LE VIEUX NOBLE
A M. EvARiSTE Grisé.
La Seine clapotait dans un tourbillon noir. Soudain, un cri strident retentit par ce soir:
'' Au secours!. . .
Mais la foudre en sillonnant l'espace,
Eecouvre cet appel et l'assassin qui passe. Le fer mortel en main, en l'essuyant disait;
" Mon Alberte est vengée "...
Et l'orage passait,
Miaulant sur les toits, arrachant des branchées Et semant de fagots les artères jonchées. Quelques matins plus tard, des mariniers surpris Accrochaient un paquet de dégoûtants débris. Un ouvrier en blouse, un coup à la poitrine.
"Un meurtre "... disait-on, et la force marine Se mit à rechercher, à fouiller les endroits Où le bandit se cache et chante ses exploits.
Résultats négatifs!... insondable mystère; On ne découvrit rien, on délaissa l'affaire! —
Un jour, du tribunal s'approche un grand vieillard. Sa démarche était lente et son aspect braillard. Il voulait qu'à l'instant l'on entendît sa plainte.
Et quand le greffier dit :
" Monsieur, parlez sans [crainte,
" Votre nom " ? . . .
" Jean Eenald, marquis de [Valdevans;
Et le vieux noble alors redit les faits suivants:
" Mon Juge, la Révolte, au faubourg de Montmartre Allumait ses brasiers, démolissant la chartre; Les forçats éebappés, une pique à la main, Accrochaient la noblesse au fanal du chemin! On nous traquait partout, rappelez-vous, mon juge: Ces murs mêmes servaient aux brigands de refuge. Tandis que le couteau décapitait Paris, Qu'on souillait les autels et fouillait nos lambris. Qu'aux cris de liberté, des vents d'idolâtrie En dérive chassaient le trône et la patrie. Je m'étais abrité dans un sombre réduit, Avec ma fille x\lberte, et je me vis réduit A coiffer le bonnet, arborer la cocarde. Suivant un montagnard en qualité de garde. Partout à nos côtés des personnages faux. Le noble découvert montait les échafauds. Je vis tomber Louis, j'escortai Eobespierre, Ce monstre raffiné, sous une âme de pierre. Aux clubs, je fredonnais leurs ignobles refrains. Et je gagnais, la nuit, par de secrets terrains, La mansarde oii ma fille attendait ma venue, Ange, chez ces démons, hélas! circonvenue. J'espérais traverser ces heures de danger. Sans me trouver contraint à gagner l'étranger; Mais au club, certain jour que je vidais un verre. Un girondin entra, je reconnus Blanvaire; C'était un mien valet que j'avais expulsé: Le coquin de cent francs jadis m'avait lésé.
" Citoyens, nous dit-il, il nous faut de la tête,
" Le bourreau sans ouvrage affreusement s'embête ;
"Les papelards finis, la chasse aux aristos!
" La guillotine en veut al)reuver ses poteaux,
" Et toi, riionime à la Ijarbe, es-tu bon chien de
[chasse, "Vas-tu nous déterrer quelque fine carcasse?"
Il me reconnaissait!
M'entraînant à l'écart Loin de tous, sous l'abri d'un rideau de Ijrocart, Blanvaire ricana :
" Mais nous changeons de rôles!
" J'ai souvenance qu'hier tu nous traitais de drôles, "Et dans nos rangs tu viens coudoyer aujourd'hui? " Salut, noble marquis, qui m'as servi d'appui, " Je te rends la pareille en te sauvant la tête, " Pourvu que ton bras m'aide à faire une conquête ".
Il souriait, et moi je tremblais de fureur. . . Mais l'homme me tenait, et malgré mon horreur. Je feignis de vouloir! —
" D'abord, je sais ton gîte. . .
" Alberte est avec toi, donne-moi la petite! "Je l'aimerai bien, va!. . . nous coulerons nos jours " A tes côtés, beau-père, à nous aimer toujours. " Xous sommes tous égaux, il n'est plus de noblesse, "C'est compris, citoyen; en ce cas, je te laisse " Pour ceindre mon écharpe et mettre le bonnet, " Le temps de composer à ma belle un sonnet! "
Sans comprendre plus rien, je bondis sur l'infâme, Ne pouvant contenir le dégoût de mon âme. Hélas! ce fut ma perte. . . on me chargea de fers; Mazas ne fut pas loin, j'entrai dans ces enfers
D'où l'on franchit le seuil pour gravir la potenc? Sur la paille, blotti, n espérant de clémence, Séparé de ma fille, Alberte, mon seul bien; J'endurai mille morts, plus maltraité qu'un chien. L'angoisse m'afPolait: mon Alberte chérie Dans les bras de Blanvaire, avant la boucherie! Un matin, ce maudit entra l'air triomphant, A la lèvre un rictus.
" J'ai souillé ton enfant, " Ton Alberte, marquis ; regarde à ta fenêtre, "Car je veux que l'horreur en ton âme pénètre: " Dans la charrette rouge Alberte va venir, " Pour aller au gibet. . . sous le couteau mourir! "
Un blasphème sans n£>m s'échappa de ma gorge; Ah!. . . mais j'étais vaincu, seul en ce coupe-gorge. Enfin, cette prison s'entr'ouvrit devant moi; Deux jours plus tard, Paris voyait avec émoi. Son bourreau Robespierre expier tous ses crimes, L'astre des libertés éclairer ses victimes. J'étais libre, Monsieur, mais brisé, sanglotant. Le cœur endolori, les membres tremblotant.
Je me mis à chercher le séducteur d' Alberte! Un soir, dans un recoin de cantine déserte, Je le vis attablé, c'était lui, le maudit. . . Trois heures, je guettai le départ du bandit: Mon homme en titubant, sortit, il était ivre; Il reprit sa raison aux morsures du givre. Longtemps le long des quais je l'escortai sans bruits. Songeant à mon Alberte, et rappelant mes nuits De soufPrance et sa mort.
Je courus sur l'ivrogne.
Il se tourne en disant:
Passez, l'homme, ou je cogne.
Je lui criai: "Maudit, connais-tu Valdevans? C'est moi. . . tu vas mourir! "
Alors, malgré les vents Qui nous mordaient la peau,nous tombâmes en garde. Ah! ce duel fut court: J'entrai jusqu'à la garde. Mon coutelas dans l'aine, il s'écrasa râlant . . . Je traînai ce cadavre au fleuve, tout sanglant. Je Vy jetai.
Voilà, Monsieur, toute l'histoire.
Vous pouvez me juger, car mon crime est notoire; Mais je sais que tout père, à venger son enfant. Ainsi que moi, mon Juge, en aurait fait autant.