M LUE
moi-même, ou vous m'abusez, afin de me faire oublier ce aue j'ai souffert !
— On ne vous abuse pas , mon enfant, dit madame Jodclet avec bonté : vous épouserez mon Albert, si vous n'avez aucune répugnance pour ce mariage, si vous aimez mon fils!...
— Oh! Madame, que parlez-vous de répugnance ? ce mariage me comble de joie! ce mariage me parait au-delà de tout ce que je pouvais espérer, et ma reconnaissance m'en rendra digne peut-être !
— Réfléchissez bien, mon enfant, que rien ne vous oblige à entrer dans une condition qui vous serait à charge? Par exemple, si vous aviez du goût pour une vie plus calme, plus sainte, plus favorable à voire salut : si vous préfériez garder l'habit que vous portez et vous consacrer, par un respectable dévouement, à la consolation des affligés...
— il faudrait avoir une vocation, et je n'en ai pas, Madame, dit Nar.inc en tremblanl : je respecte beaucoup les personnes qui l'ont ci qui
la tiennent de la grâce de Dieu ; quant à moi, jeprouve un effroi, que rien ne saurait vaincre, pour l'état auquel ma mère me destinait... Ainsi, depuis deux jours que je suis enfermée dans une maison de noviciat et que je porte cette robe, je serais morte de douleur, si l'espoir ne m'avait soutenue, si je n'eusse compté sur M. Albert pour me tirer de celte prison ; enfin, je n'ai pas eu la patience d'attendre qu'on me délivrât, je me suis enfuie...
— Vous avez mal fait, mon enfant, dit madame Roland : c'est un acle de désobéissance repréhensible, puisque votre mère vous avait placée dans cette maison , sans doute pour votre bien.
— Hélas ! bonne maman, je reconnais que c'eut été plus sage d'y rester, mais je n'en avais pas le courage : pendant ces deux jours de captivité, je n'ai pris aucune nourriture, et mes larmes n'ont pas cessé de couler... Le désespoirauraiï pu me porter à des extrémités terribles!... Dieu soit loué! l'occasion de m'échapper s'est présentée et je l'ai saisie avec joie.
— Tu n'aurais pas fait un long séjour parmi les sœurs de la Charité, ma chère Nanine, lui dit M.Dauron, car, demain, je devais envoyer par huissier à ta mère sommation de te remettre dans mes mains.
— Que vous êtes bon devenir à mon secours! tant de bonté me console des traitemens cruels que j'ai essuyés depuis bien long-temps !... Mais vous-même, mon père, comme on vous a traité!!...
— Silence! ne parlons pas de ce qui s'est passé, interrompit M.Dauron en soupirant, n'en parlons jamais! ce souvenir empoisonnerait la joie que je me promets de l'union de ma fille
avec mon meilleur ami Entends-tu, Nanine ?
j'ai pardonné, à condition qu'on ne me rappellera pas que j'avais deux enfans, et que j'en ai perdu un!
€e lomm.
Depuis cinq ans, Albert Dauron avait passé rapidement par tous les degrés de la perversité morale. L'influence de sa mère, qui était toujours aveuglée sur le but fatal où il devait arriver en suivant ce chemin de débauche et de
VtS MÎ'.IIE.
désordre, fut tout à fait nulle en présence des conseils et des inspirations de la plus mauvaise société. Lorsque madame Dauron ouvrit les yeux avec effroi, son fils se trouvait suspendu au bord d'un abîme, et rien au monde ne pouvait le sauver, parce qu'il n'était plus accessible ni aux avis de la sagesse ni aux aiguillons des remords. Son cœur endurci ne ressentait aucun ébranlement ou contact de tout ce qui émeut l'honnête homme, et ce coeur, ravagé par les passions d'un vil égoïsme, ne conservait pas même la trace de l'amour filial qu'il avait expulsé comme une niaiserie ridicule et gênante. Madame Dauron supportait sa déplorable position, parce qu'elle se croyait chérie du fils ingrat qu'elle chérissait!
Dans l'espace de ces cinq ans: Albert avait dévoré au jeu le capital du revenu de sa mère : ce revenu se composait décent mille écus, dans lesquels la dol de Cécile entrai! pour deux cent mille francs ; M. Dauron lui avait abandonné généreusement ces quinze mille livres de rentes
pour clic cl son fils. Madame Dauron, qui n'avait jamais eu idée de la valeur de l'argent, opposa peu de résistance aux dilapidations ruineuses du jeune homme, et le laissa successivement absorber la fortune honorable qui les faisait vivre tous deux. Ce fut seulement en se voyant à peu près dépouillée de toutes ses ressources, qu'elle lui adressa de vives remontrances sur ces déplorables prodigalités, et Albert, qui ne savait pas mieux que Cécile combien la richesse est difficile à acquérir, répondit très légèrement à des reproches qu'il attribuait à un caprice de sa mère. Celle-ci lui représentant alors qu'elle n'avait plus les moyens de subvenir à leurs besoins et que dans peu de mois ils seraient l'un et l'autre réduits à la misère, il ne fit que rire de pitié, et répliqua qui! ne manquerait de rien, tant que son père aurait de quoi vivre. Là-dessus, il professa des doctrines tellement atroces , que madame Dauron en fut effrayée, et qu'elle sortit de sa tolérance ordinaire, pour faire compren-
dre à ce mauvais fils, que les pères netaient pas, comme il le pensait, à la discrétion de leurs enfans, et que la loi mettait un frein aux injustes exigences de ces derniers.
Albert Dauron ne fut pas convaincu, et persista au contraire à regarder comme sien le reste de la fortune de son père. Madame Dauron était loin de faire les mêmes calculs : elle prévoyait le moment peu éloigné où elle donnerait à son fils sa dernière pièce de monaie, mais elle n'imaginait pas un seul expédient pour sortir ensuite d'embarras, et sans confiance dans l'avenir, elle s'y laissait aller en fermant les yeux, quille à les rouvrir à l'instant de la catastrophe. Elle était d'ailleurs incapable d'arrêter sa pensée sur des questions d'argent, quMle avait de tout temps fort dédaigné et qu'elle ne parvenait pas à estimer davantage, en se trouvant aux prises avec la nécessité. Sa ruine définitive lui apparaissait comme une mort inévitable, et elle ne s'accoutumait pas à l'idée d'une vie possible dans la
pénurie : d'un côté, sa paresse nonchalante se refusait à toute espèce d'occupation sérieuse et continue ; d'un autre côté, son orgueil répugnait à tendre la main à sa fiîîe, à son mari, à sa mère ; et quand bien même elle se fût résignée à cette douloureuse humiliation, il eût fallu accuser son fils de la situation impardonnable dans laquelle ils étaient tombés ensemble ; or , elle préférait mourir de faim, plutôt que de jeter le moindre tort sur Fauteur incorrigible de sa désastreuse position. Elle n'espérait pas, elle n'eût pas même su quelle espérance former, mais elle attendait, sans s'étourdir sur son sort et sans y penser.
Elle avait bien assez de tristes préoccupations à l'égard de son (ils, qu'elle commençait à soupçonner d'ingratitude et qu'elle n'en aimait pas moins! Ces cinq années s'étaient écoulées lentes et lugubres pour elle, dans les larmes et dans les angoisses d'un malheur toujours imminent. Elle avait dit adieu au monde, pour se consacrer toute à son fils, et celui-ci, peu reconnaissant d'un sacrifice qui lui imposait quelques obli-
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gâtions de simple déférence, ne regardait pas à s'y soustraire : plus sa mère paraissait empressée de le retenir auprès d'elle, plus il était impatient de la quitter; et en effet, il restait des- jours et quelquefois des semaines sans rentrer au logis. Ces absences continuelles désolaient la malheureuse Cécile, qui avait l'imagination prompte à se créer de mortelles inquiétudes, et qui se faisait momentanément une réalité de tout ce qu'elle craignait. Elle vivait dans la solitude, au milieu des fantômes de son imagination ; et ses tourmens d'esprit et de cœur, qu'elle irritait ellemême, l'avaient vieillie plus que les années. Son visage, creusé par les veilles et les insomnies, portait déjà l'empreinte de la décrépitude, et sa physionomie s'était déformée à force d'exprimer les anxiétés de son âme maternelle: tout son corps amaigri semblait se dessécher graduellement à l'ardeur d'un feu interne. Elle pleurait jour et nuit, elle avait perdu l'appétit, elle ne prenait plus goût à rien, elle se concentrait entièrement dans la pensée de son fils.
Un soir d'hiver, assise ou plutôt accroupie devant îa cheminée où iî n'y avait plus que des cendres, elle fixait ses yeux gros de larmes sur le foyer éieint et ne faisait pas d'autre mouvement que ceux des sanglots qui l'étcuffaient par intervalles. Depuis quatre heures consécutives, elle était à la même place, sans s'apercevoir du froid qui régnait dans îa chambre comme au dehors, ni de la nuit qui l'environnait : elle ne voyait ni n'entendait , plongée dans ses amères réflexions. Elle n'avait pas encore, de la journée, louché à la moindre nourriture, et elle n'éprouvait aucun besoin; elle fut restée là, immobile et muette, jusqu'au lendemain, si le bruit des pas dans l'escalier ne l'eût tout à-coup tirée de cette léthargie : elle reconnut ces pas. Elle se leva toute tremblante, elle s'avança, les bras tendus, vers sa porte qui s'ouvrait. L'obscurité ne lui aurait pas permis de distinguer le nouveauvenu qui s'avançait en frappant du pied et en murmurant des paroles de colère ; mais elle savait bien que ce ne pouvait être que son fils,
puisqu'elle ne recevait personne et que personne n'avait intérêt à la visiter dans sa retraite.
— Ah î mon cher Albert, lui dit-elle en pleurant, si tu avais tardé à revenir, tu m'aurais sans doute trouvée morte! il y a trois jouis que je ne t'ai vu ! trois jours et trois nuits!
— Quand il y aurait trois ans, qu'est-ce que cela fait? reprit-il rudement. Tonnerre de Dieu ! suis-jeun enfant à la mamelle, que vous vouliez me conduire à la lisière!
• — Si lu sentais ce que je souffre durant ces longues absences, tu aurais pitié de moi! répliqua -t-elle d'une voix suppliante. Je me figure sans cesse qu'on va te rapporter mort!
— Bah ! sottises ! s'écria-t-il en éclatant d'un rire nerveux qui témoignait une viveagitation . Les mères et les bonnes d'enfans s'effrayent de tout. Chacun son caractère : soit ! ... Mais aurons-nous bientôt fini de pleurer comme une Madeleine ! est-ce que je suis mort? Sacredieu ! non, je ne suis pas, comme vous, une vraie poule mouillée !
JsE JOUEUR. 155
— Dans ces trois jours, mon ami... dit-elle en se faisant violence pour dissimuler sa profonde tristesse et pour suspendre ses pleurs.
— Eh bien! dans ces trois jours, interrompit-il brutalement, j'ai été assassiné par les cartes. Sacré mille nom de Dieu ! je suis malheureux à faire plaisir.
— Malheureux? tu as encore perdu , mon pauvre Albert ? c'est un avertissement du ciel pour t'empécher déjouer... Le jeu t'amuse donc bien?
— Pas quand je perds, toujours ! ce qui m'arrived'unedrôle de manière ! . . . Mais je prendrai ma revanche et je romprai la mauvaise veine : laissez-moi faire ! nom de Dieu !
— Je m'étonne que tu perdes, mon pauvre enfant, toi, qui joues tout les jeux avec tant d'habileté?... Tu devrais attendre un temps plus favorable où nous serons riche. . .
— Bah! je me soucie bien d'être riche! je n'aime pas les hôtels, les chevaux, les voitures, les fêles : j'aime mieux la bouillotte, et la bouil-
loi le me rendra riche, lorsque je le voudrai.
— En ce cas, tu ferais sagement de le vouloir le plus îùl possible repartit-elle en affectant de sourire ; car nous dépensons maintenant nos derniers écus.
— Bah ! tu dis cela . mère, pour me dégoûter uu jeu? dit-il en ricanant : mais il n'y a pas mèche, vois-tu, et nous savons ce que nous savons, nom de Dieu !
— Je te dis la vérité, mon ami. repritelle d'un ton sérieux cm'elle évitait de rendre alarmant : nous n'avons plus rien, outre les dix mille francs que tu as emportés avanthier...
— Paix aux morts, mère ! les dix mille francs sonî loin à présent , et je viens d'en lâcher la queue, tout à l'heure, avant de quitter la table... Nom de Dieu ! quel scélérat de jeu !
— Alors, mon cher Albert , répliquat-elle tranquillement, il ne nous reste plus que mille francs, et même un peu moins,
puisque j'ai changé le billet de banque pour payer...
— Bah ! ne vous moquez pas de nous, la mère! allumez plutôt une bougie pour y voir clair et causer d'affaires?... Tonnerre de Dieu ! il fait noir ici comme dans un four, et pas une étincelle !
— Ne t'impatiente pas, mon ami! je n'avais pas froid et j'ai laissé le feu s'éteindre... Tu as froid sans doute, cher enfant? je vais le faire un bon feu, ce ne sera pas long.
— Ce n'est pas du feu que je vous demande, mais de l'argent ! dit-il d'un accent impérieux, en montrant aux lueurs de la bougie ses trails pâlis et bouleversés.
— Comme tu es changé, mon Albert ! s'écria sa mère, en le contemplant avec anxiété et amour. Serais-tu malade? pourquoi es-tu si pâle? que i'est-tl arrivé !
— Que voulez-vous qu'il m'arrive ? reprit-il avec dureté. Je ne suis pas malade, c'est ma bourse qui l'est , et je te prie, mère,
de la guérir avec du baume d'argent- mignon.
— Je t'ai dit ce que j'avais encore, mon ami : neuf cent cinquante francs environ, ils sont dans ma commode, et tu peux les prendre... Mais je t'avertis que je n'aurai plus même de quoi acheter du pain...
— Bah ! est-ce qu'on achète du pain ? dit-il en allant ouvrir le tiroir de la commode qui renfermait la somme. On n'attrape pas des oiseaux avec des grains de sel : ainsi , on ne me fera pas accroire que c'est là tout ce qui nous reste, sacredieu ! neuf cent cinquante francs î voilà une belle fortune pour deux personnes ! nous avon3 de quoi rouler carrosse, parole d'honneur !
— Je te jure, Albert, que nous ne possédons plus que cette misérable somme : après l'avoir dépensée, je ne sais où nous nous procurerons de l'argent pour vivre... Mais, à la grâce de Dieu!
-r Quelle mauvaise plaisanterie! est-ce que
nous n'avons pas, toi, un mari, et moi, un père, pour nous donner du nanan ? quant à moi, je puiserai sans façon dans la poche de cexher papa.
— M. Dauron n'est pas obligé de venir à notre secours, puisqu'il m'avait assigné un fonds de quinze mille francs de rente en mariant Nanine à M. Jodelet.
— 13ah ! nous verrons si M. Dauron refusera d'acquitter les lettres de change que je tirerai à vue sur lui!,.. En attendant, je vais tâcher de mettre la bouillotte dans mes intérêts.
— Je t'avertis pour la dernière fois, Albert, que cet argent est le dernier que je possède !... N'as-tu point assez joué? veuxtu perdre encore cela ?... Es-tu si pressé de me quitter ?
— Tu me parles comme une maîtresse , mère , s'écria-t-il en riant ; tu me fais les doux yeux... c'est par trop bête aussi ! Allons
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donc ! conservons nos rôîes, cl pas de sentiment !
— Tu t'en vas ?
— Sacredieu ! oui, et vivement.
— J'ai passé trois jours sans te voir, et je resterai peut-être trois jours encore, avant que tu reviennes !
— Je reviendrai bientôt avec des espèces... J'ai idée que je gagnerai en trois heures, plus que je n^ai perdu en ces trois jours qui te font mal au cœur. Pariors que je gagne !
— Garde-loi de revenir, au milieu de la nuit, avec de l'argent! il y a du danger dans les rues, et un homme a été attaqué l'autre nuit devant la maison : j'ai entendu crier au voleur! car je ne dormais pas; je me suis jetée à bas du lit, et j'ai couru à la fenêtre, croyant que c'était toi: le bruit que j'ai fait a mis en fuite les malfaiteurs, et...
— Bah! n'aie pas peur, mère : pour éviter pareille renconlie, je jouerai jusqu'au jour !
d'ailleurs, quand on gagne, il ne faut pas se retirer du jeu, c'est îa règle.
— Albert, comme tu es impatient d'abandonner ta pauvre mère! dit Cécile en se plaçant sur son passage et en l'implorant du regard.
— Quel plaisir puis-je trouver a entendre pleurnicher! Tu es une vraie borne-fontaine , ça fait mal à voir. J'aime les gens qui rient et qui s'amusent comme moi !
— Eh bien ! je rirai , si c'est là ce qui peut te retenir. Voici déjà que je ne pleure plus ; dans un instant, je serai d'une gaité folle, pourvu que tu ne t'en ailles pas?
— Mère, mère, vous me faites l'effet d'un fameux cauchemar, sauf votre respect ! vous êtes diablement crochue pour prendre les gens à l'hameçon...
— N'as-tu rien à me dire, à me confier, mon
cher enfant? reprit- elle doucement en le faisant
asseoir auprès d'elle. Parle-moi un peu? la voix
me touche au fond de lame, et je suis heureuse
seulement de l'entendre! ... J 'ai souhaité souvent Ai. 41
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être cachée dans leslieux que tu fréquentes, afin d'entendre cctle voix qui mendiante?
— Bah! mère, tu n'entendrais pas de belles choses i car je jure tous les noms de Dieu pour faire tourner la chance de mon côté, et je n'y réussis guère.
— Ce serait toujours la voix, mon bien -aimé, et du moins, je ne gémirais pas. nuit et jour, comme je fais, dans l'appréhension d'un grand malheur; je voudrais, pour toute consolation, pour unique bonheur, te voir et f embrasser une fois tous les jours ! ce n'est pas trop exiger, en échange de tous les sacrifices que je suis prête à faire...
— Assez causé, mère! vous devenez romantique et élégiaque, mais je ne peux vous tenir tète , vu que j'ai l'honneur d'être classique. Ainsi, bonsoir, jusqu'au revoir !
— Il est dix heures, lui dit-elle en l'arrêtant par la main : lu ferais mieux de le reposer, car j'imagine que tu n'as guère dormi pendant ces trois nuits ?.. .
— Bah ! est-ce qu'on dort, quand on joue ! je jouerais et ne dormirais pas pendant trois semaines... Adieu, mère! priez îe bon Dieu pour qu'il m'envoie de bonnes caries?
— Un mot encore, Albert, dit-elle avec mélancolie en cherchant quelque prétexte de prolonger l'entretien : ne te fais-tu pas scrupule de jouer nos derniers écus, mon ami?
— Moi ! je ne me fais jamais de scrupule !...
quant à toi, tu en es farcie... A quoi bon celte recommandation?... Si je perds, nous n'en serons pas beaucoup plus pauvres,, et si je gagne, nous serons plus riches.
— La prudence le conseillerait plutôt de laisser la nuit passer sur ta veine de malheur, et demain, ou après demain, ou dans quelques jours...
— Pourquoi pas dans dix ans?... Tu raisonnes en innocente, mère! Lorsqu'on perd au jeu, on ne doit pas se lasser de jouer, jusqu'à ce qu'on seratrappe, tonnerre de Dieu!
— Je pensais le contraire, mais je ne sais pas
les habitudes du jeu... Ce n'est pas à la roulette du Palais-Royal que lu veux aller? tu te souviens de ta promesse?...
— Fi ! la roulette ! je ne suis plus une vache à lait de la ferme des jeux, et je joue à la bouillotte dans une maison fort honnête, chez la marquise de Saint-Léon.
— Tu ne m'avais pas encore parlé de cette marquise?. .. Est elle jeune et aimable?... Ce n'est pas chez elle , que tu as perdu dix mille francs en trois jours?
— Si fait ; la marquise de Saint-Léon est une belle femme de quarante cinq ans et une joueuse intrépide : elle a un bonheur insolent, lorsqu'elle tient les caries.
— Et tu dis que sa maison est honnête, une maison où Ton joue continuellement pendant trois jours el trois nuits, où Ton perd dix mille francs ! . . .
— Bah! qu'est-ce que celle bagatelle ? Il y a un Espagnol qui a perdu l'autre nuit dix mille
écus sans sourciller et qui n'en a pas soupe de moins bon appéiit, le brave joueur!
— Celte maison honnête a l'air d'un coupegorge, et la marquise de Saint-Léon me semble appartenir à celle classe de femmes qui se donnent des noms de saints, pour mieux cacher ce qu'elles sont. Cette société-là ne me rassure pas , mon pauvre enfant , et je crains que tu ne sois dupe.
— Dupe! de qui? Allez, mère, mon éducation est faite aujourd'hui, et bien fin qui me tromperait! Je connais toutes les ruses, et l'on ne m'en fait plus accroire... Adieu !
— Hé! celte marquise est-elle veuve ou mariée? Je me rappelle une femme du monde qui se nommait de môme et qui demeurait... Où demeure-t-eîle?...
— Sur le boulevard j Montmartre, i vis-à-vis Frascali , une magnifique maison , des appaiiemens de princesse tout dorés , et la meilleure compagnie.... Chacun a là son nom de guerre;
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moi, je me suis fait le chevalier Jonathan... Ah ! ah ! c'est farce , n'est-ce pas ?
— Tues là dans une caverne, malheureux enfant, si mes pressenlimens m'éclairent!... Enfin,
quand nous n'aurons plus rien , tu ne j oueras plus!
— Bah ! bah ! ces menaces-là pourraient inquiéter un marmot de douze ans ; mais je sais bien, moi, que la perte de ces neuf cent cinquante francs ne nous fera pas mourir à l'hôpital.
— Je ne t'abuse pas, en te disant que cet argent est tout ce qui me reste.. Seulement , j 'ai conservé des diamans que je vendrai dès demain...
— Des diamans, mère? dit-il en retournant à la commode et en fouillant dans le tiroir où il avait pris l'argent. Où sont-ils, ces diamans ?
— Je te les montrerai demain, avant de les vendre : il y a un portrait enrichi de brillans, un cœur entouré de grosses roses, des bracelets el des bagues.
— Nom de Dieu ! ce ne sont pas des coquilles de noix! dit-il en continuant ses recherches avec une avide curiosité, Mère, montre-moi ton trésor?
— Plût à Dieu que ce fût un trésor , mon cher fils ! reprit-elle en ouvrant une boîte cachée sous des robes : tout cela ne vaut pas quinze mille francs.
— Quinze mille francs ! c'est gentil ! murmura îe jeune homme qui couvait des yeux le contenu de cette boite où les bijoux étaient enveloppés de papier.
— je t'avoue, mon ami, que je ne me déferai pas, sans regret, de ces objeïs, dit-elle en les découvrant l'un après l'autre avec des soupirs : ce sont des souvenirs !...
— Oh ! le joli officier! s'écria Albert Dauron, qui s'empara d'un médaillon d'or, enrichi de superbes diamans, dans lequel était encadrée la miniature de Frédéric Moreau.
— C'est le portrait du beau-frère de M. Jodelet. reprit-elle d'une voix émue. Je l'ai Fait pein* âvc. après sa mort... I! est fort ressemblant...
— Tonnerre de Dieu! les jolis diamans!... Ce Frédéric Moreau fut tué dans un duel, n'est-ce pas ? mais son adversaire a été condamné à mort,
î()8 uï;re.
pour un- empoisonnement que îuîui as mis sur le corps?... Oui , je connais l'anecdote qui n'est pas plaisante du tout ; ça se conçoit pourtant; lorsqu'on en voit la cause...
— Albert , tu m'avais promis de ne jamais revenir sur ce déplorable sujet! dit-elle profondément attristée : ma mémoire n'est que trop fidèle, hélas !
— Chut î taisons-nous! reprit mystérieusement Albert qui lit disparaître le médaillon dans sa poche et se saisit du cœur d'or où le nom de Frédéric était tracé en cheveux.
— Je ne me séparerai jamais de ces cheveux ni de ce portrait! dit Cécile qui ne retrouvait plus ce dernier. Quant à la monture , je n'y attache pas de prix.
— Mère, petite mère, nous avons eu bien des senlhnens! murmurait Albert en s'emparant des bracelets et des bagues qui portaient des chiffres et des emblèmes.
— Je m'en débarrasserai cependant avec indifférence, répondit-elic en voulant les repren-
dre, Demain, je les irai vendre, en ne gardant que les cheveux et le- portrait.
— Tu vendras ces pierreries à un joaillier qui ne fen donnera pas la valeur, mère?... Permetsmoi plutôt de chercher un acquéreur et de trouver un marché avantageux ?
— -Volonùers, mon ami, dît -elle en essayant toujours de réintégrer les joyaux dans la boîte vide. Tu m'amèneras la personne, et l'affaire sera bientôt conclue.
— » J'ai justement une occasion... une occasion admirable!... J'emporte ces diamans, et demain ou ce soir, tu auras l'argent, mère.
— Je t'en prie, Albert, rends-les moi? il faut que j'enlève le portrait et les cheveux... Je serais désolée qu'on les vit!... Rends, rends-moi le portrait !
— Je ne le montrerai à personne, mère. Sacredieu! je m'en garderai bien ! je crèverais les yeux à l'indiscret qui l'aurait vu!... Mais les dia^ mens, on peut les montrer sans te compromettre', car tous les diamans se ressemblent.., Tonnerre
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de Dieu! quelle occasion! une danseuse de l'Opéra qui a la main dans la caisse d'un banquier !
— Albert, mon cher Albert, je ne puis me séparer de ce portrait, rends-le moi !... Les diamans, le prix des diamans, tout cela est à toi! je te promets que demain tu les auras...
— Sacré mille noms!... es-tu coriace, mère! veux-tu laisser échapper une occasion délicieuse qui ne se retrouverait pas , peut-être en cent ans ? le banquier n'a qu'à fermer sa caisse, et la danseuse à manquer de protecteur! Saistu bien qu'une danseuse qui aurait envie de ces bijoux, les achèterait atout prix? Jene les donne pas à moins de cent mille francs , c'est dit.
— Rendez-moi seulement le portrait ; mon ami? lui dit-elle avec l'accent et le geste delà prière la plus pressante : ce portrait fait une partie de mon existence : je le regarde, je lui parle, et il me semble que j'entends sa voix. Pauvre jeune homme ! si beau, si noble, si digne d'être aimé, et mourir, mourir avant vingt cinq ans!!!
— C'est comme si je mourais demain. Nom de Dieu! ça me défriserait un peu, quoique nous soyons tous mortels. Mais, un moment; je ne fais pas encore mon oraison funèbre. N'ayez pas peur! mère, on te gardera ton fils aussi soigneusement que votre portrait , Madame? . . . Moi aussi , je l'aime, ce joli militaire, ajouta-t-il en portant le portrait à sa bouche.
— Tu le feras démonter avec beaucoup de précaution ? car si cette peinture était endommagée, je n'aurais plus les moyens de la faire réparer et je ne nVen consolerais pas. "
— Soyez tranquille, Monsieur, dit-il en s'adressant au portrait avec mille singeries : on vous traitera le plus poliment du monde, et vous serez satisfait de mes procédés , mon cher Monsieur?
— J'éprouve un serrement de cœur, omme si je perdais une seconde fois mon ami !... Ah! mon Dieu, Albert, que j'aurais de reconnaissance, si tu me le rendais...!
p- Encore ! §acredieu ! et vous n'avez pas de
ÏT2 MÈtlE.
honte ? fi donc ! un portrait d'homme qui a des moustaches et qui n'est ni votre fils, ni votre mari! Cela crie vengeance, et j'en rougis pour
vous !
En disant ces mots, il a\ait pris un air moitié sévère, moitié goguenard ; il mit le portrait dans sa poche avec les autres joyaux, sauta de joie en se frottant les mains, fit la moue à sa mère et s echappa de la chambre, en profilant d'un moment de rêverie mélancolique dans laquelle madame Dauron était tombée au souvenir de Frédéric Moreau.
Ce jiJotirr*
Il était trois heures du malin : les joueurs, réunis chez la marquise de St-Léon, avaient quitté pendant une heure les tables de jeu. pour aller s'endurcir à de nouvelles pertes dans la salle à manger où les attendait un splendide sou-
per , resplendissant de cristaux, d'argenterie et de lumières, chargé de mets et de vins de toute espèce. Albert Dauron, qui était connu depuis trois jours dans ce tripot sous îe nom du chevalier Jonathan, restait seul au salon , en présence des tables encore dressées, autour desquelles il avait hâte de voir reparaître les bouilloteurs.
Albert avait toujours montré beaucoup de résignation dans la mauvaise fortune, ou du moins il cachait son dépit , sous une gaîté factice d'un goût assez peu délicat; ce n'était pas l'argent perdu qu'il regrettait , mais il s'irritait contre la chance contraire et lui gardait rancune, après lavoir poursuivie de jurons habituellement sacrilèges. Mais, ceile nuit-là , il s'était plus qu'à l'ordinaire afliigé de la perle , quoiqu'elle ne fût pas considérable, et même il poussait le ressentiment envers les personnes qui lavaient gagné, jusqu'à refuser, lui. naturellement sensible aux consolations de la bonne chère . de faire honneur au souper: il avait prétexté une indisposition subite pour rester en tête-à-tête avec
LE PORTRAIT. i7<1
les cartes qui lui avaient été si fatales. Cependant il n'avait pas songé aux tristes confidences de madame Dauron, envoyant disparaître îes neuf cent cinquante francs qui leur restaient pour vivre : il avait trop bonne opinion de ses droits sur les biens de son père, pour regarder comme une ruine définitive un embarras momentané , et il s'était trop bien préparé d'avanceà une demande directe auprès de M. Dauron, pour être touché des inquiétudes de sa mère et pour se voir avec elle réduit à l'indigence. Son irritation et son chagrin provenaient seulement des circonstances aggravantes de celte perte modique ; car, avant de iivrer en proie à la bouillotte îa faible somme qu'il avait emportée du logis où Cécile manquait de bois et de pain , il a\aii gagné des sommes considérables qui s'étaient bientôt fondues entre ses mains au milieu des rires moqueurs de l'assemblée qu'un bonheur aussi rapide avait d'abord émue et consternée. Albert Dauron ne se souvenait plus que des vingt mille francs qu'il avait eus en sa possession un moment et sur îes-
quels il bâtissait déjà l'espoir d'une fortune entière , lorsqu'il fut arraché à ce rêve de millions. 11 se promenait à grands pas dans le salon , en serrant les poings et en frappant sur les meubles ; i! revenait s'asseoir devant une table de bouillotte et remuait machinalement les cartes; ensuite, il lirait de sa poche les diarnnns qu'il se proposait de présenter au jeu comme gages de sa parole, et il estimait tout bas la valeur qu'il pouvait appliquer à chaque pièce en particulier ; il enflait à dessein le chiffre de celte valeur, pour enfler aussi le gain qu'il s'en p;ometlait; car il se voyait déjà , en imagination, maîlre de tout l'argent que les joueurs pouvaient avoir sur eux : il se rappelait surtout avec convoitise un portefeuille rempli de banknotes, appartenant à un Anglais qui courtisait la dame du lieu. Quand, par intervalles , les rires bruyans des convives, qui continuaient à se moquer des alternatives du sort à son égard , le distrayaienl dans ses préo^ lions de joueur, il s'indignait de ces railleries
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et jurait de s'en venger par une reprise de succès désastreux pour la compagnie. Mais la pensée de sa mère ne lui vint pas une seule fois, à la vue des bijoux qu'il avait enlevés de ruse et de force : il ne songeait pas même à cacher ni à sauver ce portrait, auquel madame Dauron tenait plus qu'à tous les diamans du monde! Il remit en poche ces joyaux, et se leva , parce qu'on sortait de souper.
La marquise de Saint-Léon était une dé ces belles femmes que l'embonpoint a conservées au-delà de l'âge où finit le règne de la beauté: sa peau blanche et lisse avait encore un éclat de jeunesse, qui faisait ressortir la riche coloration de son teint où la lumière des bougies ne permettait pas d'apercevoir les marques de la couperose enduites de rouge végétal industrieusement employé. Ses formes rebondies et encore attrayantes suppléaient à l'élégance de la taille et à la grâce de l'encolure , qu'on admirait chez elle, quinze ans auparavant. Mais ses yeux ne se
ressentaient pas de l'atteinte des années: ils h. M
avaient acquis, au contraire, plus de feu dans leur regard et plus de vivacité dans leurs mouvemens : elle savait au plus haut degré cet art mimique, inné chez les femmes, mais susceptible d'immenses progrès , le jeu de la prunelle. Ce jeu-là était inséparable de celui qu'elle tenait à la table de bouillotte, et le produit de Tun et de l'autre subvenait à l'entretien de la maison avec un luxe qu'une fortune honorablement amassée n'eût jamais alimenté. Celte marquise, qui Tétait de sa façon, ne ressemblait guère à la brillante cantatrice Carline ni à la hardie créole Charlotte de Massard , quoique ces trois personnes différentes de nom et de ligure n'en fissent qu'une seule.
Charlotte vivait donc de son industrie, en se donnant pour une veuve de l'Empire , enrichie par l'Empereur dont elle se disait compatriote et amie, cequilui attirait un grand nombre de riches étrangers, Russes, Anglais, Portugais, Espagnols, et par conséquent de beaux revenus dans son salon comme dans son boudoir. On citait
un lord Anglais paralytique qui, en admiration du Captif de Sainte-Hélène , avait payé fort cher les prétendus restes d'un amour de Napoléon. 11 y avait toujours des rivaux pour la succession d'Alexandre, et celui qui offrait le plus de droits, c'est-à-dire d^écus, était empereur pendant une nuit ou deux. Cependant la marquise de Saint- Léon passait pour avoir un amant attitré qui ne s'attribuait hautement que les prérogatives de maître des cérémonies. Le baron de Batifoux, qui logeait dans la même maison que la marquise et mangeait à sa table, était le narrateur complaisant delà passion de l'Empereur pour celte dame: chaque fois qu'on amenait au jeuunenou- \ ellevictime choisie habituel lemen t entre les étrangers résidant ou passant à Paris, il s'emparait du nouveau venu, et le forçait, par d'amorçantes confidences, à désirer ce que l'Empereur avait possédé , disait-on, avec un enthousiasme qui se manifesta par des présens extraordinaires ; car tous les faux diamans, que portait la marquise, lui avaient été donnés de la main de Napoléon, et
le baron de Batifoux s'acquittait si fidèlement de sa charge de compère, qu'il ne perdait pas une occasion de glisser l'éloge du grand homme à côté de celui de sa maîtresse. Celte dernière ne pouvait parfois s'empêcher de rire aux incroyables aventures que lui prêtait son paillasse, comme elle l'avait surnommé assez familièrement. Le baron de Batifoux, qui prétendait avoir été chambellan de l'Empereur, avec une assurance que n'eût pas troublé Y Almanach impérial pris à témoin de son imposture, se distinguait par une excellente tenue , remplie de dignité, que les étrangers regardaient comme des titres de noblesse sufïisans : il ne s'émancipait jamais en paroles et restait constamment dans les limites d'une politesse cérémonieuse; vis-à-vis du monde. Cependant, quelques indiscrétions de la marquise avaient répandu le bruit qu'il était très difficile à vivre dans l'intimité, qu'il s'emportait quelquefois à des violences extrêmes , qu'il se récréait dans l'exercice de sa méchanceté et qu'il aimait les
querelles jusqu'à mort d'homme, ce que semblait indiquer la mutilation de sa main droite à laquelle manquaient deux doigts. Le baron de Balifoux paraissait avoir plus de cinquante ans : ses cheveux étaient blancs , mais le coloris de son visage assez dur et railleur d'expression, sa taille droite et cambrée, sa tournure dégagée et surtout le soin qu'il avait de sa mise tant soit peu bizarre et ridicule, n'accusaient pas l'âge que lui donnait sa chevelure argentée. On n'aurait pas reconnu dans cet original flegmatique, beau parleur,, prétentieux , insinuant et patelin , le pétulant , grossier et querelleur Adolphe de Lormeuil.
— Comment va notre cher petit ami? dit la marquise à Albert Dauron qui s'était déjà assis à la table de bouillotte pour marquer sa place: nous le retrouvons en bonnes dispositions.
— Oui, sacredieuî Madame, répondit Albert qui n'était pas en reste de familiarité avec les gens assez maladroits pour lui donner Texern-
pie ; je me lasse d'être battu comme un cosaque!
— Chut , mon cher chevalier , lui dit à l'oreille le baron de Balifoux: si vous ne vous liez pas la langue, la marquise n'aura plus de préférence pour vous; car elle a horreur des hommes qui jurent, et nous avons ici deux véritables princes Russes qui sont capables, en vous entendant conjuguer le nom de Dieu, de remonter dans leurs voitures et de retourner scandalisés à Saint-Pétersbourg .
— Qu'ils essaient de partir, avant de m'avoir donné ma revanche ! reprit, d'un ton bourru, Albert Dauron qui ne savait pas arrêter une parole sur ses lèvres ; je les mange !
— Vous parlez comme un brave , mon cher chevalier! répliqua le baron en l'invitant à baisser la voix; l'Empereur vous aurait fait entrer dans ses lanciers polonais, s'il vous eût rencontré sur son chemin , car l'Empereur aimait les braves. Parole d'honneur! vous avez perdu, celle nuit, avec une grâce toute particulière qui mérite l'estime et la reconnaissance...
— Dites donc, baron? interrompit Albert: vous me faites l'effet d'un blagueur fini; mais la blague me cause des maux de cœur : je vous en avertis, pour que vous n'en usiez pas avec moi.
— Monsieur le chevalier, dit le faux baron en Autant sa voix , vous le prenez sur un Ion qui n'est plus de mon âge, et malgré les velléités que je sens de me rajeunir en vous apprenant ce que j'étais, je vous supplie d'avoir quelque égard pour l'invitation que je vous ai adressée de ne pas jurer. Vos juremens ont d'abord semblé pîaisans à la société qui a bien voulu|les excuser en considération de votre jeunesse et de votre malheur au jeu ; mais , à présent que vous ne jouez plus et ne pouvez jouer davantage , puisque vous manquez de fonds...
— Bah! qui vous a dit que je manquais de fonds, Monsieur le baron? repartit arrogamment Albert qui était trop habile à manier l'ëpée et le pistolet pour craindre de s'exposer à y avoir recours.
— Oui-dà, mon chevalier, auriez-vous trouvé un trésor, pendant que nous buvions à votre
santé un délicieux vin de Champagne qui a figuré dans les caves des Tuileries?
— Je n'ai pas de compte à vous rendre, baron! dit brusquement Albert en lançant uncoup-d'œil de défi à Adolphe de Lormeuil qui sentit bouillonner son sang de duelliste.
— Jeune homme, prenez garde! dit, en lui serrant le bras, le prétendu baron qui eut l'air de chereher du regard la place où enfoncer une épée dans la poitrine de son adversaire.
— Que je prenne garde ? répéta plusieurs fois Albert qui riait au nez d'Adolphe de Lormeuil : Mille noms de Dieu ! êtes- vous croquemilaine. et &uis-je un enrant à qui l'on fait peur?
— Vous êtes un enfant , reprit le baron en s'efforçant de dominer l'impétuosité d'un caractère dompté et assoupli par artifice ; car si vous saviez combien j'ai la main malheureuse, vous ne vous risqueriez pas à en vouloir faire fessai!... Je ne bats plus que des cartes aujourd'hui, mon cher chevalier, mais je vous assure que si la fantaisiç me reprenait d'accepter une
LE PORTRAIT, i85
partie d'honneur, ce serait exprès pour vous qui portez une figure que je ne puis Yoir sans ressentiment, à cause de votre ressemblance avec une personne que je déteste de bon cœur.
— ■ J'admire le prétexte inventé pour éviter un duel ! dit Albert en haussant les épaules : oui, Monsieur, un duel où la langue serait une arme inutile pour votre baronnage ?
— Il y a dix ou quinze ans, cher chevalier, répondit gaîment Adolphe de Lormeuil décidé à ne pas courir les chances d'un nouveau duel, il y a quinze ans. parole d'honneur, je n'aurais pas plus refusé le plaisir de me couper la gorge avec vous, que celui de vider deux ou trois bou^teilîes de Champagne... Maintenant môme, j'ai besoin de toute ma sagesse pour triompher d'une démangeaison que vous comprendriez, si vous connaissiez à quel point vous ressemblez à une femme,., Votre nom, s il vous plaît, chevalier ?
— Et le vôtre, baron? répliqua Albert qui
gardait rancune au sigisbé de la marquise de Saint -Léon et qui le soupçonnait d'être plus heureux au jeu qu'un honnête homme.
— Agréable repartie! dit Adolphe de Lormeuil qui éludait toutes les ouvertures de querelle qu'on lui présentait à dessein. Chevalier, vous êtes mon maître de langue, et je ne puis que profiter de vos leçons. Je vous prie seulement, par déférence pour la mémoire de l'Empereur, de ne pas jurer comme un templier devant notre belle marquise...
— Encore!... Sacredieu! baron, je vous frotterai mieux qu'un cuir à rasoir ! s'écria Albert qui éprouvait pour cet homme autant d'antipathie qu'il en inspirait lui-même à ce dernier.
— C'en est trop, mirmidon ! lui dit d'une voix tremblante de colère le prétendu baron qui ressuscitait Adolphe de Lormeuil. Je vous saignerai sans lancette, chevalier!
— Qu'y a-t-il , Messieurs ? s'écria la marquise qui avait vu commencer le débat, et qui suivait avec inquiétude la marche inévitable
de l'altercation. Je ne vous reconnais plus, Monsieur le baron ? vous avez des manières peu agréables pour mes amis!... Je vous donnerai tort, pensez -y bien? Le chevalier Jonathan trouvera en moi une alliée contre vous...
— J'ai eu trois fois tort, Madame la marquise, répliqua-t-il de son accent le plus mielleux : je mérite un soufflet de vos divines mains. Que voulez-vous? je me suis laissé entraîner à une singulière préoccupation, et comme don Quichotte qui prenait des moulins pour des géans, j'ai pris le chevalier Jonathan pour... Regardez-le, de grâce : à qui ressembîe-t-il ?
— A qui? reprit Charlotte de Massar d qui s'était rappelé Cécile Dauron, en voyant pour la première fois ce jeune homme et qui n'avait pas fait pi us d'attention à cette ressemblance extraordinaire.
— Il ressemble à cette femme... vous savez?., cette fière rivale qui cherchait à vous détrôner dans le cœur de Napoléon... n'est-ce pas frappant? Aussi, me suis-je animé, en regardant M. le chevalier, comme si j^avais devant moi la per-
sonne que nous sommes payés pour haïr... J'cu demande pardon à Monsieur.
— Allons, baron, vous êtes insupportable avec vos éternelles ressemblances! interompit-elleen attirant Albert à la table de bouillotte et en commençant, pour l'y retenir, à distribuer les cartes. La ressemblance, c'est là sa manie! disaitelle, pour calmer l'exaltation d'Albert qui avait failli lancer un flambeau à la tête d'Adolphe de Lormcuil : l'autre jour , il a voulu assommer, en pleine rue, un homme qui avait le malheur de ressembler à sir HudsonLowe. Epargnez-nous, baron, si nous ressemblons à des personnes qui vous déplaisent? En revanche, chevalier, il se ferait tuer pour des inconnus qui ont le bonheur de ressembler aux gens qu'il aime... Dix louis, chevalier! tenez-vous?
— Je tiens tout ce que vous voudrez , madame, dit Albert que l'aspect des cartes avait distrait de sa fureur contre le coureur de ressemblances; mais je n'ai pas d'argent...
— Vous n'avez pas d'argent, M. le chevalier?
reprit Adolphe de Lormeuil qui avait regret de s'être laissé aller à une réminiscence de son caractère vindicatif: que vous faul-il ?
— Rien, Monsieur! repartit sèchement Albert; je n'ai pas d'espèces , mais j'ai sur moi des valeurs qui les représenteront, si Madame la marquise le trouve bon.
— Oh! le beau diamant! s'écria Charlotte éblouie à la vue d'un jonc que le jeune homme avait mis sur le tapis ; quels feux ! quelle eau ! il vaut bien cinq cents francs. -
— Va pour cinq cents francs! dit Albert plein de l'ardeur du jeu. Quand je l'aurai perdu, j'en ai d'autres, et vous me permettrez de doubler ma mise.
— Comment, M. le chevalier, vous possédez des diamans de ce prix-là? reprit la fausse marquise enchantée de l'enjeu qu'elle espérait bien s'approprier.
— Oui, j'en ai quelques-uns... pour vingt à trente niillefranc$ environ ... répondit-il en tirant
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de sa poche une poignée de bijoux parmi lesquels n'était pas le médaillon.
— Oh ! les beaux diamans ! s'écria Charlotte transportée de joie et d'envie ; on croirait que vous êtes le joaillier de la Couronne, Monsieur le chevalier? Que je voudrais vous gagner!..
— Ne soyez donc pas si femme , Madame la marquise ! dit sévèrement le baron de Batifoux : vous, qui avez un écrin choisi par l'Empereur, que pouvez -vous désirer en fait de diamans?
— Je désire ceux-ci, répliqua Charlotte qui promenait à la ronde des yeux exercés à la quête : je n^ai jamais tant souhaité d^êtreheureuse au jeu!
— Madame! Madame la marquise! dirent plusieurs des assislans compatissant au désir de la coquette: vous les aurez, si nous les gagnons, et nous les gagnerons.
— Eh bien ! sacredieu ! jouons , dit Albert avec impatience : nous verrons à qui les diamans resteront.. J'en veux, moi, à votre or, Messieurs, et pour tàleç la veine, je fais vingt louis.'
Cependant, madame Dauron. resiée seule au coin de son foyer éteint, ne songeait pas à se mettre au lit ni à réchauffer ses membres glacés : elle pleurait, elle gémissait, elle se souvenait; toutes les circonstances de sa vie agitée repassaient sous ses yeux; et sa pensée, effrayée du présent, n'osait pas plonger dans l'avenir: mais, en revenant sur des événemens et des situations où elle avait été malheureuse à divers égards, elle n'accusait que la destinée desmalheurs qu'elle aurait dû n'attribuer qu'à elle-même ; elle accusait les hommes qui l'avaient trompée et qui s^étaient joués de ses meilleurs sentimens ; elle accusait aussi ces sentimens: l'amour, l'amitié, la reconnaissance, qui manquent presque toujours de solidité et de vérité ; puis , ses accusations, toujours partiales et passionnées, s'adressaient directement aux personnes et ne les ménageaient pas : son mari était à ses yeux plus coupable que tous les accusés à qui elle faisait le procès et qu'elle condamnait plus ou moins, suivant sa préoccupation du moment. M. Dau-
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ron, qu elle poursuivait de reproches éternels, lui semblait le premier auteur des fautes qu'elle avait faites, et môme elle prétendait qu'il en était seul responsable, puisqu'il leur avait ouvert la porte, pour ainsi dire, en abandonnant sa femme et sa maison. Elle ne trouvait donc point assez de mépris, de haine et de ressentiment contre le destructeur de son bonheur domestique et l'artisan de ses peines de cœur : elle s'étonnait que les lois fussent impuissantes pour punir un pareil monstre.
Sa rage augmentait et s'envenimait , lorsqu'elle venait à réfléchir que la Providence ne l'avait pa? servie dans sa vengeance, et qu'Athanase Dauron, au milieu de ses collections scientifiques , menait l'existence la plus douce et la plus heureuse à son gré, sans avoir besoin d'autres affections que celles de son ami Albert jodelet et de sa fille Naninc qui étaient également satisfaits de leur sort, et qui voyaient leur union embellie par la naissance de deux enfans. C'était pour elle une espèce de raillerie amère, pour elle
qui n'avait plus d'intérieur, qui n'avait pas un ami, et qui n'était seulement pas dédommagée de ses innombrables sacrifices par îa tendresse de son fils. Alors, elle examinait les torts de ce (ils envers elle : torts continuels depuis tant d'années, torts renouvelés comme à plaisir, torts qui se multipliaient et s'aggravaient sans cesse. Pour ce fils chéri , elle avait renoncé au monde, à la fortune, à la position brillante qu'elle eût reconquise en consentant à vivre avec M. Dauron ; jeune encore, elle s'était privée des plaisirs et des distractions qui s'offraient à elle de toutes parts; elle s'était consacrée tout entière à l'attachement exclusif de son enfant ; dans sa solitude , elle n'avait eu de joie que son amour maternel : elle n'avait formé de vœux que pour son fils ; elle n'avait respiré que pour lui et par lui... Que demandait- elle en échange de ce fanatisme ardent et aveugle? un peu de sympathie, un peu de reconnaissance, ou même un peu de complaisance; mais Albert Dauron lui avait refusé ce faible prix d'un culte éternel qui s'altau. 15
Wi MÈRE.
chait à son idole ; il ne lui marquait aucune condescendance, aucun égard ; il ne l'aimait pas. ou du moins il ne laissait jamais paraître qu'il l'aimât : pas une caresse, pas une attention, pas une parole venant de lame ; toujours des exigences inouïes, toujours un égoïsme inflexible, toujours une rudesse repoussante. 11 avait ruiné sa mère et il se proposait de ruiner son père ; il s'était livré à des habitudes de débauche crapuleuse ; il ne se plaisait que clans les plus méprisables sociétés; il ne connaissait ni frein, ni loi, ni autorité ; il n'obéissait qu'à son caprice, à sa passion, à son instinct de méchanceté ; car il était méchant, et rien ne pouvait le changer, pas même les larmes de sa mère.
Madame Dauron arriva naturellement à celte douloureuse conviction, en se rappelant le dernier trait d'Albert qui lui avait enlevé, malgré ses prières et ses pleurs, le portrait de Frédéric Moreau. . . Là-dessus , elle se jeta dans une digression , triste et douce à la fois, que lui offrait le souvenir de Frédéric qu'elle aimait encore avec toute
le potmurr. 195
la chaleur d'un véritable amour, Frédéric, mort pour elle, depuis plus de vingt ans! Elle compara involontairement les nobles et intéressantes qualités de Frédéric à la nature basse et vicieuse d'Albert quelle commençait à voir et à juger tel qu'il était. Cette comparaison, qui élevait davantage le mérite de la victime d'Adolphe de Lormeuil , ravalait encore plus le caractère et l'esprit du mauvais sujet que Cécile avait regardé long-temps comme digne de réparer cette perte irréparable. Elle se prit donc à regretter de nouveau Frédéric qu'elle se représentait beau, spirituel, aimable, charmant, ainsi qu'elle l'avait enseveli dans sa mémoire après l'avoir vu mourir... Elle souhaita ne pas faire un plus long séjour sur cette terre , déserte pour elle désormais, et elle aspirait déjà à rejoindre Frédéric, le seul être qu'elle aimait en ce moment, tant le procédé de son fils, relativement au portrait, l'avait affligée et indignée. Mais ce portrait, le reverrait-elle ?,..
Ce fut, pour son imagination vagabonde^ un
aliment amer de lugubres prévisions. Elle regretta ce porlrait comme si c'était Frédéric luimême, et elle tendit toutes ses pensées vers cet unique bien qui faisait mieux ressortir la noirceur d'Albert Dauron. Elle aurait presque mau» dit son fils!... Pourquoi lui avait-il ôlé cette image qu'elle couvrait souvent de larmes et de baisers? n'était-ce pas un projet conçu et arrêté d'avance pour lui ravir ses secrètes et dernières consolations ? Il avait peut-être agi d'après un conseil hostile? car ce n'étaient pas seulement les diamans qu'il convoitait , puisqu'il s'était presque formellement refuséà rendre la miniature... Quel usage en voulait-il faire?... En tout cas, cette peinture, si précieuse pour elle, ne retournerait plus en sa possession, et déjà sans doute Albert l'avait fait passer en d'autres mains, intéressées probablement à la garder ou à la détruire!... La tète de Cécile se monta par degrés jusqu'à une vive impatience de retrouver ce portrait , mêlée à une poignante inquiétude d'apprendre sa perte définitive : elle se persuada
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bientôt que le seul bonheur qu'elle pût espérer ici-bas était attaché à un portrait dont le modèle n'existai! plus, et elle ne se sentit pas la force d'attendre au lendemain pour savoir le sort du médaillon, et pour y porter remède s'il en était temps!... Ce fut une réminiscence de ces déterminations spontanées et irréfléchies qui avaient fait son malheur, à plusieurs reprises, en la plaçant dansun ordre de choses exceptionnel etenlamenant au hasard dans quelque route de traverse épineuse et difficile, loin du grand chemin battu par la routine et les convenances sociales.
Il était quatre heures du matin. La nuit, dont l'obscurité profonde empruntait des reflets douteux à la neige tombée en abondance, eût suffi pour décourager une moins ferme résolution que celle de Cécile: elle ne prit garde ni à l'heure, ni au temps, ni aux dangers ; elle s'enveloppa d'un châle et cacha ses traits sous une ample capote fanée, car elle ne se souciait guère ordinairement de l'économie de sa toilette; et, dans ce moment y elle ne considéra pas même si elle
était vêtue d'une façon présentable ; elle oublia d'attacher sa douillette de mérinos bariolé de taches , et elle conserva ses pantoufles éculées. Elle descendit ainsi dans la rue , et se mit à marcher rapidement du côté des boulevard? , sans savoir positivement où elle voulait aller. Sa marche précipitée accroissait l'agitation et le trouble de ses idées. Elle n'avait pas songé aux accidens et aux embarras que pouvait entraîner son étrange entreprise ; elle n'eut pas même un sentiment de crainte, en rencontrant des gens de mauvaise mine qui s'approchaient d'elle, la suivaient et ne la laissaient continuer sa promenade nocturne qu'en faveur de son apparence équivoque et misérable ; on ne lui adressait que des propos grossiers qu'elle n'entendait pas, tant elle avait l'esprit bouleversé. Elle eût été dépouillée par les malfaiteurs qui erraient dans les rues désertes, si son extérieur leur avait promis une capture plus avantageuse. La neige tombait à gros flocons, et ses vêlemens en étaient couverts, lorsqu'elle arriva sur le boulevard Mont-
martre et se trouva vis-à-vis de la maison où son fils devait être à jouer.
Les fenêtres du premier étage resplendissaient de lumières : on distinguait le lustre et les candélabres chargés de bougies, les tentures de soie écarlate, les dorures des lambris ; on apercevait des ombres qui se mouvaient autour d'une masse noire qu'on pouvait reconnaître pour le foyer du jeu; on saisissait, par intervalles, des éclats de voix et le son de l'or roulant sur les tables. Madame Dauron n'eut plus la force de poursuivre son dessein ni d'avancer d'un pas: elle s'arrêta devant l'hôtel dont la porte était fermée, et elle attendit, les yeux levés vers ces croisées lumineuses, que quelqu'un sortît de celle maison , pour s'informer si son fils y était encore. Appuyée contre un arbre qui n'était pas plus immobile qu'elle, paralysée de froid et presque exténuée d'inanition, elle récapitulait les sentimens qui l'avaient conduite à celte démarche qu'elle ne se sentait plus le courage d'accomplir. Elle perdit bientôt de vue le portrait
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de Frédéric qu'elle venait réclamer, et elle ne pensa qu'à son fils, à son fils qui achevait, en ce moment-là même, de lui ravir un dernier morceau de pain ; à son fils qui travaillait à se perfectionner dans le vice ; à son fils perdu pour elle etpourlasociété des gens honnêtes... Oh! comme sa tendresse de mère se réveilla en présence de l'abîme dans lequel le malheureux enfant allait disparaître! Comme elle se peignit de terribles couleurs l'avenir de ce jeune homme qui n'avait jamais su respecter de frein! comme elle se reprocha sa faiblesse , qu'elle prenait . naguère , pour le caractère inévitable d'un extrême attachement î comme elle fut navrée au fond de 1 ame, ens'avouant qu'il était trop tard pour soumettre à une éducation morale la perverse nature d'un homme fait qui avait acquis toute la maturité du vice! Mais, était-il trop tard? n'élait-il pas toujours temps de parler le langage de la raison et de faire valoir les droits qu'elle tenait de son titre de mère ? n'avait-ellc pas des devoirs sacrés à remplir, et d'autant plus impérieux qu'elle les
avait jusqu'alors négligés? Albert, endormi dans ses mauvaises habitudes, se réveillerait peut-être à la voix de sa mère? peut-être n'était -il pas entièrement corrompu ? peut-être ne fallait-il que lui tendre la main pour le tirer du précipice!
— Il est là parmi des escrocs et des filles de joie ! se dit-elle en elle même: chaque heure, chaque minute qu'il passe dans ce repaire éloigne les chances de sa guérison , s'il n'était pas encore gangrené dans le vice ! Où le mènera la pente funeste à laquelle je l'ai abandonné , moi, sa mère, qui devais lui montrer l'exemple! Malheureux fils! et plus malheureuse mère!.. Mais je ne le laisserai pas sans secours , sans conseil , sans direction : j'irai le chercher au milieu de cette compagnie de joueurs , et je lui ferai entendre une voix sévère qu'affermira le désir de le sauver ! Oui! j'irai l'arracher à cette école de perdition, et, s'il conserve quelque sentiment élevé, il rougira de sa dégradation, il baissera la tête en proie à des remords . et il préférera sa mère
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à ces odieux amis qui l'ont perverti et qui le perdraient î
Elle rassembla toute l'énergie qui pouvait seconder son projet, et son cœur maternel ne lui fit pas défaut dans celte conjoncture décisive : elle s'achemina d'un pas noble et assuré vers la maison, et leva le marteau de la porte pour frapper : elle le tint suspendu , pendant qu'elle recherchait dans sa mémoire le nom de la marquise de Saint-Léon, ce nom qui devait Tintroduire chez cette inconnue; elle s'anima d'une nouvelle résolution, et frappa doucement.
Dans ce moment, Albert Dauron était possédé du démon du jeu; pâle, hagard, tremblant, il suivait des yeux et avec une anxiété croissante les cartes que le hasard et la mauvaise foi faisaient tomber dans ses mains, car le sort lui devenait de plus en plus contraire, et la bouillotte ne lui offrait pas le moindre brelan. Il mordait ses lèvres blanches, grinçait des dents et serrait les poings. Il avait perdu tous les diamans de madame
Dauron, àl'exception dumédaillon quin'étaitpas sorti de sa poche, et quand il y mit la main pour l'en tirer, il hésita une minute par un reste de déférence pour sa mère. La marquise de Saint- Léon se trouvai! nantie de tous ces diamans, soit par sa propre adresse à se donner des brelans, soit par la générosité de ses commensaux qui lui faisaient à l'envi offrande de leur gain. Un silence contraint accompagnait les plus beaux coups de la bouillotte ; car le perdant , par sa contenance menaçante, par ses gestes exaspérés et ses jurons formidables, réprimait les impressions joyeuses des joueurs plus favorisés de la fortune et empêchait même les sourires d'insulter à sa constante adversité.
— Madame la marquise est-elle brouillée avec le sommeil? dit le baron de Batifoux, qui prévoyait quelque esclandre de la part du perdant, et qui avait plus d'un sujet de la redouter. Il est près de cinq heures, et voilà bien du temps donné à la bouillotte! L'Empereur avait raison de dé;
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tcslcr les cartes qui fonl veiller les jolies femmes.
— M. le chevalier est décavé, dit un des joueurs en montrant Albert : il remettra sans doute sa revanche à demain , et il sera mieux traité par les brelans.
— Sacredieu ! je ne vous accorde pas encore la liberté de partir ! s'écria-t-il d^un air furieux: non, Messieurs, vous ne partirez qu'après m'avoir plumé lotit-à-fait !
— Vous savez, mon cher chevalier, que la règle de ma maison défend déjouer sur parole? reprit Charlotte qui crut avoir misa sec cejoueur acharné.
— Votre parole, chevalier, en vaut une autre, dit le baron deBatifoux ; mais, selon l'Empereur, les joueurs, les femmes et les rois sont sujets à caution.
— Je me moque de l'Empereur et de vos brelans carrés ! s'écria Albert Dauron ; je ne demande pas de grâce, et voici ce que j'offre pour mon valoutî ajouta-t-il en jetant sur la table le médaillon qui attira tous les regards éblouis
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d'abord par l'éclat des diamans, plutôt que piqués de curiosité par la vue du portrait.
— Oh! les beaux diamans! répéta la marquise de Saint-Léon en s'emparant la première de ce médaillon , dans lequel l'entourage seul captivait son attention cupide. Je fais votre vatout? cinq mille francs.
— Ce n'est point assez, reprit Albert qui avait l'espoir de gagner et qui frémissait d'impatience; ceci tiendra pour sept mille francs, s'il vous plait? pas un sou de moins!
— Soit! répondit Charlotte qui jeta les yeux sur le portrait et qui faillit s'évanouir en reconnaissant son ancien hôte du bois de Boulogne. Grand Dieu! que vois-je!... Adolphe? Adolphe?... C'est lui!
— En effet , voilà une ressemblance singulière! dit le baron de Batifoux en faisant des signes à la marquise pour l'inviter à contenir et à dissimuler son émotion. Quel est ce portrait , Monsieur le chevalier ?
— Que yous importe! tom erre de Dieu! ré-
pliqua fièrement Albert: je ne mets pas au jeu le portrait, mais seulement l'or et les diamans qui l'entourent ; c'est le portrait du Pape , si vous voulez.
— Le Pape alors ressemble beaucoup à un ami que nous avons perdu, Madame la marquise et moi, à la bataille de Waterloo; celait un jeune officier qui jouait fort bien au billard.
— Non, je ne pourrai jamais rester en face de lui ! murmura Charlotte de Massard en se penchant, pâle et tremblante, à l'oreille d'Adolphe de Lormeuil. Je crois voir un fantôme.
— Imbécille! lui dit tout bas le baron , qui la pinçait cruellement au coude , pour ajouter plus de persuasion à ses injures: vas-tu faire la bête, pour nous donner du fil à retordre? Jeté rosserai tout-à-1'heure!
— Eh bien ! qu^avez-vous donc , vous autres? repartit Albert intrigué de cette conférence mystérieuse et mécontent des relards que la bouillotte éprouvait à propos du médaillon.
— Ne vous dérangez pas, Messieurs? dit le
baron aidant la marquise à s'éloigner de la table : c'est Madame qui vient d'avoir un éblouissement et qui me prie de prendre son jeu.
— Mon Dieu! mon Dieu! répétait à demi- voix Charlotte que les menaces d'Adolphe de Lormeuil n'empêchèrent pas de fondre en larmes! Pauvre Frédéric!... il y a vingt ans!... je ïe pleurerai toute ma vie !
— M. le chevalier, si vous le permettiez, je serais d'avis de cesser le jeu? dit le baron de Batifoux qui craignait quelque indiscrélion échappée au trouble de la marquise ; Madame a une .•tîaque de nerfs, et...
— Ça m'est égal! s'écria bourrûment Albert en frappant du poing sur la table ; je ne partirai pas et personne ne partira d'ici, avant que j'aie joué et perdu mon vatout!
Adolphe de Lormeuil eut la tentation de lancer les cartes au visage de cet obstiné importun ; mais il crut plus prompt et plus prudent de se préparer un brelan qui terminerait le jeu en
203 ufenc.
épuisant les dernières ressources du soi-disant chevalier, sur l-origine duquel il avait des soupçons justifiés par l'apparition de ce portrait. D'ailleurs, il se senlait mal à l'aise en présence du jeupe homme qui ressemblait trop à sa mère pour ne pas rappeler de pénibles souvenirs au prétendu auteur de l'empoisonnement de Cécile; néanmoins, celui-ci ne pouvait se défendre de l'examiner avecune persévérance qu'Albert n aurait pas manqué de remarquer et de trouver impertinente, s'il avait pu voir autre chose que les cartes. Mais, à peine les jeux étaient-ils faits, qu'on fut distrait par le bruit d'une espèce de lutte qui avait lieu dans l'antichambre ; on attendit, on écouta: c'étaient les valets qui voulaient s'opposer à l'entrée d'une femme que leur consigne les empêchait d'introduire. Gottt femme se débattait entre leurs mains , en criant quelle venait chercher son fils dont elle avait entendu la voix. Albert reconnut sa mère ; Adolphe de Lormeuil et Charlotte de Massard reconnurent madame Dauron.
— Albert, où es-tu ? mon fils, viens au secours de ta mère! s'écriait elle en résistant avec tant de force qu'elle parvint à ouvrir la porte du salon et à s'y précipiter dans un désordre complet d'habillement, sa robe déchirée en vingt en* droits, dégrafée et entr'ouverte, son chapeau couvert de neige, bosselé et déformé , son châle pendant, et l'un de ses pieds déchaussé.
Elle était animée d'une exaltation maternelle qui donnait à ses traits un caractère imposant et touchant à la fois. Elle distingua du premier coupfils décontenancé et irrité parmi les joueurs stupéfaits ; elle courut à lui, les bras ouverts.. .Mais, elle s^arrêta, elle recula en arrière, comme si un spectre se dressait devant elle.
— Voici l'assassin de Frédéric ! cria -t- elle d'une voix tonnante en désignant du doigt Adolphe de Lormeuil qui éclata de rire. Messieurs, saisissez-vous de cet homme! Albert,
mon cher fils, empêche-le de s'enfuir!... C'est ii. 14
lui qui a tué mon amant! c'est lui que j'ai fait condamner à mort par contumace comme empoisonneur!...
Ce mavtwxs fil».
Cécile était tombée évanouie en dénonçant Adolphe de Lormeuil. Celui-ci avait gardé son sang-froid et même sa bonne humeur, en disant que cette femme était une folle et qu'il aurait pourtant l'humanité de la faire
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soigner chez lui, jusqu'à ce quY-llc fût guérie de cet accès de fièvre chaude. Albert Dauron, qui craignait par-dessus tout que le jeu finît en ce moment, ne démentit pas l'allégalion du faux baron de Batifoux et ne s'opposa pas à ce que sa mère fut transportée dans une pièce voisine ; mais il se montra plus entêté que jamais pour continuer le jeu, et le baron sVmpressa de lui accorder cette satisfaction comme Tunique moyen de sortir d^aflaire, ou dn moins de changer la face des choses. Quant à Charlotte, l'aspect de sa rivale avait séché ses larmes, et réveillé en elle un vieux levain de haine : elle oublia la mort de Frédéric Moreau, ou plutôt elle n'y pensa que pour en tirer de nouveaux projets de vengeance contre Cécile Roland, qu'elle avait rencontrée plusieurs fois comme un obstacle funeste dans sa vie et dont elle n'avait pas encore triomphé. Mais la révélation accusatrice de madame Dauron avait produit une telle impression sur tous les assistans; qu'ils pioStèrent de la reprise
du jeu pour s'éclipser sans bruit les uns après les autres.
Le salon fut bientôt vide : il n'y restait plus que la marquise de Saint-Léon et quatre joueurs de bouillotte, parmi lesquels Albert Dauron était le seul qui n'eût pas hâte de quitter îe jeu. Adolphe de Lormeuil fut indécis un moment, pendant qu'il battait les cartes et y disposait d'avance les brelans : car il avait à considérer quelles seraient les conséquences du gain ou de la perte de cette dernière partie, et après avoir réfléchi que le fils de madame Dauron nese contenterait pas de la gagner et voudrait ensuite poursuivre le jeu jusqu'à l'épuisement de sa mise, il jugea que, dans l'alternative où il se trouvait, la clôture du jeu était une impérieuse nécessité : il s'attribua donc un brelan carré et relança sans le moindre scrupule, en sorte qu'Albert se vit dépouille de son ça fout et demeura immobile, muet et foudroyé par le coup terrible qui lui enlevait son seul espoir,
=5 Sacredieu ! baron, vous pondez des brelans comme la poule aux œufs d'or ! sécria-t-il, incertain du parti qu'il prendrait et ne se décidant pas à se lever de la table de bouillotte, à l'exemple de ses adversaires. Tonnerre de Dieu ! pas seulement un chien de brelan de sept! Allons, vous avez gagné mes breloques, mais le portrait n'en est pas, baron de Brelans d'as !
— C'est juste, chevalier, dit tranquillement Adolphe de Lormeuil : voulez -vous emporter le médaillon, pour en faire ôter le portrait, et vous me renverrez aujourd'hui ou demain la monture ?
— Vous êtes un bon enfant! reprit Albert Dauron , touché de cette marque de confiance qu'il ne se sentait pas digne de justifier. Je pourrais profiter de votre offre honnête , pour vous flouer de la belle manière ; mais je ne le ■veux pas, baron, parce que les bons comptes font les bons amis. Or, nous détacherons facile-
ment nous-mêmes le portrait de sa monture, et chacun aura sa part.
— Monsieur le chevalier, ne voulez- vous pas me vendre cette peinture? demanda la marquise de Saint-Léon, qui, ayant en sa possession tous les diamans d'Albert , convoitait le portrait de l'homme quelle avait aimé, et se proposait déjà de le faire monter en diadème avec les pierreries qu'elle devait à la galanterie des joueurs, et surtout à son adresse au jeu.
— Bah! que ferez -vous de cette figure? demanda machinalement" Albert Dauron , qui voyait avec plaisir que les deux derniers amateurs de bouillotte se reliraient discrètement.
— Cette figure me plaît!... dit Charlotte , qui la regardait tendrement , comme si ce portrait pouvait voir et sentir. C'est un joli officier, de fantaisie, et si l'original existait encore....
— Je ne vous vends pas l'original, répliqua Albert , qui se trouvait enfin seul avec les maîtres de la maison , et qui ne paraissait pas pressé de partir, mais je vous vends sa figure ?
21G Ml'KE.
— Quelle idée bouffonne, ma chère marquise ! dit Adolphe de Lormeuil , qui était impatient de congédier le propriétaire du portrait. C'est bien assez d'avoir la figure de ses amis, celle du grand homme: ainsi, par exemple , vous auriez cent portraits de l'Empereur, je n'en voudrais pas rabattre un seul ; mais des étrangers, des inconnus....
— N'importe! telle est mon envie, répondit Charlotte à qui la présence d'un tiers donnait
a force de tenir tête à son tyran. J'achèterai cette miniature tout ce qu'on voudra !
— Maudite coquine ! lui dit à l'oreille Adolphe de Lormeuil : tu as donc juré de me faire exécuter en place de Grève ? Au lieu de me seconder de ton mieux pour renvoyer ce malin singe!...
— Je ne vous le vendrai pas cher , mille francs? dit Albert Dauron, qui hésitait à réclamer la continuation du jeu et à retarder encore la mise en œuvre d'un plan qu'il avait conçu.
— Mille francs! soit ! reprit-elle , en lui pré-
senlant un billet de banque, et en baisant le portrait , comme pour faire acte de possession. Je l'aurais payé bien davantage ï
— Je te frotterai les côtes , vieille folle ! lui dit à voix basse Adolphe de Lormeuil , qui la pinçait jusqu'au sang. Tu verras l'honneur que je ferai au portrait de ton défunt !
— A nous deux maintenant , mon cher baron ! s'écria d'un ton goguenard Albert Dauron , qui alla fermer à double tour les deux portes du salon , au grand étonnement du prétendu baron, fort inquiet d'une explication qui ne semblait pas se préparer à l'amiable et dont il devinait d'avance le sujet.
— Eh quoi! chevalier, il est cinq heures du matin ! dit le baron feignant de se méprendre encore sur les internions d'Albert Dauron : souffrez que le jeu soit remis à ce soir ?
— Non pas , sacredieu ! vous m'avez gagné toute la nuit : c'est à vous de perdre à présent, et je ne renoncerais pas à mon avantage pour tous les brelans du monde.
— Je ne vous comprends pas , Monsieur ! dit le baron , qui comprenait à merveille où tendait ce préambule. Vous êtes chez madame la marquise de Saint-Léon , et il est décent que vous vous retiriez ? Ainsi donc , je vous invite à sortir de bonne volonté , si vous ne vous souciez pas d'avoir affaire à des valets.
— Rassurez vous, sacredieu! Monsieur le baron? dit Albert qui avait des représailles à exercer contre les railleries et les sourdes provocations de cet homme que madame Dauron avait trop clairement signalé pour qu'il y eût des doutes sur son identité avec le contumax que la justice cherchait en vain depuis vingt ans. Je n'ai affaire qu'à vous, moi, et Madame la marquise qui est de bon conseil, nom de Dieu! ne vous laissera pas faire une boulette dont vous vous mordriez les pouces.
— Êtes- vous en démence, comme cette femme qui nous est tombée du ciel tout-à-1'heure? dit Adolphe de Lormeuil en portant la main à un poignard dont il ne se séparait jamais. Je vais
être bref, chevalier, et je vous déclare en propres termes, que je vous mettrai à la porte par les épaules.
^- La partie n'est pas égale, baron, et je ne vous répondrai pas sur la même gamme ; mais voici la chose: je me nomme Albert Dauron, tout court.
— Albert Dauron! s écria Charlotte, qui s'expliqua dès-lors l'antipathie qu'elle avait conçue pour ce jeune homme, sans autre motif que la ressemblance du fils avec la mère.
— Vous vous nommeriez Alexandre ou Napoléon, je ne vousferais pas moins jeter dehors! cria le baron qui joignit le geste à la menace.
— Sacredieu ! pas de violence ! dit Albert s'armant d'un flambeau qu'il brandit comme une massue; je vous tuerais avec autant de grâce que si vous étiez une puce !
— Petit drôle ! tu es bien heureux que je t'aie bercé dans mes bras chez ta chienne de mère ! reprit Adolphe de Lormeuil qui brusqua la reconnaissance et fit jouer la lame de son poignard.
Si je ne me regardais pas un peu comme ton père, jeté donnerais du rianan, plus que lu n'en pourrais digérer !
— A la bonne heure , Monsieur le baron, reprit gaîment Albert : vous déposez votre baronncrie sans vous faire trop prier . sacredieu ! et vous nous avouez, comme un joli garçon, que vous êtes tout bêlement Adolphe de Lormeuil, si je m'en souviens bien, qui a empoisonné ma respectable mère, laquelle se porte à merveille.
— Eh bien ! quand je serais Adolphe de Lormeuil, qu'est-ce que ça vous fait? repartit celuici déterminé à ne pas se laisser arrêter. Mêlez vous de ce qui vous regarde ?
— Tiens ! ce pauvre cher homme qui s'étonne î dit Albert en le raillant avec cette assurance que donne l'avantage d'une bonne position. Nom de Dieu ! vous avez raison, ça ne me regarde pas plus que vous ; mais causons d'affaires, comme de vrais amis... Vous êtes là dans mes griffes, compère: que m'offrez -vous pour en sortir?
— Dans tes griffes, mon mignon ! tu es donc
LE MAUYAIS FILS. 221
bien méchant depuis que la barbe t'est venue au menton ? Je ne le crois pas, cher petit, quoique je me rappelle avoir crevé ton tambour.
— C'est vrai ; je vous remercie de me rappeler tous les dommages et intérêts que vous me devez , tonnerre de Dieu ! primo, un tambour crevé et quelques chiquenaudes qui me font encore mal au cœur; secundo, ce duel où vous avez eu le malheur de tuer notre ami, M. Frédéric, un beau blond, le personnage du portrait que j'ai vendu mille francs sans marchander ; tertio, cet agréable empoisonnement sur la personne de notre mère, tant pour les coliques , tant pour l'arsenic, tant pour le médecin.
— Sais- tu, Albert, que c'est toi qui me devrais du retour, si nous comptions ensemble? car cet empoisonnement est une infernale invention de ta chère maman pour me faire guillotiner, rien que ça, mon fils. Elle était bel et bien empoisonnée, mais par son fait et avec préméditation, la bonne pâte!
— Je n'entre pas dans ces détails-là, mon bon
ami Adolphe... C'est touchant ! mon bon ami ! je me rappelle ce petit nom d'amitié que je vous donnais, quand vous me tiriez les oreilles?
— Albert, lui dit l'ex-baron en lui serrant le poignet; je n'ai pas de rancune contre toi et ton tambour ; mais si j'en avais, tu ne serais pas à la noce !
— Bah ! je vous défie bien d'en avoir contre votre benjamin qui ne demande pas mieux que de vous sauver la vie !.. . Mill e tonnerres de Dieu ! voulez-vous être guillotiné ?
— Hal te- là I interrompit Adolphe de Lormeuil retenant Charlotte que cette scène étrange invitait à une retraite de précaution, et qui songeait même à s'enfuir de la maison pour éviter de partager la fortune de son ancien amant menacé d'être livré aux tribunaux. Je vous prie , Madame la marquise, de vouloir bien être arbitre dans ce débat de générosité ?
— L'histoire serait trop longue à raconter. Madame, dit Albert Dauron qui n'avait pas d'autre but que de tirer parti de sa position pour
faire rendre gorge à ses adversaires. Sachez seulement que M. le baron de Batifoux, autrement nommé Adolphe de Lormeuil, a tué un homme, empoisonné une femme , et qu'il fut , pour ces faits, condamné à mort...
— Allons donc, pas de mauvaises plaisanteries , mon enfant ! reprit Adolphe de Lormeuil décidé à quelque sacrifice d'argent. Parole d'honneur ! ta mère s'est empoisonnée ellemême.
— Vous direz aux juges ce qui en est, si ça vous amuse, mon bon ami, et les juges en feront ce que bon leur semblera. Quant à moi, je m'en bats l'œil , sacredieu ! Je ne vois qu'une chose : vous êtes contumax.
— Ah ! tu vois cela , mon cher Albert ! Lorsque tu auras bien vu, nous passerons au second chapitre. Je t'avertis que tu commences à mercier le dos ?
— Baron ! baron ! ne nous fâchons pas! je vous avetis que votre couteau ne m'effraie pas le moins du monde , et que, si vous faites le mé-
224 IIÈKE.
chant, vous ôles pris comme dans une souricière?
— Eh bien! admettons que je sois pris ! Que veux-tu déplus? Composons: je t'offre mes plus beaux secrets pour gagner au jeu, car je l'aime en père et plus que père.
— Merci ! je ne refuse pas vos secrets* ; nous pourrons bâcler une petite affaire ensemble ; mais, en attendant, je demande du positif, des raisons sonnantes, tonnerre de Dieu!
— Tonnerre de Dieu ! repondrai- je, arabe , juif, mécréant ! Voyons quelles sont tes raisons sonnantes , et signons une trêve dans notre intérêt mutuel , mon garçon ?
— Vous m'avez gagné dix mille francs dans votre maudite boutique... Il est vrai que vous ignoriez encore mes noms et qualités : aujourd'hui, vous ne me plumeriez pas si vile?
— Sans doute; il faut des égards entre parens et amis, quoique l'Empereur ait brûlé la politesse à son cher papa beau-père. Je te restituerai donc cinq mille francs pour tes menus-plai-
— Vous m'en rendrez quinze mille . dont
cinq mille en dédommagement de vos vilains procédés avec moi, baron? Ça vous va-t-il, père nourricier ?
— Comme un gant, dit Adolphe de Lormeuii en lui tendant la main, à condition que vous nous honorerez delà préférence pour bouilîotter ces quinze mille francs.
— Sacredieu ! je m'en garderai bien ! s'écria Albert , qui avait tiré desa poche deux cigares dont il présenta l'un à Lormeuii en gardant l'autre qu'il alluma aux bougies. Je suis brouillé à mort avec la bouillotte, et je ne toucherais pas à une carte pour tout For du monde ! Oui , mon ami, je retourne à mes moutons : je ne jouerai plus
qu'au billard, la poule et la partie au doublé.
— Soit ! nous jouerons au billard , reprit froidement Adolphe de Lormeuii qui fumait après avoir allumé son cigare à celui d'Albert. J'estime beaucoup le noble jeu du billard.
— Ce n'est pas tout . ajouta l'auteur du marché auquel se soumettait de bonne grâce le baron
ii. 1
220 mi:re.
démasqué: vous m'avez volé, vous et Madame, tous mes diamans?...
— Holà ! mon fils ! ne les avais-tu pas volés toi-même? repartit Adolphe de Lormeuil en lui lançant au visage deux ou trois bouffées de fumée qui l'aveuglèrent.
— Volé! répéta en élernuant Albert Dauron, qui eut la présence d'esprit de reculer son fauteuil pour se mettre à l'abri d'une attaque imprévue que semblait méditer le contumax.
— Certes oui, chérubin ! car tu ne portes pas, d'habitude, et des boucles d'oreille, et des colliers, et des bagues, et des médaillons de diamans avec cheveux et portraits d' homme ?
— Qu'entendez-vous par ce mot volé , Monsieur le chevalier? répliqua timidement Charlotte qui voulait défendre ses diamans : je les ai loyalement gagnés, je vous assure, et je prétends rester neutre...
— Te tairas-tu, vieille carcasse? interrompit Adolphe de Lormeuil en lui détachant un coup
de pied dans les jambes. Si tu ne te tais pas, je te fais guillotiner à ma place !
— Je suis trop galant et trop généreux , tonnerre de Dieu! dit Albert, pour vouloir reprendre ces diamans à Madame la marquise; mais j'exige seulement quinze mille francs avec lesquels j'achèterai des pierres fausses pour mes sultanes.
— Est-il rapace, ce cher innocent ! dit Adolphe de Lormeuil qui ne voyait pas de refus possible. Accordé les quinze mille francs ! Mais, à mon tour, maintenant , pour dicter les articles du traité?
— Quinze mille francs d'une part et quinze mille de l'autre, c'est convenu ! s'écria Albert en se frottant les mains. Payez -moi en or ou en billets de banque , mon bon ami ?
— Je te paierai, bien sûr, mon petit agioteur: tu peux être tranquille ! Mais, en échange de cette somme ronde, tu me promets, sur ta parole d'honneur, de laisser Adolphe de Lormeuil au fond des bottes du baron de Batifoux ? tu me promets de couper la langue à ton serpent de
228 MÈKE,
mère? lu me promets de t'intéresser à la prospérité de ma maison de commerce sous la raison de Madame la marquise? tu me promets enfin de manger avec moi l'argent que tu m'arraches des entrailles? c'est une alliance entre nous , offensive et défensive.
— Sacredieu! mon maître ! je ne sais pas jusqu'à quel point je puis signer celte alliance.. .Vous êtes un beau joueur, quoique vous n'aimiez pas le tamnour; mais votre tête branle!
— Erreur, mon cher. Tu courrais moins de risques à placer des fonds sur ma tôle que sur les rentes del'Eiat? Je serai un jour millionnaire, car je spécule ù la Bourse.
— A la Bourse ! sacredieu ! y a-t-il moyen de faire sauter la coupe, là-dedans? Je vais chercher un bon placement pour les trente mille francs que vous allez me compter tout à l'heure.
— Albert ! Albert ! cria , d'une chambre où elle était enfermée, madame Dauron qui en tenta voix de son (ils et de son ennemi: l'as-tu
arrêté, ce monstre , l'assassin de Frédéric?
— Bon ! voiià maman qui s'éveille ! dit Adolphe de Lormeuil en montrant la porte que Cécile ébranlait de toutes ses forces : est-elle criarde, celte pie borgne? laisse-la faire, mon cher associé !
— Allons donc, mère! ne fais-donc pas l'enfant ? dit Albert qui s'approcha de la porte contre laquelle sa mère faisait rage: tu te conduis , sacredieu, comme une femme soûle î
— Albert ! reprit, d'une voix éteinte, madame Dauron, qui cessa toute espèce de bruit: Albert , as- tu fait appeler la garde ? L'assassin de Frédéric est-il en prison? serai-je vengée enfin!
— Voilà tes trente mille francs en jolis billets de banque tout neufs ! dit Adolphe de Lormeuil en remettant à Albert ceux qu'il avait tirés de son portefeuille, au lieu de les prendre parmi son gain de la nuit. Regarde si ton compte s'y trouve, mon garçon, et puis, donnemoi une poignée de main en signe de bonne intelligence ?
230 MèRE.
— Les trente mille francs y sont, répliqua joyeusement Albert qui les avait comptés et qui s'étonnait de trouver tant de facilités dans cette transaction délicate. Sacredieu! j'aurais du vous en demander quarante mille, vous me les auriez peut-être donnés ? car vous m'avez l'air d'un richard, quoique vous ayez une guillotine en perspective....
— Bagatelle ! je ne crains pas plus cette machine-là que la comète!... Mais souviens-toi, mon mignon, que j'ai en main de quoi te faire guillotiner avec ta gueuse de mère?
— Vous me feriez guillotiner ? vous ! dit Albert surpris du sérieux avec lequel cette menace lui fut adressée. Bah ! vous dites cela pour assaisonner les trente mille francs qui vous font un peu mal au cœur ?
— Jeté les aurais donnés, rien que pour te faire plaisir, mon cœur! repartit Adolphe de Lormeuil qui prit encore deux billets de banque dans son portefeuille et les offrit à Albort émerveille de cette générosité. Tiens, cher enfant.
voilà les épingles de notre marché ! Je veux que tu ne m'oublies jamais, quand tu vivrais cent ans, ce que je te souhaite.
— Est-il crésus et propriétaire, l'assassin de Frédéric ! s'écria follement Albert qui, toutà-fait rassuré sur les intentions de Lormeuil, lui pressait les mains dans les siennes.
— Albert ! cria madame Dauron, qui collait son oreille à la porte et entendait toujours les deux voix alternatives qu'elle reconnaissait. N'es-tu pas venu à bout de l'arrêter ? faut-il que je crie? Je vais ouvrir-la fenêtre appeler les passans : il y a du monde dans la rue et l'on te prêtera main -forte... Mais ne le laisse pas échapper?
— Mon fils ! c'est l'instant de tenir ta promesse et de me donner un coup de main? dit Adolphe de Lormeuil en attirant Albert vers la chambre où était sa mère. Elle est capable de îe faire comme elle le dit ! elle criera par la fenêtre que je suis un assassin, un empoisonneur ! les badauds s'assembleront , et me voilà coffré. Mon cher enfant, rends -moi le
232 mlre.
service d'imposer silence à celte piaiîlarde ? je vais l'enfermer avec elle, afin qu'elle ne s'échappe pas, avant d'avoir été mise à la raison... S'il fallait deux ou trois billets de mille francs, pour la faire taire, je les lâcherais volontiers ! ainsi, mon garçon, arrange les choses au mieux, comme pour toi, et je t'en aurai une grande obligation, parole d'honneur î
— N'ayez pas peur, sacredieuî je vais la sermonner drôlement, et je suis sûr de la rendre plus douce qu'un mouton. J'accepte toujours les billets de banque qui ne gâteront rien ?...
— Tu les auras , mon fils! dit Adolphe de Lormeuil en le poussant dans la chambre : mais avise au plus pressé et empéche-la de faii c du scandale?... Adieu, cher amour!
Madame Dauron, qui commençait à crier à la garde sans avoir pu ouvrir la fenêtre , cessa ses cris et resta , la bouche béante de surprise, en voyant son fils introduit auprès d'elle par Adolphe de Lormeuil, qui se retirait le sourire
sur les lèvres , au moment où elle croyait ces deux hommes engagés dans une lutte à mort. Savoir son fîis en bonne intelligence avec le meurtrier de Frédéric Moreau , ce fut pour elle une de ses plus douloureuses déceptions ; car elle s'était imaginé qu'Albert partageait la haine qu'elle gardait contre son ancien amant, depuis qu'elle lui avait confié le sujet de cette haine toujours aussi avide de vengeance. Eiîe ne pouvait donc plus compter même sur son enfant de prédilection ! A cette amère certitude, elle se seniit défaillir et elle tomba dans un fauteuil, en cherchant à se persuader que ses yeux l'avaient trompée p et qu'en ce moment le contumax devait être hors d'état de se soustraire au sort qu'elle lui avait réservé. Mais Albert Dauron, qui ne sympathisait avec aucune des pensées de sa mère, parce qu'il n'était pas capable de les comprendre , îa regardait en riant , sans avoir toutefois le projet de l'insulter,
— Eh bien! mère, qu'as -tu donc à crier ?lw
dit-il gaîment : on ne t'écorche pourtant pas ? sacredieu ! Tu es logée ici comme une princesse! combien payes-lu ton loyer ?
— Albert! mon cher fils! répondit-elle d'une voix effarée: serons-nous vengés? Es-tu parvenue faire arrêter Tassassin? s'est-il défendu? Tu n'es pas blessé?
— Non , sacredieu ! la bouillotte tue quelquefois son homme , mais ne le blesse jamais. Je n'ai pas soupe , voilà tout et je crève de faim. Tu n'as rien à manger ici que de l'eau sucrée ?
— Cet homme ! reprit Cécile, d'un accent angoisseux : ce misérable!... cet infâme!... celui qui l'a égorgé! celui qui ma rendu la plus malheureuse des femmes!
— Bah ! tu es tous les jours la plus malheureuse des femmes ! c'est une litanie qui te plaît, mais qui m'ennuie, tonnerre de Dieu! malheureuse par-ci, malheureuse par-là , il faudrait des tonneaux de larmes pour t'en abreuver à gouo ! Tâche donc d'être heureuse un quart d'heure ,
pour la rareté du fait?.. Veux-tu jouera quelque chose ?
— Albert! au nom du ciel! réponds- moi? ce scélérat de Lormeuil est-il dans nos mains? l'at-on conduit chez le commissaire de police?... sera-t-iî exécuté ? . . .
— Bah ! il se porte à merveille , et il n'a pas envie de perdre un cheveu de la tête ; c'est un fort honnête homme , qui fait grandement les choses , quoiqu'il m^ait crevé mon tambour !
— Que veux-tu dire? répliqua madame Dauron, en fixant sur lui un regard hébété. De qui parles-tu ? Je te parie, moi, d'Adolphe de Lormeuil , du lâche qui m'a tué Frédéric...
— C'est cela même : une bonne lame qui valait mieux que son fourreau. Il a tué M. Frédéric ; je ne te dis pas non ; mais nous sommes tous mortels , sacré mille dieux !
— Albert ! si tu as encore pour ta mère îa moindre affection, je le conjure de ne pas railler à propos du plus terrible événement de ma vie , la mort de Frédéric!
256 ififtB.
— Je ne raille pas, mère; mais c'est un peu de l'histoire ancienne : il n'y a guère que dixhuit ou vingt ans que M. Frédéric filait le parfait amour.....
— Puisque tu me refuses ton appui, malheureux , s'écria-t-elle en s'éîançant à la porte qui était fermée en dehors , je saurai bien faire ce que m'ordonne un devoir solennel !
— Ah! ça, mère, pas d'enfantillages! dit Albert qui la saisit à bras le corps et la ramena dans son fauteuil; pas de bêtises! sacredieu! Soyons raisonnable et moins féroce!
— iVlbert, c'est loi qui t'opposes à ma vengeance? murmura-t elle d'une voix éteinte, en versant de grosses larmes qu'elle n'essayait pas de cacher ; c'est loi, mon fils, qui le ligues contre la mère avec, avec l'assassin de mon meilleur ami, avec l'auteur de lous mes chagrins!... Oh! le coup est affreux !...
— Vous radotez complètement, mère, répondit-il avec humeur. Qu'est-ce qu'il vous a
fait, ce pauvre diable, pour vouloir qu'ouïe guillotine ? Faut de la pitié: sacredieu !
— Ce qu'il m'a fait. S s'écria-t-elle en puisant un éclair d'énergie dans ses souvenirs: il a fait que je suis malheureuse depuis -vingt ans et pour le reste de mes jours !
— Bah ! parce qu'il ne s'est pas laissé tuer en duel , pour vous faire plaisir? Eh bien! il a tué l'autre , voire M. Frédéric qui éïait ass'ez grand pour se défendre...
— Albert, ne parlez pas de la sorte? car je vous détesterais ! interrompit-elle en se débattant sous la main de sonfiîsqui la retenait assise.
— Détestez-moi tant qu'il vous plaira, mais vous ne m'empêcherez pas de vous dire que vous avez l'air d'une buveuse de sang ! Oui, tonnerre de Dieu ! vous êtes une véritable dure-àcuire!... A la place de ce pauvre M. Adolphe, je vous forcerais bien à ne pas ameuter les passans et à me demander pardon ?
— Pardon? moi, demander pardon à cet homme!... Vous semblez en délire, Albert !...
Je le tuerais avec plaisir, de ma propre main, en pensant à Frédéric !
— Votre Frédéric commence à m'embèler royalement, mère! Faites-en des choux et des raves, je m'en moque; mais ne me le faites pas avaler à tout bout de champ?
— Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi libre! lui dit-elle indignée et s'efforçant de lui échapper. Je saurai bien me passer de votre secours et agir seule !
— Allons, mère ! causons un instant comme des gens sages? ensuite, tu crieras à en perdre ïa voix, si ça te plait. Je t'ai dit que mon bon ami Adolphe est un brave homme qui ne cherche qu'à vivre en paix avec tout le monde : c'est toi qui as eu tous les torts enverslui, puisque tu lui as mis sur le dos un petit empoisonnement assez malhonnête...
— J'avais Frédéric à venger ! s'écria-t-elle pathéliquement, en ne songeant pas que son fils avait entamé sur le ton plaisant celte explication si sérieuse pour elle.
— Je conçois, monsieur Frédéric n'était pas aisé à remplacer... Ce devait être un Apollon du Belvédère, que ce Monsieur Frédéric tant regretté et si digne de regrets, à en juger par son portrait?...
— Son portrait?... Où est-il? rendez-le moi ! s'écria Madame Dauron qui fut ramenée par hasard à l'objet primitif de sa démarche nocturne. Je vous ordonne de me le rendre !
— Qui? monsieur Frédéric? impossible à mon cœur! répondit goguenardement A!bert éludant la question : depuis le temps qu'il est enterré, ce qui est très malsain, sacredieu !...
— Àîbertice portrait?... interrompit-elle d'un ton impérieux en lui prenant le bras et en lui commandant du regard : rendez-le, rendez-lemoi sur-le-champ!...
— Je ne crois pas, répliqua-t-il avec insouciance. Ce portrait devait être d'un bon maître ? Sait- on celui qui l'a fait?
— Je vous somme de me le rendre! . . , Albert, je
t'en conjure ? disait-elle, en mêlant l'injonction à la prière. Je t'abandonne tout ce que j'ai, excepté ce portrait!
— Mère, tu oublies que tu n'as plus rien ? repartit Albert en écoutant le bruit continuel des allées et venues dans l'appartement. J'ai donné le portrait à une dame qui est parente de l'original...
— Vous avez donné le portrait de Fré^:éiic s'écria- t-elle en bondissant comme une lionne. Albert ! ne m'en imposez pas ? ce portrait ?...
— Est-elle enragée avec son portrait! Ce ocrait le portrait du bon Dieu, elle ne ferait pas plus de façons... Oui, mère, je l'ai donné ou plutôt je l'ai vendu fort cher.
— Vendu ! quelle abominable dérision !... ÀIbert, si vous ne me le rendez pas à l'instant je vous retire toute mon affection! je vous considère comme le dernier des hommes !
— Considérez à voire aise, mère! la vue n'en coûte rien. Je pourrais vous dire que le portrait s'est envolé, ou ne vous rien dire du tout; parce que vous m'agacez un peu avec vos
lamentations de Jérémie; mais j'aime mieux vous parler franchement, pour qu'on n'en parle plus. Le portrait a emporté tous les suffrages
— Vous l'avez donc montré ? Je vous avais tant recommandé de ne le montrer à personne ! Et vous me l'aviez promis ?... Eh bien ! je vous pardonne, mais rendez-le- moi
— Pas possible, à moins d'un miracle. Une belle dame, la marquise de Saint-Léon, rien que ça, m'a offert des millions de cette peinture, et je la lui ai cédé pour mille francs
— Oh î le malheureux ! s'écria-t-elle en le repoussant hors d'elle-même, et en courant h la porte comme une insensée. Va -t-en, indigne! va-t-en, jeté méprise!
m Pour un vilain portrait qui ne valait pas dix sous ! Méprisez tout à votre aise, je ne m'y oppose pas ; mais lâchez un peu de vous taire, ou bien nous allons voir !
— Que je me taise ! infâme, Tu es de connivence avec l'assassin de Frédéric! disait Cécile, chez qui la rage et le désespoir domptaient les
derniers élans de l'amour maternel ; tu es venu ici pour arrêter mes cris, pour sauver l'exécrable homme que je poursuis, que je poursuivrai jusqu'au tombeau, mais tu ne le sauveras pas!
— Mère, mère, ia moutarde me monte au nez ! reprit Albert en luttant avec elle pour l'empêcher d'aller à la fenêtre. J'ai promis que tu te tairais, et tu te tairas, tonnerre de Dieu !
— Tu as promis que je me tairais ! répétât-elle plusieurs fois dans le paroxisme de la fureur. Quand je devrais mourir dans un moment, rien ne m'empêchera
— Tais-toi , mère ! de gré ou de force, je te ferai taire! repartit Albert en lui mettant la main sur la bouche. Prends garde ! un cri, un mot, jeté ....
— Au secours ! à moi! criait Cécile d'un accent plaintif et entrecoupé. Alagarde ! le meurtrier de Frédéric! arrêtez !... Ah ! le misérable, il a frappé sa mère !...
— Je ne connai s ni père ni mère, sacredieu ! répondit Albert, troublé de son action crimi-
nelle : une autre fois, vous ne crierez plus, lorsqu'on vous le défendra !... Allez, faites des gyries comme si je vous avais tuée !.. Est-elle douillette? pour une petite tape qui n'eût pas écrasé une mouche!... Je lui conseille de faire la morte,
c'est plus attendrissant Sacré femme! elle
mettrait en colère une statue! j'ai bien fait de la corriger un peu : ça lui apprendra à ne pas crier comme une anguille de Meiun, avant qu'on la touche, tonnerre de Dieu !
Le jeu, l'amour, !e bon vin, Voiià mon joyeux refrain Et ma philosophie! (bis).
Madame Dauron était étendue sur le carreau, sans connaissance , le front ouvert par l'angle d'un meuble qu'elle avait atteint dans sa chute.
fa BàoncUiation.
L'intérieur, ordinairement si paisible , de M. Dauron, qui, depuis cinq ans. vivait avec sa fille mariée à Albert JodeJet, ainsi qu'avec la mère decelui ci et la vieille madame Roland, était ce jour-là bouleversé par des évenemens surve-
nus coup sur coup, et bien diftérens les uns des autres. On avait enterré, le malin môme, madame Roland, morte la veille, en demandant sa fille qu'on ne put lui amener parce qu'on ignorait au domicile de madame Dauronce que celleci était devenue depuis l'avant- dernière nuit au milieu de laquelle on l'avait vu sortir. Madame Jodelet gardait le lit, malade d^un rhumatisme aigu qui lui aurait fait souhaiter la mort, si elle avait eu moins de résignation chrétienne. Nanine allait accoucher, et le fâcheux état de sa santé, pendant sa grossesse , inspirait beaucoup d'inquiétude pour cette couche. Enfin, M. Dauron, ayant perdu la plus grande partie de sa fortune dans la faillite d'un banquier, se voyait forcé de se défaire de la plus riche branche de ses collections, son médailler qu'il n'eût jamais consenti à morceler, et que le Gouvernement lui achetait en totalité moyennant une somme d'argent et une pension réversible sur la tête de sa fille : M. Dauron se consolait du moins de cette douloureuse séparation en pensant que la science
et son pays profiteraient des trésors numisma^ tiques qu'il avait amassés dans ses voyages^
-—Albert, je ne sais ce qui arrivera, mais nous sommes sous l'influence d'une mauvaise étoile! disait M. Dauron à son ami qui revenait avec lui de l'enterrement de madame Roland.
— Haro sur votre philosophie , mon pauvre Athanase , répondit M. Jodclet en soupirant, si
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elle ne vous aide pas à voir l'avenir avec confiance, ou du moins avec espoir !
— Que voulez-vous, mon ami? je suis comme ces braves capitaines qui tout-à-coup se mettent à trembler pour la première fois dans une bataille, et qui tombent ensuite frappés d'une balle. J'ai toujours fait peu de. cas de ces accès de faiblesse morale qu on nomme pressentimens ; mais aujourd'hui j'y cède malgré moi, et les plus affreux malheurs ne m'éîonneraient pas...;
— Vous m'effrayez, Athanase! Rassurez-moi plutôt, mon ami, puisque je dois craindre en ce
moment pour les jours de deux personnes chères, ma femme et ma mère?.. Venez-vous les voir ?...
— Non, Albert! j'éviterai, au contraire, de paraître devant Nanine : le médecin m'en a averti, toute émotion peut lui être funeste dans la situation où elle se trouve ; sa tète est fort affaiblie, et la plus légère contradiclion déterminerait des larmes, une anxiété, une préoccupation, dont les suites sont incalculables. Or, vous savez qu'elle me poursuit sans cesse de son idéefixe qui ne sera jamais la mienne ?
— Eh bien ! quand vous lui promettriez , ou seulement si vous lui laissiez espérer que vous vous réconcilierez un jour avec sa mère, cela ne vous engagerait à rien, et vous la rendriez heureuse ?
— Albert, souffrez que je ne mente pas, même en plaisantant. A quoi bon lui donner une espérance que je ne veux, ni ne peux réaliser ? C'est une concession faite à la maladie, une espèce de recette médicale , me direz- vous, pour me décider à ce mensonge? mais calculez-en les
conséquences , et vous m'approuverez de m'y refuser. Nanine m'en estimerait moins , et je serais en butte à des obsessions bien autrement pressantes et pénibles : on me sommerait de tenir une parole donnée, et je me verrais partagé entre ma fille et moi-même.
— Hélas ! je le crains, cette concession ne vous serait guère onéreuse; car si je base mes prévisions sur le caractère de Cécile, je suis obligé de supposer qu'elle s'est détruite !
— Ne me dites pas cela, Albert ? vous me faites mal... Ne croyez pas qu'en m'opposant à une réconciliation publique avec Cécile, je suive un conseil d'aversion ou de rancune ? Avoir de la haine pour quelqu'un que j'ai aimé, que j'aime encore ou plutôt à qui je m'intéresse toujours, cela n'est pas dans mes sentimens.Mais, vous-même.. Albert, vous m'approuviez, lorsque je vous énumérais les motifs graves qui me rendaient contraire à un rapprochement que je ne juge ni sage, ni utile pour Cécile comme pour moi ? Ce serait nous
250 m£rl.
empêcher d'être heureux l'un et l'autre. Cependant si j'avais la certitude qu'elle désirât ce rapprochement... car on dit que son fils se conduit indignement avec elle...
— Ce que vous feriez pour voire femme qui a eu tant de torts à voire égard, ne le feriez vous pas pour votre fille qui n'en a pas eu un seul ? Je ne connais pas l'origine de la démarche que Nanine a tentée auprès de vous dans l'intérêt de sa mère, et je ne pense pas qu'elles se soient vues et consultées ; néanmoins je suis disposé à croire que cette insistance de Nanine à réclamer de vous ce qu'elle avait à peine paru désirer jusqu'alors, provient de quelque circonstance que nous ignorons et quelle nous cache. Hier, quand j'allai lui porter des nouvelles tout à fait rassurantes sur la santé de madame Roland, qui était à l'agonie, elle me regarda en pleurant et me dit d'une voix presque solennelle : « Albert, si j'avais encore des années devant moi, je ne serais pas si impatiente de voir se reformer le ménage de mes
parens; mais je ne m'accoutume pas à la crainte de mourir, avant de les avoir réunis »
— Vous voyez bien que c'est une idée-fixe engendrée par son état de malaise ? Que lui importe le retour de sa mère dans ma maison ? elle sait combien sa mère ia déleste ; elle a essuyé d'elle assez de mauvais îraitemens ; elle redoute avec raison la brutalité de son frère, pour ne pas dire pis ; elle se souvient de l'odieux attentat de ce malheureux contre moi...
— Je ne croirai jamais que ce coup de fusil vous fut destiné : le pauvre garçon en était plus consterné que vous, et d'ailleurs, cette leçon a dû porter fruit en lui laissant le remords d'une action....
— Albert, ne me parlez jamais de lui ! Quand bien même je serais assez faible ou assez bon pour rappeler Cécile auprès de moi, son fils ne l'accompagnerait pas, je l'ai juré.
— Cependant vos conseils lui seraient bien nécessaires, et si aujourd'hui votre fils n'a plus de mère, vous ne lui retirerez pas votre appui,
sans lequel il tomberait peut-être dans le crime...
— Qu'il y tombe, j'en gémirai, mais je ne lui tendrai pas la main, de peur qu'il ne s'attache à moi pour m'entraîner avec lui ; car, je vous le répète , cet enfant-là est marqué du sceau du parricide !
— Je suis fâché de vous voir, mon ami, vous si patient, si modéré en toute chose, garder ce ressentiment à regard de votre fils. Je vous parle en sa faveur, parce que je tremble d'apprendre bientôt le malheur que j'ai prévu ; et le sort de mon filleul , après la mort de sa mère, me cause de sérieuses inquiétudes que vous augmentez en vous obstinant à le repousser de vos bras.
— Il ne manquera de rien : le revenu que j'avais affecté à sa mère, et qui n'a pas souffert des perles que j'ai éprouvées en dernier lieu, suffira amplement pour lui faire une existence agréable.
r« Et si ce revenu élait compîèleraen
LA réconciliation. 255
anéanti ? si votre fils ne possédait plus que des dettes? Vous ne souffririez pas, Athanase, que votre fils fût réduit à la mendicité ?
— Oh! cela est impossible! Cécile, retirée du monde et vivant seule sans autre charge que l'entretien de son fils, ne peut avoir entamé le capital des quinze mille livres de rente que je lui ai assignées depuis cinq ans ? Elle n'a pas perdu, elle, par une faillite, des fonds placés sur l'État ! Je sais même qu'elle ne fait aucune dépense et qu'elle se prive de tout pour amasser....
— Amasser! Cécile! reprit Albert Jodelet, en hochant la tête d'un air incrédule. Au reste, plaise à Dieu que nous n'ayons pas une connaissance plus exacte de son avoir, par l'ouverture de sa succession!... Je vais voir nos malades... J'entends d'ici ma bonne mère qui se plaint : c'est une martyre que la religion seule soutient et console. . . Ensuite, je retournerai à la Préfecture de police , où je saurai les résultats des recherches qui ont été faites hier, pour décou-
vrir ce qu'est devenue l'infortunée Cécile... Cette mort m'affligerait surtout à cause de l'affliction de ma chère Nanine.
— M. Dauron ne répondit pas, mais il baissa les yeux pour cacher des larmes qui les obscurcissaient, et il prit un journal dans lequel il fit semblant de lire, quoiqu'il eut la vue entièrement voilée : la mort de Cécile ne lui semblait que trop probable, et il la regrettait moins qu'il ne la plaignait, car s'il la jugeait assez froidement pour la regarder comme antipathique avec lui, néanmoins il appréciait ce qu'elle avait de bonnes qualités du cœur, faussées ou gâtées par l'intempérance de son esprit et de son imagination. Celait à elle seule qu'elle devait le malheur constant de sa vie, malheur originairement factice , mais devenu réel a force de temps et d'efforts ! Quand Albert Jodelet rentra dans la salle où son aml était resté en têle-à-tète avec le journal qu'il ne lisait pas, quoiqu'il le tint déployé devant
lui, M. Dauron venait d'arrêter ses regards sur la feuille mouillée de pleurs, et sa pensée avait été tout- à- coup détournée de ses regrets prématurés au sujet de la mort de sa femme, par une nouvelle que lui annonçait ce journal du malin.
— Les malades vont mieux, dit Albert qui avait un papier ouvert à la main. Ma mère pleure toujours son amie et prie pour elle, ce qui diminue ou du moins l'empêche de sentir ses douleurs rhumatismales. Nanine était fort intriguée du bruit qu'elle a entendu, quand le convoi de madame Roland est parti pour l'église : je lui ai fait croire que c'étaient vos médailles qu'on avait emballées dans des caisses, et que les caisses étaient emportées à la Bibliothèque au Roi. Elle m'a raconté ensuite un rêve horrible qu'elle a fait cette nuit : elle a rêvé que son frère étranglait sa mère en l'embrassant, et d'autres atrocités qui l'avaient laissée toute triste ; elle m'a demandé si sa
mère ne serait pas la marraine de l'enfant qu'elle porte ; puis, elle s'est étonnée que vous ne vinssiez pas dans sa chambre : j'ai prétexté vos travaux et les courses indispensables que nécessite la vente de votre collection... Tenez : en notre absence, on a envoyé du ministère ce bon de cinquante mille francs à toucher au trésor pour le prix des médailles, avec l'ordonnance de la pension de deux mille francs ; on exigeait une signature qui accusât réception de ces pièces, ma mère a signé pour vous. C'est aujourd'hui à trois heures que vous irez au Trésor... Mais qu'avez-vous, Athanase ? vous ne m'écoulez pas? avez-vous reçu une funeste nouvelle ?
— Une nouvelle affreuse ! répondit M. Dauron ; écoutez ce qu'on lit dans le journal: « Depuis deux mois, un grand nombre de faux « billets de banque circulaient dans Paris, et la « Police n'avait pas encore réussi à en découvrir w la source; mais hier , une capture importante, « due au hasard; amis sur la voie des auteurs de
« ces faux billets. Un homme qui se faisait appe- « 1er le baron de Baiifoux, et qui donnait à jouer « chez sa concubine , connue sous le nom de la « marquise de Saint-Léon, a été arrêté dans la « cour de l'Hôtel- des-Postes, au moment où il t montait dans la malle : il venait de changer un « faux billet de banque pour payer sa place juste qu'à Boulogne, où il comptait s'embarquer. « On Ta fouillé, et l'on a trouvé sur lui cent mille « francs de faux billets ; sa valise contenait, en « outre, soixante mille francs en bon or et en « bons billets de banque. Dans le même instant, « on arrêtait aux Messageries Laffitte et Cail- « 1 ard , la prétendue marquise de Saint-Léon , qui « parlait aussi pour Boulogne où elle devait vrai- « semblablement rejoindre son amant: ellen'avait « parmi ses effets qu'un seul faux billet, mais de « magnifiques diamans, mêlés à de fausses pier- « reries , font supposer qu'ils sont le produit d un « vol. Ces deux individus, conduits à la Préfec- « ture, ont été confrontés et reconnus : la marte quise de Saint- Léon n'est autre que la fameuse n. 17
« cantatrice Charlotte de Massard, qui a été gra- « vement compromise dans le procès de l'Italien « Cristellini, il y a plus de vingt-cinq ans, et qui « depuis a figuré encore dans le procès d'empoi- « sonnement de madame Dauron , procès à la « suite duquel on l'a vue sur le théâtre de Saint- « Charles/à Naplcs. Quant à l'homme qui I'accom- « pagnait , c'est le nomme Adolphe de Lor- « meuil. ex-chirurgien de vaisseau, condamne à « mort par contumace comme auteur de cet émet poisonnement. On espère avoir enfin déeou- « vert la trace des faussaires qui ont porté une « rude atteinte au crédit public, et la Police fait « rechercher, dit-on, les personnes qui fréquente taient la maison de jeu de la soi-disant marte quise, sur laquelle on raconte des faits très « piquans. »
— Voilà une étrange aventure! dit Albert Jodelet avec une émotion qu'il ne chercha point à cacher. J'étais sûr que cette insensée finirait mal! Je ne puis me défendre d'avoir pitié de
la compagne d'enfance de ma pauvre Juliette, et de cette ancienne pensionnaire de ma mère!... Je vous prie, Alhanase, de ne pas le dire à ma mère : elle en aurait trop de chagrin.
— Encore une affaire qui va faire retentir mon nom devant les tribunaux ! reprit M. Dauron en froissant le journal et le bon du Trésor à la fois. Quand jetais absent , à cinq ou six cents lieues de Paris, quand mes enfans étaient encore jeunes, le scandale de ce procès n'atteignait guère que la personne qui en était l'héroïne ; mais aujourd'hui, ce scandale va retomber sur moi, et je n'oserai plus me montrer sans rougir... Il faut que je reparte , Albert ! sinon je mourrais de honte !
— Non, je ne vous laisserai pas repartir, mon cher Alhanase : vous ne vous appartenez plus à vous seul et je ne vous rends pas mes droits sur vous.
— Et vous aussi, mon ami , vous vous trouverez impliqué dans ce scandaleux procès?
260 9 mère.
On va remeltre sur le tapis voire duel, votre blessure...
— Ce duel n'a rien que d'honorable pour moi, pour Frédéric ! nous avons l'un et Tautre pris la défense de votre femme insultée, opprimée par un misérable !
— Vous êtes un noble cœur, Albert ! lui ditil en lui tendant la main. Vous avez encore plus de philosophie que moi!... Mais j'en aurai, et d'ailleurs, que nous importent les rumeurs de ce monde désœuvré et malveillant auquel nous avons fait nos adieux pour nous réfugier dans cette douce intimité de la famille!... N'allezvous pas à la Préfecture ?
— J'y vais et je reviens sur-le-champ avec des nouvelles qui seront meilleures... Si cet Adolphe de Lormeuil pouvait être emporté par une bonne maladie avant le procès !... Cette mort-là étoufferait tout... Mais le lâche n'aura pas la délicatesse de se tuer!... A propos, voici le testament que madame Roland avait fait écrire
par ma mère au commencement de sa maladie ; je ne sais pas s'il est bien régulier, mais en tout cas, ce n'est pas le moment de l'exécuter, lorsque ce maudit procès se jette à la traverse...
— Confiez le moi, je le porterai moi-même chez le notaire? dit M. Dauron qui le connaissait par ouï- dire. Ce testament fait honneur à celle qui la dicté : « Je soussigné, veuve Roland, me « sentant assez indisposée pour craindre un ac- « cident auquel je me prépare d'avance en remet- « tant mon âme dans les mains de Dieu, je « donne et lègue ce que je possède, c'est-à-dire « mon mobilier, ma garde-robe et mes deux « mille livres de rentes à ma fille chérie Cécile « sans autre condition que de conserver et de « porter quelquefois à son cou le petit cœur « enrichi de diamans que je lui ai donné, il y a « vingt ans , pour y renfermer une mèche de « mes cheveux. Je la supplie de se rappeler, le « plus souvent possible, combien je l'aimais, et € de pardonner à son mari qui est devenu le
« meilleur des hommes. Je n'aurais pas de vœux « à faire, si j'avais pu êlre lémoin d'une récon- « cilialion que j'attends des bienfaits de la Pro- « vidence, pour l'édification du prochain et « pour le bien de mes chers petits enfans. » Digne femme ! murmura M . Dauron , comme elle aimait sa fille !
— Elle aurait prouvé davantage sa tendresse, en élevant mieux Cécile!.. Mais ne nous occupons pas maintenant de tout cela; plus tard, peutêtre!... Adieu, mon pauvre philosophe !
M. Dauron . demeuré seul, tomba dans une morne préoccupation à laquelle Cécileavaitla plus grande part : il s'inquiétait beaucoup de l'arrestation d'Adolphe de Lormeuil, et il frémissait des ramifications que pouvait avoir cette affaire, désagréable pour lui, dans tous les cas. lors même que Cécile ne serait nullement mêlée dans celle des faux billets de banque. Mais, au milieu de toutes ces lugubres prévisions, il ne fît pas entrer comme intéressé son fils qu'il avait presque banni de sa
mémoire, pour en chasser aussi le fantôme d'un parricide. Tout-à-coup, il entendit un cri de femme, cri faible et suppliant qui ébranla toutes les fibres de son âme : une femme venait de se précipiter à ses pieds. Il voulut se lever et fuir en fermant les yeux , mais il fut retenu par une étreinte qu'il ne sentit pas sans une émotion inexprimable: cette femme, c'était Cécile! pâle, défaite, tout en larmes, dans le plus déplorable désordre de toilette, trempée de pluie et cou^ verte de boue , elle joignait les mains et conjurait du regard , sans pouvoir proférer une parole.
— Relevez-vous, Madame? lui dit M. Dauron avec froideur, mais avec bonté ; cette posture humiliante ne convient ni à vous ni à moi. Vous eussiez mieux fait de ne pas venir, mais puisque vous êtes venue...
— Je suis venue vous implorer, Monsieur ! reprit -elle d'un accent étouffé de sanglots ; je suis venue me mettre sous votre protection , car
je suis seule au monde , je n'ai plus de (ils !
— Eh quoi ! Albert est mort ? s'écria M. Dauron qui retrouvait en ce moment les sensations de la paternité ; nous n'avons plus de fils !
— Mieux vaudrait qu'il fut mort, avant d'avoir levé la main sur sa mère!... Il vit encore pour notre malheur à tous , car il a osé me frapper!... Voyez! ajouta-t-elle en montrant son front balafré.
— Le misérable! murmura M. Dauron qui se souvint avec horreur d'avoir manqué de périr aussi par la main de son fils. Pouvait-il respecter sa mère, celui qui avait voulu tuer son père!
— Ah ! Monsieur, ne l'accusez pas d'un autre fait involontaire! reprit Cécile prompte à se faire l'avocate de ce fils qu'elle croyait haïr : j'étais témoin de ce qui s'est passé, et j'ai vu ensuite sa douleur, lorsqu'il a eu la crainte d'un malheur qui, Dieu soit loué ! n'aurait résulté que de son
imprudence. Je vous jure, Monsieur, que l'arme s'est déchargée malgré lui...
— J'y consens, Madame, et je n'aurais pas rappelé un événement qui a empoisonné ma vie, si vous-même ne l'aviez évoqué, en quelque sorte... Tâchons plutôt de l'oublier!
— Oh ! je n'oublierai jamais que mon fils s'est ligué contre moi avec mon plus mortel ennemi, qu'il s'est opposé à une vengeance légitime et sacrée, qu'il m'a indignement maltraitée...!!
— J'en suis désolé, Madame, mais je n'y peux rien ! interrompit M. Dauron blessé de la personnalité de sa femme au sujet de leur fils ; vous savez que j'ai renoncé, depuis cinq ans, à toute espèce d'autorité sur cet enfant maudit ; depuis cinq ans, depuis celte fatale tentative de parricide, je me suis persuadé que Nanine était ma fille unique, et j'eusse voulu perdre le souvenir de votre fils. Aujourd'hui^ à ce qu'il parait,
266 mère.
je suis seule au monde , je n'ai plus de fils ! ce jeune homme pervers s'est emporté à de nou« velles fureurs, et cette fois vous en avez été victime, vous qui lui donnâtes tant de preuves d'une tendresse aveugle, faible et timorée, vous son unique et dernier soutien ! Je vous plains d'être si mal récompensée, je vous plains d'avoir été imprévoyante, mais je n'ai pas mission de m'interposer entre vous et un étranger. . . Permettezmoi donc de rester dans le rôle que j'ai choisi?
— Vous me plaignez , Monsieur ? vous me plaindriez bien davantage, si vous connaissiez ce que j'ai souffert, ce que je souffre ! Je suis assurément la plus malheureuse des femmes !
— Qu'y puis-je faire , Madame ? il est des malheurs irréparables : ainsi, je ne saurais vous ramener à l'âge de quinze ou vingt ans avec des idées que vous n'aviez pas à cet âge.
— Le malheur ne dépend pas des idées qu'on s'en fait! Toutes les mères, et môme les
plus froides, ne concevraient pas de plus cruelle déception que l'ingratitude, la noirceur d'un fils bien aimé !
— J'avoue que la déception est cruelle, surtout pour vous qui avez tout sacrifié, oui, tout, à ce méchant cœur qui me venge, si j'avais besoin d'être vengé !
— Je ne vous énumérerai pas les peines qu'il m'a faites durant sa jeunesse, les inquiétudes qu'il m'a causées: tromperies, mensonges, malices sans nombre!... Mais au moins je croyais être aimée par mon fils, être aimée plus tendrement que les mères ne le sont par leurs enfans , puisque je l'aimais, moi , plus qu'une mère ! Je me résignais à la solitude, à l'abandon, à la misère: pas un reproche dans ma bouche, sinon quelque douce prière, quelque doux conseil, quelque cri de l'âme ; que vous dirai-je? je l'ai laissé me ruiner...
— Vous ruiner! répéta M. Dauron moins
touché qu'indigné de cette faiblesse ; vous êtes ruinée, Madame! Quoi? les quinze mille livres de rente que je vous avais allouées...
— Sont entièrement dévorées au jeu par ce fils ingrat à qui je cachais même mes larmes. J'ai eu tort, je l'avoue, Monsieur; j'aurais dû avoir plus de caractère, plus de prévoyance....
— Je suis encore plus étonné qu'irrité, Madame!... Vous avez commis la faute de livrer à ce jeune homme les ressources de votre existence , les miennes aussi, puisque je suis ruiné, moi, par des faillites et non par un joueur , puisque je n'ai plus que des débris de fortune qui appartiennent à ma fille, puisque... Je ne dois pourtan pas vous refuser du pain!...
— Dites que je fus bien coupable, Monsieur? je ne chercherai pas à me défendre, et je conviendrai d'avance que je suis une folle, une imprudente.,, D'ailleurs, je ne vous demande rien!
— Vous ne me demandez rien ! ce sont là des paroles. Il faut bien que vous viviez, et avec quoi vivrez- vous, si votre fils a fait main -basse sur tout ce que vous aviez? Il ne vous reste donc rien ?
— Pas une pièce de monnaie ! pas seulement un bijou ! Il y a cinq jours que je lui ai donné dix mille francs qui me restaient, ou plutôt je les lui ai laissé prendre...
— Dix mille francs ! en cinq jours , dix mille francs ! Oh ! vous avez raison de dire que vous êtes folle !... Mais asseyez-vous, Madame, et parlons sérieusement de vous, de vos affaires
— Avant -hier, il est revenu les mains vides : neuf cent cinquante francs, le seul argent que j'eusse sauvé, sont alors devenus sa proie. Mais ce n'est pas cet argent que je regrette : j'avais conservé mes diamans, ceux qui provenaient de ma corbeille de mariage, d'autres encore ; il les a
pris ! il a pris, le barbare, un médaillon avec un portrait, un cœur avec des cheveux... et il a tout perdu au jeu !
— Un cœur qui contenait des cheveux de votre mère? dit M. Dauron, en tirant de sa poche le testament de madame Roland, qu'il remit à Cécile : il est parlé de ce cœur dans son testament...
— Le testament de ma mère ! s'écria Cécile , en le parcourant des yeux : ô ciel ! elle est donc malade? Monsieur, conduisez moi près d'elle?... celle - là m'aime du moins!
— Elle est morte hier, et nous l'avons menée ce matin au cimelière , répondit monsieur Dauron qui ne s attendait pas à trouver encore de la véritable sensiblilé chez Cécile.
— Morte! ma pauvre mère, morte! répétait madame Dauron, en donnant des signes d'une vive douleur. Morte! et je ne la verrai
plus ! et je ne l'ai pas embrassée, avant de lui fermer les yeux !
— Elle vous a plusieurs fois demandée : je lui ai répondu que vous étiez en voyage et que je vous avais écrit pour vous apprendre le désir qu'elle manifestait. .Car vous ne vous rendîtes pas aux deux messages que je vous adressai de sa part, et je ne voulais pas vous accuser d'indifférence à l'égard de votre mère?... J'étais surpris que vous n'accourussiez pas, et hier malin, quand la bonne madame Roland fut à l'agonie, comme votre nom était toujours sur ses lèvres et dans sa pensée, Albert Jodelet se chargea de vous aller chercher ; mais vous étiez sortie au milieu de la nuit, lui dit-on, et Ton ignorait, à votre domicile, en quel endroit on pouvait espérer de vous rencontrer. Votre fils n'était pas rentré plus que vous, et le portier, qui vous avait vu partir à demi-vêtue, entre trois et quatre heures du matin, nous inspira, je le confesse, des craintes de telle nature, qu'Albert Jodelet crut devoir faire une
déclaration de votre absence à la Préfecture de police.
— J'aurais dû mourir comme j'en avais le dessein arrêté, comme j'ai essayé de le faire ! Oui, Monsieur, je me repens de m'être représentée vivante devant vous, et je vais...
— Cécile, encore des projets de suicide ! lui dit son mari, en la retenant par le bras. N'aurez-vous jamais la force de supporter un malheur, sans vouloir attenter contre vousmême? quel enfantillage!
— Oui, Monsieur, j'ai voulu mourir, et je ne savais pas encore la mort de ma pauvre mère ! reprit- elle en pleurant, sans opposer de résistance à M. Dauron qui la fit rasseoir. Je n'ai pas reçu les messages que vous m'adressâtes, parce que je n'ouvrais ma porte à personne , excepté à mon fils qui avait une clé de mon appartement; si vous m'avez écrit, je n'ai pas lu vos
lettres, parce que je brûlais sans les lire toutes celles qu'on m'envoyait, de peur d'apprendre de mauvaises nouvelles; cette nuit -là, j'étais sortie pour accomplir une résolution qui exigeait toute la tendresse d'une mère : je me proposais d'arracher mon fils d'un tripot dans lequel il achevait de nous ruiner et de se pervertir ; je me suis donc rendue seule dans cette maison de jeu où était Albert : il fallut me débattre contre des valets qui prétendaient m'empêcher d'entrer! .. J'entrai enfin dans le salon en redemandant mon fils ; mais, au lieu de la marquise de Saint-Léon, j'aperçus
-— Charlotte de Massard ? ajouta vivement M. Dauron , à l'esprit duquel revinrent les détails qu'il avait lus dans le journal ; et son amant, un certain baron de Batifoux
— Adolphe de Lormeuil ! le meurtrier de
M. Frédéric ! celui que j'ai fait condamner à
mort par contumace!.,. Mais vous saviez donc n. 18
274 lîèRE.
quelle était cette marquise de Saint-Léon?...
— Le journal me l'a tout à l'heure appris: elle est arrêtée avec son complice, tous deux accusés d'avoir contrefait ou émis de faux-billets de banque qu'on a trouvés dans leurs mains.
— De faux-billets de banque! répéta madame Dauron s'animant à ses propres réflexions. Ils sont arrêtés ! et Albert? l'a-t-on arrêté avec eux?... Je tremble, Monsieur! notre fils élait d'intelligence avec ce Lormeuil ; c'est lui qui a facilité l'évasion de ce scélérat, lorsque
je voulais le faire arrêter Dieu merci ! il Test
enfin, il n'évitera plus son châtiment! Mais
Albert
— Madame, je vous ai prié de ne jamais me contraindre à penser que je suis père de ce malheureux?.. Je ne lui souhaite pas d'être puni comme il le mérite, comme il le méritera... C'est tout ce que je puis.
*• Mais , Monsieur , s'il était complice de Lormeuil et de Charlotte pour l'affaire des faux billets de banque, répliqua Cécile qui redevenait mère, il serait condamné aux galères à perpétuité!
— Je m'y attends, Madame, repartit mélancoliquement M. Dauron, pourvu qu'il ne finisse pas plus mal 1 Un enfant qui a porté la main sur ses parens, est capable de tout !
— C'est q ue cela serait affreux ! ... Je me croyais plus préparée à ce qui pourrait lui arriver!... Aux galères à perpétuité !,.. Je suis sûre qu'il ne s'est compromis que par légèreté, sans prévoir les conséquences d'une action, d'une démarche..... Oui, mon fils était en relations intimes et secrètes avec ce Lormeuil qu'il a refusé de livrer à la justice!... C'estalors qu'il m'a frappé! ajouta-telle tout émue, en désignant la cicatrice de son front. Peut-être n'a-t-il fait que me repousser, lorsqu'il me mettait la main sur la bouche pourç étouffer mes cris, et je suis tombée..*
~ Madame, si votre fils avait déshonoré mon nom, répliqua avec énergie M. Dauron, je lui conseillerais de ne pas reparaître devant moi ; car je lui brûlerais la cervelle !
— Ah ! Monsieur ; vous ne commeltriez pas un pareil crime qui vous ferait monter sur l'échafaud! s'écria-t-elle en gémissant : vous ne serez pas plus sévère que la loi !
— Non, je n'aurais pas le courage de remplir ce terrible devoir, dit M. Dauron retournant à des idées plus calmes et plus philosophiques ; mais je quitterais la France pour toujours !
7 — O mon Dieu ! que j'aurais mieux fait de mourir , avant ces funestes événemens ! dit Cécile qui accusait tout bas M. Dauron de dureté à l'égard de leur fils. Si je vis encore, Monsieur, c'est que la mort n'a pas voulu de moi !... Après avoir été frappée par une main qui me devait défendre et venger, je crois que je perdis la
raison ; je m'enfuis de ce repaire , où j'avais appris à connaître mon fils!.. Je ne songeais plus même à poursuivre le meurtrier de Frédéric et je l'aurais vu lui-même sur mon passage sans m'arrêter pour le saisir ; j'errais dans les rues et sur les quais, marchant au hasard d'un pas tantôt lent et tantôt rapide; le soir, j'étais arrivée au bois de Boulogne où je passai la nuit en plein air, couchée parterre sur la neige. Quand le jour reparut , mes idées commençaient à s'éclaircir , et j'eus alors toute la conscience de mon infortune : je résolus de n'y pas survivre î L'endroit où j'étais ne me laissait pas le choix de la mort : j'essayai de me pendre avec mon mouchoir, puis avec mon châle ; mais la branche ayant rompu la première fois, et la seconde le nœud s'étant dénoué sous le poids de mon corps, je me persuadai que le ciel ordonnait que je vécusse. C'est depuis ce moment que je me décidai à venir me jeter à vos pieds, Monsieur..
— Je suis toujours prêt à vous être utile {
Madame, répondit M. Dauron avec une dignité glaçante; mais je ne vois pas trop en quoi je pourrais vous servir...
— Vous voyez bien que je n'ai plus de fils! dit-elle en hésitant. Que vais-je devenir, seule , vieille avant l'âge, dégoûtée de la vie, détrompée de tout , embarrassée de l'emploi de mon cœur , parce que je n'ai pas de religion ? Cet isolement me tuerait bientôt, si je lui en laissais le temps, et certes je ne balancerais pas entre une existence désenchantée et le parti du désespoir.
'— C'est un étrange remède que le suicide qui vous semble la panacée de tous les maux ! reprit M. Dauron en haussant les épaules. Contentez-vous de faire la guerre aux folles imaginations que vous avez en vous comme des Euménides : ne tuez pas le corps, mais guérissez l'esprit? Sans doute, la maladie est bien invétérée ; néanmoins, il n'y a pas de cure morale
impossible , lorsque la volonté en est le médecin.
— Adressez-moi des réprimandes, Monsieur, cela me fait du bien ! répliqua-t-elle doucement et presque humblement ; mais m accorderezvous ensuite ce que je viens vous demander ?
— Je ne présume pas , lui dit-il avec un ton plus affectueux que dans tout cet entrelien, non, je ne présume pas que vous ayez même la pensée de souhaiter le retour de ce qui ne saurait plus être.,.
— Je me rends justice, interrompit-elle en fondant en larmes : les personnes qui vivraient avec moi, seraient trop malheureuses, et je ne veux pas faire le malheur de celles que j'estime et que...
— Je vous avoue que je craindrais de me remettre aux prises avec de3 peines domesti-
ques qui me seraient aujourd'hui plus insupportables que jamais. La diminution de mes revenus ne me permettrait pas, comme dans un autre temps bien éloigné, de vivre à distance et de me créer des distractions matérielles , pour remplacer l'intimité et la bonne intelligence. Vous-même, vous ne voudriez pas changer votre isolement et voire liberté contre certain esclavage de convenance ; enfin , vous ne consentiriez jamais à vous séparer de ce fils que vous maudissez maintenant pour le chérir et le gâter davantage après... Si votre pauvre mère ne nous avait pas été enlevée , peut-être aurionsnous trouvé quelque arrangement agréé par tout le monde ; car vous savez que je ne suis pas seul maître ici : ma fille et mon gendre , ainsi que la vieille madame Jodelet, composent une espèce d'association amicale dans laquelle chacun est indépendant des autres, sinon du côté du cœur... Voici d'ailleurs que je me vois obligé de restreindre mes dépenses et de mettre ma maison sur un pied plus modeste, puisque
LA RECONCILIATION. 28t
je n'ai plus que deux cent mille francs de fortune, par suite de la faillite de mon banquier... Cependant n'eussé-je qu'un morceau de pain, Cécile, je le partagerais avec vous! or, vous n'avez rien pour vivre et vous ne pouvez vivre honorablement, à moins d'avoir trois ou quatre mille francs de rente pour vous et pour ce mauvais sujet que nous serions plus sages d'abandonner à sa fatale étoile.... Ecoutez, je m'accoutumerai à une aisance plus bornée et mes deux cent mille francs me suffiront : je vous céderai la pension de deux mille francs que me fait le Gouvernement, pour la vente de mes médailles, et je placerai sur votre tête les cinquante mille francs que je vais toucher aujourd'hui même sur cette vente, de façon que vous aurez encore quatre mille cinq cents francs de revenu pour vous... et pour lui ! .,.
— Je vous écoule avec admiration, Monsieur, s'écria-t-elle en le regardant avec des yeux pleins de larmes. Quqî! c'est vous qui vpus oc-
ccpez de me refaire une position, lorsque, par ma faute, j'ai perdu la mienne! C'est vous qui songez à me consoler de 1 ingratitude de mon fils! Oh! Monsieur, cette conduite de votre part me pénètre dune reconnaissance que mes paroles expriment mal...
— Mon Dieu ! s'il ne s'agissait que d'un sacrifice personnel , pour vous faire croire que vous êtes heureuse, Cécile, je le ferais du meilleur de mon cœur; mais, franchement, je ne suppose pas que vous ayez l'intention de vivre encore sous le même toit que moi et que votre fille dont vous vous êtes séparée sous de fâcheux auspices... Je sais, il est vrai, que toat s'oublie et que le temps a passé là-dessus.
— Vous l'avouerai-je, il y a quelques jours, j'ai écrit à Naninc... J'étais dans une disposition d'esprittendre et mélancolique, qui préludait aux angoisses et aux tourmens que j'ai soufferts depuis ; au moment où je traçai cette lettre, souvent
effacée par des larmes, je venais de voir partir mon fils avec les derniers dix mille francs de mon capital; il ne m'avait pas même embrassée, et il allait engloutir dans un tripot le peu de ressources que j'avais conservé pour qu'il ne mourut pas de faim! il riait, le malheureux, et il répondait à tout en disant que vous étiez riche!...
— Je lui donnerais volontiers tout ce que j'ai encore, à condition qu'il s'en irait à Batavia ou à Botany-Bay... Mais quemandiez-vous à Nanine par cette lettre qui l'a beaucoup agitée?
— Je ne me rappelle que mes regrets sur une époque trop loin de nous pour que vous en ayez souvenir! Je lui racontais combien avait été délicieuse la première année de mon mariage ; puis, je lui confiais une partie des chagrins qui me consumaient, la crainte de l'avenir, les défauts de mon fils, la déplorable vieillesse que je prévoyais... que sais-je? tout ce que peut inventer de plus triste et de plus sombre une