L'OMBRE DU BONHEUR
« Monsieur Reynolds, Villa, Kléber, rue des Sablons, Antibes.
» Bonjour, Reynolds. Nous avons fait une horrible traversée, mais ni la princesse ni moi n'avons été malades. Venez vite nous rejoindre, mon cher ami; vous terminerez le buste de la princesse, et vous pourrez même, si le cœur vous en dit, commencer celui d'une belle jeune personne que je ne vous nomme pas, mais que vous devinez. Nous vous trouverons un bel atelier, soit à Alger, soit à la villa
Haslings, où vraisemblablement nous nous caserons, car notre installation actuelle est toute provisoire et sent la villa meublée pour parvenus, ce dont j'ai horreur. Les propriétaires d'ici sont d'horribles voleurs, et écorchent les Français autant que les Anglais. Dieu sait cependant que je ne lésine pas et que je me suis laissé voler toute ma vie, mais cela passe les bornes. La ville est curieuse, infestée qu'elle est d'une populace arabe qui sent horriblement mauvais, et qui grouille dans les rues, en haillons pouilleux. Le climat est, paraît-il, détestable; la pluie, le vent y font de continuels changements de température. Ce pays me déplaît. Notre petite Alyette ne se portera pas mieux ici qu'à Antibes; et c'est une fâcheuse inspiration qu'a eue la princesse en s'obstinant à vouloir m'accompagner en Algérie. Cependant je ne pouvais guère m'y opposer ; un refus de ma part aurait excité sa jalousie, et ravivé des soupçons, qui, depuis l'aventure de Clara Bellie, ne se sont jamais dissipés complètement.
)) Que les femmes sont étranges ! Vous qui me connaissez à fond, mon vieux Reynolds, et qui avec votre indulgence de grand artiste jugez les choses de haut, vous savez si j'ai éprouvé pour Clara Bellie autre chose qu'un engoùment passager, qu'un caprice sensuel. Notre petit roman se serait donc terminé naturellement au bout de quelques semaines, comme tous nos romans se terminent avec ces demoiselles, par une liquidation à l'amiable. Pourquoi a-t-il fallu que la princesse découvrît la chose? Mon Dieu, quoiqu'on apprenne
maintenant tant d'inutilités aux jeunes filles, je sais bien qu'on ne peut décemment leur faire un cours de physiologie masculine, et les initier aux déceptions de la première nuit du mariage, suivies de tant d'autres, et les préparer à toutes les petites trahisons charnelles du mari. Cependant cela ne vaudrait-il pas mieux? Voyez la princesse, avec son éducation mystique, sa pureté d'âme native? N'avait-elle pas fait de moi une sorte d'être idéal, de vertueux chevalier de la Table-Ronde? Aussi, quand elle sut qu'après trois ans de mariage, j'avais pu lui préférer, à elle si noble, si digne, si parfaite, qui? une cascadeuse en renom, une ignoble et délicieuse fille, Clara Bellie enfin; quel écroulement pour ma pauvre princesse !
» Eh bien, je l'ai admirée, vraiment. Oui, à ce moment oii son cœur saignait le plus, où son orgueil, son amour étaient si cruellement blessés, elle ne m'a adressé ni une plainte ni un reproche. Le divorce, une sorte de divorce moral, s'est élevé entre elle et moi comme une barrière. Elle n'a rien voulu entendre, ni protestations de repentir, ni serments d'affection, mais elle n'a rien voulu dire, et rien d'amer et de blessant n'est sorti de ses lèvres. Pauvre Clotilde! Comment lui faire comprendre cependant que la fidélité du mari est matériellement impossible ? Vous n'êtes pas de mon avis, Reynolds, je le sais ; mais d'abord vous n'en parlez qu'en théorie, puisque vous êtes resté garçonnet ensuite vous êtes chaste, comme tous les grands travailleurs; votre œuvre immense de statuaire absorbe vos forces vives, cérébrales et
musculaires, vous êtes un homme de génie, mon cher ; mais je vous récuse comme arbitre des questions amoureuses. Eh non, un mari ne peut rester fidèle à sa femme. La morale n'a rien à voir là; tout au plus l'hygiène et la médecine, tant au point de vue moral que physique. Une femme n'est pas une maîtresse, et on ne peut la traiter ainsi, au moms passés les premiers mois du mariage, et dissipée la première ivresse de la possession. Alors... Mais aJlez donc faire entendre cela aux femmes. Et si, pendant que la princesse avait tiré le verrou de la chambre conjugale, au lieu de prendre un air contrit et marqué une respectueuse déférence à sa volonté, je lui eusse avou.é que de même que mon estomac réclamait plusieurs repas par jour, de même ma santé exigeait certaines dépenses physiques et me forçait à de régulières visites aux... gymnases de l'amour, ne m'aurait-elle pas jugé de nature bien grossière et bien vile? Et cependant?... » Ah! sans la mort de ce pauvre Fonbonne, et sans l'émotion qu'a eue la princesse, sans le retour qu'elle a fait sur elle-même en recevant toutes ces dépêches de condoléance mortuaire, en se disant : « Si cependant c'avait été lui, comme on l'annonce, qui fût mort, » elle ne m'aurait, je crois, pardonné de sitôt. Mais le pardon n'est pas l'oubli. Et la princesse n'oubliera jamais l'injure que je lui ai faite. Quelque chose de mélancolique et de méfiant s'est glissé dans son affection pour moi; et, sous son sourire même, je devine la préoccupation et la crainte d'arrière-pensées qu'elle ne peut parvenir à dissimuler entièrement.
» Je ne laisse donc pas que d'être inquiet, car j'aime la princesse, et il m'en coûte de la voir souffrir. — Alors, medirez-vous, pourquoi être allé àAlger, pourquoi courir une nouvelle aventure, et autrement dangereuse celle-là, puisque l'honneur d'une jeune fille est en jeu, et que tout accident serait irréparable pour elle? — Cher Reynolds, vous n'êtes pas un féministe. Autrement vous me comprendriez. Mon âme est singulièrement complexe, et toutes les formes, toutes les nuances du sentiment y trouvent leur place. Oui,j'aime la princesse, j'ai pour elle une estime inaltérable, une afïection profonde et tendre, qui me font trouver doux le charme d'être son mari, de la couvrir de mon nom, de l'entourer de ma vie et de mon luxe, de chérir en elle la mère de mon enfant : je ne puis oublier que je l'ai épousée par amour, quoique cet amour se soit changé peu à peu en amitié. Mais j'aime aussi cette charmante enfant, Frédéri que Ylsée, la jolie Danoise que ma marraine appelait « la princesse Hamlet ». Je l'avais presque oubliée, m'avezvous dit, quand je vous parlai d'elle ? Croyezmoi, mon ami, il faut se méfier de ces tendresses, qui dorment si longtemps en nous, comme ces fleurs qui poussent au fond de l'eau et un beau jour émergent. Songez que l'impression que m'avait faite Frédérique il y a deux ans, avait été si vivel Je la revois encore, en amazone noire et veste rouge, je la revois au jardin, puis galopant à mes côtés en forêt, puis gisante à terre, dans une pose charmante d'alanguissement, après sa chute: mais je vous ai raconté cela vingt fois. Eh
oui, sans doute, brusquement rappelé le lendemain par une dépêche de la princesse, après n'avoir rêvé pendant huit jours que de Frédérique, peu à peu je n'ai plus pensé à cette lille, au charme exquis et bizarre qu'elle exhalait, que comme on pense à ces amours d'une heure que le hasard empêche de grandir, et qui meurent en bourgeon: mais ces amours-là, on les oublie au pomt de ne plus retrouver dans sa mémoire le visage de celles qui l'avaient inspiré, tandis que Frédérique, même en s'efïaçant comme les couleurs d'un portrait, gardait cependant, tout au fond de moi, ses fins contours, au point que d'y penser trop m'induisait à une étrange nostalgie. Et tenez, la preuve certaine que même éloigné d'elle je l'aimais, ne fût-ce que d'un amour vague et comme décoloré, d'un amour de souvenir, de poésie et de rêve si vous voulez, c'est que j'évitai de la revoir. Je ne cherchai aucun des moyens possibles, comme si j'avais peur de moi-même. Il est vrai qu'à cette époque, j'étais encore fidèle à la princesse, et que maintenant, bien que réparée, la fêlure de notre affection reste entre nous deux. Là-dessus, la lettre de Frédérique est arrivée, sa lettre sifière, si simple, si touchante, que vous-même en la lisant, avez été ému. Reynolds. J'ai éprouvé une émotion singulière, un doux et douloureux frisson : jamais amour de jeune fille n'était venu à moi si franchement, si bravement, en des conditions pareilles. Me retenir eût été impossible, arrêter mon départ pour Alger a été l'affaire d un instant; la venue de la princesse a seule retardé mon impatience. Enfin nous sommes
partis, et le hasard, me servant bien, m'a mis en face de Frédériqne, le lendemain même de mon arrivée.
» Elle n'a pas déçu mon souvenir. Elle est charmante, cent fois plus charmante que je ne le supposais. Et vous le devinez bien, je ne vous ai écrit cette lettre qu'afin de vous parler d'elle.
» Qu'arrivera-iJ ? Je ne veux pas y penser et veux vivre de l'heure présente : si vous saviez ce que j'éprouve et quelle ivresse un peu orgueilleuse peut-être, me donne cet amour de jeune fille silencieusement gardé comme un secret pendant deux ans, et qu'elle ne m'aurait jamais dit sans l'atroce peine de la fausse nouvelle de ma mort. Ah ! tant pis, l'amour ne connaît que lui-même, et j'aime cette enfant, Reynolds. Je l'ai bien senti dans notre courte entrevue ; nous n'avons échangé que trois paroles, un regard, mais tout l'irréparable de l'amour était dans ce regard et ces paroles.
» Venez donc vite, mon bon : je veux que vous éternisiez dans le marbre sa figure charmante ; vous en ferez un chef-d'œuvre, et en échange elle vous sourira de ses lèvres rouges, et de ses yeux couleur de mer. Mais vous n'êtes pas amoureux, vous !
» Votre ami ,
)> Damel d' Accise. »
Sa lettre cachetée, le prince alla à sa fenêtre et l'ouvrit; la nuit était douce et mystérieuse, la
mer calme comme un lac étendait ses nappes d'ombre. Daniel d'Ancise renversa la tète en arrière, et se vit entouré de milliers d'étoiles. Elles scintillaient d'un éclat si vif, que l'azur du ciel prenait la transparence d'une mer éclairée jusque dans ses profondeurs. Elles vacillaient d'un mouvement perpétuel, et jetaient les feux glacés du verre et du cristal. Les plus lointaines poudroyaient comime un sable de diamants. Toutes ces pierreries infinies palpitaient d'une vie pleine de mystère, et leur splendeur surnaturelle, dépassant l'entendement et les sens, plongeait Tàme dans un trouble mêlé d'angoisse.
Le prince se rappela toutes les nuits pareilles qu'il avait vues, et le sens différent qu'elles présentaient à ses yeux d'enfant, ou d'adolescent, ou d'homme. Tout petit, il avait adoré les étoiles. Il ne voulait s'endormir que les rideaux ouverts, afin de les voir s'éteindre en ses yeux clos et se rallumer aux vitres, s'il s'éveillait. Elles jouaient un très grand rôle dans ses rêves. Il voulait savoir comment elles s'appelaient ; et son imagination travailla sur leurs noms bizarres : Yénus l'étonnait, confondue dans son esprit avec la déesse belle entre toutes des Grecs; la grande Ourse l'inquiéta, il chercha le fauve invisible traînant le lumineux chariot; il eût voulu voir l'anneau de Saturne, et pensait souvent à l'Étoile polaire, guide des voyageurs perdus.
Une ère d'indifférence avait succédé à cette période rêveuse. Mais comme aux jours d'adolescence, pendant la crise de la puberté, elles étaient ren-
trées dans sa vie, les étoiles ! Quand il étouffait de désirs et de honte, et qu'il cachait comme un mal l'amour qui le dévorait, quand sa timidité auprès des femmes le torturait, et qu'il parlait comme un bègue, en rougissant: quand il cherchait. la solitude et s'enivrait de beaux visages et de formes nues s'évanouissant comme des ombres, que de fois, dans ces transports où l'âme des fleurs, Teau qui coule, la robuste terre lui semblaient faire partie de lui-même, et que les sentant belles, adorables, il était comme ébloui de vivre, que de fois, dans les nuits douces, avait-il senti sur ses yeux la caresse amie des étoiles !
Elles lui apparaissaient radieuses et non plus loin, tout près, telles que du haut des montagnes il eût pu les toucher. Il les baisait souvent des lèvres, à travers Tespace. Rien qu'à les voir, certaines fois, il éprouvait une extase qui lui gonflait le cœur et lui tirait les larmes. Mais d'autres fois il les haïssait, trouvant le monde vide et la vie atroce d'ennui : c'est qu'alors il craignait de n'être jamais aimé. Puis son culte se fit solitaire, et il n'aima plus, entre toutes les étoiles, que Cassiopée, parce qu'une jeune femme lui avait dit, au hasard, que c'était celle-là qu'elle préférait. Beaux, doux, grands enfantillages d'alors î Brume de songe et de rêve oii l'on vit î Époque heureuse î...
Comme il en était loin, à présent? lis s'étaient évanouis, les mirages. L'illusion qui le faisait vivre en harmonie avec les choses avait cessé. L'abîme s'était creusé entre le monde extérieur et l'homme. La réflexion constante, la redoutable analyse
l'avaient peu à peu rendu distinct des êtres, retranché et isolé au centre de la création.
Aussi maintenant se sentait-il seul, affreusement. Les fleurs, l'eau, la terre, le ciel et les étoiles, les bètes familières, les créatures les plus chères, tout ce qui existait dans la nature existait en dehors de hii, avec indifférence. Qu'il vécût, qu'il mourût, qu'importait? Tout lui était étranger, et il était étranger à tout. Les froides étoiles pouvaient brûler limpides dans l'éther bleu, elles ne l'attendrissaient plus. Peut-être encore, par une vieille habi-' tude, les associait-il à de passagères émotions, à de creuses et stériles rêveries; qu'il se crût amoureux, et pour quelques instants renaissaient le mirage, la communion divine entre lui et le reste du monde ; mais c'était pour s'évanouir bientôt, lui rendant plus cruelle la sensation de l'isolement, l'isolement atroce d'un être pensant qui chemine à travers l'inexplicable Vie.
Il songea alors à la princesse qui, dans sa chambre éclairée d'une veilleuse, reposait, le berceau de sa fille près de son lit. Pourquoi, si bonne, si pure, ne pouvait-elle le comprendre, ne pouvait-il tout lui dire ? Pourquoi ne remplissait-elle son cœur qu'à demi? Et il sembla alors au prince que cette lettre, qu'il avait écrite à Reynolds pour s'épancher, ne contenait pas la millième partie de ce qu'il sentait et de ce qu'il eût voulu exprimer. Ah ! tout dire à quelqu'un qui comprendrait, ami ou amie, r^tre deux et non plus seul !
Il devait être tard ; tout dormait : on n'entendait aucun bruit. Et dans ce silence et ce sommeil des
êtres, le prince se sentit plus cruellement, plus amèrement seul. Le fait d'exister et le poids de son âme consciente, pensante et sentante, Fécrasa de tristesse.
« Ah! pensait-il, pourquoi les étoiles me Jaissentelles si indifférent? Pourquoi éprouvé-je ce sentiment affreux d'isolement? Pourquoi ai-je acquis une lucidité cruelle sur moi-même et les autres ? Où sont les illusions de ma jeunesse? Quelle triste chose d'avoir dépouillé le rêve à travers lequel la vie m' apparaissait comme en un mirage ! Autrefois, l'idée d'être aimé par une jeune fiJle comme Frédérique m'eût grisé l'âme; elle me serait apparue comme un être surnaturel et suave, je n'eusse osé rêver d'effleurer le bas de sa robe. Et aujourd'hui, tout en l'aimant, certes ! je ne puis oublier qu'elle est femme; je pense comme un libertin, à la finesse de sa taille, à la rondeur de sa gorge, à ses hanches vierges, à son ventre d'enfant, à ses jambes, qui doivent être longues et fines comme celles d'une statue grecque. Ma pensée la dévêt, dénoue les lacets de sa robe, fait tomber la blancheur des batistes intimes qui voilent sa nudité, et elle m'appa raît, blanche, cachant de ses bras pudiques ses beaux seins, et tremblant toute, en un divin frisson épeuré. Pourquoi suis-je obsédé par ces images charnelles? Pourquoi mon rêve se matérialise-t-il? Le sentiment se serait-il usé en moi, et mon être ne ^'ibre^ait-il plus qu'aux sensations physiques et nerveuses ? Serais-je devenu un jouisseur? »
Alors le prince pensa à son adolescence, à sa jeunesse austère, surveillée et comprimée, puis à
la brusque réaction de jeunesse, qui, à sa majorité, l'avait jeté aux folies et aux scandales; mais ce n'avait été qu'un feu de paille, le temps de jeter sa gourme. Et il avait pris, au grand étonnement de sa famille, qui le taxait d'originalité choquante, un genre de vie tout particulier. Se lier avec les plus grands artistes, faire ses amis de quelques-uns, s'entourer de chefs-d'œuvre, se jeter furieusement dans la musique, meubler son hôtel et ses maisons de campagne de rares et luxueuses antiquités, voyager beaucoup, peu fréquenter le monde, ne voir que qui lui plaisait, vivre, au dedans d'intimité et de recueillement, au dehors, de la vie intellectuelle et artistique de Paris, fut l'existence adoptée par le prince. En même temps, par. une dualité curieuse, en cette nature éprise de hautes et n obles préoccupations, se manifestaient une sentimentalité et une sensualité ardentes; le prince était un féministe, un nerveux et impress ionnable tempérament, que troublait la femme. Ses amours avec Louise de Yertumes, Rosa Lear, son mariage, l'aventure avec cette fille, Clara Bellie, son amour actuel pour Frédérique, sans parler de tant d'amours d'une semaine, d'une nuit ou d'une heure, de tant de rencontres brèves du cœur et du corps, étaient le contre-coup de cette nature amoureuse et passionnée. Seulement, le phénomène constaté par lui, avec uq certain efl'roi, s'accomplissait réellement.
Les illusions et les mirages de la jeunesse envolés, peu à peu, il se dépouillait de sa sentimentalité rêveuse et troublée; une sensuahté égoïste et
aiguë commençait à en prendre la place. En cela, de bonne heure, le prince yieillissait, blasé tôt, grâce à son immense fortune, sur toutes les joies coûteuses de la vie.
— « Ah î pensa-t-il, ce qui s'est développé en moi outre mesure, c'est mon égoïsme, non l'égoïsme banal qui prend le meilleur morceau à table, joua des coudes et s'affiche dans la conversation avec un cynisme ingénu, mais Tégoïsme intellectuel, qui ramène toutes les pensées de l'individu sur luimême, qui fait que l'homme s'analyse constamment, note tous les phénomènes de sa vie intérieure, se dissèque l'âme et borne là son horizon. C'est ce qui explique ma lassitude et mon ennui . de moimême. Je me connais trop et je me suis à charge. Et maintenant l'habitude prise de me regarder et de m'écouter penser, je ne puis plus y échapper, comme ces gens qu'une gastrite contraint à suivre, avec l'angoisse d'une obsession, la marche et les incidents de leur mauvaise digestion. Le seul remède serait de sortir de moi, de m'intéresser aux autres. 3Iais pour cela il faudrait avoir une volonté que je n'ai pas. Et même, est-il si facile de se changer, à trente-quatre ans ? Sortir de soi, oui, voilà le seul remède, mais rien n'est plus difficile. J'ai voyagé, mais au bout de quelques mois, les paysages les plus beaux m'ont lassé comme une suite d'images coloriées. La musique, un temps, m'a bercé de ses vagues douces ou furieuses ; mais mon manque d'abnégation , même alors, ne parvenait pas à me faire sortir de moi-même, complètement; et mon moi insidieux se recoquillait alors,
comme un ver indestructible. L'amour? mais dépouillé d'émotion et de cette illusion qui rend la nature complice de vos joies et de vos tristesses, qui agrandit en quelque sorte la passion de la splendeur du ciel, de l'éclat des étoiles, delà beauté de la terre et des bois, de tout ce qui existe, parfums, chants, couleurs; l'amour, réduit à de charnels désirs, à une possession vide et désespérée, à ce qu'a de stérile et de torturant la sensualité morale et physique, est-ce assez ?
» Est-ce assez pour que je fasse le malheur de la princesse, pauvre femme, qui dort sous le même toit que moi, près du berceau de notre petite souffreteuse? Est-ce assez pour compromettre et perdre à jamais cette charmante Frédérique?
» Mais je l'aime? — Oui, mais pas pour elle. Car je ne supporterais pas l'idée qu'elle fût heureuse avec un autre. Ah ! triste égoïste ! Je l'aime pour moi ! pour moi ! pour moi ! »
Cette nuit fut longue au prince d'Ancise ; il dormit peu, et mal.
Le lendemain, il s'éveillait avec le spleen.
Il faisait un temps radieux. Le soleil se levait sur la mer qu'il incendiait d'or rouge. La pureté de l'air était admirable. Une brise très légère soufflait. Des oiseaux traversaient le ciel. D'autres, dans les arbres, chantaient. Des maçons, élevant une maison, et dont les silhouettes se détachaient sur l'azur, sifflaient et riaient. Toute créature se sentait heureuse de vivre. Et le prince neorouvait qu'une détresse infinie.
Ce recommencement de la vie, cette répétition monotone des actes et des habitudes de chaque matin, lui inspira un ennui horrible. Il se dit, avec angoisse, qu'il lui faudrait, comme hier, subir l'obsession de son propre visage, de ses propres paroles : et jusqu'à ridée de voir sa femme et d'embrasser son enfant, le rendit plus triste. Ce qui no l'effrayait pas moins était de savoir qu'il allait ressasser invariablement ses pensées, que rien de neuf, d'imprévu, ne jaillirait dans son vieux cerveau, qu'il resterait le même homme toujours ; et ainsi condamné à se subir lui-même, à s'entendre penser et à se sentir vivre intolérablement, il se prenait en haine et dégoût. Il eût voulu s'endormir des semaines, des mois, d'un sommeil de néant, ou mourir, ah ! mourir tout de suite, tant la souffrance lui était atroce, de ce cancer de l'âme, qui le rongeait.
Et le pis est qu'il ne trouvait point de causes, dans son état moral ou physique, qui l'expliquassent, ce mal. Il venait par accès, s'en allait de même, laissant une impression si forte, que tout l'être en restait longtemps saturé d'amertume. Et il n'était point d'hygiène pour Téviter, de médecine pour le guérir. Le seul remède eût été de ne point penser, et le prince, dans ces crises, recourait parfois aux stupéiîants du cerveau, bromures, chloral et morphine ; mais le plus souvent ils étaient sans force contre la pensée vive , exaspérée, térébrante, douloureuse comme un nerf mis à nu.
Ah ! penser alors, c'était bien le pire supplice ! Avec une effrayante lucidité, Daniel d'Ancise voyait, à la lueur de sa conscience, la vanité de sa vie et
l'inutilité de ses actes. Sa misère morale lui apparaissait, incurable. Qu était-il? Et que valait-il, lui, un des grands du monde par le nom et la richesse, un des princes heureux que la foule envie ?
Formé dès lenfance à toutes les délicatesses et à toutes les élégances, ayant reçu une éducation et une instruction excellentes, dont il n'avait su qu'à demi profiter, néanmoins supérieur au commun des hommes par les dons brillants, l'assimilation prompte de son esprit, toutefois qu'était-il de plus qu'un pauvre dilettante, incapable, si raffiné, si intelligent qu'il fût, de créer. quoique ce soit, une peinture dont on se souvient, une Cgurine animée de vie, une page de musique originale, un de ces vers qui vibrent dans le cœur ?
— a Je n'aurai rien fait, rien laissé de moi, pensat-il, je n'aurai été d'aucune utilité à personne. Un impuissant, voilà ce que je suis. Je suis incapable de créer une œuvre. Ah! du moins, si je n'ai pas vécu pour les autres, que je vive pour moi-même, que je sois homme et que je sente, que j'agisse, que je vive ! Mais ce spleen me paralyse, et je n'ai de force et de goût à rien... »
Alors l'image de Frédérique lui apparut; et la face douloureuse, dans un grand étirement énervé, il tendit les bras, tant qu'il put, comme pour la prendre à travers l'espace.
Le lendemain, dans l'après-midi, la famille Ylsée était groupée dans le salon et sur la terrasse : Frédérique et Wilkie, en amazones, prêtes à monter à cheval, celle-ci assise aux côtés de madameKarlsen et lui parlant, celle-là nerveuse, jouant du bout des doigts sur le piano. M. Ylsée, en culotte et jambières, des éperons aux pieds, se renversait dans un grand fauteuil de paille en lisant son journal. Mitka jouait avec son singe familier Kali, une microscopique bête, au poil semblable à de la peluche verte ou à de la mousse, et dont la petite tète humaine, pas plus grosse qu une noix, avait une expression de rêve douloureux et troublant. Zabeth brodait, dans un coin.
— li'est-ce pas que vous nous resterez, — dit \Yilkie à madame Karlsen.
Celle-ci caressa les boucles blondes de l'enfant et répondit *.
— Juste le temps de trouver à Alger un logement qui me convienne.
— Mais pourquoi? — insistait Wilkie : — vous seriez très bien ici, je vous assure : la maison est si grande. Dis-le lui donc, Frédérique !
Celle-ci eut un geste vague d'approbation, cependant que Mitka, avec un sourire d'ironie qui pouvait s'adresser à Kali, continuait à agacer le petit singe, qui poussait d'aigres petits cris. Elle n'aimait pas madame Karlsen.
— 5son, — disait cellcrci en souriant, — j'ai trop mauvais caractère; j'ai mes habitudes, voyez-vous. Et ma vieille Minna aussi. Nous vous gênerions ou vous me gêneriez. D'ailleurs j'ai mes raisons pour habiter Alger.
— Vous êtes une cachottière, — dit Wilkie en boudant, — et quand vous serez malade, on vous laissera toute seule, dans votre trou. N'est-ce pas, Frédérique ?
Mitka parlait tout bas au singe, en ricanant. Soudain, avisant tante Zabeth absorbée dans sa tapisserie, elle s'approcha sournoisement et lui mit le singe dans le cou. La vieille femme poussa un cri et sursauta, toute pâle ; elle avait une horreur instinctive de cette bête. Alors Mitka, taquine, éclata de rire comme d'un tour excellent.
^Yilkie devint rouge, ses johs yeux enflammés d'indignation: Frédérique énervée joua plus fébrilement, couvrant du bruit du piano le rire de Mitka.
Cependant 31. Ylsée avait jeté un coup d'œil inquiet par dessus son journal, et il annonça, pour faire diversion :
— Lord Liiidsay est mort hier.
Le piano se tut.
— Il avait à peine trente ans, — dit Wilkie à madame Karlsen ; — nous le connaissions bien, il était très malade.
— Qu'est-ce que? — fit celle-ci qui avait mal entendu.
— 11 est mort.
Il y eut un silence, au milieu duquel s'éleva une petite toux sèche: c'était Frédérique, qui, un mouchoir devant ses lèvres, était prise d'une quinte brève, comme quelqu'un qui a avalé de travers. Une chaleur rose monta à ses pommettes.
Son père, Wilkie et madame Karlsen la regardèrent. Cette dernière dit :
— Yous êtes enrhumée, Frédérique?
— Rien, j'aurai pris un peu froid avant-hier en revenant de vous voir.
— Et le docteur qui ne vient qu'après-demain, — dit Wilkie, les visites du docteur Simand ayant lieu deux fois par semaine.
— Ce n'est rien ! — répéta Frédérique d'une voix sèche. Et en même temps, elle se sentit énervée, irritée à pleurer, par cette oppression éternelle, qui lui cerclait les côtes comme un corset d'acier:. et elle avait peur de passer pour malade, car il lui semblait qu'alo rs le prince ne l'aimerait plus
Depuis avant-hier, elle ne pensait qu'à lui. Elle ressassait le souvenir de cette brève et douce rencontre, leur première. Elle en reprenait un à un tous les détails, s'en répétait tous les mots, en entendait toutes les intonations, en revoyait tous les
gestes; et son cœur bondissait. Elle sentait la tête lui tourner. Sa joie l'enivrait, une joie immense, traversée d'inexplicables amertumes, de craintes sans cause, de défiances non formulées, puis cette joie seule la soulevait, comme grisée de vin; alors il lui semblait que sa vitalité était décuplée, mais d'une façon morbide, et son exaltation ressemblait à celle qu'on a dans certains cauchemars. Elle s'étonnait aussi :
« Comme cela, se disait-elle, ressemble peu aux entrevues de roman. Nous ne nous sommes pas même dit : — Je vous aime. — Seulement les mots les plus simples prenaient un sens intense 1 L'étrange émotion que j'éprouvais à voir devant moi, en chair et en os, le héros de mon rêve : il n'a pas changé 1 Mon cœur l'a reconnu tout de suite, et a couru au-devant de lui.
» Et cependant je ressentais en le voyant un malaise étrange, qui venait sans doute de l'impossibilité de parler, de dire ce que j'éprouvais, de le questionner, de savoir s'il m'aimait, de nous épancher sans réserve. Mais ce moment ne tardera pas, puisqu'il est venu, lui! Et pour qui serait-il venu si ce n'est pour moi? La santé de la petite fille doit être un prétexte pour la mère. Ah! encore ces étouffements! »
Et, malgré ses efforts pour se contraindre, Frédérique de nouveau toussa. Elle rencontra le regard de madame Karlsen, fixé attentivement sur elle, et pensa :
« Pauvre Léa, elle aussi est malade, elle n'a pris que du lait et n'a pas déjeuné. Gomme elle a vieilli.
Elle a eu une sœur qui est morte d'une affection de matrice, d'une tumeur, je crois. Est-ce qu^/? Non, ce serait trop horrible! Elle n'aurait pas ce calm'e, ce sang-froid! Mais pourquoi me regarde-t-elle ainsi?... »
Et de son côté, madame Karlsen, mécontente, réfléchissait, frappée du son étrange de la toux de Frédérique. Puis elle la vit si jeune, si éclatante de fraîcheur et de beauté, qu'elle se dit : « Non, je suis folle, c'est bon pour une vieille comme moi, lamaladie. » Et elle sourit à Frédérique, avec une gêne, de la façon dont celle-ci la regardait.
Toutes deux craignirent que l'autre n'eût lu dans sa pensée. Simultanément, elles détournèrent la tête. Mais il leur resta une tristesse, de cette mutuelle intuition, qui avait traversé leur âme comme un double éclair.
A ce moment, Werner monta par l'escalier de la terrasse, et présenta à 31. Ylsée une lettre, en disant à demi-voix :
— On attend la réponse.
Un instinctif regard jeté sur l'enveloppe par Frédérique et Mitka leur fit reconnaître le papier satiné dont se servait la danseuse. Frédérique baissa immédiatement les yeux, prise cette fois — pourquoi aujourd'hui plutôt que les autres jours? — d'une petite honte à voir leur père recevoir et lire ainsi devant elles une lettre de sa maîtresse.
— Bien, — dit M. Ylsée, — dites qu'il n'y a pas de réponse.
Cela voulait dire qu'il irait. Frédérique, qui en avait l'habitude, vit leur promenade à cheval
écourtée, ou compromise. Mais M. Ylsée dit :
— Nous irons vers Alger, où j'ai affaire; puis vous reviendrez seules, Werner vous suivra.
A ce moment l'attention de tous fut attirée par Mitka, qui avait donné à Kali un bout de papier plié en forme de lettre, et qui se renversait, prise d'un fou rire, en voyant le singe, avec une gravité comique, parodier la façon dont M. Ylsée avait ouvert la lettre et l'avait lue.
M. Ylsée devint rouge, puis il préféra rire, et il se leva, un peu honteux. Frédérique était devenue pâle ; une haine subite, violente contre Mitka lui serra les dents. Wilkie haussa les épaules, sans avoir compris, comme d'une bêtise.
M. Ylsée, penché à la terrasse, regardait et écoutait, par contenance ; et justement, coïncidence inattendue, un pas de cheval sonna. M. Ylsée, reconnaissant le cavalier, s'écria :
— Voilà le prince!
— Le prince! — s'écria Mitka, — et elle courut pour le voir, avec une sorte de curiosité brutale. Wilkie aussi s'était levée, et avait jeté un coup d'œil, mais sa délicatesse aussitôt la ramena à sa place, rouge et confuse, et regardant Frédérique. Celle-ci, immobile, ressentait an grand malaise et une mauvaise honte, à l'idée que le prince allait la voir là, au miheu des siens, en famille.
Eh bien non, tout s'était passé de la meilleure grâce, et très simplement. Le prince monté, M. Ylsée et lui s'étaient fait un cordial accueil. Mitka avait été gracieuse et spirituelle, comme elle savait si bien l'être quand elle voulait se faire pardonner sa Jaideur et son infirmité.
— Vous alliez sortir, — avait dit le prince, — que je ne vous dérange pas.
De là à les accompagner, il n'y avait eu qu'un pas : et maintenant, ayant pris congé des autres, et supporté sans rougir le regard perçant de madame Karlsen, déjà méfiante, Frédérique montait sa jument blanche Frieda» et c'était le prince qui, co?7ime autrefois, lui avait tenu i'étrier. Lui maniait un superbe cheval noir, tandis que M. Ylsée, sur un pur-sang syrien, et Wilkie sur une ponette alezane, trottaient à côté d'eux.
Frédérique était heureuse!...
Ce qui se disait autour d'eux, elle l'entendait comme en rêve et elle n'était pas bien sûre que ce
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fût vrai. Cependant il lui sembla que le prince lui adressait la parole :
— Vous sortez souvent à cheval, mademoiselle?
— Presque tous les jours, — répondait-elle. Et il ajoutait :
— J'aurai Flionneur, si votre père y consent — M. Ylsée fit un geste empressé — de vous accompagner quelquefois, en voisin. J'ai loué la villa Hastings.
— Ah! les voleurs ! — s'écria M. Ylsce, sans lien apparent: c'est qu'il songeait aux propriétaires algériens, dont il avait subi, comme tous les étrangers, les exactions exorbitantes.
Frédérique n'en put croire sa joie : si près ! car les jardins de la villa Hastings étaient tout proches du leur, qu'ils côtoyaient, en un endroit ; et même un pavillon, à mi-distance des deux villas, s'élevait, sur un chemin de servitude commun. Frédérique savait bien ces choses, car au moment de leur installation, ils avaient visité les deux villas et loué de préférence la villa Clives, plus petite et moins ruineuse. Aussi se réjouit-elle, quoique troublée bien davantage.
Et la conversation reprenant entre son père et le prince, elle examinait à la dérobée celui-ci, avec de ces regards qui paraissent ne pas voir et qui détaillent tout. Elle admirait son élégance à cheval, son air simple et son sourire. Puis elle entendit que son père annonçait pour le surlendemain une visite avec ses filles à la princesse, à laquelle il serait heureux d'être présenté. Peu après, il invitait le prince à
venir sans cérémonie déjeuner avec eux, dans la semaine. Et tout cela se faisait simplement, naturellement, sans rien de romanesque, et cependant avec une grâce singulière, une facilité de vie qui enchanta Frédérique. Bientôt comme le passage d'un enterrement les forçait à se dédoubler, et que M. Ylsée et le prince étaient restés en arrière, Frédérique, qui avait l'ouïe très fine, entendit son père dire au prince :
— Irez-vous au théâlre?...
Elle n'entendit pas la réponse, et ce que dit son père ensuite, elle le perçut confusément. Cependant elle crut deviner que M. Ylsée parlait de sa danseuse au prince, et elle s'imagina qu'il devait lui proposer de souper avec eux, un soir. Elle se retourna vivement et vit le prince sourire; elle ne sut s'il avait accepté ou non. Puis la gêne, le sentiment pénible qu'elle venait d'éprouver cessa. Cela ne devait-il pas arriver, tôt ou tard, entre hommes? Et n'était-ce pas son intérêt que le prince et son père devinssent amis, ou au moins se liassent par cette vague franc-maçonnerie de plaisir qui, elle le pressentait, est celle qui unit le mieux les hommes : car elle était, hélas! à la fois très instruite et très ignorante du mal. Mais à la pensée de ces choses, une brusque réaction lui vint, elle eut comme un dégoût de la vie, et elle méprisa son père. Puis une lassitude singulière l'envahit, et elle se sentit toute triste.
On était arrivé à une hauteur, d'où l'on voyait la mer et Alger, tout étincelant aux rayons du soleil. M. Ylsée s'arrêta et dit :
— Je VOUS quitte. Venez-vous aussi à Alger, prince?
— Mais... dit celui-ci, si vous le permettez, je raccompagnerai ces demoiselles.
— Eh bien, je vous les confie. Rentre tôt, mon enfant, — dit-il à Frédérique avec une attention tendre, — et prends garde à la fraîcheur.
Deux signes de main, deux johs :
— Au revoir, adieu, père! — Un shake-hand entre le prince et M. Ylsée, et celui-ci, au grand galop, s'éloigne.
— Vous êtes souffrante, — demande le prince à Frédérique avec intérêt.
— Non, rien, un petit rhume, — répond-elle avec un ton dont elle perçoit la nuance de sécheresse et d'énervement; et aussitôt elle sourit, toute détendue et amollie subitement :
— Ce beau soleil m'a déjà guérie, dit-elle.
Et le prince comprend que le soleil n'y est pour rien.
Ils s'en reviennent lentement, suivis de loin par \Yerner; et tous deux éprouvent un plaisir singulier à être ensemble, et cependant séparés par la présence amicale de Wilkie. Car le prince, lui aussi, a senti et partagé la communion qui existe entre les deux sœurs, et l'enfant lui plaît, avec la jolie crânerie dont elle cravache sa bête sur l'épaule, et les regards tendres qu'elle jette à sa grande sœur.
— Tenez ! dit Frédérique.
Et elle montre au prince un merveilleux chemin, bordé d'oliviers lumineux , d'agaves épineux ,
d'étranges fleurs d'aloès, et tout jonché de taches de soleil et de feuilles d'ombre. Ils s'y engagent.
— J'aime ce pays! — dit-elle, en aspirant avec une sorte de sensualité ardente l'odeur des plantes échauffées.
— Oui, — dit le prince, qui avait éprouvé la veiUe uneimpression contraire et hostile, — la campa.gne est belle! — Et il le pensait, sincère dans sa contradiction, convaincu par la joie d'aimer.
A deviner la langueur et l'enivrement de la jeune fille, il éprouvait un plaisir de sympathie très grand, heureux lui aussi de ce moment si doux, 011 ils n'avaient même pas besoin de parler pour se comprendre, bercés au rythme de leurs chevaux au pas, caressés par la même lumière et les mêmes ombres, sentant confusément l'un et l'autre, sous ce chaud soleil d'hiver, le parfum tiède des plantes et la beauté exotique des choses.
Et cependant, dans l'instabihté de leurs désirs, ils eussent voulu s'entendre parler, parler euxmêmes, agir, précipiter le cours de la vie, bien qu'un instinct secret les avertît que ce silence et ce calme charmant étaient ce qu'il y avait de meilleur.
Mais nulle puissance au monde n'aurait pu les empêcher d'échanger leurs regards et leurs sourires. Tout en servait de prétexte innocent, une caresse sur le col blanc de Frieda, un bondissement du cheval noir sous l'éperon, la rencontre d'un mendiant à qui l'on jetait une pièce d'argent, et même rien, point de motif, que le bonheur d'être ensemble.
Et les paroles vaines que l'on dit, impressions échangées, réflexions banales, étaient une cause de joie pour le prince et Frédérique, car 3lles se répercutaient d'échos en échos dans leur cœur, éveillant mille sensations qui bourdonnaient à leurs oreilles.
Et Wilkie? Wilkie, d'un air très grave, conduisait sa ponette, ne détournant pas les yeux des oreilles pointues de l'alezane, comme quelqu'un de recueilli qui ne voit et n'entend rien; mais elle devinait que le prince et Frédérique s'aimaient, que leur silence était plein d'amour, et Wilkie eût voulu ne pas leur être importune. Si elle avait osé, elle eût piqué des deux en avant. Et par moments, la crainte de les gêner amenait des bouffées de chaleur rose à ses joues ; elle avait peur alors qu'on ne s'aperçût qu'elle rougissait, et elle «n devenait plus rouge encore. Puis elle se rassurait, elle avait un projet, et en attendant elle regardait, d'un air indifférent, d'un autre côté que les deux cavaliers. Il s'élevait dans son petit être d'étranges, de troubles réflexions : le prince lui paraissait très bien, puisqu'il plaisait à Frédérique ; et cependant, il lui semblait qu'elle le préférerait plus jeune, sous les traits d'un bel adolescent. Mais peut-être qu'elle ne savait pas au juste ce qu'elle pensait, tant d'obscures, d'indéfinissables sensations passaient en elle. Elle prêta l'oreille. Sa sœur et le prince parlaient d'Antibes. Le prince disait :
— Ah! j'ai pris ce pays en horreur depuis la mort de ce pauvre Fonbonne.
— C'était votre ami? — demanda Frédéricme
avec une inflexion de voix qui aime et qui plaint.
— Mon ami? Oui, quoique ce fût un enfant, dixhuit ans à peine. Et la plus belle intelligence, un cœur exquis, une âme merveilleuse, pleine de songes et de rêveries, un poète. Son nom, j'en suis sûr, aurait survécu : les vers qu'il a laissés sont les plus beaux entre ceux que je connais. La mort stupide a anéanti tout cela.
— Mais, — demanda Frédérique, non par une vulgaire curiosité, mais devinant qu'il serait triste et doux au prince de parler de ces choses, — comment cet affreux malheur... un accident, a-t-on dit?
Daniel d'Ancise remua la tête.
— Non? — dit Frédérique.
— Pour tout le monde, oui; pour nous, non. Et plus bas :
— Fonbonne s'est tué.
— Ah!... — dit Frédérique, — le malheureux! Et sa voix s'émut, s'altéra, pendant qu'un éclair passait dans les yeux de Wilkie et qu'une expression de pitié ghssait sur son visage.
— Oui, tué, — reprit le prince, — et la vie aurait pu lui être si belle, l'avenir s'ouvrait devant lui; il était jeune, beau et riche, il avait, plus que le talent que tout le monde a aujourd'hui, l'étincelle du génie, et il s'est tué ! le pauvre petit!
— Pourquoi? — demanda Frédérique, angoissée.
Le prince baissa encore la voix.
— Pour une femme, qui ne l'aimait pas.
<( Ah ! — pensa Willde révoltée, — la mé-
chante créature! » — et ingénue, dans un cri du cœur :
— Mais, sa mère Faimait, lui, n'est-ce pas, comment a-t-il pu?...
Le prince ne répondit pas tout de suite, repris aux^*douloureux souvenirs, revoyant les scènes de désespoir où madame de Fonbonne se tordait les mains, lui criant: — « Rendez-moi Henri ! Rendezmoi Henri ! »
Et s'arrachant à ce passé, il répondit avec un sourire triste :
— Sa mère l'adorait, mais il était comme fou, il ne s'appartenait plus ; le sentiment qu'il éprouvait avait tout détruit en lui.
— Et... cette femme, — articula Frédérique avec une certaine répulsion, — qu'a-t-elle dit en apprenant sa mort?
— Rien, dit le prince, elle allait au bal, elle y a dansé toute la nuit; jamais elle n'avait ri ni causé plus gaiement.
— Elle n'avait donc pas de cœur î — s'écria Wilkie.
Le prince la regarda et sourit :
— Pas plus que votre dernière poupée, miss \Yilkie.
— Oh ! mes poupées, — dit Wilkie piquée, puis elle rougit et se mit à rire.
— Ah! — dit Frédérique souriant, avec un frémissement dans le dos, — je ne peux penser sans souffrir à cette affreuse erreur! Penser que des parents, des amis, ont pu croire que c'était vous, vous qui étiez mort! Et la légèreté avec
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laquelle les journaux annoncent de pareilles nouvelles f
— Vous m'avez pleuré? — demanda le prince avec une tendresse cachée sous Fironie du ton.
— Oui, — dit gravement Frédérique.
— Pauvre Fonbonne ! — dit le prince.
Et il y eut un long silence très doux, que scandait seul le martèlement des fers des chevaux sur la route, et où Frédérique et le prince sentirent, d'une façon aiguë et pénétrante, le bonheur de vivre, et plus délicieusement encore, quand ils se représentaient le mort, retourné à la terre, et ne voyant, ne sentant, n'entendant plus rien de tout ce qui existait si beau, si radieux» si divin.
Un vent frais passa, le soleil disparut sous un nuage. Frédérique toussa. Le prince, se rappelant les recommandations de M. Ylsée, dit :
— Vous n'avez pas froid?
— Faisons un temps de trot, — repondit-elle. Et rassemblant leurs rênes, ils partirent, s'enlevant sur la selle où ils retombaient, d'un mouvement élastique et cadencé. Pendant cinq minutes, personne ne parla. Frédérique, la première, ralentit l'allure et reprit le pas. Des palpitations l' étouffaient, son cœur lui faisait mal.
— Ah! cela fait du bien, — dit-elle en souriant. Et elle se roidissait, toute rose, pour qu'on ne vît pas sa douleur.
Alors, Wiikie, que son projet tourmentait, se décida.
— Nous ne serons pas rentrés avant une demi-
heure. Je suis en retard. Je vais galoper jusqu'à la maison.
Et elle appela ^Ye^ner de la main.
— Qui te presse? — demanda Frédérique étonnée, sans comprendre.
— Mais tu sais bien, miss Fowler m'attend, ma leçon de musique! au revoir. Allons, Werner!
Et saluant gentiment le prince, elle disparut au premier tournant: le galop des deux chevaux s'éloigna, tandis que le prince et Frédérique se regardaient, étonnés. Alors, s'apercevant qu'elle était seule avec lui, Frédérique rougit et pensa à rejoindre sa sœur, puis elle devina, subitement, la manœuvre de ^Yilkie et par quelle attention osée et touchante elle les laissait seuls; et les sentiments complexes qu'elle en éprouva se peignirent si vivement sur son visage que le prince lui demanda :
— Qu'avez-vous?
Elle en prit son parti et s'efforçant de rire :
— Savcz-vous pourquoi ^Yilkie est partie?
— Non, dit-il, une leçon de musique?
— Elle n'en a pas, ce n'est pas vrai, elle est partie pour nous laisser seuls.
— Quoi, si femme déjà? — demanda le prince souriant et trouvant le procédé joli.
— C'est qu'elle m'aime, — dit Frédérique pensive; — allons!
— Vous avez donc peur de moi?
— De vous, non? — dit-elle en hésitant, troublée. Et elle appuya le pommeau de sa cravache sur son cœur, oii un point douloureux élançait.
— Alors, pourquoi nous presser tant? N'avonsnous donc rien à nous dire?
Frédcrique ne répondit pas, tout émue.
— N'avons-nous rien à nous dire.?
Elle secoua lentement la tête, avec un doux, un
étrange sourire au coin des lèvres.
— Frédcrique!... — murmura le prince.
Ce seul mot renoua Tenchantement ancien. Elle
sentit que son âme n'était plus à elle, et avec une expression de langueur, elle regarda son maître, qui l'appelait.
Mais aussitôt quelque chose de bizare et d'indécis passa sur sa figure : une subite, une atroce douleur physique lui crispait le cœur.
Le prince lui saisit la main et la sentit glacée :
— Vous souffrez ?
EUe eut l'air un peu égaré, comme une enfant.
— Moi, je ne sais, non.
— Qu'avez-vous donc ?
— Moi ! — et elle sentait en elle un vide immense, comme si son cœur n'avait plus de sang, et elle était prête à s'évanouir : — Rien, dit-elle, seulement, quelquefois, j'ai mal...
— Oii donc?
— Là, — et elle montra son cœur. — Ati! j'ai peur!...
— Peur de quoi?
— Peur!...
Et une étrange angoisse dilatait ses yeux,
comme si elle voyait quelque chose d'effrayant; puis, sentant que le prince lui secouait le poignet, elle lui prit et lui serra violemment la main.
— Cola passe... — dit-elle au bout d'un instant. Il crut comprendre, devina presque, avec la
peur de la vérité :
— Frédérique, parlez donc I que sentez-vous ? Elle paraissait sortir d'un rêve et ne répondit
pas.
— Frédérique! — et il l'enlaça comme s'il avait eu peur qu'elle ne tombât, — qu'avez-vous? de quoi avez-vous peur?
Alors, sans répondre, elle baissa la tête et se mit à pleurer.
Des associations d'idées, imprévues et singulières, vinrent au prince : il se rappela que cette colonie étrangère d'Alger compte presqu' autant de malades que d'biverneurs ; une immense pitié le saisit. Que pouvait avoir Frédérique? une de ces maladies presqu'invisibles, qui couvent longtemps et soudain éclatent à la poitrine, au cœur, et dans les nerfs peu à peu faussés et détraqués? Ah! la pauvre enfant. Et il lui sembla que quelque chose de terrible avait passé, et que la vierge, dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, se flétrissait entre ses bras.
Alors, se penchant avec une volupté amère, il but sous les baisers les larmes qui coulaient de ses yeux.
— Chère, ne pleurez plus, vous me déchirez le cœur. Quelle folie! vous vous imaginez être malade? vous ! allons donc ! est-ce possible !
EJle se redressa; et nerveuse et irritée :
— Moi, je me porte très bien, moi! je le sais; ce sont eux qui sont toujours après moi. Qu'est-ce qu'ils ont donc à me tourmenter, à m'examiner, à
me soigner? Ce sont eux qui me feraient croire des choses... — Ils me rendent malade, — dit Frédérique d'une voix brisée.
— Qui, eux?
— Les autres î
Les autres : c'étaient son père, sa sœur, tous les siens, elle docteur Simand avec ses visites régulières.
— Avez-vous confiance en moi? — dit le prince. ■ — J'ai pour ami le docteur Roger. — Frédérique connaissait le nom de Fillustre praticien, dont ]a renommée était européenne. — Voulez-vous que je lui écrive de venir? Il vous examinera, et mieux que personne il vous rassurera.
— Non! — s'écria Frédérique, — non, je vous en prie, non!
Et on eût dit qu'elle avait peur, et qu'elle sentait déjà fixé sur elle le regard incisif et scrutateur de quelqu'un qu'on ne trompait pas.
— Je vous remercie, — ajouta-t-elle plus doucement, songeant à la grâce généreuse de cette offre, qui eût dérangé pour elle un médecin, qui ne se déplaçait que pour les rois et les millionnaires.
Puis elle eut peur que tous deux ne fussent allés au delà de la vérité, tant s'effare vite la pauvre âme humaine, et avec une gaîte feinte :
— Je suis folle, je crois ; j'étais si heureuse, je ne sais pas ce qui m'a pris. Vous devez me trouver ridicule. Jai eu des contrariétés aujourd'hui. C'est la faute de Mitka, de mon père ! Si vous saviez comme certains jours je suis énervée au milieu des miens!
Je n'ai pas de mère, ma sœur aînée n'aim*^ personne, mon père vit chez sa maîtresse, ma tante Zabeth est une pauvre créature qui ne voit et n'entend rien. Il n'y a que Wilkie qui m'aime. Et je suis toujours seule.
— Et moi, Frédérique, ne suis-je pas là?
— Vous ?... oh si ! mais tout cela ne vous intéresse pas, pardon!
Alors elle s'aperçut qu'il lui soutenait la taille de son bras, et ayant honte, elle dénoua doucement l'étreinte.
— Pourquoi croyez-vous que ce qui vous touche ne mintéresse pas? Yous ne m'aimez donc pas, Frédérique ?
Elle le regarda éperdùment, et soudain se pencha toute en arrière, renversant la tête sur son épaule, adn qu'il l'abritât et la protégeât. Ému, il lui prit la tète et lui baisa la bouche. Défaillante, elle lui rendit ce baiser.
Alors lui, collant avidement leurs lèvres, respira et mordit sa jeune chair, but son haleine chaude, cherchant, avec une horrible et cruelle crainte, s'il sentirait en elle, hélas! discrète ou aiguë, Fodeur de la maladie et de la mort.
Mais elle ne sentait que la vie fraîche et saine, le souffle de ses lèvres était pur.
(( Illusion! ))pensa-t-il.Etil lui dit les douces, les éternelles paroles d'amour, celles qu'on a lues dans les livres et celles que le cœur le moins inventif trouve en ces instants. Et quand ils ne parlaient plus, ils s'entre-baisaient, pour oublier ce court et amer instant d'angoisse.
Ils se berçaient de l'illusion du bonheur, de l'oubli de la vie et de tout, au son de ces paroles vaines et au goût de ces baisers fugitifs.
Le Rêve les enivrait de son mensonge.
Cependant, leurs chevaux, flanc à flanc et d'un rythme égal, les ramenaient vers la maison.
L'impression morbide que Frédérique et le prince avaient ressentie, un instant, dans cette promenade, ils l'éprouvèrent moins vive, le lendemain. Le docteur Simand, à qui seul elle se confia, rayant auscultée, ordonna du bromure pour les palpitations ; et les douleurs brusques dont Frédérique avait souffert ne se renouvelant pas, elle cessa momentanément d'y penser, et se livra toute au bonheur daimer et de sentir qu'elle était aimée. Sans doute, quand elle se représentait, dans tous ses détails de geste et de parole, leur entrevue, elle éprouvait un malaise à se rappeler l'intervention de la douleur physique et de Tangoisse au milieu de leur idylle amoureuse ; mais ce sentiment désagréable que causent les accidents, vulgaires ou bêtes, se perdit dans Tivresse confuse de l'amour qu'elle éprouvait.
En allant avec son père et Wilkie, deux jours après, rendre visite à la princesse, elle avait un tel éclat de jeunesse, une blancheur de teint
si rare, de si beaux yeux à l'expression si vive, que le prince, en la revoyant, pensa que c'était folie à lui d'avoir pu croire, un instant, qu'elle fût sérieusement atteinte. Sans doute elle était délicate ; des rhumes négligés exigeaient peut-être des soins et du soleil, mais de là à une de ces affreuses maladies qui ne pardonnent pas, quelle distance ! Quant au court instant d'angoisse et d'hallucination qu'elle avait eu, il le mit sur le compte de la nervosité féminine. Pour en avoir le cœur net, profitant d'un moment où la princesse emmenait Frédérique et Wilkie afin de leur montrer la petite Alyette, couchée et malade de nouvelles crises nerveuses, il demanda à mi-voix, et à brûle-pourpoint, à M. Ylsée :
— Mademoiselle Frédérique paraît souffrante ; qu'est-ce qu'elle a?
— 3Iais rien, — dit simplement M. Ylsée, — une certaine délicatesse de bronches, et puis des palpitations: elle est si nerveuse, si sensible. Le docteur Simand, qui la soigne, m'a assuré que c'étaient des troubles fréquents chez les jeunes filles et que le mariage ferait passer cela.
M. Ylsée paraissant sincère, le prince se rassura. L'idée queM. Ylsée, par amour paternel, pût se faire illusion, ne lui vint pas ; car le docteur, s'il trompait la jeune fille, aurait-il déguisé la vérité au père? Le souvenir de ce que la scène de la veille avait eu de pénible s'atténua donc dans sa mémoire, et quand, suivant la princesse, Frédérique rentra dans le salon, le prince l'admira et ne pensa plus qu'au plaisir de la voir, si gracieuse, et
d'une simple et charmante distinction dans sa robe qui lui allait à ravir.
Et le prince comparait la beauté pure, chaste et calme de la princesse avec la joliesse éclatante de Frédérique, la vie frémissante qui couvait en elle, ce quelque chose de doux et d'ardent, de rêveur et de passionné qui était son charme. A travers les propos polis de la conversation, la dînette d'un thé accompagné de sandwichs, il suivait à la dérobée les sourires qui montraient les dents de Frédérique, les expressions mobiles qui glissaient comme des nuages ou des coups de soleil sur sa physionomie changeante, les paroles aux inflexions caressantes qu'elle prononçait; et il était tellement sous le charme qu'il oubliait parfois que la princesse pouvait s'apercevoir et s'inquiéter de l'attention qu'il prêtait à la jeune fdle.
Pour trouver un moyen de l'entretenir, il prétexta le désir de montrer à M. Ylsée deux chevaux qu'il voulait acheter, — en attendant qu'il eût fait venir les siens de France, — et qui étaient à l'essai dans son écurie. 31. Ylsée et lui descendirent au jardin, accompagnés de Frédérique qui, arguant de son goût pour les chevaux, saisit la balle au bond, voulut voir aussi, tandis que la princesse et Wilkie, restées à la fenêtre, regardaient sortir de l'écurie les deux bêtes, que des palefreniers tenaient en main.
Et pendant que M. Ylsée, très attentif, en arbitre, examinait les chevaux à l'encolure, au garrot, à la croupe et aux pâturons, et les regardait marcher et trotter, le prince et Frédérique échangeaient, sans
en avoir l'air, de brefs propos, en coupant leurs aparlés à voix basse, de réflexions à voix baute.
— Gomment allez-vous aujourd'hui ? — demandait le prince.
— Très bien, — disait Frédérique. — Jai été bien folle, l'autre jour.
— Vous m'avez fait peur, — dit le prince en souriant.
— Cela ne m'arrivera plus.
— Quand ressortirons-nous ensemble? dit-il.
Ils convinrent d'un jour, et M. Ylsée les entendant, rappela au prince sa promesse de déjeuner. Il consentit pour ce jour-là, à venir, sans cérémonie, à cheval et seul, car la princesse ne voudrait pas quitter l'enfant malade.
Puis M. Ylsée ayant conseillé l'achat des chevaux, jugés bons, il remonta prendre congé.
La voiture qui les avait amenés les mena, sur l'ordre de M. Ylsée, jusqu'à la porte du Cercle, où elle le déposa, disant qu'il ne dînerait pas, et là il quitta ses filles, que la voiture ramena à la campagne.
— Eh bien, chérie, — demanda \Yilkie, dès qu'elles furent seules, — es-tu contente?
— Ah î Wilkie , — répondit Frédérique , — pourquoi me demandes-tu cela? Je ne devrais pas te répondre. J'ai honte. Tu es si enfant encore.
— Quel mal y a-t-il à cela? — dit Wilkie avec une absence ingénue de sens moral, — c'est tout simple.
— Leprincevieadra lundi, ■ — dit Frédérique, — déjeuner à la maison ; ensuite nous monterons à
cheval, et tu voudras bien ne plus te sauver comme la dernière fois.
— Moi? — dit Wilkie faisant l'étonnée ; — mais pourquoi ne veux-tu pas me croire ? Je t'assure que je m'étais trompée de jour : je croyais que c'était mercredi, et que miss Fowler m'attendait.
— Bien, bien, — dit Frédérique, — on vous connaît, petite menteuse.
— Ah ! Frédérique, est-ce que tu étais si fâchée que ça de rester seule avec lui, là, sincèrement?
— Parle d'autre chose, — dit Frédérique, — c'est mal.
Mais un haussement d'épaules insouciant et un sourire moqueur de Wilkie lui répondirent. L'enfant terrible se blottit contre elle ; Frédérique sentit la douce chaleur de sa chair. Et Wilkie lui dit d'un petit air rêveur :
— Tu ne sais pas, Rika, je crois que je suis amoureuse aussi ?
Frédérique sursauta, effarée :
— Qu'est-ce que tu dis là 1
— Oui, comment est-on quand on est amoureuse ? On pense continuellement à quelqu'un ; on voudrait savoir tout ce qu'il pense, tout ce qu'il faisait. Eh bien, c'est cela que j'éprouve ; seulement, — dit-elle avec mélancohe, — jamais je ne connaîtrai mon amoureux.
— Pourquoi? — dit Frédérique stupéfaite.
— Parce qu'il est mort, — dit Wilkie en baissant la voix. — C'est M. de Fonbonne que j'aime.
— Comment, mais es-tu folle ?
— Non, — dit Wilkie en secouant gravement la
tête, — il était beau, jeune, c'était un poète, — fîtelle avec une certaine emphase ; — et il a été dédaigné par celle qu il aimait, et il en est mort. Eh bien, moi, je Taime pour cette femme qui ne l'aimait pas. Hier, tu n'as pas remarqué, j'étais toute en noir, même que Mitka s'est étonnée. Je ne Tai pas dit, mais je portais le deuil de M. de Fonbonne, oui, pour cette femme qui ne l'a pas porté et qui est allée rire et danser au bal.
Frédérique dirigea surl'enfant un regard long et pénétrant, et s'effraya en pensant à ce qui attendait dans la vie cette précoce amoureuse, ce joli être qui ne savait qu'aimer, qui n'avait que l'intelligence du cœur. Puis, sous le regard clair de l'enfant, elle se sentit rougir. Aimer un mort, était-ce beaucoup plus déraisonnable que d'avoir, comme elle Frédérique, aimé deux ans une ombre, un souvenir? Et n'était-ce pas moins dangereux que cet amour, réalisé aujourd'hui, qui, elle le sentait, remportait toute sans résistance vers linconnu'^
C'était le soir, dans la maison que le prince et la princesse occupaient provisoirement, en attendant que la villa Hastings fût prête : le prince y avait mis les tapissiers afin d'en compléter Tameubiement riche et banal de villa meublée, par des tentures et des tapis de prix, qui y missent un sentiment de propriété et de chez soi.
Le prince et la princesse se tenaient dans la chambre de leur petite fille malade.
Tous deux regardaient l'enfant, — dontFétrange physionomie vieillotte portait la ressemblance du prince, — sa figure d'une pâleur de cire, le terne énorme de ses yeux, et son sommeil, ce lourd sommeil des êtres que la maladie abat, après les veilles et les insomnies fiévreuses. Une grande douleur se marquait sur le visage de la princesse, et une pitié mêlée de mécontentement et d'ennui sur le visage du prince, comme s'il éprouvait une
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sorte de mauvaise honte devant ce petit être de fin de race, énervé et débiJe, alors qu'il eût rêvé des enfants forts, beaux et nombreux, et que la princesse, après une fausse couche, ne lui avait pu donner que ce triste rejeton.
Le docteur Simand venait de sortir, après s'être fait attendre toute la journée, bien qu'on l'eût envoyé chercher deux fois.
— Ce médecin me déplaît, — dit le prince. — Si vous voulez, Clotilde, nous en changerons.
— Il a l'air d'un honnête homme, dit celle-ci.
— Oui, mais il est mal élevé. Je sais que certains médecins affectent une indépendance plébéienns envers les clients riches ou titrés ; mais ceux-là je les renvoie aux malades pauvres. Nous prendrons le docteur Harwel, qui soigne la colonie anglaise.
— Comme il vous plaira, — dit la princesse. La femme de chambre étant rentrée, la princesse sortit et passa dans le petit salon où elle se tenait ordinairement. Le prince la suivit. Au ton de sa femme, à son attitude, à quelque chose d'indéfinissable et de subtil qu'il devinait plus qu'il ne le sentait, une intuition lui disait que celle-ci n'était pas dans son état de calme ordinaire, et que d'autres causes que la santé de l'enfant provoquaient chez elle cette sorte de tension nerveuse qu'il connaissait bien, pour la lui avoir vue aux mauvais jours, lors de l'incident Clara Belhe.
11 pensa bien que la princesse avait quelque léger motif, de vagues soupçons de jalousie, et pour qui, sinon pour FrédériqueYlsée, qu'elle avait vue deux fois en cinq jours, assez, avec son ins-
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linct de femme, pour éprouver à son égard une sympathie ou de la méfiance, et à qui elle savait que son mari, dès le lendemain de son arrivée, avait rendu visite. Cependant était-ce suffisant pour l'induire en méfiance? Il voulut savoir à quoi s'en tenir, et s'assit auprès de la princesse, qui, sous r abat-jour lumineux, s'était mise à tricoter de ses blanches mains des brassières de laine pour les enfants pauvres. Cette habitude, dontl'intention généreuse ne sauvait pas ce que l'exécution avait d'un peu puéril, déplaisait cordialement au prince, ce soir plus que d'habitude. Cependant, d'un air très aimable :
— Qu'avez-vous, ma chère Clotilde?
Elle leva la tête, sans que ses doigts cessassent leur travail, et, ses beaux yeux étonnés, ses lèvres souriantes, mais mélancoliques, elle dit :
— Moi, rien!
— Si, vous êtes triste, inquiète, Traitez-moi en ami, dites-moi franchement ce qui vous préoccupe.
La princesse avait baissé les yeux sur son ouvrage; il sembla au prince que ses doigts tremblaient légèrement.
— Clotilde, n'avez-vous plus d'amitié pour moi? n'avons-nous pas convenu qu'aucun malentendu à l'avenir ne s'élèverait entre nous, que vous auriez toute franchise pour me dire ce qui peut vous déplaire?
La princesse déposa son ouvrage sur la table, et regardant son mari en face :
— Je ne vous comprends pas, — dit-elle paisible-
ment; mais sa voix douce s'était, un rien, altérée. Le prince perçut l'invisible fêlure du cristal. 11 prit les mains de la princesse; elle les dég'ag-ea.
— Vous voyez bien que vous avez quelque chose !
— Pourquoi vous le dirais-je ? — dit la princesse; gardez vos secrets, moi les miens.
— Moi, des secrets, Clotilde ? j'en ai si peu que je vais vous dire ce qui vous tourmente.
— Je ne vous demande rien, — fit-elle vivement.
— Mais moi, moi qui n'ai pas de secrets, je veux vous le dire, Clotilde, et vous gronder. Pourquoi manquez-vous de confiance en moi ? Pourquoi ètesvous jalouse?
— Moi! — fit-elle avec une hauteur blessée, un : — Moi ! qui fut comme une explosion.
Puis avec un accent glacé :
— Vous vous trompez étrangement, mon ami, de croire que je sois jalouse aujourd'hui. J'ai pu l'être, je ne le serai plus.
— Et cependant vous souffrez, Clotilde ?
— Que vous importe? dit-elle.
— Enfant, enfant que vous êtes, — et le prince lui passant les bras autour de la taille, lui baisa les yeux et le front; mais des pleurs, sous ces caresses, jaiUirent des yeux de la princesse, et d'une voix basse et enflammée :
— Je ne devrais pas être traitée comme une maîtresse, pourquoi m'avihssez-vous?
Le prince alors se mit à protester, et ses baisers se faisaient plus tendres. Il reprit tout (.g qui
avait pu, depuis leur arrivée, motiver la jalousie de la princesse, et il lui démontra à l'évidence que ses soupçons à l'égard de cette jeune fille étaient vains, ne reposant sur rien, et par conséquent injustes. Et il lui répiHait :
— Je vous aime, Clotilde, vous êtes ma plus chère et ma meilleure amie, vous êtes ma femme, celle que mon cœur a préférée à toutes. Chère, pourquoi empoisonner votre vie? pourquoi craindre et suspecter? N'est-il pas plus digne de vous et de moi de ne mettre en commun que ce qu'il y a d'élevé et de noble dans la vie? Laissons ces querelles aux bourgeois, la princesse d'Ancise ne devrait pas être jalouse hors de propos.
Et il lui disait tendrement cent autres choses, quand la princesse, ayant essuyé ses yeux, lui dit, avec beaucoup de dignité.
— Vous parlez bien,. Daniel, mais vous me convaincrez mal. Laissons cela. Si je me suis plainte une fois, croyez que je ne vous importunerai plus. Vous êtes libre !
— Allons, Clotilde, vous êtes folle! — Et un peu d'impatience et d'irritation venait au prince, de cette obstination résignée.
— Daniel, je vous en prie, finissons. Je vous le répète, vous êtes hbre, — dit-elle en se dégageant et en se levant. Et comme il insistait : — Tenez, — dit-elle, avec un accent amer, — brisons-là, jevous dirais ce que je neveux pas dire. Vous faites votre métier d'homme en me trompant' avec des mots, mais si vous continuiez, je sens que...
— Dites, — fît le prince avec un sourire.
— Je vous mépriserais, — dit-elle tout bas.
11 s'inclina, et alla prendre son chapeau et ses gants. Une séparation après une querelle a toujours quelque chose de poignant, il semble qu'elle sera éternelle. La princesse le sentit, et elle eut peur, sans savoir de quoi. Si ses soupçons, dont elle ne put dire ce qui les motivait, étaient faux? Si elle avait calomnié le prince? Mais non, un secret pressentiment l'avertissait que cette étrangère, Frédérique Ylsée, serait la cause d'un grand malheur.
— Bonsoir, Glotilde, — dit le prince avec un ton d'indifférence aisée, — la nuit porte conseil. A demain.
Elle faiblit, et une expression de pardon passa sur son visage; il devina et s'approchant d'elle, les lèvres près de son oreille, et lui mettant son haleine dans le cou, son beau cou d'une blancheur de lys :
— Glotilde, murmura-t-il, songez donc que je vous aime!
Et elle se sentit étreinte, mais se raidissant, inflexible, avec une amertume vengeresse :
— Laissez-moi, dit-elle, je ne suis pas de celles qu'on trompe avec des caresses.
Et pudique et fière, avec un air de reine, de ces reines vierges que l'on voit sur les vitraux des primitifs, elle sortit.
— Taratata! taratata! — chantonna le prince entre ses dents, avec un dépit enfantin; et il s'en fut au théâtre, où il rencontra M. Ylsée, qui le présenta à sa maîtresse. Tous deux soupèrent chez la danseuse, avec une de ses amies, qu'il ramena chez elle. Et le prince rentra chez lui, à trois heures du
matin, ayant, par un de ces mille adultères d'une heure oii la chair seule est en jeu, trompé à la fois la princesse et Frédérique Ylsée.
« Demain, pensa-t-il, ma femme sera plus calme, et je la persuaderai. »
C'est en effet ce qui eut lieu ; mais la princesse fut-elle dupe de ces mensonges dorés? ou fut-il dupe lui-même de l'attitude calme et rassérénée de la princesse? — Ils ne le surent ni l'un ni l'autre, ce soir-là.
Le hamac de Frédérique se suspendait entre deux arbres, tout au fond du jardin, en un rond-point ombreux et solitaire, où une table et des fauteuils de jardin s'offraient aux lectures, aux rêveries et aux siestes. Frédérique, par cette belle après-midi s'en venait seule, en robe blanche et en cheveux, s'arrétant pour cueillir des roses, dont sa fine main, gantée de suède jusqu'au coude, brisait d'un coup sec la tige armée d'épines. Elle se protégeait du soleil avec une ombrelle rouge dont les reflets baignaient sa figure d'une lueur rose. Arrivée au hamac, elle ferma l'ombrelle, la déposa avec les roses sur la table, et, se hissant avec agilité dans un renversement du corps qui montra, le temps d'un éclair, ses bas de soie noirs, elle s'étendit dans le hamac, au milieu de ses jupes sur lesquelles elle ramena, d'un mouvement de pudeur, sa robe jusqu'aux chevilles: après quoi elle se laissa bercer aux oscillations de pendule du hamac, les yeux au ciel, à demi pâmée dans la
tiédeur du jour, sentant, avec un plaisir d'enfant et un léger et agréable malaise, le filet, dont les mailles l'enserraient prisonnière, peu à peu se tendre et s'immobiliser.
Frédcrique ferma les yeux, avec une vague envie de dormir. En elle-même, mentalement, elle chantait : « Demain 1 II viendra demain! Je le verrai demain! » Et elle pensa que si elle était fée, elle ordonnerait qu'il lui parût là, tout à coup, par enchantement. Elle ouvrit les yeux, comme si elle avait pu croire que son enfantin désir se fût réalisé. Ne voyant personne, elle les referma et se dit : « Dormons, afin de rêver de lui! » Peu à peu elle tomba dans une sorte de rêverie qui n'était ni le sommeil ni l'éveil, mais une sorte de langueur exquise où elle ressassait ses souvenirs ; ils lui tintaient dans l'âme comme un son de cloche obsédante et douce; et les bruits mourants du vent et des êtres, des choses, les parfums des fleurs, lui arrivaient vagues et plus subtils. Elle éprouvait un bien-être inllni, une détente de tout son corps, cette légèreté que l'on a dans les jours purs qui succèdent aux pluies et aux orages. Et révocation de son ami, de sa personne, de sa présence non loin d'elle, la certitude de le voir, la conscience de leur amour, se mêlaient à tout ce qu'elle éprouvait, au point que cette sorte de pensée fixe semblait contenir toutes les autres. Parfums et bruits doux, couleurs qui se reflétaient en ses yeux clos, étaient autant de nuances, de formes de leur amour. Bientôt il lui sembla, son souhait se réalisant, sentir auprès d'elle une présence invisible.
Sans doute il pensait à elle en ce moment, et c'était sa pensée à lui dont elle sentait la caresse sur son front. Et elle descendait peu à peu en des limbes heureuses, elle ne sentait plus son corps, elle n'était plus qu'une âme qui rêvait, en une sorte de lueur, en cette sorte d'ombre lumineuse, oii vaguent sans voir les yeux fermés au soleil. — Dans cette paix, un très léger, léger bruit de pas, lentement, lentement frôlait le gravier : une présence se devinait. A.h! si c'était lui? Et Frédérique se gardait d'ouvrir les yeux, afin que la vue de Wilkie ne détruisît pas son rêve. Et elle s'immobilisait, pour lasser l'attente de celle qui était là. Mais cette présence s'imposait; Frédérique devinait des yeux fixés sur elle ; et quelque chose d'indéfinissable, une intuition lui firent penser : a Non, ce n'est pas Wilkie, mais qui donc? » Brusquement, elle ouvrit les yeux et poussa un petit cri.
Le prince était là, devant elle.
Elle devint toute rouge.
— Je vous ai fait peur? — demanda-t-il souriant.
— Non, vous m'avez surprise; mais comment êtes-vous là? Qui vous a dit...
— Personne, — dit gaîment le prince, — je suis entré comme un voleur.
— Par OTj donc ?
— J'ai passé de mon jardin dans le vôtre. Frédéric le regarda étonnée comme s'il eût passé
par dessus le mur, et dit :
— Mais comment avez-vous fait ?
— Devinez ?
Aussitôt elle se rappela que les deux jardins de
la villa Hastings et de la viJla Clives communiquaient, elle l'avait oublié, par une petite grille en fer, perdue au delà d'un dédale et cachée derrière des massifs touffus, le long des plates-Landes où jamais personne ne passait, depuis qu'on y avait découvert et tué une vipère noire.
— Ah! — dit-elle, — la porte verte, mais elle est condamnée?
— J'ai sauté par dessus, — dit le prince, — comme un écolier, mais rassurez-vous, je sortirai par la grande porte.
11 vit Frédérique rougir excessivement, non de cela, mais parce qu'enfermée dans le hamac, elle se demandait comment elle pourrait en descendre sans indécence ; et en même temps, par convenance, elle n'osait y rester étendue ; elle jeta sur le sol un regard de détresse que le prince comprit.
— Vous voulez descendre? — dit-il, — c'est bien facile.
Et avant qu'elle eût fait un geste ou dit un mot, il la prit à deux bras sous la taille et sous les genoux, l'enleva comme une plume et la déposa à terre; d'un mouvement effrayé elle s'était cramponnée à lui, et il sentit la douce chaleur de son corps.
— Merci, — dit-elle confuse, en portant instinctivement les mains à ses cheveux, dont elle rajusta le peigne d'écaillé. — Mais tout cela ne me dit pas comment vous m'avez trouvée ?
— C'est bien simple, je vous ai cherchée. Je faisais en moi-même le vœu de vous rencontrer tout d'un coup, au détour d'une allée, et ce vœu s'est
réalisé; je vous ai vue posée en Fair comme un oiseau, et j'ai eu peur de vous réveiller. Car vous dormiez !
— Oh! non, — ditFrédérique, songeant que son vœu, à elle aussi, de le voir apparaître soudainement, venait de se réaliser , et tout heureuse de celte rencontre de leurs désirs.
— Vous n'étiez pas triste ? ni fatiguée?
— Non ! non ! — fit Frédérique en secouant longuement la tête, avec un sourire.
— A quoi pensiez-vous alors? — demanda-t-il, n'osant dire : — à qui ?
Elle rougit de nouveau et, sans répondre, elle lui tendit la touffe de roses qu'elle avait cueillies.
nies respira, les haisa et les lui rendit silencieusement; elle les porta à ses lèvres, les respira longuement et y prit le haiser qu'il y avait mis. Ému de ce joli geste :
— Ah ! que je vous aime, Frédérique, — murmura le prince. Et avec une effusion soudaine :
— Votre charme est tout de honte vraiment ; tout ce que vous faites est gracieux; votre heauté a quelque chose de si doux qu'elle attendrit. Rien qu'à vous voir, on devine combien vous êtes bonne, intelhgente, ouverte à toutes choses...
Elle le regardait avec une expression singulière, des yeux charmés, comme surprise ou incrédule; mais il devinait qu'elle ne l'était pas ; et il reprit, presque bas, en la regardant bien les yeux dans les yeux, comme s'il priait une madone:
— Je n'ai jamais vu de jeune fille qui vous ressemblât. Toutes celles que je connais, on dirait
que leur âme ne s'est pas ouverte, tandis que
vous pardonnez-moi si je vous oflense, vous
avez la grâce virginale d'un enfant , et avec cela je vous devine si femme, si vraiment femme, par le cœur et l'esprit, et si tendre aussi, si frémissante, une sensitive en fleur. Mais je ne puis exprimer mes pensées, car ce que je ressens est infini comme vous; je sais seulement que je vous aime tout entière et que je voudrais mourir pour vous le prouver. Je vous aime, Frédérique ! Elle tenait les yeux baissés.
— Puissé-je vous plaire ! — dit-elle en les levant avec timidité. — Je ne suis qu'une pauvre fille qui n'ai plus pensé qu'à vous, depuis le jour où je vous ai vu.
— Chère !... Chère!... — dit-il ému.
Et il lui prenait les mains, n'osant, comme l'autre jour, à cheval, lui baiser le visage ; la gravité de leurs paroles donnant comme une pudeur à ses lèvres et lui inspirant un respect plus grand pour elle. Il éprouvait aussi un sentiment nouveau : de la pitié pour sa faiblesse, la sachant de santé si fragile.
— Marchons, dit-elle.
Et par les allées, lentement, elle au bras du prince, ils allèrent; les arbres très touffus, les massifs les abritaient en cette partie du jardin oii personne n'allait jamais; et peu à peu, il la conduisit devant la petite porte verte, qui séparait les deux jardins, et qui, depuis longtemps qu'elle ne servait pas, s'était rouillée.
— Voyez, — dit le prince en étendant le bras,
— ici commence mon empire, là finit le vôtre. Apercevez-vous ce pavillon, tout près ? c'est là que j'installerai ma bibliothèque et mon Erard : ce sera mon cabinet de travail ; à côté, sera l'atelier de Reynolds, le statuaire. Ne viendrez-vous pas m'y voir? j'aurais tant de joie à vous entendre clianter, car vous aimez la musique, comme moi : nous jouerons du \Yagner: vous Taimez, n'esl-ce pas? Oui, je le sais.
— Qui vous l'a dit? — demanda vivement Frédérique.
— Quelqu'un qui vous aime bien, dit-il. Et après un temps :
— Madame Karlsen, sur le bateau. Et elle m'a it bien d'autres choses. Chère intelligente, je vous
fconnais mieux que vous-même, à présent. N'est-ce pas que vous viendrez?
Frédérique dit :
— Yoiis parlez comme si nous étions seuls au londe.
— Eh bien ?
— J'ai des parents, et... vous aussi !
— Que craignez-vous donc?
— Oh! rien, — fit-elle avec mélancolie, — pas même de perdre mon honneur aux yeux des autres '.et de passer pour votre maîtresse: car tout le
monde le dira. Mais que m'importe? Nous n'avons rien à nous reprocher, nous ne faisons pas de mal. Et cependant, — dit-elle avec une tristesse prophétique, — sans le vouloir nous ferons souffrir les autres, et ils nous feront souffrir,
— Ne pensez point cela, dit-ii. Laissons les
autres. Est-ce qu'ils nous comprenuerit? Que nous sont-ils? Il n y a que nous, — dit-il avec un égoïsme d'amoureux, — il n'y a que vous et moi au monde!
Vous ne direz point cela à madame d'Ancise,
dit Frédérique en hochant pensivement la tête.
Ne sera-t-elle pas jalouse? Ne l'est-elle pas
déjà? A sa place, je le serais.
— Quand elle le serait, Frédérique, cela ne m'empêche pas d'être auprès de vous, — dit le prince avec un sérieux mêlé de réflexion. — Ne vous préoccupez pas de cela. C'est la vie I Laissons dire et laissons faire. Nous pouvons, croyezmoi, nous faire dans notre amour un bonheur assez grand pour réparer l'injustice des autres, et des heures assez douces et un abri assez sûr pour oubhertout le reste. Si j'avais la clef de cette porte, — dit-il d'un ton plus léger, — je vous offrirais de vous conduire jusqu'au pavillon et de vous le montrer; car je veux l'orner afin de vous plaire. Voyez comme les visites vous seront faciles : il est tout près de nous et loin des deux villas; personne n'y viendra que vous. Ce sera notre paradis, et Reynolds nous gardera comme un gros bon chien. Allons, souriez, belle amie. A quoi pensez-vous donc?
— Il me semble que tout cela est un rêve, — dit Frédérique. — Ltes-vous bien là? Est-ce que je suis moi? Combien durera cette illusion? Ohi — fit-elle en voyant le prince faire un geste, — ne croyez pas que je regrette rien ou que le calcule l'avenir. Seulement, je suis une songeuse; j'ai vécu longtemps
avec mon rêve, et la réalité me troubla. — Je m'v ferai, — dit-elle, après une pause. ®
Et elle tendit sa main afin que le prince v mit la sienne. Alors, elle étreignit cette main, et avec une gratitude et une tendresse charmantes, elle la porta à ses lèvres.
— Que faites- vous ? — fit-il, remué tout au fond du cœur, dans sa vanité d'homme et sa réelle tendresse. — C'est à moi à me mettre à vos genoux!
— Chut! — dit Frédérique, un doigt sur ses lèvres; et un bruit se fit entendre.
Le prince, d'un bond, avec l'agilité d'un sportmann assoupli à toutes les gymnastiques du corps, s'enleva des poignets et franchit la grille ; puis, riant, ce qui ne lui arrivait jamais, et donna une expression toute jeune à sa physionomie, il questionna des yeux Frédérique. Un trot de cheval sonnait dans la grande allée.
— C'est 31itka qui rentre. A demain, dit-elle.
— A demain.
Et comme les princesses prisonnières, elle passa sa main à travers les barreaux, et il la couvrit de baisers qui brûlaient Frédérique, comme s'il leùt baisée par tout le corps.