MIRE
— Au contraire, mère, interrompit le jeune homme en défiant du regard M Dauron : jenc balancerais pas une minute à jeter Monsieur par la fenêtre, s'il vous injuriait.
— M. Dauron ne m'injuriera pas, Albert : il gardera sur mon compte un profond silence, comme moi sur le sien,,. Mais enfin. Monsieur, que venez-vous faire chez moi ?
— Je ne venais point assurément pour me convaincre que mon fils me déteste, répondit amèrement M. Dauron ; je vois qu'il a bien profité de vos conseils, Madame!
— Vous veniez, Monsieur, pour essayer d'ébranler l'affection que ce cher enfant porte à sa mère? répliqua madame Dauron que celte idée fit sortir de la mesure qu'elle avait gardée jusque-là et qui n'hésita plus à se ranger tout à lait du parti de son fils. Vous veniez chez moi, Monsieur , pour m'insuller en présence de mon (ils ! c'est infâme !
— N'aie pas peur, mère, dît le jeune homme en luijeltant les bras au cou: Monsieur et ses
compères auraient beau f accuser d'un las de scélératesses, je les enverrais tous promener!
— Quoi! Monsieur, vous avez le front de m'aecuscr? s'écria madame Dauron transportée d'indîgnaîion : vous n'avez pas dit à ce pauvre enfant, quels furent vos odieux procédés à mon égard , à L'égard dune femme qui n'avait d'autre (ort que celui de vous trop aimer! vous n'avez pas raconté les détails de vos infidélités, de vos in jus lices, de voire fuite, de vo'.re absence durant quatorze ans ! Vous vous serez retranché dans de vagues ei lâches inculpations, parce que je n'étais pas là pour les détruire, et vous vous flattez méchamment que mon fils en conservera de l'animosilé ou du moins de la défiance contre sa mère? Cette perfidie ne tournera qu'à votre préjudice, Monsieur ; car mon fils ne balancera pas long-temps entre un père tel quç vous et une mère telle que moi. Dieu merci ! mon fils sait qui nous sommes l'un et l'autre.
*— Parbleu! mère, tu fais bien de Thon*
neur à ce Monsieur, en le comparant avec lui, dit Albert en la rassurant par de nouveaux embrassemens : je lui conseille de ne pas mal parler de loi !
— Enfin, qu'a-t-il dit de moi. mon ami? reprit madame Dauron tout inquiète et tout émue : répète-le devant lui , pour que \e me disculpe devant loi ? Il n'aura pas l'audace de me reprocher des torts qui dateraient de son absence, lorsque j'étais restée seule avec mes deux enfans, sans appui, sans protecteurs, comme une veuve...
— Tiens, mère, si lu le permets, pour en finir tout d'un coup avec ce Monsieur qui a l'air de nouj vexer, je m'en vais le prier poliment de nous souhaiter le bonjour !
— Madame, dit Albert Jodelel qui s'était consulté à voix basse avec M. Dauron que celle scène inattendue n'avait pas distrait de l'objet de sa démarche, nous avons hâte, monsieur Dauron et moi , de nous retirer, pour metlre fin à ces inconvenantes récriminations : nous ne voulons pas établir votre fils juge de ce qui s'est
LA SÉQUESTRATION. iOS
passé entre vous et votre mari : nous ne voulons pas nous exposer davantage à souffrir de ce jeune homme eî des reproches et des menaces également déplacés dans sa bouche...
— Vous auriez évilé une situation gênan(e pour tous, en ne revenant pas chez moi, interrompit madame Dauron décidée à ne pas faiblir en présence de son fils,
— Nous y venons pour la dernière fois, continua monsieur Jodelel avec une fermeté polie mais froide: nous venons chercher Nanine.
— Nanine! s'écrïa madame Dauron dont l'irritation ne fit que changer de prétexte. Et c'est vous, Monsieur, qui avez la hardiesse de me déclarer en face ce projet ?
— C'est moi qui vous adresse la parole au nom de votre mari , Madame : c'est moi l'ami de monsieur Dauron, et le vôtre avant que vous eussiez perdu tous vos droits à mon amitié.
— Gardez votre amitié ainsi que votre morale, Monsieur! Je ne sais d'où vient que monsieur Dauron vous autorise à prendre l'initia-
tive dans une démarche aussi ridicule ; mais chargez-vous de répondre à M. Dauron, de qui vous êtes le truchement officieux, que ma fille reste avec moi.
— Madame, je vous ai permis d'avoir votre fille auprès de vous , tant que je vous croyais pénétrée de vos devoirs de mère , répliqua monsieur Dauron en homme déterminé à se faire obéir : je pensais que l'intérêt de ma fille réclamait pour son éducation vos soins maternels : mais j'ai appris avec surprise et tristesse que vous méconnaissiez entièrement à l'égard de celte enfant les droits de la justice et de l'humanité : j'exige donc que vous me rendiez ma fille.
— Vous exigez ! répéta Cécile avec un accent de dérision. Je n'aurais pas cru que v©us revinssiez jamais à un langage que je refuse de comprendre.
— Ma tolérance a des bornes, Madame, vous le savez ? Je vous invile donc à me rendre ma
fille, de bonne volonté, si vous n'aimez mieux que j'use de violence.
— De violence , Monsieur ! s'écria madame Dauron avec fureur. Comment l'entendez- vous ? Prétendez-vous violer mon domicile !
— Ne crains rien, mère ? dit Albert qui, appuyé sur son fusil, hochait la tète en regardant M. Dauron avec un ressentiment concentré: je suis îà, comme dit le père Sournois.
— La violence que j'entends, Madame, est un procès dont l'issue ne peut être douteuse, reprit M. Dauron qui s'indignait et ne s'emportait pas. Ce procès sera néanmoins précédé d'une descente du commissaire de police chargé d'enlever de vos mains ma (ille qui n'y demeurera pas un jour déplus,
— Qu'il vienne, le commissaire de police, lui et son écharpe! repartit Albert Dauron ; qu'il vienne se mettre en chasse î je lui cinglerai les fesses avec du plomb à perdrix.
— Le commissaire de police ne fera pas que je vous rende Nanine, répliqua madame Dau-
ron affermie clans son obstination par la présence de son fils: une mère dispose seule de sa fille, et tous les procès du monde ne m'obligeraient pas à vous remettre des pouvoirs que je tiens de celte qualité de mère. Puisque vous voulez plaider, nous plaiderons, mais quand on prononcera un jugement qui ne peut manquer de m 'être favorable, Nanine répondra elle-même à votre étrange réclamation , car alors elle n'appartiendra plus qu'à Dieu et aux malades, elle sera sœur de la Charité.
— Nanine sœur de la Charité! se récria M. Jodelet troublé de ce pronostic qu'il se promettait pourtant bien d'annihiler dans peu de temps.
— Cessons ce débat affligeant, je vous y engage, Madame, dit M. Dauron qui tenta encore une voie d'accommodement : au lieu d'attendre des tribunaux une solution qui est certaine d'avance , puisque nous avons deux enfans et que le fils appartient au père comme la fille à la mère....
— Bah ! le fils appartient au père comme la
fille à la mère ? croyez cela ! interrompit Albert en raillant : je ne vous ferai pas un si mauvais cadeau, cher papa, soyez tranquille, et dormez là- dessus.
— Au lieu de ramener sur le tapis un passé que nous sommes intéressés à oublier, continua M. Dauron, faisons un accord à l'amiable: gardez voire fils, sur lequel je ne fais valoir aucune prétention et que je ne vous disputerai jamais; gardez-le, puisque vous l'aimez; mais rendezmoi ma fiiîe que vous n'aimez pas...
— Prenez garde, Monsieur î vous agissez à l'instigation de M. Jodelet qui a des projets qu'il n'avouerait pas, objecta madame Dauron.
— Les auriez -vous devinés , Madame ? répartit noblement Albert Jodelet. Si vous les avez devinés, je vous prie de les tenir encore secrets, jusqu'à ce que je les dévoile moi-même.
— Vos projets ne sont sans doute ni honnêtes ni excusables, car vous en rougissez, et si ie les entrevois à travers le style ambigu d'une lettre que j'ai surprise hier dans les mains de Nanine,
j'ai de graves motifs pour vous défendre de reparaître chez moi sous quelque litre que vous cachiez un rôle indigne d'un galant homme.
— Madame! s'écria M. Jodelet exaspéré des insinuations que Cécile s'efforçait de glisser contre lui dans l'esprit de M. Dauron: je vous somme de vous expliquer....
— Halte là ! parrain î dit Albert en le repoussant avec le canon de son fusil : gardons chacun nos distances et ne menaçons personne ?
» — Mon Dieu ! mon ami, ne dépensez pas un courroux inutile pour combattre des ailes de moulin, reprit M. Dauron avec un geste de pitié. Si l'on vous accusait d'avoir volé les cloches de Notre-Dame, songeriez-vousà vous en défendre?.... N'ayez pas recours à la calomnie, Madame ? votre cause n'en sera pas meilleure , et je n'insisterai pas moins pour ravoir ma fille.
— Vous ne l'aurez pas, Monsieur ! répliqua madame Dauron qui était impatiente de voir s'éloigner les deux amis : telle est ma volonté de
mère. D'ailleurs, en ce moment, le sorîde Na~ nine est fixé.
— Que voulez -vous dire ? s'écria M. Jodelet tremblant d'apprendre une circonstance qui s'opposât à ses desseins personnels.
— Vous n'avez rien à faire chez moi , et ce soir vous ne seriez pas plus avancé que maintenant dans vos recherches : Nanine n'est plus ici.
— Où est-elle ? s'écrièrent à la fois M. Dauron et M. Jodelet, le premier avec le sentiment de l'autorité paternelle, et le second avec une expression de vawgue terreur.
— Elle est... Que vous importe ! reprit brusquement Albert. Allons, dépêchez-vous de filer doux, papa et parrain ? car ça m'ennuie de faire sentinelle, quand les amis sont à table.
• — Albert ! Albert ! murmura M. Dauron offensé du ton insolent et des manières brutales de son fils qui surpassait tout ce qu'on lui en avait rapporté.
«—Vous voyez, Monsieur, que mon fils n'aime que sa mère! fit observer madame Dauron que
ravissait de joie l'aversion du jeune homme pour son père : ce cher enfant est toute ma consolation !
— Vous auriez dû l'élever dans des sentimens plus honorables, reprit amèrement M. Dauron. Si j'avais un fils, Madame, je tâcherais de n'en pas rougir ; mais c'est le vôtre !
— Où est-elle ? où est Nanine ? interrompit M. Jodelet qui aurait couru à la chambre de cette jeune personne, si le fusil de son filleul ne lui eût barré le passage.
— Elle est au couvent , répondit madame Dauron r.vec emportement : êtes-vous content ? elle prendra demain l'habit de sœur de la Charité.
— Demain! je vous jure que cela ne sera pas! repartit M. Jodelet avec une exaltation extraordinaire. Où est-elle ? dans quel couvent?... Elle est ici !
— Monsieur Albert! criait Nanine qui, encore enfermée dans sa chambre . entendait cette altercation dont elle était l'objet : monsieur Albert, je suis ici!
— Eh ! bien , si cetie pauvre enfant est emprisonnée par sa mère, dit M. Dauron en se dirigeant du côté de la voix, son père va la délivrer !
— Monsieur, Monsieur, vous ne pénétrerez pas chez moi malgré moi ! s'écria madame Dauron qui s élança au-devant de son mari et le retint.
— Albert, vous savez où est la prisonnière? dit M. Dauron à son ami : courez la mettre en liberté, pendant que je suis aux prises avec celte folie!
— Arrêtez ! tonnerre de Dieu ! arrêtez ou vous êtes mort ! cria d'un accent rauque Albert Dauron, qui voyait sa mère lutter avec un homme et qui ne se rappela plus que cet homme était son père. Mère, je ne le laisserai pas victimer!
Le jeune homme, qui voulait à la fois arrêter M. Jodelet et secourir sa mère , se servait de son fusil comme d'un bâton ; mais ses doigts
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touchèrent machinalement la Laiterie, l'armèrent et lâchèrent la détente : le coup partit et un cri d'effroi s'éleva aussitôt , avant qu'on eût pu apprécier quel malheur était arrivé. A ce cri formé de plusieurs cris di(férens d'origine et d'expression, succédait un morne silence : madame Dauron, prête à s'évanouir, n'osait ouvrir les yeux et tremblait . dans l'appréhension d'un parricide: son fils restait atterré : M. Dauron et M. Jodelet , que la charge de plomb avait légèrement atteint, se regardaient, le cœur gros et le visage abattu.
— Mon père! M. Albert î disait une voix plaintive sortant de la chambre voisine: qu'est-il arrivé? ô ciel ! qui est mort? Albert ! Albert !
— Monsieur! dit d'un accent faible madame Dauron qui ne redoutait plus un accident irréparable, en remarquait que son mari et M. Jodelet étaient debout et ne paraissaient pas blessés: je vous atteste, Monsieur, que mon fils ne
LA SÉQUESTRATION. Ho
voulait pas Il est incapable! Voyez ! ïe
pauvre enfant est tout troublé
— Venez, mon ami ? dit M. Dauron à M. Jodelet, avec un profond sentiment de douleur : sortons de celle maison où Ton élève un parricide !
fa Ôœar îre !a Cfjurhy.
La vieille madame Roland avait été forcée depuis long-temps de quitter la maison de sa fille, où son pelit-fiis Albert lui rendait la vie insupportable : Albert enfant tourmentait la pauvie aveugle par mille cruelles espiègleries qui pou-
116 MÈI\E.
vaient passer pour de véritables méchancetés: quand il la conduisait parla main, il ne l'avertissait pas des obstacles qui se rencontraient devant elle; en sorte qu'elle tombait dans les escaliers et se heurtait aux murs; quand elle lui demandait du sel, il lui donnait du poivre ; il se divertissait de toutes ces méprises plus ou moins désagréables qu'il multipliait avec une malice ingénieuse. Albert jeune homme ne procéda plus de la môme manière à l'égard de son aïeule : mais, jaloux de la tendresse que cette digne femme portait toujours à madame Dauron, il mit tout en oeuvre pour l'humilier, pour la blesser et pour la dégoûter de vivre sous le même toit qu'eux ; nonseulement il la traitait le plus rudement qu'il pouvait , non -seulement il excitait sans cesse contre elle la mauvaise humeur de sa fille, mais encore il ne cessait de lui répéter qu'à son âge on rendait service aux personnes qu'on aimait, en se dépêchant de mourir, ou du moins en ne les incommodant pas de sa présence. Enfin , poussée à bout, madame Roland se sépara de
Cécile qui ne cherchait pas à la retenir, et qui se réjouissait de contenter son fils chéri en lui sacrifiant une mère.
Le plus grand grief de madame Roland , aux yeux de madame Dauron et d'Albert, c'était l'affection qu'elle avait prise pour la petite Nanine à son berceau , affection bien naturelle, puisque Nanine la payait de retour avec une reconnaissance qui datait de ses premières années et qui s'augmentait tous les jours de la protection qu'elle trouvait auprès de sa grand'mère. Madame Roland éprouva une si grande douleur, en sortant de la maison de sa fille, qu'elle faillit y succomber, et qu'elle ne réussit jamais à en triompher, quelque chose qu'elle pût se dire pour diminuer son amour maternel par le souvenir de toutes les ingratitudes de madame Dauron. Quant à l'événement qui lui avait ôté la vue, elle n'avait pas le courage de se le rappeler, ni de l'attribuer à la faute de Cécile, comme si son cœur eût rendu sa mémoire infidèle sur ce point. Madame Roland, se voyant seule, privée
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des soins de sa fille et de ses pelits-enfans, n'eut pas la force de rester isolée, sa cécité ajoutant à l'horreur de sa solitude: elle alla loger chez Albert Jodelet, avec son amie, madame Jodelet, qui avait alors près de quatre-vingts ans.
Madame Jodelet, malgré l'aggravation des années, était à peuprès la môme qu'à l'âge où elle comptait, parmi ses pensionnaires, Cécile Roland, Charlotte de Massard et Juliette Moreau. Son embonpoint et son genre de vie régulier l'avaient conservée, et sa bonne figure rubiconde offrahTapparence delà santé ainsi que la mansuétude de l'âme. Madame Jodelet nes'était pas déshabituée de ses plaisirs d'autrefois, et elle avait, comme dans sa pension, un énorme sac tout rempli de mouchoirs et de tabatières, avec lesquels ses doigts et son nez étaient sans cesse bruyamment occupés. Elle n'avait pas renoncé davantage aux sermons empruntés à l'Evangile et à Y Imitation de Jésus-Christ ; elle ne manquait jamais les offices, et tout le temps qu'elle ne passait pas avec son amie, madame Roland-
elle Je consacrait à l'église, ou à son confesseur, ou à des lectures pieuses.
Lorsque les deux amies étaient ensemble, assises l'une à côté de l'autre, leur langue ne restait pas oisive, et elles revenaient sur le passé pour y puiser des sujets d'entretien et de réflexion. Madame Roland parlait de sa fille; madame Jodelet , de son fils et de sa pension ; puis, les tabatières s'ouvraient et se fermaient, les mouchoirs se déployaient, et les éternuemens se succédaient à travers les Dieu cous bénisse / et c'était à qui tousserait , moucherait et cracherait le plus fort. Ensuite, la conversation reprenait avec une nouvelle abondance, jusqu'à ce que l'intermède ordinaire accordé aux jouissances nasales permît aux deux vieilles de rassembler des matériaux pour la causerie suivante. Si M. Jodelet se trouvait là, plongé dans ses calculs d'ingénieur et dans ses abstractions mathématiques, on lui adressait par fois la parole afin d'avoir son avis, et on l'obligeait à prendre part un moment au dialogue.
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— Seigneur Dieu î disait madame Jodelet qui était seule avec son amie dans ce moment-là : aurais-je pu penser que Cécile ferait une mauvaise fille et une mauvaise mère !
— Il ne faut pas dire cela, reprit madame Roland constamment prête à défendre sa fille au lieu de l'accuser: Cécile ne s'est pas mal conduite envers moi, et jcn'ai pas à me plaindre d'elle, si ce n'est à cause de la faiblesse qu'elle montrait pour son fils ; quand ce peliï. malicieux me faisait quelque niche, plantait une aiguille dans la chaise où j'allais m asseoir, me jctlait sous les pieds des pois de poudre fulminante , attachait le bas de ma robe à mon mouchoir , me barbouillait les mains avec de la suie ou du blanc d'Espagne...
— Ce sont de vraies scélératesses , ma chère dame, interrompit madame Jodelet avec un signe de croix, et c'est le diable qui lui inspirait ces abominations. Le Tentateur emploie tant de ruses pour faire de mauvais fils ! souvenezvous de la parabole de l'Enfant prodigue qni
s'en alla de la maison paternelle, emportant son patrimoine...
— Que fit le père, au retour de l'Enfant prodigue? il tua le veau gras. Tenez, madame Jodelet, je me sens là le cœur d'imiter ce père de la parabole, si mon petit-fiîs venait m'embrasser.
— Ce baiser de judas ne vous arrivera pas, Dieu soit loué! car ce serait bien fâcheux pour tout le monde, si ce maudit faisait semblant de se réconcilier avec vous, ma pauvre madame Roland.
— Pourquoi cela ? tous les enfàns font des espiègleries ; tous les jeunes gens, des escapades : les parens doivent donc avoir en réserve beaucoup, beaucoup d'indulge:»ce.
— Eh bien? madame Roland, mon fils Albert ne faisait pas d'espiègleries dans son enfance, ni dVscapades dans sa jeunesse: il m'aimait et me respectait comme il m'aime et me respecte encore ; il n'a jamais joué, comme votre Albert qui fréquente les cafés et les théâtres; i! n'est jamais tombé danslmtempérance,
comme votre vilain petit-fils qui s'enivre et qui infecte l'eau-de-vie et la pipe; il n'a jamais eu un seul tort à l'égard de sa mère, entendez-vous? Au contraire, il ne pèche que par trop de bonté, de douceur, de générosité, de vertu....
— De froideur et de distraction, à ce que prétendait ma fille ? ajouta madame Roland qui souffrait d'entendre l'éloge d'Albert Jodelet au préjudice d'Albert Dauron, quoiqu'elle ne taxât cet éloge ni d'injustice, ni d'exagération. Je vous en prie, ma bonne amie, ne m'affligez pas en dépréciant ma fille, qui a bien des qualités, je vous assure, en compensation de quelques travers....
— Ma chère madame Roland, je n'ai pas l'intention de blâmer rattachement que vous avez pour Cécile : ce serait peu de charité chrétienne que de vouloir vous ôler vos illusions ; d'ailleurs, Cécile n'est pas méchante, et je la traiterais de petite folle, comme à la pension, si elle n'était pas mère de famille ; mais je vois
avec inquiétude Pempire que ce libertin d'Albert exerce sur elle , je vois avec peine qu'elle néglige sa mère, qu'elle est injuste et dure pour sa fille, qu'elle persévère dans ses anciens torts envers son brave homme de mari...
— y Je ne puis vous accorder cela, mon amie, puisque j'ai été moi-même témoin des torts de M. Dauron, torts graves qui ont amené tous les malheurs que vous savez.
— Quand vous parlez ainsi, ma pauvre madame Roland, je suis tenté de croire que vous rêvez ? Mon fils m'a bien dit que M. Dauron n'avait aucun tort, et mon fils a vu clair.
— En vérité, c'est mal à vous de toujours accuser ma Cécile, de lui attribuer tout ce qui arrive de malheureux , de la rendre responsable des fautes des autres !
— Jésus mon Dieu ! vous me soupçonnez donc de malignité ? comme si j'avais de la rancune ! Cécile ne m'a pas témoigné les égards quelle devait à mon âge. il est vrai ; elle a eu l'air de
ne me savoir aucun gré de mes conseils et de mes soins, comme si j'en eusse été payée avec de l'argent! moi, qui avais un cœur de mère pour toutes mes pensionnaires! .. Mais la conduite de Cécile n'influe pas sur la mienne, et j'ai trop de religion pour lui garder rancune. Je l'embrasserais tout à -l'heure, si je la voyais !
— Et moi , que ne donnerais-je pas pour la voir encore une fois ! Mais, hélas ! je ne la verrai plus ! Il y a dix-huit ans que je ne l'ai vue !
— C'est un horrible événement que celui qui vous a causé la perte de la vue ! J'y pense sans cesse , et ce souvenir - là m'irrite davantage contre Cécile.
— Madame Jodelet , au nom de Dieu ! ne parlons jamais de ce qui s'est passé, et surtout n'imputez pas à ma fille un malheur qui ne provient que des circonstances.
— Comment, Madame! ce n'est pas votre fille qui, par une inspiration de l'enfer, vous a lancé une bouteille de vitriol dans la figure?
— Elle ne savait pas que ce fut moi, ma
bonne amie, et elle a été assez désespérée dune erreur que je lui ai pardonnée de tout mon cœur.
— Vous imaginez l'avoir excusée en disant qu'elle s'est trompée de personne et qu'elle voulait en défigurer une autre que vous! et cette autre était la pieuse Juliette Moreau qui , en ce moment même, allait paraître devant Dieu!... Ce qu'on peut dire , pour atténuer l'horreur de celte action, c'est que madame Dauron n'avait pas son bon sens , et que l'Esprit malin s'était emparé d'elle. Après cet attentat sur sa mère, elle aurait dû se jeter dans le repentir et dans la dévotion , pour expier au moins son péché ; mais loin de là : elle a mené une vie désordonnée, elle a oublié tous ses devoirs, et enfin elle a causé une nouvelle catastrophe, la mort de ce pauvre M. Frédéric...
— Oh ! pour le coup, Madame, je ne souffrirai pas qu'on fasse un crime à ma fille, de cette mort , vraiment déplorable, mais entièrement étrangère à nous !
— Ma bonne madame Roland, je comprends
que vous défendiez Cécile, c est agir en mère et en chrétienne ; mais si je vous rappelais, à l'occasion du duel où Frédéric est mort et où mon fils fut grièvement blessé, si je vous rappelais seulement certaines révélations du procès de l'empoisonnement, vilain procès, par parenthèse...
— Vous êtes inexorable ! interrompit madame Roland dont les sanglots éclatèrent : je suis ici sur la sellette pour entendre vos sorties continuelles contre ma fille et mon petit-fils ! vous seriez le juge et le bourreau, que je n'aurais pas plus à souffrir ! On penserait que vous avez résolu de me chasser, que je vous suis à charge...
— Seigneur Dieu! ma bonne madame Roland! s'écria madame Jodelel qui se mit aussi à fondre en larmes : moi le juge! moi le bourreau ! cela est bien dur de la part d'une amie de vingt ans. Qui vous donne à penser que vous m'êtes à charge? Est-ce que je ne vous témoigne pas toujours la môme amitié ? Voilà de l'ingratitude, ma chère madame Roland !
— De l'ingratitude ! ce n'estons mon défaut,
Dieu merci ! et je sais fort bien , ma vieille amie, ce que je vous dois de reconnaissance, vous qui m'avez reçue dans votre maison..,
— Je n'ai pas eu grand mérite, ma bonne madame Roland , puisque nous nous convenons toutes deux à merveille, et que nous sommes heureuses ensemble: je gagne autant que vous à notre réunion. Mais pourquoi fermer toujours les yeux sur les défauts de votre fille . sur les vices de votre petit fus ? On ne vous dit pas tout, de peur de vous affliger
— Quoi! que me cache- t-on ? que se passet il ? s'écria madame Roland dont l'imagination se représenta aussitôt les plus grands malheurs. Céciîeest-eilemaîadc?... En effet, j'ai envoyé hier savoir de ses nouvelles, et on m'a fait répondre qu'elle élait enfermée et ne voulait voir personne... Et mes petits enfans?... C'est Albert qui se sera battu en dud?...
— Mon fils ? repartit madame Joclelet que le souvenir du dt:el sanglant de Frédéric Moreau poursuivait sans cesse de poignantes
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préoccupations: quoi! malgré sa promesse, mon fils
— Eli non! je parle de mon petit fils qui est un peu mauvaise tête et qui joue continuellement avec des armes. Se serait-il blessé?... Et Naninc, que fait elle? d'où vient que je ne l'ai pas vue dimanche, comme à l'ordinaire?... Enfin, mon amie, qu'est-ce qu'on ne m'a pas dit ? qu'est-ce que je dois craindre? qu'est-ce qui m'affligerait ? dites le moi, je vous conjure !
— Vous n'êtes pas raisonnable pour votre âge, ma bonne madame Roland : vous prenez feu à la moindre parole, et vous tremblez déjà, comme si j'avais un malheur à vous apprendre!
— Il n'est donc pas arrivé de malheur ? à votre ton de voix, je l'avais cru, et un malheur qui concernerait ma Cécile me serait plus sensible que si j'y élais personnellement intéressée. On appréhende le pire, lorsqu'on ne peut se rassurer soi-même par ses propres yeux. Vous avez eu tort de me laisser soupçonner qu'on ne me disait pas tout ?
— À quoi bon vous faire de la peine ? Êi Ton vous disait, par exemple, que votre petit-fils, ce débauché sans religion, a failli tuer son père?
— Si l'on me disait cela, je n'y ajouterais aucune foi, et dans le fond du cœur je réfléchirais aux griefs de ma pauvre Cécile contre cet original de M. Dauron.
— Est ce à dire que vous excuseriez le parricide? objecta madame Jodelet que le mécontentement fît sauter sur sa chaise, en renversant sa tabatière qu'elle venait d'ouvrir.
—Quelle idée ! Je regarde seulement M. Dauron comme très-coupable envers sa femme et ses enfans : c'est un homme fort estimable du reste, et maintenant que j'ai occasion de me rencontrer souvent avec lui, je me demande s'il n'a pas entièrement changé de caractère, après avoir rendu malheureuse ma pauvre Cécile...
— Encore ! vous êtes incorrigible, ma bonne madame Roland ! Dire que M. Dauron a rendu sa femme malheureuse, c'est blasphémer !
— Blasphémer? Selon vous et votre fils, il
faudrait dire que c'est ma Cécile qui a rendu son mari malheureux ! je soutiens et soutiendrai le contraire. Cécile a des travers; hé ! qui est-ce qui n'en a pas ? mais elle est pleine de qualités et de charmes: elle serait parfaite, si Ton n'avait pas aigri sa douceur naturelle, et si elle aimait moins ses enfans, je veux dire son fils.
— Et sa fille?.. Je vous conseille de vanter cette conduite de mère! Moi) je prétends qu'il y a manque de cœur dans sa manière de traiter Nanine. ...
— Manque de cœur ! On ne prouve rien , quand on veut Irop prouver. Je ne loue pas certainement les procédés de Cécile à l'égard de sa fille, et même j'en gémis ; mais
L'entretien confidentiel des deux vieilles amies fut interrompu par l'arrivée de MM. Jodelet et Dauron qui étaient en conférence depuis une heure et qui venaient faire part du résultat de celle conférence à mesdames Roland et Jod< Le fils de celte dernière était rayonnant d'une
joie intérieure, semblable à celle qui suit une bonne action ; M. Dauron paraissait presque chagrin, et les pensées tristes ou sérieuses qui l'absorbaient n'avaient pas hâte de s'épancher au dehors. Madame Jodeîet remarqua la différence des senlimens qui dominaient alors les deux amis, et elle s'en intrigua , surtout à cause de la différence de leurs caractères et de leurs humeurs, M. Dauron étant ordinairement plus gai et moins rêveur qu'Albert Jodelet. Ceux-ci s'assirent, échangèrent un regard d^intelligence et M. Jodelet accepta le rôle d'orateur.
— Ma bonne mère, dit-il avec un accent de douce satisfaction, j'ai à vous communiquer un projet qui obtiendra sans doute votre assentiment, et qui, dans ce cas seul, me comblerait de bonheur. Je viens vous annoncer que, si vous ne le trouvez pas mauvais, je suis décidé à me remarier
— Vous remarier ! s'écria madame Jodeîet, d'une voix altérée. N'est ce pas pour m'éprouver
que vous dites cela ? Vous remarier, Seigneur Dieu ! eh ! pourquoi ?
— Parce quej'ai rencontré la femme qui me convient de tout point, et je vous déclare, que si ma résolution peut s'accorder là-dessus, avec la vôtre, je serai marié dans quinze jours.
— Dans quinze jours ? quelle folie ! je ne vous reconnais plus , Albert : il faut que vous ayez perdu la léle, ce que je jugeais impossible.
— Ecoutez-moi. ma bonne mère, et vous verrez que ma tôle n'est pour rien dans une affaire de cœur et de raison; écoutez moi aussi, ma chère madame Roland . car la chose ne vous est pas non plus étrangère. Vous savez ce que mon premier mariage m'a laissé d'heureux rnomens et d'éternels rcgrels : j'aimais Juliette et je l'aurais aimée toute ma vie. si la Providence ne m'avait pas enlevé la félicité que je goûtais avec elle: je l'aimais pour toutes les qualités rares qui en faisaient une femme incomparable, un ange...
— Oh! c'est bien vrai! murmura madame
LA SOEUR DE LA CTIAnTTE. 155
Jo'Jeîet, en étouffant ses sanglots dans un grand bruit de mouchoir. Quelle mort édifiante! c'est une sainte !
— Je ne l'oublierai jamais, et si je cesse de la pleurer, continua M. Jodeîet avec émotion, je ne cesserai pas du moins de lui conserver une espèce de culte de tendresse et d'admiration !... Je n'aurais pas eu la pensée de me remarier, si je n'avais découvert celle qui mérite de remplacer Juliette!.. Je vous avoue que je me sens porté pour le mariage, et la vie de célibataire, que je mène depuis la perte de ma femme, me semble vide et monotone : j'aurais pu m'y accoutumer avec un enfant qui en eût éclairci l'horizon ; car, sans enfant, je ne vois pour l'avenir qu'une vieillesse isolée et bien sombre. Il me faut donc une femme, une compagne, une amie...
— Albert ! ne comptez-vous pour rien votre mère? répliqua amèrement madame Jodelet, larmoyant, éternuant et se mouchant à la fois.
— Dois-je espérer vous avoir toujours avec
moi, ma bonne mère? dil-il en lui pressant les mains avec une véritable affection. A Dieu plaise que je vous conserve long-temps encore! mais sans vous, je n'aurais plus que mon ami Alhanase, et un ami n'est pas une femme!... Enfin, je me lasse du veuvage, parce que je prévois que je puis être heureux dans une autre position : j'espère que je réaliserai un de mes rêves et que le mariage me donnera un enfant... Mais c'est une considération plus impérieuse qui m'entraîne et qui me décide, (je l'avoue en rougissant, puisque je ne suis guère d'âge à faire de tels aveux et que mes quarante ans s'indignent de cette faiblesse), j'aime !. .. c'est-à-dire j'aime comme je puis aimer.
— Mon amie, dit madame Roland à madame Jodelct, je crois rever, ou bien monsieur voire fils plaisante. Lui, amoureux! amoureux à quarante ans ! ma fille rirait bien !
— Madame Dauron rira, s'il lui plaît, repartit sèchement Albert Jodcîct : elle ne me fera pas changer de dessein, mais je désire qu'elle ne
se mêle pas de celte affaire... Après vou9 avoir avoué que j'aimais, il ne me coûtera pas de vous nommer la personne que j'aime : c'est mademoiselle Nanine Dauron.
— Ma petite-fille ? s'écria madame Ptoland consternée, car elle comprit sur-le-champ le dépit que Cécile ressentirait de cette alliance : une enfant !
— Nanine est charmante, mais elle est bien jeune, mon fils, répliqua madame Jodelet plus étonnée que mécontente : elle n'a pas plus de dix-sept ans, et vous!...-
— Je me suis fait celte objection et elle m'a long -temps arrêté, reprit Albert Jodelet; mais en étudiant le caractère de Nanine, en la connaissant mieux, je me suis convaincu que ce qui serait un obstacle très grave chez une autre, ne devait pas en être un chez elle: à dix-sept ans, elle est plus formée du côté de l'esprit que bien des femmes de trente , et , à mon avis, l'esprit rend seul témoignage de l'âge qu'on a. C'est l'esprit que j'aime dans Nanine, cet esprit que
j'ai culiivé moi-même et qui a merveilleusement profilé de mes leçons, cet esprit qui a mûri son cœur el qui lui a donné l'expérience avant les années...
— N'avez-vous pas encore parlé de ce mariage à ma fille? demanda madame Roland : êtcs-vous sûr d'avance qu'elle y consente? J'ai grand peur, au contraire...
Qu'importe! madame Dauron s'est conduite envers sa fille, de telle manière, que nous sommes dispensés d'égards envers elle, el que son consentement ne nous est pas nécessaire. J'ai fait ma proposition à mon ami qui l'a combattue longtemps, et qui a fini par se rendre à des raisons plus fortes ou du moins plus tenaces que les siennes.
— Cependant, mon cher M. Jodclet, répliqua madame Roland piquée du peu de cas qu'on faisait du consentement de madame Dauron, une mère dispose seule de la main de sa fille, et quand la mienne a épousé M. Dauron , c'est à moi qu'on a demandé d'oboi d un cou-
seulement quej'aurais pu refuser, sij'avais partagé les idées de M. Roland qui voulait absolument la marier à ce vilain Italien, Gristellini, Je vous engage donc, pour éviîer (ouï obstacle, à vous adresser directement à la mère de Na-
nine?
— On vous a dit, Madame, reprit sèchement M. Daurcn, que votre fille avait renoncé à tous les droits de mère, en devenant marâtre pour son enfant.
— Ah ! Monsieur , je ne croirai jamais ce que vous dites là ! Ma filie peut être sévère, trop sévère pour Nanine, mais elle ne dépasse point certaines bornes, au delà desquelles. ..
— Ma bonne madame Roland , vous n'y voyez goutte ! interrompit madame Jcdelct en lui prenant la main : la charité chrétienne m'empèchc de vous éclairer....
— Ailons donc ! vous savez toujours des choses affreuses sur le compte de ma pauvre Cécile, et quand je vous force à les dire, ce n<
sont plus que des assertions vagues , fausses ou ridicules?....
— Apprenez, Madame , repartit vivement M. Dauron avec amertume, que votre fille maltraite indignement, pour plaire à son fils , l'innocente victime que je veux lui enlever et qu'elle ose séquestrer en annonçant l'intention de la faire sœur de îaCharité, malgré les invincibles répugnances de cette malheureuse enfant.
— Nanine,sœur de la Charité! êtes- vous bien certain décela , mon cher Monsieur ? on dit tant de calomnies dans le monde î il y a tant de gens acharnés contre Cécile ! Ne croyez pas....
— Comment ! que je ne croie pas mes oreilles! c'est elle-même qui me l'a dit, elle-même qui m'a ordonné de sortir de son domicile, ellemême qui excitait son fils....
— Enfin, la question n'est pas de savoir si madame Dauron consentira ou ne consentira pas, interrompit Albert Jodelet qui arrêta une triste révélation sur les lèvres de son ami : il s'agit de savoir si ma bonne mère n'est pas opposée
à un établissement qui me plaît, qui convient à M. Dauron et qui ne doit pas déplaire à madame Roland.
— Du moment qu'il vous plaît , Albert , je n'ai rien à objecter, répondit madame Jodelet. Nanine, que vous avez été à môme de bien juger, m'a l'air de ressembler peu à sa mère, Dieu merci ! Mais a-t-elle de la religion ?
— Elle en a très -suffisamment, puisqu'elle a ce qu'il lui faut pour être attachée à ses devoirs d'épouse... Je ne doute pas que nous soyons heureux ensemble ?
— Je serais curieuse pourtant de l'interroger sur quelques articles de foi. car elle n'est pas à bonne école chez sa mère où l'on n'a jamais fait maigre le vendredi : entre nous, je peux même dire que Cécile est une vraie payenne.
— Bon Dieu î ma bonne amie, que vous êtes impitoyable pour Cécile ! s'écria madame Roland : à vous entendre, elle aurait plus de défauts que nous tous à la fois !
— Enfin, je sais ce que je sais! Nanine,
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m'a-t-on dit, ne va pas exactement à la messe le dimanche, et je me propose de lui donner quelques conseils avant le mariage.
— Vous trouverez, j'en sois certain, dit Albert Jodcïet, Nanine toute disposée à vous écouter et à vous obéir : car elle a déjà de l'affection pour vous, et cette affection s'augmentera du désir de m'éîre agréable en partageant les sentimens de respect que j'ai moi-même à votre égard. Vous pouvez encore espérer des petits enfans , ma bonne mère ?
— La volonté de Dieu soit faite! reprit madame Jodelel en tendant les bras à son fils : marie-toi. puisque tu le désires, et ma bénédiction appellera sur toi celle du ciel !
— Ce mariage est donc bien proche? dit madame Roland qui ne renonçait pas à soutenir les droits de sa fille: on m'accordera au moins le temps de prévenir maCéeileetde l'engagera ne pas se jeter à la traverse ? une mère a quelquefois des considérations très graves et très délicates à faire valoir: ainsi, Nanine est encore enfant...
— Reposez-vous entièrement sur moi, pour tout ce qui concerne l'intérêt de Nanine, répliqua M. Bauron avec impatience. Ce mariage se fera, quand il pourra se faire, et sans doute, ce sera, très prochainement, deux ou trois semaines après le retour de ma fille dans ma maison. Demain, le premier président du tribunal civil signera un référé pour ordonner la réintégration de Nanine chez son père, et nous agirons sur-le-champ par voie de contrainte judiciaire; mais je n'assisterai pas à la descente du commissaire de police....
— Par voie de contrainte ! le commissaire de police! s'écria madame Roland effarée: eh! Monsieur, que prétendez -vous donc faire ? quel complot contre ma pauvre Cécile ?
— - Un complot que je lui ai annoncé en la quittant : elle n'a pas voulu me rendre de bonne volonté ma fille, qu'elle tyrannise, qu'elle maltraite, qu'elle menace du couvent; il a donc fallu, malgré mon aversion pour le scandale , m'adresser aux tribunaux, et faire valoir des
droits qu elle n'est plus digne d'exercer, puisqu'elle en abuse.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, et une femme vêtue de blanc se précipita dans l'appartement : c'était Nanine portant l'habit de noviciat des sœurs de la Charité ; elle vint, tout en larmes, se jeter aux genoux de M. Dauron qui la releva et l'embrassa plusieurs fois avec attendrissement ; puis, elle courut ensuite embrasser sa grand'mère, qui la prit pour madame Dauron, et fut profondément émue de ces caresses expansives ; Nanine embrassa ensuite madame Jode- Ict, que le costume de religieuse avait ravie en extase, et elle s'avança vers Albert Jodelet avec les mêmes intentions de joie démonstrative, mais elle rougit en baissant les yeux, et se contenta de tendre la main à son professeur de mathématiques, qui baisa cette main avec transport, comme si elle venait d'écrire la solution d'un admirable problème : un pareil accueil de la part d'Albert Jodelet. étonna, émut, troubla
Nanine, qui sentit ses pleurs se sécher et son cœur battre.
— Nanine, lui dit M. Danron que la force delà situation fit descendre de son piédestal de philosophe de marbre, ma chère Nanine, console toi, et embrasse ton mari !
— Mon mari! répéta la jeune fille qui n'en croyait pas ses oreilles, et qui faillit s'évanouir de joie en se trouvant dans les bras de l'homme qu'elle aimait. Est-ce bien vrai?
— Oui, votre mari, Nanine, si mon choix peut décider le voire ! lui dit M. Jodelet avec tendresse. Je souhaite que mes leçons vous aient préparée à en recevoir de plus douces !
— Mon père! M. Albert! s'écriait- elle dans l'enivrement du bonheur : il me semble que je rôve ! où plutôt, j'étais tourmentée par un horrible songe, et je m'éveille, et je vois que mes terreurs doivent se dissiper... Ah! que je suis heureuse! ... Mais ce n'est pas possible: je m'abuse