SCENE VI
PHILIPPE, GOTTE, STANY.
STANY. — Eh bien, moi, je vais aikr me coucher. J'ai quatre-vingts kilomètres dans les jambes.
COTTE. — Quelle heure est il donc?
STANV. — Onze heures bientôt. Est-ce que vous rentrez, Gotte ?
GOTTE. — Oli ' non. 11 fait trop doux dehors, et puis il faut que je cause avec ]"hilip])e. j'ai un tas de choses à lui dire de la part d'Hélène.
STANY. — Ah! encore des confidences, des secrets. Allons, je vais me coucher, bonsoir, mon vieux camarade.
PHILIPPE. — Bonsoir, cher ami.
STANY. — A tout à l'heure, Gotte.
SClNE Vil
PHILIPPE, GOTTE
GOTTE. — Enfin, on respire maint« nant que tous ces gens sont partis. Ah! qu'ils m'ont fatiguée, ils me gâtaient ab-
solument la campagne et cette belle nuit.- Y eu a-t-il, ce soir, des étoiles! Croyezvous que tout ça soit habité ?
PHILIPPE. — Sans doute.
GOTTE. — Dire qu'il y a peut-être là haut, en ce moment même, des bonnes gens qui causent sur une terrasse, comme nous i ilais, sûrement, dans aucun de ces astres,, il n'y a une femms qui s'ennuie autant que moi. On est très bien ici, j'ai en\àe de rester là jusqu'à ce qu'une étoile file.
PHILIPPE. — Pourquoi faire?
GOTTE. — Pour faire un souhait.
PHILIPPE. — Quel souhait?
GOTTE. — Ah ! voilà, c'est mon secret.
PHILIPPE. — Et s'il ne file pa3 d'étoiles?
GOTTE. — Je le veriai bien, alors je m'en irai quand le jour viendra.
PHILIPPE. — Quand le jour viendra!
Et votre mari qui vous attend ?
GOTTE. — Mon mari? Il dort déjà ; il a quatre-vingts kilomètres dans les jambes ; il ne m'a pas attendue... et puis il rêve de M""" Sureau, cette bonne Thérèse.
PHILIPPE. — Vous êtes jalouse?
GOTTE. — Ah! grands dieux! non. On n'est pas jalouse de Stany.
PHILIPPE. — D'ailleurs, rassurez- vous, M"'" Sureau n'est pas dangereuse ; c'est une allumeuse.
GOTTE. — Je déteste ce genre de femmes-là, je trouve que ça n'est pas honnête, moi ; j'aime mieux une femme emballée et qui va jusqu'au bout ; je ne comprends pas le flirt, je ne comprends pas qu'on grignote le fruit défendu ; il faut y mordre à belles dents et même sans l'éplucher, ou ne pas s'en mêler, voilà... ai- je raison?
PHILIPPE. — Mais si ; seulement si j'ai un «^onseil à vous dcnner, mordez y le plus tard possible.
GOTTE. — J'y mordrai quand ça me plaira; c'est idiot ce que vous dites là : le plus tard possible! Quand je n'aurai plus de dents, n'efit-re pas?
PHILIPPE. — Et qu'aster nue vous aviez à me dire de la part d'Hélène?
GOTTE. — Ah! c'ct vrai, j'oubliais;.
voi'."5 r\^ t'.:>n?''7 qu'à ça-, vous.
La Douloureuse
PHILIPPE. — Dame!
GOTTE. — Que je sois triste ou non, ça vous est bien égal ; moi, je peux crever. Eh bien, approchez-vous, si vous voulez -que je vous le dise, vous êtes à une lieue, je ne peux pas vous crier ça.
PHILIPPE. — • Personne ne nous entend, nous sommes seuls.
GOTTE. — Vous avez des raisons stupides, mon cher. Certainemeint, nous sommes seuls, mais il y a des choses qu'il *aut dire à voix basse. D'ailleurs, ça jn'est égal, moi. {Elle crie.) Hélène m'a dit de vous dire...
PHILIPPE. — Voyons, Gotte, ne faites pas d'enfantillages.
Il approche sa chaise.
GOTTE. — Ah! je vous en prie, ne traînez pas votre chaise comme ça sur les cailloux ; c'est un bruit qui me porte sur les nerfs ; asseyez- vous près de moi, tout simplement... Dieu, que vous m'agacez ■ce soir !
PHILIPPE. — Tout vous agace.
GOTTE. — C'est vrai, je suJjs énervée.
PHILIPPE. — Soit; alors, bonsoir, Gotte.
Voulez-vous qu'on se promène autour de .^a pelouse, comme l'autre soir? C'était si joli!
PHILIPPE. — Pourquoi nous promener, on est très bien ici.
GOTTE. — Vous avez peurî
PHILIPPE. — Moi, de quoi aurais je peur ?
GOTTE. — Je ne sais pas, moi, des voleui-s peut-être. (Elle rit nerveusement.) Dieu ! que vous m'agacez !
PHILIPPE. — Voyons, Gotte, dites-moi ce qu'Hélène vous a chargée de me dire, et puis on se dira bonsoir.
GOTTE. — Eh bien, non, j'ai réfléchi, je ne suis plus disposée, je vous le dirai aussi bien demain matin : ça n'est pas très important, au fait, ni pressé.
PHILIPPE. — Soit ; alors, bonsoir, Gotte.
GOTTE. — Attendez donc, vous pouvez bien i-ester un peu avec moi ; alors je no suis bonne que pour vous parler d Hélène ? Je peux avoir à causer avec vous, un tas de choses à vous dire, vous êtes extraordinaire ! Ça n'est pas très poli ce que vous faites là... Alors, vous êtes heureux, Philippe?
PHILIPPE. — Oui; Gotte, je suis très heureux.
GOTTE. — Vous aimez bien Hélène?
PHILIPPE. — Je l'adore.
, GOTTE. • — Les hommes sont bien tous les mêmes.
PHILIPPE. — - Pourquoi dites-vous ça ?
GOTTE. - — Vous dites que vous l'adorez, et pourtant...
PHILIPPE. — Quoi, pourtant? Que voulez-vous dire ?
GOTTE. — Rien.
PHILIPPE. — Si, vous avez quelque chose à dire... Parlez, je déteste que l'on n'achève pas... j'ai horreur de ces restrictions.
GOTTE. — Vous dites que vous aimez Hélène, et pourtant, avant- hier soir, quand nous nous sommes promenés autour de la pelouse, noxis marchions à côté l'un de l'autre, si près que ma robe vous frôlait... et vous ne vous êtes pas éloigné.
PHILIPPE. — Nous ne nous sommes pas éloignés.
GOTTE. — Et quand vous parliez, votre voix tremblait.
PHILIPPE. — Je ne me rappelle pas.
GOTTE. — Oui, je le jure, votre voix tremblait.
PHILIPPE. — C'est possible, mais vous avez tort d'y penser encoi-e.
GOTTE. — Ce n'est pas ma faute
PHILIPPE. — D'ailleurs, qu'est-ce que ça prouve? Sinon que deux êtres jeii.nes ne peuvent pas rester impunément l'un près de l'autre dans certaines conditions. ..parce qu'il s'agit de se rendre compte avant tout de ce qui nous arrive, n'est-ce pas? Il s'agit d'y voir clair en nous-mêmes ; or, ce soir-là, nous nous sommes promenés sous un ciel de lune et d'étoiles, parmi des senteurs complices d'arbres et de fleurs... et nos âmee étaient amollier,.
GOTTE. — Donc vous n'attribuez mou trouble, notre trouble, qu'à des circonstances extérieures : n'y a-t-il pas autre chose ?
PHILIPPE. — Non, je l'affirme.
GOTTE. - — Parlez pour vous.
PHILIPPE. — Mais ce n'est pas ça que vous aviez à me dire de la part d Hélène ; j'aurais dû me douter que c'était un piège.
GOTTE. — Ah ! Philippe, vous avez des paroles cruelles. Eh bien, oui, je voulairrester avec vous, causer avec vous ; elle vous a assez eu toute la journée et j'ai assez souffert.
PHILIPPE. — ■ Souffert?
GOTTE. — Oui, c'eot horrible, c'est infâme, mais je souffre quand elle est seule Avec vous. Pendant tout le temps que nous avons accompagné ces gens, je savais que vous étiez ensemble, je vous voyais, je vous entendais... je suis jalouse d'elle, de mon amie... Ça n'est pas beau, n'est-ce pas ?
PHILIPPE. — - Non, ça n'est pas beau.
GOTTE. — Ce n'est pas ma faute, pourtant, ce n'est pas ma faute... c'est la fatalité. Car enfin j'étais sincère et, devant Dieu qui m'entend, je ne pensais pas à vous, puisque Hélène vous aimait ; et quand je vous ai invité à venir ici, c'était pour que vous fussiez près d'Hélène, pour que vous puissiez vous voir tous les jours; c'était pour servir votre amour, je le jure; mais ça a tourné contre moi, contre moi seule, car voue, vous êtes bien fort, bien sûr de vous.
PHILIPPE. — J'aime votre amie.
GOTTE. — Ah 1 je dois vous paraître un moilstre.
PHILIPPE. — Non, vous n'êtes pas un monstre, seulement vous vivez dejDuiB quelque temps dans une atmosphère d amour et le rôle de confidente était dangereux pour vous qui êtes jeune, jolie^ avec un mari qui ne s'occupe pas de vous. De mon côté j étais mal défendu par l'intimité qui s'est établie entre nous, par la tendre affection que je vous porte, par la reconnaissance que j'ai envers vous ; et puis vous êtes séduisante, troublante^ et il y a cet instinct ae conquête que tous les hommes ont en eux, ce désir d inconnu, cette esi>èce de curiosité... Ah i il y a tant de choses contre lesquelles il faut nous défendre et qui sont autour de nous, en nous, malgré nous. Nous n'avons pas été coupables l'autre soir, mais aujourd'hui nous sommes avertis... nous sommes r-vertis... Et nous serions coupables si nous nous exposions plus longtemps au danger d^ nous-mèrres. C'est pourquoi, Gotte, j.' vais partir bientôt.
GOTTE. — Vous allez partir! Il ne manquerait plus que ça. Mais qu'est -ce que je deviendrai, moi ? Je n'avais que cette consolation de vous voir, de vous entendre, de vivi'e un peu la même vie et vous voulez me Icnlever?
PHILIPPE. — Il le faut.
GOTTE. — Non, ça n'est pas vrai, vous ne partirez pas, je ne le veux pas, vous ne le pouvez pas ; d'abord quelle raisoïi donncrez-vous à Hélène ? Partir, n'est-ce pas avouer, me compromettre ? Vous n'en avez pas le droit. <"
PHILIPPE. — Ne vcxis inquiétez pas de ça, je trouverai un prétexte.
GOTTE. — Alors, c'est décidé, vous voulez partir... Ah! que je suis malheureuse!
Elle érl.ite cii sanglots.
PHILIPPE, la ronnol/int. — Voyons, ma petite Gotte, ne pleurez pas comme ça... Il faut être raisonnable... je ne veux pas que vous pleuriez.
GOTTE. — J'ai du chagrin... Vous ne comprenez pas ça, vous !
PHILIPPE, Ja 'prenant dans ses bras. — Si, je vous comprends, je eaie ce qui se passe en vous.
GOTTE. — Non, vous ne le savez pas...
sans ça vous seriez touché et vous m'aimeriez.
PHILIPPE. — Taisez-vous, Gotte, je vous en prie.
GOTTE. — Non, je ne me tairai pas, et vous m'aimeriez si je voulais, oui si je voulais, car votre voix tremble encore, et vous me serrez dans vos bras.
PHILIPPE. Sr, .TE vous <:nMTl;i;NliS, JE SAIS