang,

]\[ais de sa voix touiours:

" Français, au premier [rang '' ! . . .

Et comme sa compagne allait prendre son poste:

" Otez-vous donc de là, troun-de-1'air. . . que riposte

Un soldat, c'est ma place! "

Et la Sœur souriant:

" Quand un carreau se brise, on met un remplaçant. Petit frère ". —

La troupe, électrisée, avance Plus ardente au combat, et maintient son avance, Remonte les fossés, brisant tout sous l'effort. Bientôt la brèche est là, dans les glacis du fort. Us s'engouiïrent sans nombre aux embrasures

[pleines Oii frappent les guerriers; l'œil mauvais, plein de

[haines, La musique chantait l'hymne des Marseillais; Eouges étaient les murs de fulgurants reflets. Et dans ce flamboîment se dressait la redoute. Où grimpent les Français en semant la déroute.

Malakof était pris!...

A l'ombre du drapeau Qui couronne le fort, flottant sur un monceau

De corps; ils sont neuf cents, entourant belle et fière, Une autre Jeanne d'Arc, pour son Dieu guerrière, La Sœur de Charité qui là, sur son grabat, Se meurt du coup reçu dans le récent combat. Malgré le trou béant qu'un sang vermeil colore, Elle sourit à tous, au drapeau tricolore, Et le rude soldat, farouche, triomphant, Près de sa bonne Sœur n'est plus qu'un grand enfant!

Vierge de Domrémy, de tes cendres aimées. Pour la France ont grandi ces troupes enflammées; Femmes au cœur aimant, au sublime abandon Des caresses du monde et de leur noble nom. Elle va cette vierge, à nos cohortes chère, Qui trouvent dans son cœur des tendresses de mère. Sous les riants soleils, sous les givres glacés, En semant sur ses pas les bienfaits empressés. Partout la coiffe blanche escorte nos phalanges; Nous les voyons partout, saintes cohortes d'anges, Au grabat du fiévreux, sous les riches lambris. Et donnant du trépas l'exemple du mépris, Sur la brèche toujours, s'immolant elle-même Sous la poudre en pansant quelque fantassin blême. Salut! vierge héroïque, hommage à toi, grand cœur! Ta plus belle noblesse, ô France, c'est la Sœur.

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