‹ Amante et mèreChapitre 6 sur 7 · MÈRL · texte numérisé non relu

MÈRL

femme malheureuse depuis plus de vingt- trois ans et bonne gardienne de l'amertume de son àme!.. Je lui parlais de ma mère!...

— Je m'explique maintenant l'impression que cette lettre a dû produire sur Nanine dans lélat où elle se trouve... Vous savez qu'elle est grosse, qu'elle accouchera d'un moment à l'autre...

— Grâce à Dieu! j'arrive exprès pour recevoir dans mes bras l'enfant de ma fille! s'écriat-elle avec une explosion de joie. Où est-elle ? Ah! Monsieur, permettez moi de la voir!

— Ce serait meltre sa vie en danger que de lui causer une émotion, et l'émotion quelle aurait en vous voyant pourrait être funeste ; moimême, je m'abstiens de la voir...

— Je croyais que la joie ne faisait jamais de mal! objecta madame Dauron avec défiance. Mais enfin, puisqu'il le faut !... Nanine est donc

indisposée ? sa couche se présente donc d'une manière inquiétante?

— Nanine est infirme depuis son enfance , et

les médecins redoutent les dangers de cette in-

) firmité dans le travail de l'enfantement , quoique ses deux grossesses précédentes aient eu une heureuse issue, malgré les plus sinistres pronostics: j'espère que leurs appréhensions n'aboutiront encore à rien de fâcheux .. Mais la chère enfant est bien souffrante, surtout depuis hier : elle a de fréquentes attaques de nerfs, et nous sommes tous fort alarmés. Quant à la vieille madame Jodelet, elle est aussi malade d'un rhumatisme...

— Je ne veux pas être importune, mais j attacherais un grand prix à pouvoir assister, fut-ce en cachette, à l'accouchement de ma fille! Ensuite, je trouverais plus de force et de résignalion pour exécuter le projet qui m'a seul fait renoncer à l'envie de mourir et qui m'a conseillé de venir solliciter votre consentement; vous

9S6 mère.

avez, peut-être, déjà deviné ce projet: Je me retire dans un couvent.

— Dans uneouvent, Cécile? Avez-vous juré d'être toujours malheureuse par votre faute? Vous, penser à vous retirer dans un couvent ! Que vous vous connaissez peu vous-même!

N'êtes-vous pas naturellement antipathique avec les habitudes sédentaires , calmes et égoïstes d'une maison de retraite religieuse? Vous qui conveniez , tout-à-1'heure, que vous n'avez pas de religion î

— J'en conviens encore, répondit-elle ébranlée par la générosité de son mari plutôt que par des raisonnemens qui bourdonnaient en vain dans ses oreilles ; mais, peut-être, la religion me viendra-t-elle ! Dans tous les cas , un couvent me donnera du calme , du silence , de l'oubli... Et puis, je me résignerai à vivre et j'attendrai que le Ciel marque lui-mime le terme de mes malheurs.

— Vous, dans un couvent ! répétait M. Dau-

LA tlêcONClLUÏÏON. 287

ron effrayé du dessein irréfléchi de sa femme. Vous qui n'avez pas de plus grand défaut que votre exaltation intempestive, que votre impatience romanesque, que votre aversion contre le positif, le matériel de la vie! vous, enchaînée dans la monotonie d'un couvent ! D'abord , vous n'y resteriez pas vingt- quatre heures?

— Je sais d'avance que j'y souffrirai, mais ne dois-je pas également souffrir partout?... En outre, la noblesse de vos procédés à mon égard exige que je ne vous sois plus à charge : la succession de ma pauvre mère suffira amplement à payer ma pension et mon entretien ; je n'accepterai rien de vous, et je n'en suis pas moins touchée de vos offres que je refuse....

— Cécile, je ne vous permettrai pas de vous rendre plus malheureuse , dit M. Dauron qui n'avait cessé durant celte conférence de songer au sort de sa femme qu'il voyait affligée et repentante : ce sera donc malgré moi que vous entrerez dans un couvent. Mais rien ne presse , et

nous examinerons plus tard s'il n'y a pas moyen de vous aider à retrouver ce calme que vous souhaitez... Quant à moi , vous êtes sûre que je ferai ce qui est en mon pouvoir pour que vous ne regrettiez pas le couvent? Je consulterai votre fille et son mari, vous vous consulterez aussi avec nous....

— Monsieur , vous n'avez donc plus de haine, de ressentiment contre moi ? lui dit-elle d'une voix tremblante et indécise : je croyais que vous m'aviez en horreur î

— Moi! reprit M. Dauron en souriant : je vous plaignais , voilà tout! je ne me flattais pas que vous pussiez vous corriger et je n'aspirais guère à me retrouver en votre présence... Soyez certaine que je ne hais pas la mère de ma fille !.. Je ne suppose pas que vous ayiez à cœur de revoir votre fils et de rentrer dans le domicile où il ne vous a peut-être pas laissé un meuble?.. Eh bien ! restez avec nous !..

— Que je reste ici ! s'écria-t-elle en retombant aux genoux de M. Dauron, qui la releva et lui prit les mains avec affection. Ici, près de ma fille, près de vous !.. Ah! jerêve, Athanase!..

— Tout ceci est encore du roman et doit vous plaire, dit-il avec finesse en la conduisant par la main dans une chambre dont le désordre attestait le passage d'un mort. Voilà le lit où votre pauvre mère est morte ; voici le mobilier qui lui appartenait et qu'elle vous lègue: installezvous dans celte chambre et remplacez l'amie que nous regrettons ?

— Athanase, vous avez une âme admirable! murmura-t-elle animée d'une émotion qui se précisait de plus en plus et qui tournait à un repentir réel dupasse. Ah ! si je vous avais connu !...

— Vous me connaîtrez, répondit-il ému luimême. Souvenez-vous seulement que vous êtes

incognito dans ma maison, jusqu'à ce que votre h. 19

apparition soit une fête pour tout le monde ?

— Vous me quittez déjà! dit-elle en le suivant à la porte et en faisant mine de le retenir avec une timidité qui témoignait du plaisir qu'elle avait dans ce lêîe-à-téte.

— Oui, mon amie, reprit-il en redevenant grave et soucieux, j'ai des affaires qui me prendront peut-être le reste du jour. J'aurai soin que vous ne manquiez de rien : je vous porterai moi-même votre dîner... Mais vous devez être bien lasse? vous feriez mieux de vous coucher, de vous reposer.,. C'est un roman mystérieux dont le dénouement aura lieu après la couche deNanine...

■ — Je ne me coucherai pas, parce que je ne pourrais dormir , tant je suis heureuse ! je ne mangerai pas non plus... Je n'ai besoin de rien, si ce n'est de vous voir, Athanaseî...

— Vous me verrez peu aujourd'hui , mais

LA RÉCONCItlATION. 291

davantage* demain et les jours suivans... Je ne vous impose qu'une seule condition , Cécile , ajouta-t-il d'un air sévère, et je compte que vous me tiendrez parole : j'entends que votre fils ne remette jamais le pied dans la maison que j'habite, jamais! ...Puissé-je ne le rencontrer nulle part!...

€a tlwit fatal*.

Il y avait à peine une demi-heure que madame Dauron était enfermée dans Ja cham-; bre où sa mère avait rendue le dernier soupir, peu d'heures auparavant, lorsqu'elle entendit marcher avec précaution dans la pièce contiguë

à celte chambre; puis, on s'approcha de la porte, et une voix, semblable à un souffle, arriva par la serrure à ses oreilles : « Ma mère, estu là ? » disait cette voix qui la fit tressaillir de surprise et de joie. Elle ne se souvenait déjà plus de lacondition que son mari lui avait imposée en sortant : elle ouvrit, et son fils s'élança dans ses bras, avec une impétuosité qui faillit la renverser, elle qui n'était pas accoutumée à des caresses aussi vives de la part d'Albert. Cet embrassement imprévu produisit sur elle une telle impression, qu'elle éclata en sanglots, malgré les instances du jeune homme, qui avait lui-même fermé la porte à double tour et qui suppliait sa mère de ne pas faire de bruit. Cécile, enivrée de cet accueil , qu'elle prenait pour un signe de profond repentir, avait dans l'instant abjuré tout sentiment de rancune contre son fils, et jouissait pleinement du bonheur maternel.

•—Mère, tais-toi! lui disait-il, en écoutant

si les rumeurs de l'appartement ne lui annonçaient pas le péril qui le menaçait. Tu pleureras demain , sacredieu ! mais pas de bêtises à présent !

— Albert, mon fiis chéri î lui disait- elle avec enthousiame : comment as-tu découvert ma retraite ?... Tu t'affligeais donc de ne pas me voir ?... va, je te pardonne un peu de vivacité

— Mère , si vous ne parlez plus bas, vous serez cause de quelque malheur ! on me poursuit, on me cherche, et, tonnerre de Dieu î je suis fricassé, si Ton m'altraps î

— Quoi denc ? quel nouveau malheur !

reprit-elle effrayée, en i embrassant avec une sorte de frénésie. Albert, on ne t'ôtera plus des bras de ta mère, ! je te défendrai contre tous !

— Tout cela est bon à dire, mère, mais

il n'y a pas à badiner avec les scrgens-de-ville et les gendarmes. J'espère pourtant qu'ils ont perdu ma trace et que je suis hors d'affaire !

— Raconte-moi ce qui s'est passé ? lui ditelle, en le faisant asseoir sur un fauteuil et en s'asseyant devant lui sur un tabouret : qu'as-tu fait ? quelque imprudence ?

— J'ai fait ce que tout le monde aurait fait à ma place, mais, sacredieuî j'ai toujours un guignon d'enragé, moi ! Figurez -vous, mère, que ce brigand de baron...

— Adolphe de Lormeuil ! interrompit madameDauron, avec satisfaction : il est arrêté avec sa maîtresse, cette misérable qui est cause aussi de la mort de Frédéric !

— Ah! il est arrêté, ce gredin là? il ne la pas volé, sacredieu ! N'a-t-il pas eu le front de me payer en faux billets de ban-

que ? le moyen de s'y connaître ! fichu p; pier !

— Eh bien! mon ami, puisque lu ne savais pas que ces billets fussent faux, on n'a rien à te dire, et même si le faussaire a du bien, on le rendra...

— Va-t-en voir s'ils viennent ! on ne me rendra pas seulement des coquilles de noix. Le fait est que je me suis servi de ces billets au jeu, pour en perdre cinq ou six, ce qui n'est pas grand dommage, et chez le restaurateur pour solder la carte d'une sacrée bombance où les amis ont fait ventre à mes dépens..,

— Tu prétexteras ton ignorance, mon bienaimé, si l'on te cherche noise au sujet de ces faux billets; car enfin tu ne pouvais pas te douter .,

— C'est ce que je dis, tonnerre de Dieu! mais la justice ne voit pas du même œil. Tan-

lot, je suis entré chez un changeur du Palais- Royal pour avoir de l'or et j'ai donné un de mes billets. Ça allait à merveille, et j'empochais mon or, lorsque le changeur m'a, très malhonnêtement, arraché le reste de la somme en me disant de restituer le tout, parce que mon billet était faux. Là-dessus, la peur ma fait lever le pied et j'ai couru comme un dératé à travers le jardin pendant qu'on criait au voleur. J'aurais éié pris dix fois pour une , si je n'avais pas su par cœur mon Palais-Royal : j'ai filé par un passage, pendant qu'on me cherchait dans la maison. Jesuis retourné d'abord à notre logement et n'y suis guère resté, parce que le portier m'a dit que la Police te cherchait aussi; le portier m'a dit encore que grand-maman était décédée et que mon parrain ne faisait que venir s'informer si l'on ne m'avait pas vu. J^ai, sur-le-champ, choisi le bon parti et je suis accouru ici chez M. Jodelet, pour avoir de tes nouvelles, mère, et pour te prier de rapporter l'argent au changeur... Ce n'est pas l'embarrasse ne risque pas grand'-

chose à garder ces vingt ou trente louis, pour lui apprendre à vivre, à ce tonnerre de Dieu de changeur... J'avais une belle venette d'être arrêté dans la rue, et je courais la queue entre les jambes, dès qu'on me regardait en face ; enfin, je suis arrivé sans accident. M. Jodeîet était absent. Le domestique qui m'a introduit me reconnut sans doute, car il me pria d'attendre dans le cabinet de M. Jodeîeîije ne me fis pas prier, et tout en disant que j 'étais fameusement presséje m'assis et entamai conversation avec ce domestique qui m'annonça en confidence que tu étais venuele matin, mère, etque tuavaiseuavec papa une entrevue soignéeoù l'on avait pleuré etcœtera. Quand je lui demandai où tu étais, il cligna de l'œil en désignant cette porte, et il me dit, toujours me recommandant le secret, qu'il ne t'avait pas vu sortir. Je compris la chose, et à peine le vieux bavard eut-il le dos tourné, que, pour faire semblant de m'en aller, j'ouvris et fermai la porte de l'appartement avec fracas, en restant dedans lorsqu'on me croyait dehors, Bien joué, mère,

300 BiiiiE.

n'est-ce pas? il n'y a que le diable et les saints qui sachent que je suis venu le rendre visite. Mais, toi, mère, qu'est-ce que tu fais ici ?

— Je n'avais plus de quoi vivre ! réponditelle, en rougissant dW aveu qu'elle ne fit qu'à moitié : j'ai voulu me réfugier dans un couvent, mais il me fallait quelque argent...

— Tu n'avais qu'à parler, mère : je Saurais donné mes faux billets de banque; on n'y regarde pas desi prés dans un couvent!... Mais je ne vois pas pourquoi tu loges ici?est-tu là dans tes meubles ? sacredieu! voilà un joli petit ménage î c'est mon parrain qui te loues en garni ? car tu as trop de cœur pour accepter un verre d'eau de M. Dauron...

•—• Au contraire, reprit-elle en baissant les yeux et la voix, M. Dauron est pour moi d une bonté infinie, et comme je manquais d'asile et

la nûw Fatale. 501

de nourriture, comme je croyais que tu ne m'aimais plus, Albert, j'ai consenti à occuper cet appartement, qui est celui de ma pauvre mère, qu'on a enterrée aujourd'hui.

— Si j'avais reçu un billet de faire-part, je serais ailé à l'enterrement ! Ce n'est pas l'embarras, la digne femme était bien vieille, et elle peut se vanter d'avoir fait son temps. Ainsi, mère, vous êtes rapapilloltée avec le papa ; vous demeurez avec lui, comme mari et femme : vous voyez bien que nous sommes riches maintenant !

— Riches ! répéta madame Dauron affligée du motif d'intérêt qui sauvait aux yeux de son fils, sa réconciliation avec son mari. Vous vous trompez, Albert: M. Dauron est presque ruiné par une faîllitte, et il faut toute sa générosité pour avoir consenti... Et toi, mon cher enfant , que vas-tu devenir ! s'écria-t-elle douloureusement en se rappelant la condir

302 mère.

tionquelui avait imposée M. Dauron, condition qu'elle avait déjà enfreinte par la force des circonstances.

— Tiens, la drôle de question ! Sacredieu ! mère, je ne deviendrai pas autre chose que ce que je suis : seulement, je me défierai des faux barons, des faux billets de banque, et des changeurs.

— Tu vas faire tes efforts pour ne plu> jouer : je te chercherai un logement auprès de moi, et je t'irai voir en cachette, jusqu'à ce que ton père soit apaisé.

— Tonnerre de Dieu ! c'est vous qui devenez lâche ! Vous viendrez me voir en cachette ? qu'est-ce que cela veut dire ? le papa vous a-t-il tout à fait embêtée ? Sacré papa ! va !

— Il a contre toi de fâcheux préjugés , je l'avoue, mais il est si bon, si noble, si généreux,

que nous en viendrons à bout en ne le heurtant pas.

— Faut-il prendre des mitaines, avec un animal de père qui met son cher fils à la porte sans cérémonie ? Je ne l'aime guère ce capucin, et je voudrais trouver une occasion pour le lui prouver.

— Albert, au nom du ciel , ne me perds pas !... On peut l'entendre, et si M. Dauron savait que tu es ici, oh! il ne me pardonnerait jamais, et nous chasserait tous les deux!

— Allez donc ! il n'oserait ! je ne suis pas bon enfant tous les jours, et quand je n'aime pas les gens.,. Qu'il s'y frotte, nous lui riverons son clou !

— Songe, malheureux, que la Police te fait poursuivre, et que, si tu étais arrêté, on t'accuserait de complicité avec ces deux infâmes,

Adolphe de Lormeuil et Charlotte? Toi, mon fils, complice de l'assassin de Frédéric ! loi, comparaissant sur le banc des accusés à côté de cette misérable Charlotte, qui a été ma rivale, mon ennemie!...

— Tu as raison, mère , le changeur du Palais-Royal m'accuserait d'avoir gardé la moitié de son or : je n'aurais pas de peine à me tirer d'affaire, mais deux ou trois mois de prison!

— Écoule, mon ami, si nous mettons de la prudence dans celte position difficile, je le réponds du succès. Voici mon projet : tu passeras cette nuit dans le cabinet at'enant à ma chambre Je te recommande de ne faire aucun

bruit ! Demain je me jetterai aux pieds de

M. Dauron, dans un moment qui me semblera favorable, et je le conjurerai de te pardonner...

— Me pardonner ! h moi ! sacredieu ! que

lui ai -je donc fait à ce père-Rancune? je ne l'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et je ne le reconnaîtrais pas même...

— Il est toujours irrité contre toi, à cause du coup de fusil qui partit par mégarde.... J'ai eu beau lui jurer que c'était une maladresse, un hasard involontaire...

— Bah ! il pense encore à ces grains de plomb qui lui ont cinglé les fesses ? a-t-il de la mémoire, ce vieux père Priam ! Si le fusil avait été chargé à balle, c'eut été bien autre chose !

— Enfin, mon Albert, de la patience jusqu'à demain! c'est-à-dire du silence... Songe que tu es en sûreté!... Mais le domestique n'a qu'à dire à M. Dauron, que tues venu?...

— Il le dira seulement à mon parrain , en le

priant de n'en rien dire au papa : j'ai fait la n 20

leçon an domestique à qui j'ai donné un louis; d'ailleurs, il me croit bien loin !

— Chut! j'entends la voix de M. Dauron ! Entre dans cecabinet et ne bouge pas ? je t'y porterai à manger et je t'y ferai un lit... Mais, je t'en conjure, mon cher enfant, ne me perds pas, ne nous perds pas ensemble!.. Mon mari m'accuserait de l'avoir trompé, et je ne Voudrais pas lui paraître ingrate après sa conduite à mon égard .

Albert Dauron s'établit dans le cabinet qui communiquait à la chambre même de son père, et tout en grondant contre celui-ci, il se promit de ne pas faire soupçonner sa présence. Cécile qui entendait avec anxiété la voix de son mari, appuya son oreille contre la porte et distingua le colloque suivant qui avait lieu dans l'antichambre.

— Monsieur, puisque vous me refusez la visite de votre appartement, disait-on, je ne suis

pas en règle pour vous obliger à me la laisser faire: votre déclaration me suffit.

— Cette déclaration, je vous la renouvelle formellement, répondit M» Dauron: il est notoire, Monsieur le commissaire de police, que mon fils, non seulement, n'habite pas chez moi, mais encore n'y vient jamais ; interrogez mes domestiques et le portier de la maison? Au reste, je ne vous empêche pas de visiter mon appartement : je vous ai dit que jetais blessé de cette marque de défiance, lorsque je vous proteste d'avance que je renonce à exercer toute espèce de réclamation au sujet du jeune homme qu'on cherche...

— Vous déclarez aussi ne pas savoir ce que la mère de ce jeune homme est devenue? On m'a pourtant assuré qu'une femme, dont le signalement est conforme...

— Mon double caractère de mari et de père ne me permet pas de vous aider dans ces recher-

ches, interrompit M. Dauron. Je ne crois pas que madame Dauron soit de connivence avec son fils; je suis même convaincu qu'elle est dans une complète ignorance des faits imputés à celui-ci. Je souhaite, uniquement, de rester neutre dans cette triste affaire.

Madame Dauron tremblait qu'une visite domiciliaire ne découvrit la cachette de son fils! Elle était prête à s'évanouir, lorsque son mari frappa doucement à sa porte : elle ne lui ouvrit qu'en reconnaissant sa voix. Il apportait, lui-même, du pain, du vin, des fruits, des viandes froides, tout ce qu'il avait trouvé dans l'office ; il se hâtait, et il prêtait l'oreille aux bruits extérieurs : la pâleur et le trouble de sa femme lui apprirent qu'elle avait entendu ce qui venait de se passer. Il prit lamain deCécile en souriantpour la rassurer.

—Tranquillisez-vous, Madame! lui dit-il avec douceur. Il paraît que notre malheureux fils est impliqué dans l'affaire des faux billets de

banque ; je ne sais s'il est coupable, mais on l'accuse et l'on prétend qu'il a changé un faux billet chez un changeur du Palais-Royal. Ce n'est pas à nous de le défendre, et je fais seulement des vœux pour qu'il échappe au mandat d'amener lancé contre lui ; car il serait provisoirement mis en prison... Au reste, mon parti est arrêté, si ce mauvais sujet avait déshonoré sa famille

— Ohl Monsieur, vous ne ferez pas ce que vous avez di ? sécriaCécile en joignant les mains : vous ne me le tuerez pas . fût-il cent fois coupable, vous, son père !

— Quelle idée! reprit M. Dauron qui n'était plus dans la disposition d'esprit où il avait proféré cette menace. Je partirai , et l'on ne saura pas si je suis mort ou vivant !

— Vous partirez, Athanase? lui dit-elle d^un lôa de reproche : vous me quitterez ï un second

abandon , plus cruel et plus injuste que le premier ! Ah! monsieur Dauron î

— Cécile, ne prenez pas cela pour un projet irrévocable, répondit-il pour la consoler : il faudrait que notre fils fût bien criminel! .. Comme le sage doit se préparer à tout, je viens de toucher cinquante mille francs et je ne les replacerai pas, avant d'être bien sûr que ce départ n'aura pas lieu Si je partais , vous pourriez m'accompagner?.... Mais les longs voyages vous font peur, et vous vous figurez, par exemple, qu'on meurt en arrivant dans l'Orient ou bien dans l'Egypte, le plus beau pays du monde !

— Pour vous, qui avez une prédilection spéciale pour les momies, les ibis empaillés, les sphinx et mille vilenies qui ne valent pas un regard!...

— Allons, je ne ferai pas de vous une sa-

Vante, ma chère Cécile? Si vous ressembliez

à votre fille Mais nous aurons le temps de

parler de l'Egypte et des voyages : vous prendrez voix délibérative dans le conseil. Avisons au plus pressé : c'est de vous cacher jusqu'à ce que nous n'ayons plus rien à démêler avec le commissaire de police

— Me cacher ! hé ! pourquoi ? je n'ai rien à craindre, et tous les commissaires de police du monde ne me causent pas la moindre peur. Qu'y a-t-il donc ?

— Je vous l'ai dit : votre fils, par imprudence ou autrement , se trouve compromis pour émission de faux billets de banque ; on est à sa poursuite, et comme il demeurait chez vous et que vous avez pu être instruite de ses relations avec les contrefacteurs deces billets, le juge d'instruction vous cite à comparaître pour vous interroger

— Et c'est vous qui voulez me conduire chez

512 MÈUL.

le juge d'instruction ? répliqua Cécile se méprenant sur les intentions de son mari et craignant que son fils ne fût découvert en son absence.

— Pas du tout ; je veux qu ou ne vous inquiète pas et que vous restiez ici tranquillement pour attendre ce qui arrivera; car vous n'auriez qu'àvous compromettre en essayant de sauvervotrc fils ! D'ailleurs, on Saurait qu'à vous retenir au secret; ces interrogatoires vous fatigueraient, vous désespéreraient... Voici mon plan: je vais vous enfermer sous les scellés que je poserai de ma main à celte porte, comme si la mort de votre mère avait exigé cette formalité judiciaire; vous aurez soin de ne faire aucun bruit, et je ne m'opposerai plus à la visite de mon appartement. Je suis certain que cette visite aura lieu ce soir ou cette nuit, car la maison est gardée par des agens de police, et vous n'en pourriez sortir..,

— Eh ! si Ton ne tenait pas compte de ces faux scellée ! si Ion pénétrait dans cette chambre!

s'écria madame Dauron qui prévoyait avec efïYoi l'arrestation de son fils.

— Ce serait on malheur, dit M. Dauron; nous aurions quelque désagrément; mais j'obtiendrais votre liberté sous caution. Laissez -moi faire et tout ira bien, ma chère Céciie !

M. Dauron se retira en lui baisant la main pour calmer son agitation, et après avoir apposé deux ou trois scellés à la porte de la chambre de sa femme, il entra dans la sienne où il compia et divisa en plusieurs paquets l'argent qu'il avait louché et dont il avait changé en or la plus grande partie, afin de se préparer à tout événement. Le son de l'or et de l'argent éveilla l'attention d'Albert qui s'approcha , sans bruit, d'une porte condamnée, laquelle s'ouvrait naguère dans la chambre occupée par M. Dauron. Albert se rappela que son père avait parlé d'une somme de cinquante mille francs, et il sentit, en écoutant tinter les plies déçus et de

louis, un ardent désir de se les approprier.

— Albert! lui dit à voix basse sa mère qui cntr'ouvrit la porte du cabinet et qui l'aperçut biolti au fond; n'aie pas peur et prends patience!... Tu dois avoir faim, et je t'apporte...

— Allez-vous en donc! répondit-il en la chassant du geste: il s'agit bien de bâfrer ! plus lard, quand on sera couché, à la bonne heure!... et vous m^apporterez un couteau avec la mangeaille... un couteau, mère ?

Albert, pendant une heure entière, s'enivra du titillement de l'or qui lui donnait des crispations dans les mains et des inquiétudes dans lame : il n'eut pas de peine à se persuader qu'il ne devait aucun égard à son père qui lui était si hostile et que c'était son bien que M. Dauron détenait injustement ; il arriva, sans autre transition, à l'idée de reprendre ce qui lui appartenait...

Dans la soirée, M. Dauron et Albert Jodclet

se trouvant réunis dans la chambre de Nanine qui souffrait beaucoup, quoique les douleurs de l'enfantement ne commençassent pas, madame Dauron, dont l'oreille maternelle était toujours aux écoutes, pensa que tout le monde dormait dans la maison: elle ouvrit doucement le cabinet et aperçut Albert occupé à déchirer avec ses ongles le papier collé sur les joints de la porte condamnée ; il rougit et se leva de mauvaise humeur, pour que sa mère ne remarquât pas le travail qu'il avait déjà fait pour rétablir la communication du cabinet avec la chambre voisine ; mais elle s'étonna de voir le carreau jonché de lambeaux de papier et de débris de bois qu'il enlevait à l'aide d'un crochet de garde-robe.

— Que fais-tu donc là? lui dit-elle avec une curiosité pleine de tendresse ; tu grattes comme une souris? Prends garde! je crois que la chambre de M. Dauron n'est pas éloignée.

— Sacredieu! mère, que tu es trembleuse!

5JG MÈRE.

reprit Albert en recevant une assiette sur laquelle madame Dauron avait rassemblé des fruits et les meilleurs morceaux d'un poulet froid. Il faut bien que j'emploie mon lemps à quelque chose; eh bien! je fais la chasse aux souris, ça m'amuse, et c'est utile pour toutes les personnes qui aiment à dormir tranquilles.Bonne nuit ! dors bien, mère?

— Je vais te faire un lit dans ce cabinet, dit madame Dauron qui avait retiré un matelas et un drap de son lit : si tu voulais aller coucher dans le mien, je coucherais, moi, dans ce cabinet?

— Pas possible, mère, par respect et par tous les diables! chacun chez soi, et je te prie de ne pas me contrarier... Emportez donc votre matelas, je dormirai mieux sur une chaise !

— Ce n'est pas raisonnable, Albert : tu serais accablé de fatigue demain ? Puisque tu ne veux pas accepter mon lit, laisse-moi en ar-

ranger un, où tu seras bien mal couché , mon pauvre enfant?....

— Bah ! à mon âge on dort partout, et déjà mes yeux se ferment. Ne me taquine pas, mère, voilà tout ce que je te demande!... Tu n'as pas oublié le couteau ? bien. Donne-moi de la lumière?

— Pourquoi ne viens -tu pas dans ma chambre? au moins, je serais avec toi, près de toi!... Je n^ai pas envie de dormir , je suis trop agitée, mon x\lbert : aimes-tu ta mère?

— Tonnerre de Dieu ! la sotte question!... Allez donc vous coucher!... Tu m'obligeras, mère, si lu dors tout de suite?... Je vais souper et ensuite... je guetterai ces chiennes de souris. Bonsoir !

Albert ferma le cabinet à double tour, pour ne plus être dérangé dans ses opérations, et sa mère , qui avait le projet de ne pas s'endor-

mir, céda malgré elle au sommeil, dès qu'elle se fut jetée sur son lit pour étendre ses membres fatigués et reprendre des forces contre de nouveaux événemens. Elle rêva que son fils était mené à léchafaud en compagnie d'Adolphe de Lormeuil !

Vers le milieu de la nuit, M. Dauron et Jodelet, qui veillaient auprès de Nanine, échangérant entre eux des regards inquiets : la malade, en proie à une vive agitation croissante, se tordait dans son lit et murmurait des prières entrecoupées de plaintes. Par intervalles, madame Jodelet, couchée dans une chambre contiguë dont la porte restait ouverte, criait à sa belle-fille de recommander son urne à Dieu et appelait son fils pour lui conseiller d'avertir à la fois le médecin et le confesseur. M. Jodelet se décida enfin à envoyer chercher le premier, au risque de causer à sa femme une émotion qu'il redoutait ; car Nanine, qui avait peu de loi dans la science médicale, ne manquerait

pas de voir dans l'appel d'un médecin, au milieu de la nuit, l'indice du danger imminent de son état. Depuis quelques momens, M. Dauron semblait distrait : il écoutait attentivement et tressaillait à des bruits étranges qui partaient de sa chambre ; enfin, il se leva pour sortir.

— Mon père! lui dit d'une voix faible Nanine, qui le suivait des yeux : ne vous éloignez pas ? je pourrais mourir sans vous avoir répété que je désire votre réconciliation avec ma mère...

— Tu ne mourras pas, chère enfant! répondit M. Dauron qui revint la baiser au front. Je reviens tout à l'heure, et je te ferai part d'une résolution qui te mettra l'esprit en repos sur le sort de ta mère...

— Oh ! que vous êtes bon ! reprit-elle avec un élan de joie : je ne mourrai donc pas, sans être sûre que je laisse un ami à ma mère, qui a été et qui est encore bien malheureuse !

Page 1