MIRE
— Oh ! mon Albert, que tu es cruel! à quoi bon revenir sur le passé? c'est une tragique histoire, si tu en savais le fond, cher enfant!
— Tant mieux, mère! vous me la raconterez pour m'amuser. J'adore le mélodrame, moi, et je crois qu'on en ferait un soigné avec votre empoisonneur ? Hum ! je commence :
« Dans le courant du mois de novembre dernier, M. Frédéric Moreau, capitaine de cavalerie, employé au secrétariat du ministère de la guerre, se cassa la jambe en tombant de cheval au bois de Boulogne ; il fut transporté sans connaissance dans la maison la plus voisine. C'était celle de la demoiselle Charlotte de Massard, dite Carline, cantatrice de la chapelle de Sa Majesté l'empereur. La demoiselle Charlotte reçut avec empressement le blessé et l'entoura de tous les égards que réclamait son état qui ne permit pas de le transporter à son domicile. M. Frédéric Moreau fut traité par un ex-chirurgien de vaisseau, Adolphe de Lormeuil, admis
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à la retraite, par suile d'une blessure à la main, qui le rendait incapable d exercer ses fonctions chirurgicales.
« Or, Adolphe de Lormeuil, dont la moralité mériterait les plus graves reproches et qui ne rougissait pas d'alimenter de honteuses passions de jeu et de débauche avec l'argent qu'il puisait dans la bourse de quelques femmes perdues, entretenait des relations équivoques avec la demoiselle Charlotte de Massard, et passait pour l'amant de celte demoiselle, qui, par sa conduite inconsidérée, a ouvert la porte à toutes sortes de suppositions défavorables. En outre, il parai trait qu'Adolphe de Lormeuil était, à la même époque, lié d'amitié avec madame Cécile Dauron, qu'il avait connue, par hasard, en la rencontrant sur mer dans un naufrage et en lui donnant des soins que madame Dauron paya de reconnaissance. Ces circonstances antérieures de deux années à la cause expliquent comment des rapports intimes pouvaient exister entre madame Dauron, qui jouit d'une fortune brillante
ZZ MKRE.
et qui occupe dans le monde un rang distingué, et Adolphe de Lormeuil, dont la position sociale est ravalée par ses vices ignobles, ses mœurs dépravées et ses honteuses ressources pécuniaires. Quoiqu'il en soit, madame Dauron, de qui le mari voyage en Orient depuis plusieurs années, fréquentait beaucoup Adolphe de Lormeuil , dont elle ignorait le genre de vie et la conduite crapuleuse ; elle lui prêtait souvent de fortes sommes pour subvenir à ses dettes de jeu, et entièrement aveugle sur le caractère de l'homme qu'elle avait pris en affection , elle eut l'imprudence de disposer, en sa faveur, d'une partie de ce qu'elle possédait el de lui confier le secret du testament où elle l'instituait légataire au préjudice des deux enfans qu'elle a de M. Dauron.
« Peu de temps après que ce testament fut déposé chez un notaire , l'accident de M. Frédéric Moreau eut lieu, et madame Dauron. qui le connaissait et l'affectionnait à cause de son beau-frère, M. Albert Jodclet, ami particulier de M. Dauron, voulut aller voir le blessé dans la
maison de la demoiselle Charlotte. Celle-ci aVait été élevée dans la même pension que madame Dauron, et depuis lors, elles conservaient l'une contre l'autre une haine que l'absence n'avait fait qu'envenimer. Une querelle éclata, dès qu'elles se retrouvèrent face à face , et M. Frédéric Moreau,qui était présent, tenta vainement de s'interposer : Adolphe de Lormeuil, arrivant au milieu de celte vive altercation, s'en mêla surle-champ et adressa un défi à M. Frédéric Moreau. Le duel, remis au lendemain, se termina malheureusement pour ce dernier qui reçut une balle dans la poitrine et mourut au bout de quelques heures ; le beau-frère de cet infortuné jeune homme, M. Albert Jodelet, voulut le venger et fut blessé aussi très grièvement. Adolphe de Lormeuil, qui l'avait emporté dans cette double rencontre, n'en était pas à son apprentissage en fait de duel : des renseignemens certains prouvent que, dans l'espace des deux années qui se sont écoulées depuis sa sortie du service actif dans la marine, il n'a pas eu moins
de dix affaires d'honneur, dans lesquelles l'avantage lui est resté, son adversaire lue ou hors de combat.
« Madame Dauron, qui se regardait comme la cause involontaire de la querelle, avait fait d'inutiles efforts pour en arrêter les suites ; elle s'était même adressée au préfet de police et au ministre de la guerre ; enfin, elle accourut en personne sur le théâtre du duel et put entendre de loin l'explosion des pistolets ; elle perdit connaissance et ne la recouvra un moment que pour entrer dans le délire de la fièvre cérébrale : elle était mourante lorsqu'on la ramena chez elle. C'est à compter de ce moment, que l'accusé exécute son détestable système de meurtre
prémédité sur la personne de madame Dauron; car, d'une part, il craint les influences et les conseils qui pourraient pénétrer jusqu'au lit de la malade et la décider à modifier les clauses de son testament: d'autre part, il est impatient de hâter le jour où il se verra possesseur du legs considérable que la mort de la testatrice doit
seule mettre à l'abri d'un changement de volonté. Il ne balance donc pas à éloigner toutes les personnes qu'il juge contraires à ses intérêts, et dans le cas où la maladie céderait à une crise salutaire provoquée par la médecine ou par la nature , il est déterminé, en suppléant à l'action du mal épuisé, à obtenir par un crime cette mort que la Providence voudrait lui refuser.
« Que fait Adolphe de Lormeuil ? il s'établit auprès de la malade , dans sa chambre même ; il s'y enferme le jour et la nuit, sous prétexte de la soigner, mais réellement pour suivre les progrès de la maladie et pour surveiller l'exécution de ses atroces desseins. Cet homme, qui vient de tuer de sang-froid Frédéric Moreau , qui a blessé peut-être mortellement le vengeur de sa victime, cet homme a l'audace de venir chercher une retraite contre les poursuites de la Police dans la demeure de leur amie, sous les yeux de cette femme éplorée qui s'accuse d'avoir excité ce fatal duel et qui en mourra probablement elle-même de douleur ! Il est vrai
que madame Dauron, grâce au délire qui l'a saisie, ne souffre pas de la présence du meurtrier qu'elle ne reconnaît plus. Quant à lui, tant qu'il compte sur la maladie qui semble suffisante pour faire succéder la mort à une longue et pénible agonie, il reste dans l'attente, il se borne seulement à écarter médecins, parens, domestiques, qui lui donnent de l'ombrage : il craint que les médecins ne parviennent à triompher de la maladie ; que les parens n'ouvrent les yeux à madame Dauron et ne Téclairent sur ses devoirs ; que les domestiques ne l'épient lui-même et ne lisent son projet sur son visage. Cependant les médecins ont parlé de mieux , de guérison : il tremble que madame Dauron ne reprenne connaissance et ne le chasse avec indignation ; il a eu soin de tenir secrèle cette maladie qu'il ne veut révéler qu'après en avoir vu le sinistre dénouement ; il n'a pas averti la mère de la moribonde , il n'a pas permis qu'on écrivît à cette dame qui habite aux environs de Dreux, où elle garde les deux enfans de madame Dauron :
car madame Rolland se fût empressée de venir fermer les yeux à sa fiîle , et Adolphe de Lormeuil prétend se charger seul de ce soin !
« Jusque-là, on ne peut pas prouver qu'il ait secondé la maladie par quelque breuvage ou par défaut des remèdes nécessaires ; les médecins, qui plusieurs fois n'ont pu être introduits dans la chambre de madame Dauron , déclarent qu'Adolphe de Lormeuil s'est toujours présenté à eux pour leur fermer le passage , en prétextant le sommeil ou la faiblesse de la malade ; il s'est prononcé énergiquemeet de manière à les congédier, tellement que ces médecins se demandaient entre eux s'ils devaient revenir, après cette espèce d'expulsion. Enfin, le 25 à six heures du soir, madame Dauron sortit d'un délire qui avait duré cinq ou six jours; elle ne manifesta aucune émotion en voyant Adolphe de Lormeuil, comme si elle eût oublié tout. On a remarqué seulement qu'elle ne parlait pas et qu'elle avait les yeux fixés constamment sur les rideaux de son lit , lors même qu'on lui adres-
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sait la parole et qu'elle répondait d'une voix douce. C'étaient, disent les domestiques , les signes d'une terreur extrême que lui inspirait Adolphe de Lormeuil, à la tyrannie duquel son caractère avait sacrifié dès longtemps jusqu'à l'apparence d'une volonté.
« Madame Dauron fut jugée par les médecins hors de danger : alors , Adolphe de Lormeuil annonça qu'il composerait une polion dont il avait éprouvé la merveilleuse puissance dans Télat d'insomnie et d'anéantissement où se trouvait la malade; en effet, il prépara, dans la chambre même de celle-ci, un mélange dingrédiens végétaux , qui , soumis à l'analyse , n'a présenté aucune substance vénéneuse ; mais, comme madame Dauron n'avait cessé de se plaindre du bruit que faisaient des rats ou des souris dans son alcôve, il alla en personne acheter de l'arsenic chez le pharmacien , pour détruire , disait-il , ces rats et ces souris, lesquels n'existaient que dans l'imagination de la malade , puisque l'examen attentif des lieux n'a pas offert trace de ces ani-
maux. Jacques ; valet de chambre de madame Dauron, ayant paru se défier des intentions d'Adolphe de Lormeuil , est renvoyé sur-lechamp par l'accusé qui lui adresse des menaces, afin de le forcer au silence par la peur. Sur ces entrefaites , les médecins se présentent encore et sont de nouveau éconduits avec un redoublement de mauvais procédés : madame Dauron dort toujours ! leur dit Adolphe de Lormeuil qui les invite à discontinuer leurs visites.
« Adolphe de Lormeuil veut être seul avec sa victime ; il invente des prétextes plus ou moins plausibles, pour que tous les domestiques soient absens à la fois ; la femme de chambre s'approchant de madame Dauron qui l'appelle, il l'injurie, et peu s'en faut qu'il ne la chasse comme le valet de chambre. C'est dans l'instant où il croit la maison entièrement déserte , qu'il accomplit son odieux attentat : il espère que les cris de la malheureuse femme ne seront pas entendus et qu'elle aura rendu le dernier soupir, lorsque destémoins arriveront! Déjà , il a faitboire
à madame Dauron une tasse de la potion qu'il a mixturée lui-même de sa propre main, et dans cette tasse, il a jeté, en guise de sucre, une dose énorme d'arsenic ; mais il s'éloigne une minute de l'infortunée qu'il vient d'empoisonner, et pendant cet intervalle, elle crie, elle sonne: sa femme de chambre a le courage d'accourir malgré la défense d'Adolphe de Lormeuil qui serait capable d'un second crime, et cette femme de chambre apprend , de la bouche même de sa maîtresse expirante, l'affreux empoisonnement dont elle voit les premiers symptômes. Adolphe de Lormeuil retourne auprès de madame Dauron, la contraint d'avaler un nouveau breuvage saturé d'arsenic, et dans l'impatience d'en finir plus promptement. il se porte à des excès de brutalité sur la mourante, il la frappe avec le vase qui contient encore du poison, il la mutile à coups de poings, il la déchire avec ses ongles, le làhe :
« Mais la femme de chambre s'est rendue chez le commissaire de police par l'ordre de
madame Dauron; elle réclam emain-forte ; on la suit, on enfonce la porte, on se précipite dans la chambre de la victime qui se tord en convulsions... Le meurtrier avait fui en laissant les preuves de son crime ! »
— Ici se termine la relation du journal, dit Albert en montrant à sa mère l'endroit où le papier déchiré n avait retenu que les premiers mots des lignes suivantes. Ça n'allait pas mal, ce me semble, mère , et jersuis curieux de savoir comment les femmes empoisonnées se portent à merveille? on dirait un conte de fée.
— Plût à Dieu ! reprit madame Dauron qui , durant cette lecture, avait répandu des torrens de larmes et manifesté une douleur profonde , à laquelle Albert ne prenait pas garde, préoccupé qu'il était du récit et surtout de l'effort qu'il faisait pour lire couramment à haute voix.
— N'est-ce pas que tout cela n'est vrai qu'à moitié, mère? demanda-t-iï d'un ton goguenard. N'est-ce pas que tu n'étais pas empoisonnée?
— Tu as raison, Albert : tout cela n'était vrai qu'à moitié, répliqua Cécile avec l'élan (Tun aveu; mais.... j'étais réellement empoisonnée... par moi- môme !
— Par vous-même? quelle farce! ce monsieur Adolphe de Lormeoil n'était donc pas coupable? vous disiez pourtant qu'on l'avait condamné?
— A mort ! il était contumace et son arrêt ne fut point exécuté. Pour moi, je revins à la vie par miracle : j'avais avalé plus d'arsenic qu'il n'en faudrait pour tuer dix personnes, et ce fut justement cette quantité qui me sauva en déterminant des vomissemens, à l'aide desquels mon estomac sedébarrassa du poison avant que l'effet eut été complet. Cet empoisonnement néanmoins attaqua ma santé, et je faillis succomber à une désorganisation lente qui ne s'arrêta qu'au bout de plusieurs années de souffrance : je ne suis pas même entièrement remise aujourd'hui, car l'arsenic, au dire des médecins, avait occasionné de graves accidens, qui sont peut-être irrépara-
bles. Mais n'importe, je suis satisfaite, je l'ai vengé !
— Vengé! eh ! qui ? demanda en riant Albert qui avait peu de tact et de pénétration : Adolphe de Lormeuil ?
— Frédéric ! ce noble jeune homme assassiné par un duelliste de profession ! Apprends ce secret qui ne serait jamais sorti de mon cœur, si tu fusses resté dans une ignorance complète de ce fatal épisode de ma vie ; apprends -le pour connaître ce qu'était ta mère et pour apprécier quel fond on peut faire sur mes sentimens d affection ou de haine!... C'est un secret qui me perdrait, s'il venait à se répandre, et je n'ai pas besoin de te recommander le silence, après t'avoir dit combien la chose est grave ?
— Bah ! je me couperais la langue plutôt que de jaser, dès que tu me pries d'être discret ! C'est dommage cependant, car j'aime à conter des histoires à table...
— Tu comprendras l'importance de ce secret,
mon fils, puisque mon honneur, mon repos, h. 5
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ma liberté peut-être, y sont intéressés... Adolphe de Lormeuîl n'était pas coupable.
— Vous m'avez déjà dit cela ou à -peu près, mais je ne devine ni pourquoi, ni comment. On a cru, tu as cru aussi qu'il t'avait empoisonnée?
— On l'a cru tellement qu'il a été condamné à mort par contumace, et qu'il serait exécuté en place de Grève, s'il tombait aujourd'hui dans les mains de la justice.
— Le pauvre garçon ! Mais tu dis qu'il n'est pas coupable, qu'il ne t'a point empoisonnée et que c'est toi-même , par mégarde sans doute....
— Non, avec préméditation, pour venger Frédéric Moreau. pour punir son assassin, pour satisfaire mon implacable ressentiment et ma douleur éternelle !
— Diable! mère, comme vous y allez! Faire guillotiner un homme et s'empoisonner exprès pour cela, c'est par trop Spartiate, sacrisli! Comptais tu en mourir?
— J'en étais sûre d'avance, et si mon plan eût été rempli jusqu'au bout, on m'aurait trouvée morte auprès d'Adolphe de Lormeuil. Mais, sentant déjà les atteintes du poison, je ne voulus pas cesser de vivre, sans lui apprendre la vengeance que je tirais de lui en mourant et sans me réjouir de son désespoir. Je lui annonçai donc que je m'étais empoisonnée et que mes mesures étaient si adroitement prises, qu'il ne parviendrait jamais à détourner les charges accablantes que je laissais peser sur sa tête : c'était moi qui le priais de congédier les médecins ; c'était moi qui repoussais les remèdes que me prescrivaient leurs ordonnances ; c'était moi qui maltraitais et renvoyais mes domestiques par l'entremise d** Adolphe de Lormeuil ; c'était moi qui le faisais courir chez le pharmacien pour acheter de l'arsenic, destiné à des souris imaginaires ; c'était moi, enfin qui créais d'avance un amas de preuves de culpabilité contre Thomme que j'avais juré de perdre, et j'avoue que ce fut avec une véritable joie, que je lui criai son arrêt de mort!
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— Tudieu! quelle femme tu fais, mère! je n'ai vu cela que dans les mélodrames. En vérité, sais-tu que je plains ce pauvre Adolphe de Lormeuil, ton pat ira?
— Qui? cet infâme meurtrier? plaindre ce misérable, qui a égorgé le plus digne des hommes, un brave officier plein d'avenir, mon cher Frédéric, celui que j'aimais!...
— Ah ! tu l'aimais? il fallait donc le dire. En ce cas, je conçois que M. Adolphe de Lormeuil ne devait pas être à la noce, après avoir tué ton amoureux...
— Albert ! s'écria madame Dauron qui sentit en rougissant l'inconvenance de cette révélation faite à son fils. J'aimais M. Frédéric Moreau comme un ami, comme le frère d'une de mes compagnes de pension, Juliette, que j'avais vue mourir de langueur après son mariage avec M. Albert Jodelet. Je m'étais surtout attachée à M. Frédéric parle service que je lui avais rendu...
— Enfin, tu l'aimais assez pour t'empoison-
ner à son intention : d'où je conclus que lu l'aimais prodigieusement, et comme M.Dauron n'èlait guère qu'à mille ou douze cents lieues.... — Albert! Albert! respectez votre mère!
s'écria Cécile qui se repentit d'avoir livré une pareille confidence à l'indiscrétion et aux commentaires malins de son fils..
£t$ pïékmxces maternelle.
Nanine n'avait que seize ans; mais elle était, d'esprit, sinon de corps, plus développée que les filles de son âge, avec l'apparence d'un enfant chétif; non seulement, sa taille ne dépassait pas celle qu'on a souvent à dix ans, mais encore cette taille exiguë se trouvait encore rapetisséc
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par un vice de conformation, résultant de la négligence de sa nourrice qui l'emportait aux champs et rattachait à un arbre pendant des journées entières, au lieu de la laisser dans son berceau : Nanine soumise à cette espèce de torture journalière serait devenue absolument contrefaite, si sa grand'mèrene fut arrivée à propos pour la sauver des mains brutales de cette nourrice; néanmoins, le mal n'était pas tout à fait réparable, et Nanine conserva une épaule plus haute que l'autre et une jambe plus courte, en sorte qu'elle boitait légèrement et paraissait quelquefois bossue, selon les postures qu'elle prenait par insouciance de dissimuler ces imperfections. Un régime et des soins particuliers auraient triomphé, sans doute, d'une infirmité qui ne provenait pas de naissance ; mais madame Dauron s'était obstinément refusée à mettre sa fille à la merci des médecins, en prétendant que Nanine devait se résigner au sort que la nature lui avait fait, et en ajoutant avec inhumanité, qu'on ne remarquait pas si une sœur de charité
était plus ou moins bien faite, puisque cette condition n était pas de celles qu'on exigeait pour entrer dans l'ordre. Nanine avait donc été élevée avec celte perspective assez triste, que sa vocation n'eut jamais appelée et que sa mère lui imposait comme un avenir inévitable.
Nanine était jolie, et sa figure, aux traits délicats et réguliers, aux yeux doux et languissans, au sourire mélancolique et à l'air souffrant, produisait toujours sur les personnes qui la voyaient une impression vive et spontanée de touchant intérêt. Aussi, madame Dauron, à qui était insupportable l'attention qu'on pouvait accorder à sa fille, reléguait celte victime de l'injustice et de l'antipathie maternelles, loin des yeux du monde, dans une sorte de réclusion perpétuelle, Nanine passait sa vie dans sa chambre, où elle restait constamment seule et accablée de travaux de couture pour les besoins du ménage, comme si sa mère n'avait pas le moyen de payer des ouvrières et d'épargner à la pauvre petite la fatigue et l'ennui de ces occupations
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manuelles. On eut dit une dégradation morale, à laquelle on réduisait cette jeune personne pour la forcer d'oublier le rang que la naissance lui avait assigné dans la société. Nanine ne se plaignait pas mais gémissait tout bas sous le poids de ces humiliations systématiques.
Une intelligence moins distinguée que la sienne, n'eut pas tardé à s'annihiler dans cette solitude laborieuse et oppressive; mais Nanine avait reçu, en compensation de son physique frêle et débile, une âme trempée des meilleures qualités, un esprit plein de finesse, un jugement sain et profond, en un mot toutes les ressources nécessaires pour rendre sa position plus tolérable. Elle aurait été presque contente de son sort, si l'on n'eût jamais troublé le calme de sa prison, et si la destinée d'une sœur de charité avait pu se concilier mieux avec ses goûts et ses projets. Elle aimait exclusivement l'étude, à l'exemple de son père, si ce n'est que les sciences exactes, les mathématiques et la chimie avaient plus de charmes pour elle que les sciences spécula-
tives ; elle recherchait, néanmoins, avec empressement toutes les sources d'instruction où elle pouvait puiser elle-même, et elle ne dédaignait aucune branche des connaissances qu'on acquiert par la lecture. C'était un étrange contraste avec l'emploi ordinaire de son temps, et les livres qu'elle dévorait en cachette n'avaient guère d'analogie avec des serviettes à repriser et des torchons à ourler.
Cet instinct et cette soif d'apprendre étaient innés chez elle, et les circonstances avaient beaucoup servi à dévelo'pper ce qui existait en germe dans son esprit : sa mère ne voulait pas lui accorder le bienfait d'une éducation libérale, mais elle lui permit, par insouciance sans doute, de profiter de ia bibliothèque de M. Dauron, bibliothèque de savant et de littérateur à la fois. Nanine, abandonnée à ses caprices pour le choix des ouvrages, s'arrêta de préférence sur ceux qui traitaient de matières sérieuses et même abstraites, après avoir passé en revue une foule de livres historiques et littérai-
res que le hasard fit tomber successivement dans ses mains. Albert Jodelet qui venait quelquefois voir madame Dauron, eut l'occasion de deviner le goût de Nanine porté vers les mathématiques et la chimie: étonné des dispositions extraordinaires que cette jeune fille montrait pour des sciences qui demandent la sagacité! et la maturité d'esprit d'un homme fait , il offrit à Nanine de la diriger dans l'étude de ces sciences qu'il avait approfondies et qu'il continuait à cultiver avec l'ardeur de sa première jeunesse. Madame Dauron voyait en pitié le maître et l'élève, mais elle n'osait blesser Albert Jodelet, en lui défendant de s'adonner à un enseignement qu'il suivait de tous ses vœux.
A cette époque, elle accordait encore à Nanine une partie de ses journées pour la consacrer à des lectures et à des exercices scientifiques; mais le retour de M. Dauron en France, après une absence de quatorze ans. ayant amené un nouveau refroidissement entre Cécile et Albert Jodelet qui s'était interposé inutilement pour la réunion
des deux époux , Nanine se vit privée des leçons assidues de son professeur que la convenance éloigna de l'intimité de madame Dauron. Celle-ci se vengea de M. Jodelet sur la jeune mathématicienne, à qui elle voulut interdire l'usage des livres, et qu'elle condamna impitoyablement à un travail ignoble et abrutissant ; Nanine persévéra toutefois dans sa désobéissance déguisée sous un air et des actes de soumission : elle cachait ses livres dans sa corbeille à ouvrage et tournait le feuillet en même temps qu'elle tirait son aiguille. C'était ainsi qu'elle s'accoutumait à son état d'abandon et de servitude; mais elle sentait d'avance qu'elle ne parviendrait pas à s^accoutumer à la vie d'abnégation et de dévoûment des sœurs de charité. Ce fantôme menaçant se dressait au milieu de toutes les consolations de l'espérance, et, ses yeux se remplissant de larmes, elle laissait le livre et l'aiguille s'échapper de ses mains.
Madame Dauron n'était pas la seule volonté sous laquelle Nanine pliait sans cesse: son frère Albert la poursuivait d'une tyrannie plus cruelle
et plus odieuse. Dans leur enfance, il portait fréquemment la main sur elle, et encouragé par la coupable tolérance de leur mère, il prenait plaisir à la faire souffrir de mille manières, jusqu'à ce qu'elle lui demandât grâce en pleurant. Madame Dauron ne s'opposait pas à ces indignités qui avaient lieu en sa présence, et elle semblait les exciter par les reproches amers qu'elle adressait à tout propos et sans motif à l'innocente martyre. Albert, en grandissant, ne renonça pas à ses habitudes de despotisme sur sa sœur, contre laquelle il était animé par une basse envie née de la supériorité intellectuelle de Nanine. Il ne la frappait plus, il ne s'amusait plus à lui tacher et déchirer ses robes pour la faire gronder par madame Dauron, il ne l'insultait plus avec une révoltante grossièreté ; mais il la tournait sans cesse en ridicule, au sujet de son instruction et de sa difformité qu'il affectait de mêler dans ses épigrammes afin de rabaisser Tune par l'autre; il la desservait toujours en secret auprès de sa mère qu'il se plaisait à déchaîner en réprimandes
et en punitions à l'égard de celte éternelle victime. Nanine tremblait dans l'attente de quelque méchanceté, tant que son frère était à la maison, et pourtant elle ne pouvait s'empêcher d'aimer ce petit tyran qui la détestait par jalousie. M. Dauron, de retour à Paris, avait bien essayé de reprendre ses enfans, ou du moins l'un des deux, au risque même de rentrer sous le même toit que sa femme qu'il retrouvait plus insociable qu'il ne l'avait quittée ; mais Cécile, dont la haine contre son mari s'était enracinée et fortifiée pendant cette longue absence qu'elle ajoutait à tant d'autres griefs plus ou moins fictifs, déclara qu'elle ne consentirait point à revoir M. Dauron, ni à lui rendre ses enfans. Ce n'était pas qu'elle tînt beaucoup à garder sa fille, mais la remettre au pouvoir de M. Dauron, c'eût été, aux yeux de celte femme impérieuse, une concession de faiblesse, une déchéance de ses droits de mère, et de plus, elle eût enlevé à son fils l'objet d'une comparaison avantageuse pour lui et le prétexte d'une préférence marquée qui devait
accroître l'altachemcnt et la reconnaissance de ce fils idolâtré. Madame Dauron avait encore la délicatesse de ne pas se rendre compte de ces méprisables motifs qui dirigeaient sa conduite envers sa fille et son mari, conduite de marâtre et de femme sans cœur, conduite réprouvée également par les sentimens de la nature et par les principes de la société. Afin de mettre sa conscience en repos et de se donner, vis-à-vis d'ellemême, une apparence de raison, elle se disait que M. Dauron n'avait aucune espèce de prétention à faire valoir sur des enfans qu'il délaissait depuis quatorze ans, comme si ces enfans lui fussent étrangers : elle se disait encore que cette absence volontaire avait dépassé tous les délais du repentir et du pardon ; que son mari, qui lui était déjà odieux au moment de son départ ou plutôt de sa fuite, ne pouvait souhaiter autre chose que de lui être devenu indifférent, et que cette indifférence, ouvrage du seul fait de la séparation, se tournerait en haine plus envenimée que jamais , si jeurs caractères diamétralement op-
posés venaient à se rencontrer dans la vie commune. Enfin, ce que madame Dauron eût craint de s'avouer, c'était le prix qu'elle attachait à la tendresse exclusive de son fils ; c'était la passion inquiète et active qu'elle avait mise à la place de l'amour maternel si paisible et si contemplatif de son essence ; c'était la dévorante jalousie qui lui faisait repousser toute rivalité dans l'affection de ce jeune homme : elle eût été malheureuse de voir qu'il aimât son père ou sa sœur, et elle aurait tout fait pour lui inspirer de l'aversion et du ressentiment contre le premier, du dédain et de la froideur à l'égard de l'autre.
Albert Dauron avait donc, de bonne heure, été nourri de préventions défavorables à son père qu'on lui représentait sous les couleurs les plus désavantageuses et les plus fausses :il n'était pas d'ailleurs en état d'apprécier le mérite personnel de M. Dauron, puisque son ignorance en toutes choses et ses goûts de dissipation crapuleuse l'empêchaient de comprendre le plaisir et l'honneur que procure l'instruction. Elevé au milieu ii. 4
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des collections d'arts et de sciences que M. Dauron avait abandonnées avec l'espoir de les retrouver un jour et de les enrichir encore , il regardait d'un œil de mépris tableaux, livres, médailles, instrumens, antiquités; il aurait même dilapidé et saccagé ces trésors dont il ne connaissait ni la valeur ni l'intérêt , si Albert Jodeîet ne les eût sauvés en les prenant sous sa sauvegarde comme fondé de pouvoirs de l'absent. Albert Dauron, n'écoutant que les inspirations de sa mère, s'était accoutumé à considérer son père comme un mauvais sujet qui avait fui de son ménage pour mieux lâcher la bride à ses penchans vicieux et pour vagabonder dans les pays lointains, sans se soucier de la femme et des enfans qu'il avait en France. Il accusait ce père dénaturé d'avoir fait le malheur dune épouse trop tendre et trop généreuse ; il lui imputait toutes les larmes que celle-ci avait répandues ; il se posait en défenseur et en vengeur de sa mère, et lorsque M. Dauron, revenant des Indes, demandait à embrasser son fils, celui-ci
répondit insolemment qu'il n'avait plus de père depuis que M. Dauron avait quitté sa femme et sa maison, et, malgré les démarches et les instances de plusieurs personnes recommandables, il ne voulut pas le revoir.
Quant à Nanine, au contraire , elle ne reçut pas de fâcheuses impressions relativement à Tabsence et au caractère de M. Dauron. Cécile faisait trop peu de cas d'elle, pour daigner lui communiquer des opinions et des sensations intimes, qu'elle ne désirait pas lui faire partager ; elles'abstenait d'ébranler et de détériorer l'amour filial dansl'âme de cette enfant; elle nelui parlaitjamais de son père; et lorsque Nanine prenait l'initiative, ses questions n'étaient accueillies que par un silence glacial ou par de dures et injustes allocutions. Cependant Nanine, comme tous les opprimés qui se créent un appui plus ou moins idéal, se sentait naturellement portée à aimer son père, de préférence à sa mère, et elle eut volontiers cherché un refuge contre cette dernière, auprès du protecteur qu'on ne lui permettait pas d'in-
voquer : plus s^aggravaii sa position humiliante et isolée, plus elle implorait tout bas ce protecteur quelle tenait de sa naissance et qu'on écartait d'elle. M. Dauron, instruit des senlimcns qu'il trouverait chez sa fille, la demanda plusieurs fois avec prières, avec menaces, et fit tout, excepté un procès, pour la ravoir, pour l'élever et terminer lui-même une éducation sur laquelle il fondait de grandes espérances ; car Albert Jodelet n'avait pas négligé d'attirer l'attention de son ami sur les belles dispositions de celte jeune personne pour tout ce qui pouvait étendre ses connaissances et satisfaire sa curiosité intellectuelle. M. Dauron aurait donc éprouvé un véritable bonheur à voir sous ses yeux les progrès studieux d'un de ses enfans, chez lequel s'étaient transmis ses goûts et son caractère : mais il dut, pour éviter le scandale d'une action judiciaire, renoncer à la joie qu'il se promettait de ce rapprochement, et du moins, il se consola de ne pas posséder sa fille, en la voyant quelquefois, lorsque madame Dauron la confiait à M. Jode-
let ? sous la garantie de sa parole d'honneur. Dans ces rares entrevues du père et de la fille , les regrets de l'un et de l'autre redoublaient à la fois, parce que tous deux sympathisaient ensemble de cœur et d'esprit, au point de ne se rencontrer jamais sans faire des vœux mutuels pour ne plus se séparer. Albert Jodelet avait delongue-naain.préparé Nanine à cette affection remplie d'estime et d'enthousiasme pour son père, et s'était lui-même habitué à l'aimer comme sa propre fille,
M. Dauron, en dépit des traverses de sa destinée et après tant de courses aventureuses , eût été pourtant heureux , s'il avait pu jouir des droits delà paternité, posséder ses enfans, suivre de près leur croissance physique et morale, orner leur esprit et les introduire dans le monde : iî les chérissait sans égoïsme, il se préoccupait de leurs intérêts et il faisait de leur avenir sa plus précieuse affaire ; son attachement paternel était dégagé de toutes les sensibleries niaises qui caractérisent les pères élégiaques, lesquels n'ont
des enfans que pour en couronner leur vieillesse et pour être sûrs d'une main qui leur ferme les yeux. M. Dauron aimait ses enfans pour eux, avant de les aimer pour lui ; or, il se proposait de ne pas leur être importun ni gênant, vécût-il jusqu'à l'âge des patriarches : sa philosophie tranquille, et résignée à force de désenchantemens, ne concevait pas même les illusions de la plupart des pères, illusions consolantes, les dernières qui se perdent et les plus capables de résister à l'expérience. C'était alors quHl eût voulu vivre avec ses enfans, parce qu'il aurait pu être jeune en même temps qu'eux et se mettre au diapason de leur âge sans trop de grimaces et d'efforts; car, pensait-il, plus tard, vieux et décrépit, il ne saurait plus être à l'aise dans la compagnie des jeunes et il les attristerait des rides de son visage comme de celles de son esprit: il serait, pour ces représentai de la jeunesse , une ruine vivante , un de ces monumens à demi-écroulés , de l'ancien temps, qu'on respecte, qu'on regarde de loin.
mais dont on n'approche qu'en t^niblant. Le chagrin d'être privé de ses er*ans n'avait pas toutefois assez d'empire sur W libre arbitre de M. Dauron, pour changera genre de vie et le cours de ses idées. Ce c^grin chez lui était tout intérieur et toujour dominé par celte patience éprouvée qui & W avait fait défa"1 en aucune circonstar^- ll se conformait aux évènemens avec ia ^ême souplesse de caractère et d'esprit ; il fvaiï> avec les mêmes ressources qu'autrefo*' dompter les emportemens de sa pensée * ne Pas se laisser entraîner par elle ; il ava'encore pl^sde manières d'employer son tenr>s e£ de dépenser son intelligence , quoi- ^'il vécût de préférence dans le commerce des choses plutôt que dans celui des personnes. C'étaient, comme avant son mariage, les lettres, les sciences et les arts qui lui procuraient de délicieux loisirs; lesvoyagesavaientconsidérabîementaugmenté ses collections, ainsi que ses connaissances qu'il ne cessait de perfectionner tousles jours. Ce champ incommensurable, qu'il labourait sans
cesse à iiesure qu'il allait en avant, lui promettait des moïtsons nouvelles et de nouvelles jouissances jusqu'à Sa vieillesse: voilà pourquoi, par une sage prévov^nce, il mesurait sans inquiétude la marche des^nnéesqui ne devaient apporter avec elles auc^e métamorphose dans ses plaisirs ; au contraire, i était presque joyeux de vieillir, en pensant que ci.que jour compterait pour ses études et ajouteraii,,nepierre a y^ difice deson instruction; car, à ce h»^ jj se rapw pelait ces monticules de pierres , 1u'ji avaj# rencontrés dans l'Egypte et l'Arabie, n^nticuies formés seulement, au milieu d'un désert nav je soin religieux qu'on a d'y déposer un ca40u en passant. M. Dauron n'avait pas d'aulis amis qu'Albert Jodelet , les livres et les médailles , et les fleurs et les objets d'art, et tout ce qui, dans Tordre matériel, intéressait sa passion pour le vrai et pour le beau.
IÏI
ît Ixhc et'ia Ôtfut:
— • Maman ! maman ! voyez les jolis cadeaux que M, Jodelet m'a rapportés d'Angleterre! s'écria Nanine, en se précipitant à grand bruit dans l'appartement de sa mère.
Elle était rouge de joie et triomphante ; elle sautait en riant et en frappant des mains : il
y c.vait tant de candeur et d'innocence dans ce rare éclat de bonheur, que tout autre que madame Dauron en eût été touchée et n'aurait pu s'empêcher d'y prendre part; mais Cécile la regarda d'un air froid et sévère, que la jeune fille ne remarqua pas d'abord et qu'elle prit ensuite pour de la surprise chez sa mère ; quant à son frère, il avait rougi en mordant ses lèvres et en lançant un coup d'ceil envieux sur ces cadeaux que Nanine étalait sur les fauteuils ; puis, il réprima le sentiment qui se trahissait dans son regard, et ne manisfesta plus que le dédain, en haussant les épaules et en allant s'asseoir à l'extrémité de la chambre, sans vouloir examiner les étoffes de soie et de laine, les toiles fines et les dentelles que renfermaient dix ou douze paquets que sa sœur apportait et ouvrait tour à tour avec des signes et des cris d'admiration. Nanine parla seule pendant quelques minutes où madame Dauron balançait à se prononcer au sujet de la générosité d'Albert Jodelct, et consultait tacitement son fils qui lui près.-
crivait, par des gestes et des grimaces de dépit, laconduiteàtenir.
— Omon Dieu ! que tout cela est magnifique ! reprenait Nanine en déployant les pièces d'étoffes et de toile. Regardez donc, maman, comme ce linge est admirable î
— Je ne comprends pas cet engouement pour tout ce qui vient d'Angleterre, dit madame Dauron qui tâtait machinalement la mousseline que sa fille lui présentait.
— Ce n'est pas de l'engouement, c'est de la justice, maman. Les manufactures anglaises ont infiniment plus de perfection que les nôtres dans là maind'œuvre; nous avons, nous, la supériorité pour tout ce qui tient au goût : par exemple , la disposition des dessins et des couleurs n'est nulle part aussi gracieuse qu'en France...
— Zut! zut! zut! voilà noire pédante qui commence à professer! interrompit Albert, en sifflant un air de vaudeville : est-elle embêtante cette Nanine !
60 MJ&E.
— En effet, Nanine, ajouta madame Dauron, vous semblez toujours nous donner une leçon, comme si nous étions tous des iguorans ; c'est très déplacé, mademoiselle.
— Je vous assure, maman, que je n'ai jamais eu l'intention que vous me supposez, répliqua Nanine avec humilité; cela serait contraire au respect que je vous dois et à la réserve que me commande mon âge. Je m'étais seulement permis de vous foire observer que les fabriques anglaises, à part tout préjugé national...
— Te taïras-tu, pie de blibliolhèque ? cria en frappant du pied Albert, qui sifflait sa sœur comme l'on siffle un mauvais comédien. Va-ten, épouse Arislole. et laisse-nous en paix !
m* Vous êtes d'une désobéissance étrange, mademoiselle! dit madame Dauron, cédant à l'impulsion que lui donnait son fils: je vous défends de faire la savante avec nous, et au lieu de vous renfermer dans un silence modeste qui convient à une fille devant sa mère, vous avez
l'audace d'élever la voix et de continuer voire impertinent bavardage !
— Maman ! murmura Nanine que ces reproches injustes firent fondre en larmes et qui baissait la tète pour les cacher: maman, je vous jure bien...
— Ne jurez pas, mademoiselle, mais obéissez, et apprenez ce qui n'est pas dans vos livres, les devoirs d'une fille envers une mère... Qu'est-ce que c'est que cela ?
— L'étoffe que je vous montre ? répondit-elle en s'efforçant d'étouffer les sanglots qui entre coupaient sa voix. C'est, je crois, une espèce de damas broché...
— Encore! interrompit madame Dauron avec impatience : quelle sotte manie de vouloir en apprendre à tout le monde ! Vous mériteriez qu'on vous fit honte... Je ne vous prie pas de me dire quelle est cette étoffe, ce que je sais mieux que vous, je vous demande l'origine de toutes ces marchandises anglaises , avec lesquelles on pourrait établir boutique ?
— Mais je vous l'ai dit, il me semble, maman, reprit Nanine à demi- voix : c'est notre ami... c'est M. Albert Jodelet qui revient d'Angleterre , où le Gouvernement l'avait envoyé pour visiter les routes et pour éludierle système de Mac-Adam,... M. Jodelet, en partant, m'avait promis de penser à moi... et tout à l'heure, j'ai reçu...
— On ne conçoit rien à celte indélicatesse, à cette effronterie, chez une jeune personne! vous avez eu l'impudence de solliciter un présent et de forcer M. Jodelet ?...
— Pouvez-vous me juger aussi mal ? dit vivement Nanine qui releva la tête et qui regarda sa mère en face. Si j'avais supposé que M. Jodelet voulût m'offrir ce présent, je l'aurais supplié de n'en rien faire , mais je ne le soupçonnais pas, et mon élonnement a été plus grand que ma joie, en recevant ces richesses que je n'ose accepter...
— Je connais des demoiselles qui seraient bien heureuses d'en recevoir autant, objecta le
jeune homme avec convoitise, et qui vous régaleraient de caresses en échange !
— JTespère que vous n'accepterez pas depareiis dons ? dit madame Dauron qui était partagée entre le désir de se les approprier et le projet d'obliger sa fille à les refuser.
— Cependant, maman , reprit-elle émue et attristée de la restitution qu'on prétendait lui imposer , puisque M. jodeîet les a rapportés pour moi....
— Plaisante raison ! s'il vous avait rapporté les joyaux de la couronne d'Angleterre, faudrait-il aussi les accepter d'un homme qui n'est pas môme votre parent ?
— Oh ! c'est bien différent, maman ! M. Jodeîet n'est pas mon parent , mais c'est l'ami de ma famille depuis bien des années ; il m'a vu naître, il m'a témoigné un intérêt dont je suis profondément reconnaissante; il a été mon maître, et c'est à lui que je dois le peu que je sais : il est si bon, si généreux, si noble !
— Voici une déclaration en forme ou je ne
m'y connais pas ! s'écria méchamment Albert : par bonheur, mon parrain n'est pas là pour l'entendre et en profiter.
— Vous êtes une raisonneuse, mademoiselle dit madame Dauron qui s'animait au gré de son fils, comme un cheval sous l'éperon et le fouet du cavalier : n'avez-vous pas de honte !
— Il y a là de quoi faire le trousseau d'une princesse, reprit Albert habile à exciter les préventions de sa mère contre sa sœur : est-ce que M. Jodelet pense à devenir mon beau -frère ?
— Du moment que vous trouvez mauvais que je garde ces objets, répondit Nanine en soupirant , je vais les renvoyer à M. Jodelet et lui annoncer que vous me l'ordonnez.
— Je vous le défends, mademoiselle, répartit impérieusement madame Dauron ; vous n'aïcz aucun compte à rendre à M. Jodelet , et je me charge de lui faire sentir l'inconvenance de ses cadeaux ... En vérilé,celte libéralité est inconcevable ! je suis certaine que les étoffes seules ont
coûté plus de deux mille francs : comme Ta dit Albert, c'est un trousseau complet.
— Il faut que M. Jodeîet se soit trompé, dit tristement Nanine en jetant un long regard de regret sur les brillantes bagatelles qu'on voulait lui enlever.
— Et ces dentelles de point d'Angleterre! s'écria madame Dauron avec cette admiration radieuse qui s'empare des femmes à la vue d'une fantaisie de toilette. M. Jodeîet est fou apparemment! celte seule garniture vaut trois ou quatre cents francs l'aune. Mais, sans doute, il s'est trompé, ainsi que vous Tavez supposé, mademoiselle : une petite fille, qui d'un jour à l'autre prendra l'habit de sœur de la Charité, ne porte pas de dentelles de ce prix-là ; ce serait plutôt à moi que M. Jodelel destinerait celle angle* terre,., et même, j'y songe, il m'avait promis à son départ de me rapporter un souvenir....
— La choseest claire, dit Albert enchanté du prétexte imaginé pour spolier sa sœur au profit
de sa mère; M, Jodelet te fait celle galanterie , mère, et nous acceptons.
— Vous croyez , maman , que M. Jodelet avait l'intention de vous donner?., répliqua Nanine qui ne doutait pas de la véritable destination de ce riche cadeau.
— Je n'en doute plus maintenant, reprit madame : Dauron M. Jodelet ne se fut pas permis, sans mon autorisation, de vous traiter si généreusement, et d'ailleurs, je vous le répète, des dentelles, et surtout des dentelles de cette hauteur et de cette magnificence, ne conviennent ni à votre âge, ni à votre position. INI. Jodelet sait bien que vous serez sœur de la Charité.
— J'avoue , maman, que je ne m'explique pas un pareil présent fait à une pauvre fille qui ne portera jamais de si beau linge et de si belles dentelles...
— Ce serait à se faire montrer au doigt ! s'écria en ricanant Albert qui se mil à boiter par la chambre après s^élre enveloppé d'une pièce d'étoffe. Les uns diraient : C'est la fée Carabosse !
les autres : C'est la fée Béquille î Les amateurs voudraient avoir ia peau de Tours, sans lui donner la chasse.
— Si M. Jodeîet s'est trompé , ainsi que tout parait le prouver, comment interprêter sa lettre d'envoi ? ditNanine blessée des facéties peu charitables de son frère.
— Ah ! M. Jodelet vous écrit, et vous me cachez cette correspondance ! reprit avec colère madame Dauron qui lui arracha la lettre qu'elle avait eu l'imprudence de sortir de son fichu.
— Bravo ï nos amoureux sont découverts ! ajouta le jeune homme en battant des mains. M. Jodelet ne s'en vantait pas , et il avait raison, le philosophe !
— Ceci passe toutes les bornes ! dit d'un air indigné Cécile qui avait parcouru des yeux cette lettre que M. Jodelet ne prévoyait guère devoir être lue par d'autres que Nanine. Quoi! mademoiselle, dans la maison de votre mère, au moment de vous consacrer à des œuvres de piété, vous avez l'audace de lier une intrigue ?.
— Vraiment! est-il possible! repartit Albert, insultant à l'embarras et aux pleurs de sa sœur : M. Jodelet a donc un faible pour les magots de la Chine !
— Maman, vous me vojez stupéfaite et désolée de vos accusations , répliqua Nanine dont la pâleur et la confusion démentaient les témoignages d'innocence. J 'ai lu , rapidementil est vrai, cette lettre qui accompagnait le présent, que vous revendiquez et que je vous restitue de bon cœur ; mais je n'ai rien vu dans cette lettre....
« — Taisez-vous, mademoiselle! interrompit durement madame Dauron : votre conduite est telle, que j'en rougis pour vous. Une intrigue chez moi !
— Lis-moi le poulet, mère? dit Albert qui tournait autour de Nanine accablée, avec mille contorsions moqueuses. M. Jodelet est perdu d'honneur à mes yeux.
— Non. madame, je vous l'atteste, je n'ai pas mérité ces soupçons injurieux , reprit la jeune fille à qui sa pureté prêta la force de re-
pousser énergiquement une semblable inculpation : s'ils ne s'adressaient qu'à moi, je pourrais me résignera les souffrir, comme accoulumécà de plusséricusesinjuslices; mais ils s'adressent aussi à une personne que je respecte cl que j'honore : je suis obligée de défendre l'ami de mon père , mon mcilileur ami et mon second père....
— Un mot de plus , et je vous souffleté ! s'écria impérieusement Cécile en levant la main sur sa nlle que ce geste arrêta dans la justification de M. Jodeîet.
— Si tu t'avises encore de dire des sottises à noire mère, s'écria presque en même temps Albert qui la menaça aussi de la main et du regard» gare à toi!
— Mon Dieu! ave? pitié do moi ! dit Naniric en sanglotant et en cachant son visage inondé de larmes : on m'accuse, et Ton nVempêche de me défendre ; on me condamne sans m'entendre , et pourtant , je fais serment que cela n'est pas I... C'est outrager, madame, un homme qui a droit à votre estime !...
70 ufefcBt
— Vous tairez -vous, fille rebelle et effrontée! repartit brusquement madame Dauron, qui , poussée par la malice de son fils, ferma la bouche à Nanine avec deux soufflets.
À peine se fut-elle emportée à celte violence , qu'elle s'en repentit au fond du cœur et que son irritation fut comme apaisée à l'instant; mais elle ne voulut pas détruire l'effet de la correction, en paraissant y avoir regret ; elle conserva donc un maintien froid et impassible. Albert fut ravi de voir sa sœur opprimée devant lui et à cause de lui ; car il avait tout fait pour exalter l'impatience de sa mère contre leur victime ordinaire ; néanmoins, il cessa ses démonstrations de joie railleuse, et il se contenta de jouir de la douleur de Nanine qui avait poussé un cri en se sentant frappée et était tombée presque évanouie dans un fauteuil où elle resta immobile , dévorant ses pleurs et retenant son indignation prête à éclater.
— Ecoule cette lcMrc, Albert ? dit madame
Dauron qui cherchait à excuser son mouvement de colère en s'appuyant de l'avis de son fiîs. Je te rends juge de la hardiesse de cette petite fille qui se fait écrire sur ce ton là : « Ma chère Na- « nine, j'arrive de mon voyage d'Angleterre, le- « quel a duré un siècle, si je mesure le temps à « l'impalierxequej'avais de revenir ici: je devrais, « en suivant mon impulsion, aller moi-même « m'informer de vos nouvelles, mais dans la po- « silion où nous sommes l'un et l'autre, je ne « veux pas découvrir quelle est la personne que « je souhaite revoir la première... »
— Il n'y a pas moyen de dire non ? interrompit Albert qui , par sa pantomime, exagérait le sens de chaque mot de la lettre. M. Jodelet est un petit Lovelace!...
— « Vous connaissez ou plutôt vous ne con- « naissez point encore mon affection pour vous, « continua madame Dauron: je n'ai pas d'enfant « et vous m'en tiendrez lieu ; grâce à vous , je « supporte enfin la perte douloureuse que j'ai
72 MÈRL.
« failc il y a seize ans : je rclrouve eia vous les « principaux traits de ma chère Juliette, son cœur « surtout! Voilà les penséesquim'ontoccupépen- « danl celle absence qui ne se renouvellera plus, « je l'espère. Mais ce qui vous prouvera que je « pensais à vous, en me rappelant la pauvre Ju- <« lietle dont je vous ai parlé souvent et que vous « pleuriez avec moi. sans avoir pu l'apprécier « vous-même... »
— Hi ! In ! hi ! que c'est louchant! interrompit encore le jeune homme en faisant semblant d'être attendri. Sacré farceur de mathématicien sentimental !
— « Ce qui vous prouvera que je vous aime ti en Angleterre comme en France, chère petite, « ce sont ces chiffons que j'ai choisis pour vous « causer un moment de plaisir ; car , toute grave « que vous soyez vis-à-vis de vos livres, quel- « que amour que vous ayez pour la table des « logarithmes et pour la classification des sels. « vous êtes assez jolie pour vous dérider devant
LE FRÈBE ET LA SGfcUR. 75
« un miroir à la faveur d'une dentelle ou d'un « autre brinborion de toilette. »
« Votre maître et ami, A. »
— A qui se fier, désormais ! s'écria gaîment Albert : les boiteuses marchent droit et les bossues ont la taille bien faite , aux yeux des mathématiciens!
— Eh bien! mademoiselle î que répondrezvous maintenant ? dit rudement madame Dauron à la silencieuse Nanine.
— Je n'ai rien à répondre, madame! répliqua lajeune fille qu'un traitement si brutal et si peu mérité avait trop offensée, pour qu'elle h pardonnât.
— Cette lettre m éclaire sur les coupables relations qui existent entre vous et M. Jodelet. Dieu merci ! le mal n'est pas irréparable, et demain j'aurai fait mon devoir.
—-Et moi, madame, j'aurai fait le mien, reprit Nanine qui avait réfléchi tout bas au parti qu'elle prendrait pour échapper à celle tyrannie.
— Le vôtre est de m'obéir, mademoiselle, et demain je vous conduirai chez les Sœurs qui vous enseigneront la charité, la vertu et spécialement l'obéissance.
— Je ne serai jamais sœur de la Charité , madame, car telle n'est pas ma vocation, et j^implorerai contre vous l'appui de mon père.
— De votre père ? insolente ! dit madame Dauron avec un nouvel emportement. Sachez que personne n'a d'autorité sur vous , excepté moi, votre mère?
— Je n'ai plus de mère, madame ! répondit Nanine, d'un ton fier et respectueux à la fois; je ne me soumettrai pas à la main qui m'a frappée.
— Ta ! ta ! ta ! la gentille comédienne ! dit Albert en la secouant avec pétulance et en lui adressant des chiquenaudes sur le nez. Je saia comment on dompte les ânes rétifs.
— Laisse-la , mon Albert, cette fille dénaturée? répartit Cécile en lui montrant la porte.
LE FRÈRE ET LA SOEUR. , 7o
Rentrez dans votre chambre, mademoiselle, et faites vos préparatifs de départ ?
— Oui, madame, je vous prie dejme renvoyer à mon père et je ferai des efforts pour oublier la façon dont vous m'avez traitée, dit Nanine à travers des sanglots étouffés.
— Voilà l'effet des dangereux conseils de M. Jodeîet ! Je devrais, pour la punir, l'abandonner dans les mains de cet homme qu'elle appelle son père ; mais je sens que je suis sa mère, et je ne veux pas participer à son malheur : elle s'aveugle au point de croire que M. Dauron l'aime! M. Dauron qui a quitté sa maison, ses enfans et sa femme pendant quatorze ans! M. Dauron qui n'a de cœur que pour ses coquillages, ses machines, ses vieux sous couverts de vert-de-gris, ses rosiers et ses dalhias, ses tableaux et ses bouquins !...
— M. Dauron qui a passé sa jeunesse à ramasser des momies d'Egypte! ajouta Albert en riant et en sifflant avec des gestes de pitié; pauvre cher homme !
7() SIÈRL.
-- Vous serez sœur de la Charilé, mademoselle, c'est moi qui l'ai décidé, et demain vous prendrez l'habit de no^. iec. Enatlcndan!. rentrez dans voire chambre et disposez -vous à m'ohéir ?
Nanine, que sa résolution n'avait pas longtemps soutenue dans cette lutte pénible contre la volonié maternelle, essaya de répondre, et ne trouva que des larmes pour combattre cette volonté qui la mettait au désespoir. Eile tendit ses bras supplians vers madame Dauron et murmura quelques paroles sans suite qui voulaient dire ; « Ne me forcez pas a êire religieuse V » Elle lui saisit la main pour la baiser., elle allait s'agenouiller pour lui demander pnrdon et grûco tout à la fois ; mais, glacée par un regard méprisant et repoussée par un geste impérieux , elle se cacha le visage dans son tablier, et rentra lentement dans sa chambre où elle passa la nuit à pleurer sous les verroux, sans s'apercevoir qu elle n'avait pas pris de nourriture depuis le matin. Elle avisait aux moyens de sortir de cap-
tivité, mais elle manquait d'énergie pour les employer.
— Mère! dit Albert en revenant après avoir enfermé sa sœur à double tour : moi , qui t' ai prêté main-forte, j'ai droit à ma part dans le butin?
— Cher enfant, je voudrais que ces objets m'appartinssent pour avoir le plaisir de le les donner, répondit madame Dauron ; mais il faut les rendre à M. Jodelet.
— Les rendre? quelle bêtise! Puisqu'on te les offre, mère, il serait peu honnête de refuser , et d'ailleurs, si tu refuses, moi j'accepte.
f — Je t'avoue que, d'aprèslalettre, je ne doute pas que le présent soit destiné à cette sotte petite fille: elle ne manquera pas de se plaindre h M. Jodelet.,..
— Eh bien! qu'elle se plaigne! ce sont des marchandises de contrebande, il y a confiscation. Dans le cas où tu renoncerais à prendre ta part, je suis, moi, décidé à m'accommoder de loat : çà me va !
— Mais que veux-tu faire de ces chiffons de femme ? Le linge s'utilisera pour toi en chemises et en cravattes; mais les étoffes de laine et de soie, mais les dentelles?
— Bah! mère, est-ce que je suis en peine de trouver le placement de ces choses-là ? Saurai foule pour la distribution et je ferai des heureuses ; j'ai, entr 'autres, une actrice de la Gaîté...
— Albert , mon ami , tu n'es pas sage ! tu te repentiras de fréquenter ces sortes de femmes : on a tout à perdre avec elles, considération, fortune, santé
— Bah ! bah! si Ton pensail toujours à ce que
l'on peut perdre, on ne jouerait; on n'aimerait,
on ne bambocherait jamais !... Je fais mon profit
des dentelles : c'est là surtout ce qui plaît à ces
dames, et voilà de quoi mettre sens dessus dessous, tout le féminin dune troupe dramatique;
mais on n'aura rien gratis.
fa Séquestration-
M. Dauron était dans son cabinet , au milieu de ses collections, comme un père entouré de ses enfans. Levé avec le jour, il n'avait pas encore accordé une pensée à ce monde contemporain, et il ne se souciait guères du cours de la Bourse, ni des événemens politiques, ni des sous-