SCENE Y
CLAUDINE, VETHEUIL
VÉTHEUIL, (jraud paletot de fourrure, (olht relevé. — Quel temps! Il neige, c'est effrayant !
CLAUDINE. — Tu as cu froid ?
VÉTHEUIL. — Je suis gelé. Voilà une heure que j'attends dans la rue.
CLAUDINE, brusque. — Ça n'est pas ma faute.
VÉTHEUIL. — Oh! mais, ma chérie, je ne te fais pas de reproches, et je suis trop content d'être près de toi. Tu sais bien
que j'attendrais toute une nuit pour passer cinq minutes ici.
Il veut l'embrasser.
CLAUDINE. — Tu as le nez gelé. Approche-toi de la cheminée et chauffe-toi.
VÉTHEUIL. — Chauffe-toi, soldat, chauffe- toi! Oh! le bon feu... comme on est bien ici ! Tu saie que je viens de reconduire cette bonne Jamine.
CLAUDINE. — Oui, oui, je sais.
VÉTHEUIL. — Et toi, comment ça va?
Ça va très bien.
Ton diner était très bon.
CLAUDINE
VÉTHEUIL
très réussi.
CLAUDINE
VÉTHEUIL
CLAUDINE
Ah!
Qu'est ce que tu as?
Mais rien.
VÉTHEUIL. — Si, tu as quelque chose...
qu'est-ce qu'il y a?
CLAUDINE. — Mais rien je te dis.
VÉTHEUIL. — Ah !
CLAUDINE. — Qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui?
VÉTHEUIL. — Ah ! c'est juste. Le petit interrogatoire.
CLAUDINE. — Oui, le petit interrogatoire.
vÉTHEUix. — Eh bien ! je me suis levé ce matin à dix heures, je me suis rasé, iavé, peigné, je me suis habillé. J avais mon costume ardoise, avec une cravate écossaise... non, unie... oui, oui, unie.
CLAUDINE. -^ Oh ! je t'en prie, ça n'est pas dx'ôle !
VÉTHEUIL. — Ça n'est pas pour être drôle, c'est pour te donner des renseignements exacts, aussi exaets que possible.
CLAUDINE. — Je ne rie pas... Après?
VÉTHEUIL. — Après, je suis sorti. Je suis allé chez Hahn Me3'er voir des gravures anciennes qu'on venait de recevoir. Je t'en ai choisi deux, eu couleur, très jolies, avec toutes leurs niarges ; je les ai fait porter chez l'encadreur. Tu les auras dans une huitaine.
CLAUDINE. Et puis?...
VÉTHEUIL. — Oh! il n'y a pas de quoi... Je suis trop heureux... c'est une bagatelle.
cr.AUDiNE. — Qu'est-ce qui te prend?
vÉ:ui:uiL. — Ah ! je croyais cjue tu
me remerciais. Et puis, je suis allé déjeuner au cercle.
CLAUDINE. — Après?
VÉTHEUIL. — Après, je suis allé chez Francueil.
CLAUDINE. — Tiens! à quel propos? Je t'avais défendu d'aller chez Francueil.
VÉTHEUIL. — Je sais bien que tu me l'avais défendu, mais j'avais reçu dans la matinée un petit bleu dans lequel il me jjriait de passer chez lui.
CLAUDINE. — Il ne peut donc pas se déranger ?
VÉTHEUIL. — Il faut croire. Ecoute, tu es injuste. Qu'est-ce qu il t'a fait, ce garçon ?
CLAUDINE. — Il m'a fait... il m'a fait... rien... enfin, il ne me jolaît pas.
VÉTHEUIL. — Pourtant, il fallait que j'y aille... Je ne peux pas non plus le lâcher complètement. Voilà un garçon qui ne m'a jamais rien fait, qui ne m'a même jamais rendu un service... encore, s'il m'avait rendu un sei'vice, j'aurais l'excuse de l'ingratitude... et il faudrait que je ne le revoie plus,.. Après tout, c'est mon ami.
CLAUDINE. — Oui, un ami avec qui tu faisais la fête, et quelle fête! Ah! c'est toi-même qui me l'as raconté, quand tu me faisais la cour.
VÉTHEUIL. — J'ai eu tort ; on a- toujours tort de raconter ce qu'on a fait... plus tard, on vous le ressert...
CLAUDINE. — Oh ! tu es bien malheureux !
VÉTHEUIL. — Enfin qu'est-ce que tu lui reproches?
CLAUDINE. — Je lui reproche cf être un garçon sans cœur, sans morale. Il y a toujours un tas de filles chez lui ; il connaît tous les mauvais lieux de Paris, et puis, quand tu le revois, tu me reviens avec un regret de ne pas pouvoir faire comme lui.
VÉTHEUIL. — Mais pas du tout.
CLAUDINE. — Enfin, ça m'ennuie que tu fréquentes ce garçon-là, un coureur qu'on ne voit jamais avec la même femme.
VÉTHEUIL. — Mais ce n'est pas sa faute... C'était son rêve d'avoir la même femme, mais c'est les femmes qui l'ont toujours lâché ou trompé.
VÉTHEUIL. — Chauffe-toi,
SOLDAT, CMMFFE-TOl!
CLAUDINE. — C'est bien fait!
VÉTHEUIL. — Alors il s'est fait coureur. D'ailleurs, si c'est ça que tu lui reproches, tu peux t'a-doucir, il a la même femme depuis six mois.
. CL.vuDiNE. — Elle doit bien s'amuser.
VÉTHEUIL. — Elle l'adore.
CLAUDINE. — Ça doit lui coût^er cher!
VÉTHEUIL. — Elle ne lui a jamais demandé un sou.
CLAUDINE. — Quelle bêtise ! Il n'y a pae de femmes qui demandent un sou.
Elle y était cette femme, quand tu y es allé?
VÉTHEUIL. — Non, du moins, je ne l'ai pas vue ; j'ai trouvé Francueil tout seul... il m'avait prié de venir pour me dire adieu, parce qu'il part.
CLAUDINE. — Bon voyage! Et lui, il l'aime, cette femme?
VÉTHEUIL. — Il eu est fou.
CLAUDINE. — Il l'emmène?
VÉTHEUIL. — Oh! non! D'abord parce qu'elle est mariée et ensuite parce qu'il va trop loin. Il s'est fait construire un très joli bateau. Il veut faire du grand voyage ; il vient d'acheter une Comore qu'il a eue pour un morceau de pain.
CLAUDINE. -^ A l'hôtel des ventes?
VÉTHEUIL. — Non, dans l'océan Indien. Ma pauvre petite cocotte, les Comores c'est des îles... sans biague, un archipel entre la côte d'Afrique et Madagascar... Il a l'intention d'avoir une île dans les différentes mers pour faire escale, une Marquise, une Cyclade, une Touamotou.
CLAUDINE. — Qu'est-que tu me racontes ?
VÉTHEUIL. — La vérité. Il va d'abord aller au Siam dans des conditions extraordinaires. Figure-toi qu'il a connu dans le temps une Irlandaise qui faisait partie d'un concert de dames hongroises et qui était la maîtresse d'un envoyé du roi de Siam. Parole, crois-tu que Bourget serait content? Et par le canal de cette Irlandaise il a obtenu de l'envoyé des lettres d'introduction auprès du souverain, de sorte qu'on viendra le chercher au débarcadère, et qu'on le transportera au pa-
lais à dos d'éléphant, avec cortège et musique militaires. Ah! il a de la chance... c'est un beau voyage!
CLAUDINE. — Il a de la chance... Tu trouves? Mais, tu peux partir aussi!
VÉIHEUIL. — Il n'est pas question de ça.
CLAUDINE. — Je né te retiens pas, tu es libre.
VÉTHEUIL. — Je le sais bien que je suis libre.
CLAUDINE. — En tout cas, tu ne peux pas dire, je suppose, que je ne te laisse pas ta liberté.
VÉTHEUIL. — Tu me laisses une liberté... de fer... mais j'en suis ravi. Francueil ma offert de partir avec lui, mais j'aime cent fois mieux rester près de toi, tu le sais bien.
CLAUDINE. — Et puis tu 116 pourrais pas quitter Paris... toutes tes femmes.
VÉTHEUIL. — Est-ce que je fais attention aux femmes, puisque je t'adore.
CLAUDINE. — Tu as assez fait attention à Henriette Jamine, ce soir.
vÉTHEUjL. — Oh! pas du tout.
CLAUDINE. — Qu'est-ce quelle te disait donc de si intéressant?
VÉTHEUIL. — Est-ce que j'ai écouté seulement?... elle m'a raconté son engagement au Palais- Royal.
CLAUDINE. — Tiens, elle est donc engagée au Palais-Royal ? 11 faut croire que les levers de rideau manquent de bras ; mais ce n'est pas ça qui te faisait rire.,
VÉTHEUIL. — Ai-je ri?
CLAUDINE. — Oui, tu as ri.
VÉTHEUIL. — Ah! c'est quand elle m'a raconté ses amours avec le prince de Styrie.
CLAUDINE. — Elle a donc été avec le prince de Styrie? Je n'en savais rien, moi. C'est étonnant, toutes les femmes te racontent leure histoires, à toi... moi, je suis l'amie d Henriette, je la connais depuis dix ans... elle ne me dit jamais rien. Tu la vois pendant cinq minutes, elle te dit tout.
VÉTHEUIL. — Ce n'est pas ma faute si les femmes...
CLAUDINE. — Avec ça... Tu tinté-
resses à leurs aventures, tu les provoques aux confidences, tu prends des airs de confesseur, de psycliologue, tu regardes <lans leurs yeux, tu lis dans leur cœur, tu leur fais le grand jeu... Monsieur Prudence, va! Non, c'est vrai, ça me met en colère. Je sais bien que je ne devrais pas t« dire ça... c'est bête, c'est maladroit, c'est autant da terrain que je perds, mais c'est plus fort que moi... Ah! suis-je bête, mou Dieu, suis-je bête !
vÉTHEUiL. — Ecoute, ma petite Claudine, tu es trop injuste. C©rameut, je viens ici, j'attends une heure dans la rue, par le froid, par la neige, pom- avoir la joie profonde de passer quelques instants avec toi, et voilà comme tu me i^eçois ! Car ce n'est pas très drôle d'attendre que l'autre soit parti, me cède la place... Ah ! je laisse rudement ma dignité à la porte pour te prouver, que je t'aime.
CLAUDixE. — Oh! toi, tu n'es pas jaloux !
VÉTHEUIL. — Non ? mais si, je suis jaloux, seulement, je reste logique. Je ne te fais pas de scènes... inutiles... et je ne vais pas chercher surtout dans le passé ; il n'est pas à moi le passé, il n'est même plus à toi.
CLAUDiN-E. — Mais Henriette Jamine, ce n'est pas le passé... c'est ce soir, ce soir... tout à l'heure. D'ailleurs, il n'y a pas que moi ojii m'en sois aperçue ; Ruyseux lui-même l'a remarqué, et pour qu'il le remarque, lui !
VÉTHEUIL. — Il ferait bien mieux de s'occuper de ses affaires.
CLAUDINE. — Comment l'entends-tu ?
VÉTHEUIL. — Eh bien, oui, tu as été a.ssez coquette, ce soir, avec Chérance, toi aussi.
CLAUDINE. — J'ai été coquette, moi?
VÉTHEUIL. — Certainement; je ne voulais pas te le dire parce que je trouve ça absurde, mais puisque c'est toi qui commences, je serais bien bête de me gêner. Il est vrai que toi. tout t'est permis.
CLAUDINE. — J'ai été aimable, j'étais chez moi.
VÉTHEUIL, très haut. — On peut aller loin avec cette raison-là. — On peut être
aimable jusqu'au bout du moment qu'on est chez soi.
CLAUDINE, à mi- voir. — Dabord, ne parlez pas si haut... vous allez réveiller ma fille ; c'est bête ce que vous dites là, et grossier... vous savez bien que je ne
\'ETHEDIL.
Ji: NE TE FAIS PAS DE SCÈNES...
suis pas une femme à... et puis, si j'ai été coquette, c'était parce que vous étiez trop aimable avec Jamine, c'était pour me venger.
VÉTHEUIL. — Mais moi, ça n'a pas d'impoiTance, je ne la connais pas, cette Jamine... je la connais à peine du moins... je l'ai vue ce soir, je ne la reverrai peutêtre plus jamais ! Tandis que ce Chérance, tout le monde sait qu'il te fait la cour, qu'il est très amoureux de toi et qu'il n'a qu'un but, c'est de... parfaitement. Il ne t'a pas quittée des yeux, et cet imbécile de Ruyseux qui ne vort rien, qui laisse faire. J avais envie de lui crier : Mais remuezvous donc! vous êtes donc aveugle... voua êtes donc... je ne sais pas, moi.
Amjnts
CLAUDINE. — S'il n'était pas aveugle, îoon cher, vous ne seriez pas là.
VÉTH2UIL,. — Ce n'est pas à vous, ma chère, à me le faire observer. {Un silence, après lequel Vétlieuil dit (loiirement :) Claudine !
CLAUDINE. — • Quoi?
VÉTHEUIL. — Nous sommes très heureux, au fond, nous nous aimons, car tout ça c'est de l'amour et du meilleur. Tu sais parfaitement que je t'adore et que je me moque d'Henriette Jamine et de toutes les femmes... Nous n'avons que quelques heures à passer ensemble, quelques minutes, et nous nous dis23Utons!
CLAUDINE. — Dame, à qui la faute?
VÉTHEUIL. — A moi. — Ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Seulement, il faut être indulgente, il faut me prendre comme tu es... Allons, viens près de moi, faisons la paix.
CLAUD-iNE. — C'est vrai, tu vous dis tout de sviite des choses blessantes toi ; un peu plus, tu m'aurais accusée d'être la maîtresse de Chérance.
VÉTHEUIL. — Mais non... j'ai dit seulement qu'il te faisait beaucoup la cour, ce qui est la vérité.
CLAUDINE. — Allons donc! il adore sa femme, il lui a fait cinq enfants et elle est encore enceinte.
VÉTHEUIL. — Elle est enceinte?...
alors c'est de toi... mais qu'est-ce que ça prouve ? Je ne peux pas empêcher les gens de te trouver jolie et de te désirer, et du moment que c'est moi que tu aimes, je n'en demande pas davantage. Allons, mon vieux Claude, ne boude pas ou alors tu serais au-dessous de tout. Il faut des petites scènes comme ça... C'est entendu... c'est la règle, mais maintenant c'est fini... au revoir, au revoir. Embrassonsnoufi.
Ils s'cnibrassent.
CLAUDINE. — Dieu, que j'ai faim! Je meurs de faim. Figure-toi que j'étais tellement occupée à te surveiller que je n'ai presque rien mangé ce soir.
VÉTHEUIL. — Tu vois comme tu es ridicule. Moi aussi d'ailleurs, j étais telle-
ment occupé à te surveiller que j'ai à peine to-uché au dîner.
CLAUDJNE, riant. — Sommes-nous bêtes! Oui, mais c'est une bêtisje qu'on peut réparer... je vais aller voir à la cuisine ce qui reste.
VÉTHEUIL. — Veux-tvi quc j'aille avec toi ?
CLAUDINE. — Non, non, ça serait trop long. Attends-moi, je reviens.
Elle disparaît.
VÉTHEUIL^ ù la porte. — Rapporte du pain surtout... du pain.
Resté seul, il débarrasse une petite table qu'il approche du feu, puis Claudine revient avec des provisions.
CLAUDINE. — Voilà tout ce que j'ai pu trouver... les domestiques n'ont pas touché à leur dîner, mais ils ont presque iini le nôtre.
vÉTHEX'iL. — Ce qui prouve que la moitié de notre dîner était meilleure que le leur tout entier.
CLAUDINE. — Il ne reste plus que du filet froid et des cerises déguisées.
VÉTHEUIL, sentencieux. — Il reste toujours des cerises déguisées.
CLAUDINE. — Et puis il y a des truffes ; mais je crois que ça te fait mal.
VÉTHEUIL. — Oui, ça me fait mal, maie je me raisonne, j'en mange toat de même.
CLAUDINE. — Par exemple, il n'y a pas de pain... Je n'ai trouvé que ça.
Elle montre un tout petit croûton.
VÉTHEUIL. — C'est piteux! mais ça ne m'étonne pas, il n'y a jamais de pain.
CLAUDINE. — Je n'ai pas apporté de serviettes ni de najDpe, qu'est-ce que nous allons mettre sur la table ?
VÉTHEUIL. — Nous mettrons nos coudes.
CLAUDINE. — Tu crois?
VÉTHEUIL. — J'en suis sûr. Et puis pose ça au hasard, le Champagne sur la cheminée... pas de couvert surtout, pas de couvert ! asseyons-nous tous deux sur ce pouf, nous serons plus près 1 un de l'autre.
CLAUDINE. — Alors Hous allons man-^ ger sur le pouf.
VETHEuiL. — Oh ! que tu es gen- ' mirable, je vais le faire sauter tout bas. tille!... Tiens, t^ends ton verre, et au mo- (// lui verse à boire.) Eh bien ? ment où le bouchon partira, tu diras: Claudine. — Ah oui, c'est vrai ! Dieu,
VÉTHEDIL. — Rassure-toi, mèrk .^dmir.vble, je v.vis le faire sauter toit bas.
« Dieu, que je m'amuse avec ces étu- que je m'amuse avec ces étudiants! Tu
diants ! » avais faim î
Il débouche la bouteille. vÉTHEUiL. - Comme du tigre.
CLAUDINE. — Oh! non, ne le fais pas Claudine. — C est gentil de souper
isauter... ça réveillerait Bébé. tous Ice deux auprèf d'un bon feu, pen-
VÉTHEUIL. — Rassure-toi, mère ad- dant qu il fait froid uehore... Tu es bien j
VÉTHEUIL. — Je suis divinement bien.
CLAUDINE. — Dire qu'il y a des gens qui couchejit peut-être dans la rue par un temps pareil !
VÉTHEUIL. — Oui. Tout à l'heure, pendant que j'attendais, j'ai vu un pauvre diable de musicien qui marchait avec sa boîte à violon sous le bras... il avait l'air d'être le croque-mort de son propre enfant. Cet homme noir dans la neige, c'était sinistre.
CLAUDINE. — Pauvre homme! Tu lui as donné quelque chose ?
VÉTHEUIL. — Non, il ne me demandait rien, je n'ai pas osé.
CLAUDINE. — C'est vrai, ça marrive aussi quelquefois... on n'ose pas, on est des riches honteux... mais on n'a pas le droit. VÉTHEUIL. — Ah! Claudine, tu es exqalse ! Tu as le cœur le plus charmant que je connaisse.
CLAUDINE. — C'est vrai?
VÉTHEUIL. - — Oh oui ! tu dis des cùoses parfois qui m'émotionnent jusqu'aux larmes, presque'.
CLAUDINE. — Alors, tu m'aimes?
VÉTHEUIL. — Infiniment.
CLAUDINE. — Je ne te demande pas d'adverbe... Tu m'aimes?
VÉTHEUIL. — Oui.
CLAUDINE. — Eh bien, pour la peine, je vais t'annoucer une bonne nouvelle.
VÉTHEUIL. — Dis vite.
CLAUDINE. — Ruyseux part demain en voyage. Il va à Naples ; il sera absent une semaine". Aloi's, si tu veux, et si Denise n'est pas malade, nous irons passer deux ou trois jours dans la forêt de Fontainebleau ; nous irons à Gray où nous som- Txies allés cet automne, dans la petite auberge si propre de la mère Piérard ; avec ce temps-là ça sera merveilleux. J^ai toujours rêvé de voir la forêt en plein hiver, et quand on se réveille le matin, on ouvre les rideaux, on voit les arbres tout noirs, les routes toutes blanches, le ciel d'un bleu si pâle et l'on a bien chaud dans son lit, et l'on se dit que de l'autre côté de la femêtre, il fait bien froid... Voilà.
VÉTHEUIL. — Oui, c'est une excellente idée.
CLAUDINE. — Je vais écrire à une vieille amie que j'ai à Senlis, M™* de Liancourt, que je vais passer deux ou trois jours chez elle, tu comprends.
VÉTHEUIL. — Pour avoir un alibi.
CLAUDINE. — Mais oui... j'emmènerai Clara.
VÉTHEUIL. — Il n'y a pas de danger?
CLAUDINE. — Avec Clara? C'est une' fille qui m'est absolument dévouée, je l'ai depuis si longtemps ; elle a vu naître Denise et puis je l'ai soignée quand elle a eu la fièvre typhoïde ; Clara, mais elle se jetterait dans le feu pour moi.
VÉTHEUIL. — Alors quel train prendrons-nous?
CLAUDINE. — Attends, j'ai consulté l'indicateur tout à l'heure : il y a un train à dix heures cinquante-sept qui .nous amène à Gray, juste pour déjeuner.
VÉTHEUIL. — Ce convoi me paraît fort indiqué ; mais dix heures cinquante-sept, c'est de bien bonne heure. Est-ce que tu seras prête ?
CLAUDINE. — Pour aller avec toi, je partirais à cinq heures du matin, s'il le fallait. Et toi?
VÉTHEUIL. — Oh ! moi, je n'ai qu'à m 'habiller ; j'ai ma valise toute prête.
CLAUDINE. — Ah! oui, la fameuse valise... les chasseurs de Pont-à-Mousson... gros malin, va, je te vois encore, le jour où tu m'as dit ça, dans le hall, en bas ; c'était la première fois que tu venais à la maison ; je parie que tu ne te rappelles pas seulement quel jour c'était.
VÉTHEUIL. — Oh si!... c'était le sept juin, un jeudi.
CLAUDINE. — Et le jour où...
VÉTHEUIL. — Vingt et un septembre,, un vendredi.
CLAUDINE. — Juin, juillet, août... décembre, janvier, cela fait déjà huit mois. C'est long, par le temps qui court, des gens qui s'aiment depuis huit mois.
VÉTHEUIL. — Et ça n'est pas fini.
CLAUDINE. — Ah ! si l'on m'avait dit ce jour-là quelle place tu prendrais dans ma vie, on m'aurait singulièrement étonnée, et pourtant tu me plaisais beaucoup. Oh î ne prends pas cet air fat... Tu m'intri-
VÉTHEUIL. — Parce que je t'aime,
PARCE QUE JE t'adore !
guais beaucoup ; ovi, c'est ça, tu m'intriguais... j'avais de la curiosité.
vÉTHEUiL. -^ Ah! voilà!
CLAUDINE. — Et puis tu cherchais à me troubler, tu faisais une jolie voix, do jolis yeux. Tenez, monsieur Vétheuil, vous n'êtes qu un-e vieille cocotte.
Elle le prend par le nez qu'elle secoue rudement et tendrement.
VÉTHEUIL. — Tu me fais mal !
CLAUDINE. — Georges!... Vous me faites mal. Vous l'aiinez votre femme?
VÉTHEUIL. — Plus que tout...
CLAUDINE. — Alors il faut la laisser se coucher.
VÉTHEUIL. -T- Je ne demande que ça.
CLAUDINE. — Ah oui, mais non... il faut vous en aller, parce que demain on se lève de bonne heure.
VÉTHEUIL. — Quoi, tu vas me laisser partir ainsi?
CLAUDINE. — Tu as bien dit ça... Non, sérieusement, va-t'en, il le faut.
VÉTHEUIL. — Lo faut-il?
CLAUDINE. — - Oui, je suis éreintoe, bridée, je n'en peux plus, respecte-moi ce soir : je t'en serai l'econnaissante.
VÉTHEUIL. — Tu m'en seras amèrement reconnaissante.
CLAUDINE. — Non, je t'aseure.
VÉTHEUIL. — Mais pourquoi?
CLAUDINE. — Parce que D'abord Denise est souffrante ce soir... j"ai toujours peur que ce soit ma punition de t'aimer.
VÉTHEUIL. — C'est de l'enfantillage'.
CLAUDINE. — Tu sais bien comme je suis superstitieuse quand il s'agit de ma fille.
VÉTHEUIL. — Voyons. Claudine, tu n'es pas gentille, il fait si froid dehors.
CLAUDINE. — Pourquoi insistes-tu ?
VÉTHEUIL, l'enihrasannt — Parce que je t'aime, parce que je t'adore! J'aurais voulu m'en aller autrement... emporter un peu de t...
CLAUDINE, se (/é(/a;/cnnt. — Ah! ne dis pas ça !
VÉTHEUIL. — Pourquoi?
CLAUDINE. — Pour rien (Résolunic/it.) Non, pas ce soir.
VÉTHEUIL, la regardant. — Ah! je comprends !
CLAUDINE. — Quoi? Quest-ce que tu comprends?
VÉTHEUIL. — Je comprends, et toi aussi tu comprends.
CLAUDINE. — Ecoute, Gcorges, c'est odieux ce que tu dis là. Eh bien ! oui, tout à l'heure, il est venu... Mais, je te jure que non. D'ailleurs il y a longtemps que je t'ai dit ce que j'avais à te dire là-dessus, tu dois être rassuré.
VÉTHEUIL . — Vous dites toutes la mémo chose.
CLAUDINE. — Parce ciue tous vous demandez la même chose. Mais moi je te le jure sur ma fille, je veux qu'elle meure à l'instant même si je t'ai menti, et tu vois que je suis bien calme pour te faire un pareil serment... Tu ne me crois pas?
VÉTHEUIL. — Si .. Je te crois.
CLAUDINE. — Ne sois pas jaloux, va...
c'est du luxe. Pauvre homme!
VÉTHEUIL. — Tu veux que je le plaigne?
CLAUDINE. — Tu pourrais... Il n'est déjà pas si heureux chez lui avec une femme... une misérable qui le trompe, qui s'affiche. ■•
VÉTHEUIL. — Pourquoi ne divorce-t-il pas?
CLAUDINE. — Parce que cette femme et lui appartiennent à un monde oîi le divorce n'est pas admis. Tu sais bien que dans ce monde-là, quand une femme n est pas heureuse, son confesseur lui conseille d'avoir une liaison plutôt que de divorcer. Alors qu'est-ce qu'ils peuvent conseiller à un homme? Et puis pourquoi divorceraitil ? Si c'est pour moi, il serait bien mal récompensé.
VÉTHEUIL. — Au moins, il ne serait trompé que d'un côté.
CLAUDINE. — Tu vois bien que tu n'en es pas jaloux.
VÉTHEUIL. — Non, au fond.
CLAUDINE. — Et tu l'aimes?
VÉTHEUIL. — Beaucoup.
CLAUDINE. — Il t'adore.
CLAUDINE
Trois heures sonnent.
— Enfin, nous voilà tous
les deux, seuls, à trois heures du matin et quelqu'un entrerait... A qui ferait-on croire que nous, nous avons été deux amants bien sages?... personne ne voudrait croire à cette bonne action^ car c'est une benne action.
VÉTHEUIL. — Alors, jen serai récompensé?
CLAUDINE. — Pas plus tard que demain... Et maintenant allez-vous-en, mais je veux que vous me disiez des choses gentilles avant de vous en aller... pourtant, si ça vous ennuie, ne vous forcez pas. ,
VÉTHEUIL. — Ah! Claudine, t|a le sais bien que je t'adore, parce que tu es la plus jolie et la meilleure... Tu es vraiment ma maîtresse et je ne peux pas aimer une autre femme que toi. On se dispute quelquefois, mais ça n'a pas d'importance, et au fond nous nous entendons très bien, n'est-ce pas? Je sais bien ce qu'il y a par fois entre nous, c'est notre remords, c'est notre pitié pour lui... aussi quand tu es désagréable, il ne faut pas m'en vouloir : ça n'est paâ sa faute... Tiens, Claudine,
voilà comment je t'aime, avec dévotion. Il s'agenouille devant elle.
CLAUDiNX. — C'est bien, je suis contente. Et maintenant, va-t'en, ne fais pas de bruit, je vais sur le balcon te regarder t'en aller... pour te réchauiTer le plus longtemps possible.
VÉTHEUIL. — Non, non, quelle imprudence... tu vas attraper froid, je ne veux pas.
CLAUDINE. — Si, si, je vais bien me couvrir.
VÉTHEUIL. — Je ne le veux pas... si tu fais ça, je me tue scus tes fenêtres.
CLAUDINE. — Alors je n'insiste pas. A demain matin... dix heures cinquantesept... n'oxiblie pas.
VÉTHEUIL. — Dieu m'en garde! Au revoir, ma Maitresse.
CLAUDINE. — Au revoir, mon Amant.
Restée seule. Claudine éteint la lampe dans le cabinet de toilette, puis va cntr'ouvrir la port« de la chambre de Denise pour voir si sa fille dort.
Et c est ainsi que finit le dtuxihne acte.
LE COMTE. — Bonjour, cher ami !