‹ AmantsChapitre 5 sur 8 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Quelques jours s'étaient écoulés. Le prince et la princesse s'étaient installés à la villa Hastings, avec un train de maison fort simple; car ils ne comptaient pas recevoir et ne voulaient voir personne. Un chèque de dix mille francs que la princesse, le lendemain de son arrivée, envoya aux pauvres de la ville et de l'archevêché, fut le seul trait qui signala leur présence.

Dans le pavillon d'été, qu'entourait un grand bouquet d'orangers en fleur, de faux poivriers et d'oliviers, après le déjeuner, le prince et Reynolds, arrivé delà veille au soir, fumaient leurs cigares.

La pièce du rez-de-chaussée où ils se trouvaient assis dans de grands fauteuils de paille, était tapissée de nattes de Chine; des divans en faisaient le tour, un grand piano d'Érarden coupait le fond, des étagères portaient des bibelots précieux ou des livres choisis, et quelques tableaux se suspendaient au mur. Une portière se relevait sur la chambre voisine, derrière laquelle une tenture pendante

masquait une pièce oii était un lit, et un cabinet de toilette, s'il convenait au prince d'y couciier ou d"y installer un ami. L'atelier de Reynolds était h coté,- dans un hall vitré; mais le statuaire avait son logement dans la villa. Par la fenêtre ouverte entrait le parfum des orangers.

Il régnait, entre le prince etPteynolds, un de ces longs silences d'amis qui ont trop de choses à se dire, ou qui en retardent, par un secret plaisir silencieux, la confession.

Reynolds était un homme court, large, aux épaules et aux bras de lutteur. Sa tète énorme, bossuée au front, avait des traits comme déformés et grossis; une barbe de fleuve lui coulaiL sur la poitrine. Il ressemblait, en plus humain, au Moïse de 31ichel-Ange. En cette face austère, profonde, deux grands yeux bleus d'enfant rêvaient. Le prince, qui, à 1 encontre des gens riches et titrés, protecteurs et Mécènes plus ou moins snobs, plaçait bien ses admirations, et qui avait tout un groupe d'amis parmi les écrivains et les artistes, non tant les plus célèbres que les plus rares et les plus exquis, avait autant d'amitié pour Reynolds que d'enthousiasme pour son génie; car le sculpteur en avait: et depuis, sa gloire la confirmé.

Reynolds, pensant que c'était peut-être à lui de rompre le silence, se tourna vers le prince, et lui dit, en secouant la cendre de son cigare :

— Eh bien? comment se porte votre Ennui.

— Je ne m'ennuie plus, — dit le prince, — j'ai bien changé ; c'est à croire que je redeviens enfant et amoureux, comme à quinze ans. Ah ! la charmante

fille, Reynolds, elle vous plaira, j'en suis sûr. J'espère qu'elle viendra tout à l'heure, vous la verrez. Elle a je ne sais quoi qui émeut, qui charme, qui pénètre, un éclat de vie et d'âme qui inquiètent presque, comme ces belles choses fragiles, dont la durée est incertaine. Ce qu'elle m'inspire est indéfinissable : il y a là de l'ivresse et de l'angoisse, quelque chose qui me brûle le sang et me donne des envies de violences, et en même temps un sentiment inanalysable qui me serre le cœur et qui fait que j'ose à peine la prendre dans mes bras. J'ai comme l'impression d'un amour fugace, rapide, de quelque chose d'ardent, d'éphémère comme une flamme. 3Iais me comprenez-vous, Reynolds? je me comprends à peine moi-même.

— Vous pouvez la voir souvent? et facilement ?

— Oui, nous sortons à cheval; son père, ou le plus souvent sa sœur Wilkie l'accompagne, mais nous nous voyons aussi dans son jardin, à un passage que je sais, et dont j'ai la clef; nous nous voyons encore à Alger, où elle va voir une vieille amie malade.

— Et personne n'a de soupçons? Sa famille?

— Oh ! je suis au mieux avec son père; c'est un viveur dont la conscience est engourdie par l'ivresse, — car chez sa maîtresse il se grise comme un Anglais, — et surtout par la morphine. Elle a une sœur, une assez vilaine bossue à qui je fais la cour en plaisantant et qui me fait assez mauvais visage; quant à la petite sœur et à la tante, j'en fais ce que je veux. D'ailleurs, Frédérique est

étrangère, elle vit très librement, elle flirte sans que cela choque. Et puis, nous sommes à une heure d'Alger, en pleine campagne, et nous ne recevons pas d'indiscrets.

— Mais... la princesse? — dit Reynolds.

A ce moment, une femme à pas furtifs se ghssait près de la fenêtre, où, cachée par un massif, elle pouvait entendre la conversation; elle se tenait immobile et le haut du visage caché dans sa main, comme si elle avait honte d'écouter là.

— La princesse, — dit le prince, — elle est fort occupée avec Alyette, Forganisation de la villa et ses visites à Tarchevêché, car elle s'occupe avec Monseigneur des missions religieuses en Afrique et du rachat des esclaves. — Et une nuance presqu'insaisissable d'ironie accompagnait le ton de cette phrase.

— J'aurais cru la princesse plus méfiante, dit Reynolds .

— Elle l'a été tout d'abord, — dit le prince, mais je l'ai rassurée — et cela fut dit avec une grâce de cynisme qui sauvait ce qu'avait de trop choquant la duplicité maritale du prince. — D'ailleurs, dit-il d'un ton calme, je suis décidé à ne plus sacrifier mes sentiments à la jalousie de ma femme. Elle comprendra que tout en ayant beaucoup d'amitié et de respect tendre pour elle, je puisse aimer d'autres femmes, sinon... — il parut hésiter, mais il reprit aussitôt : — elle comprendra ou elle phera.

— Madame d'Ancisene phera pas, — dit le statuaire, d'un ton où perçait le regret de ces luttes probables.

— Elle pliera, mon cher ami, elle fera comme les femmes de son monde, elle sourira à Frédérique, elle la recevra, tout en la détestant peutêtre, mais elle n'empoisonnera pas, comme une bourgeoise, ma vie de tous les instants, par des silences, des allusions ou des querelles. J'ai été trop faible lors de l'aventure de Clara Bellie. Je ne sacrifierai pas Frédérique,non ! — dit le prince, en élevant un peu la voix, avec une certaine chaleur irritée, — je ne la sacrifierai à personne! — D'ailleurs, — fit-il d'un ton froid, en homme à qui pèse la rancune d'une situation fausse — en mettant les choses au pis, si Von m'ennuie, si Von me pousse à bout, j'enlèverai Frédérique et je partirai avec elle!

Le prince n'en avait pas l'intention, mais il est des forfanteries qu'on se permet, même devant son meilleur ami.

— Et votre femme ? — dit Reynolds avec reproche.

— Il y a le divorce — dit le prince, qui n'y songea qu'en inventant cette réponse, et non sérieusement.

Mais le mot imprudent fit balle: et la femme qui écoutait derrière la fenêtre le reçut en pleine poitrine; elle chancela et se cacha le visage dans ses mains. \

— Et l'enfant ? — reprit après un silence Revnolds, qui n'était dupe qu'à demi.

— L'enfant?... Eh bien, l'enfant... — et le prince selevani alla et vint parla chambre — Après?... il lui restera sa mère. Tenez, Revnolds, nenser à cela

m'énerve, il sera toujours temps ; parlons plutôt de Frédérique.

— Quelqu'un nous écoute ! — dit Reynolds.

Le prince se jeta vers la fenêtre, mais il ne vil rien :

— Quelque chat sauvage, — dit-il. Cependant il ferma la fenêtre.

Celle qui écoutait s'était sauvée derrière le mur: lentement elle s'éloigna, trébuchant comme blessée: elle gagna un banc à l'écart, perdu au milieu des feuilles; et là, s'y laissant tomber, la princesse d'Ancise sanglota, comme une pauvre femme.

Là-bas, la conversation simple et cruelle continuait : le prince allait et venait, Reynolds se rongeait les ongles.

— A quoi pensez-vous? — dit le prince, agacé par ce geste.

— Je crois que cela vous mènera loin , — dit Reynolds, — vous perdrez cette pauvre fille.

— Oh ! mon cher, à une certaine hauteur de rang et de fortune, on ne perd personne; c'est bon pour les filles pauvres que leur père maudit, dans les feuilletons du Petit Joiirricil !

Reynolds secoua la tète d'un air de doute.

— D'ailleurs, nous parlons là comme si Frédérique était ma maîtresse; elle ne l'est pas, elle ne veut pas l'être, je ne lui demande pas de l'être — (en cela, le prince ne disait pas la vérité, car àprement il désirait posséder Frédérique). — Tant, reprit-il, qu'elle n'est pas ma maîtresse, où est le mal? et puis quand même, y a-t-il un bien et un

mal? C'est bon pour les niais! — dit le prince, en qui l'hérédité princière avait mis, bien qu'il le cachât, un sentiment de supériorité sur les autres hommes, et qui ne reprochait point au chef de sa famille, Napoléon le Grand, d'avoir aimé incestueusement ses sœurs.

— Oh! — dit Reynolds, — cela ne se discute point. Vous aimez, vous sentez, vous vivez avec toute la concentration d'une idée fixe. C'est comme cela, il n'y a rien à dire ; ce n'est pas à moi ni à personne de vous conseiller, car vous savez ce que vous devez faire, et cependant vous savez, et moi aussi, que vous ferez tout le contraire. Au moins, tâchez d'être heureux, puisque c'est ce genre de bonheur que vous poursuivez.

— Mais vous, Reynolds, n'avez- vous donc jamais connu ce bonheur?

— Je n'ai connu que le travail, — dit le statuaire, d'une voix simple et grave. — Mais moi, je suis un primitif, — ajouta-t-il en souriant, — je n'entends rien à vos complexités modernes.

— Ah ! Reynolds, la seule joie, la seule est d'aimer et d'être aimé.

— C'est fort possible, — dit le sculpteur pensif. 11 ajouta : — Il me tarde de déballer mes outils, le sang me tourmente quand je reste les bras croisés.

— Eh bien, passons chez vous, dit le prince.

La princesse ne pleurait plus. Les yeux fixes, raidie dans sa douleur, elle songeait à sa vie définitivement brisée cette fois.

« Je l'ai trop aimé, se disait-elle avec accable-

ment. Cela devait arriver. L'hoinine qui m'a trompée pour une fille; une fille ! — se répéta-t-elle, avec l'horreur pour tout ce que ce mot lui représentait d'ignominieux, — ne devait pas s'en tenir là! A présent, il aime cette jeune fille, il ajoute à l'adultère la séduction d'une enfant, à qui il ne pourra donner aucune réparation. Ah ! si ! — pensa-t-elle en frissonnant — il peut l'enlever et l'épouser, après un divorce. Un divorce î se dit-elle, et à l'idée de son nom traîné par un scandale public dans la houe, de l'affront que lui ferait le prince la répudiant, elle et son enfant, elle se sentit mourir de désespoir et de honte.

» J'aurais dû paraître à ce moment, fit-elle, me montrer devant lui. Eùt-il osé les répéter, ces mots affreux? Mais c'était mal à moi de l'écouter, de surprendre, en collant l'oreille aux murs, la confirmation de mes soupçons, et comme je sentais que je faisais mal, j'ai eu honte et me suis enfuie. Mais aurait-ce été à lui, aurait-il eu le droit de me faire des reproches après son indigne conduite? Non, non, ce n'est pas pour moi, c'est pour lui que j'avais honte !

» Ah ! penser qu'un être si hon, si intelligent, se comporte ainsi. Quelle boue y a-t-il dans les hommes, pour que la luxure les rende pareils aux brutes ! — et songeant aux baisers que le prince lui avait donnés, elle frissonnait comme si elle eût, en les rendant, partagé un grand péché...

» Et elle, une jeune fille, comment n'a-t-elle pas honte! Elle ne croit donc pas à l'enfer? Et lui, séduire une vierge!... Et après, ce sera d'autres

femmes. Et cela durera jusqu'à ce que la vieillesse ait séché son sang. Mon Dieu, implora nienlalement la princesse, ne le punissez pas trop cruellement, mon Dieu, — dit-elle avec un effort de délachement sublime, — pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font î

» Que me reste-t-il, à présent? ma lille, ah oui, ma fille, — pensa-t-elle avec une énergie sauvage, et elle se leva, pour courir à l'enfant, la serrer sur son cœur, pleurer sur son pâle petit visage. — 0 vierge Mère ! avoir dit que si on, qui on ? moi, sa femme devant Dieu et devant les hommes, l'ennuvait, — V ennuyait l — fit-elle avec une ironit' amère, il enlèverait cette fille, et que s'il le fallait, il divorcerait. Non, jamais î Plutôt tout souffrir. Même une séparation, je n'en supporterai pas l'idée ; les hommes ne peuvent délier ce que Dieu a joint. Nous sommes unis pour la vie et la mort. Il veut que je plie, je plierai ! Enseignez-moi l'humilité, Jésus, vous qui avez porté, le long du calvaire, la lourde croix, vous qui avez pardonné à vos bourreaux et béni votre supplice ! Que le monde me jette la pierre ; je couvrirai leur adultère de mon manteau. Ils se verront, ils s'aimeront, ils s'embrasseront à l'abri de mon nom et de ma maison: oui, je recevrai sa maîtresse, je lui sourirai comme il le veut, je n'empoisonnerai pas par des querelles de bourgeoise la vie heureuse du prince d'Ancise. Ah ! — fit-elle en se tordant les mains, — je souffre trop, je voudrais mourir î »

Et crispée dans une tension nerveuse de tout son être, elle tordait, elle broyait sa bouche contre soa

mouchoir trempé de larmes, de peur quun ne l'entendit sangloter et crier. Puis elle se dit que Fenfant la réclamait toute désormais, et une sorte de calme descendit sur son visage. Elle s"arréta, fit le signe de la croix, et ses lèvres, silencieusement, agitèrent les mots d'une prière ; puis un nouveau signe de croix, un grand soupir: et résolument elle marcha vers la villa.

Mais au détour d'une allée, elle tressaillit, se trouva face à face avec Frédérique Ylsée. La princesse pâlit horriblement. La dure épreuve commençait.

Frédérique était devenue pourpre, et toute troublée, de cette rencontre imprévue.

— Vous cherchez mon mari? — dit la princesse avec un sourire ; et sa voix peu à peu s'affermit — il est dans le pavillon, avec M. Revuolds.

— 3Ierci, madame, — balbutia Frédérique;

je rapportais au prince les vers de M. de Fonbonne, qu'il ma prêtés.

La princesse fit signe que c'était très bien, et comme le sentier était étroit, elle se rangea, disant :

— Passez, mon enfant.

De ce jour, des heures heureuses commencèrent pour le prince et Frédérique dans le petit pavillon, 011 nul ne les gênait. Leur amour s'y épanouissait à l'aise, soit chez le prince, où ils causaient et faisaient de la musique, soit dans le hall de travail oii Reynolds avait commencé le buste de Frédérique. Déjà sa tète charmante sortait du bloc de glaise informe, et de ses rudes mains le sculpteur pétrissait les traits exquis, sans parler et sans voir, tandis que Frédérique et son ami échangeaient de prompts et tendres regards.

Pendant ce temps, la princesse, avec des efforts d'âme surhumains, se forçait à la dure tâche qu'elle avait entreprise ; la foi la soutenait, et les pratiques constantes ; elle se confessait à l'archevècJié , communiait tous les dimanches. Elle faisait des visites aux pauvres. Elle donnait aux couvents. L'habitude de l'effort quotidien lui donna une sorte de courage plus facile et adoucit en queh|ue sorte sa douleur. Il lui en coûta moins de sourire,

de se montrer aimable pour les Ylsée. lorsqu'elle ne pouvait éviter leur présence. Et jamais un reproche, une allusion ne sortirent de sa bouche, pour inquiéter la sécurité du prince ou pour irriter son amour-propre. Elle se renfermait en une doult'ur plus profonde, seulement, lorsqu'elle le voyait, avec une grâce aisée et souriante, un air de mensonge. lui parler affectueusement, comme avant. Quand il lui baisait la main, elle se contraignait pour ne pas la retirer de sa main délovale, à lui... Du moins elle évita des caresses plus intimes dont elle se fût sentie irrémédiablement souillée, et avec l'autorisation de son confesseur, an Jésuite, elle se dit souffrante. Le prince témoigna de vifs regrets, sincères chez ce tempérament complexe, et de nature amoureuse, mais en galant homme, n'insista pas. Et le divorce charnel s'accomplit sans rupture, en souriant. Mais la princesse pleura amèrement dans le lit où son mari n'entrerait plus, car elle aimait le prince, elle l'avait aimé, elle l'aimait encore dans le souvenir et peut-être — mais elle n'osait avouer cet espoir — dans l'avenir.

Et elle implorait Dieu, dans les longues insomnies, en écoutant la respiration courte de la petite Alyette.

Le prince, qui veillait fort tard, couchait souvent au pavillon. Presque tous les jours Frédérique venait le voir, dans l'après-midi, quelquefois seule, plus souvent avec AYilkie. Alors le prince s'amusait à voir l'enfant croquer des dragées, il lui servait des collations de biscuits et de vin d'Espagne,

et l'on appelait l'anii Reynolds, qui arrivait, boueux comme un maçon, avec de la sueur sur son large front. Une fois ou deux, Mitka vint, et gaîment proposa au statuaire de la faire elle aussi, en buste et vue de dos. Mais ces plaisanteries qu'elle faisait sur elle-même ou sur les autres, avaient toujours quelque chose de cruel; et son départ soulageait tout le monde. Les meilleurs moments pour le prince étaient quand Frédériquc venait seule le surprendre, non plus en visiteuse, mais en voisine, par la petite porte verte dont il lui avait offert une clef d'argent, toute petite, qu'elle portait toujours sur elle.

Quand. elle ne posait pas dans le hall, ils causaient, dans le cabinet du prince, intarissablement. Et ce n'était pas seulement de leur amour, mais de tout ce qui pouvait intéresser deux êtres pensants, les arts, les livres, les événements de leur vie, leurs caractères, leurs goûts, tout ce qui de près ou de loin les touchait. Puis c'étaient des heures passées au piano ; Frédérique, excellente musicienne, sentant fortement et très suffisante exécutrice, bien que depuis trois ans elle eût négligé son piano, Frédérique jouait au prince des oratorios de Ilaëndel, des fugues de Bach. Là se révélait son excellente éducation musicale; mais leur goût commun les portait plutôt vers Wagner. Elle lui chantait la romance de Y Etoile et des parties de Parsifal et des Maîtres Chanteurs. Elle avait une voix pure et vibrante qui résonnait dans le cœur de ceux qui l'écoutaient, et des ardeurs de grande amoureuse passaient, inconsciemment,

aux cris de passion de cette musique sensuelle, dans sa voix.

Et cependant, si profond, si sincère, si libre que fût l'amour qu'elle éprouvait pour le prince, elle était restée vierge, intacte sous les baisers ardents (ju'il lui faisait, quand ils étaient seuls, et qu'elle ne lui refusait pas. l£::norait-elle, devinait-elle trop au contraire que ce serait se perdre entièrement? Elle savait, quand il l'étreignait trop ardemment, dénouer d'un mot ses bras en disant : « Vous me faites mal, mon ami ! » Et il n'osait alors lui dire : — « Je vous veux, soyez à moi î »

31ais elle voyait bien le feu de ses regards, et son teint animé par une lièvre, elle voyait bien qu'il y avait au delà du bonheur de s'aimer et de se le dire, au delà des baisers même, quelque chose de terrible et doux, d'inconnu et d'irréparable. Elle sentait bien que si elle s'abandonnait à lui sans défense, un acte irrévocable, qu'elle pressentait, sans le préciser, les unirait comme mari et femme. Et se défiant d'elle-même, elle évitait de rester trop longtemps seule avec le prince. Il l'avait suppliée de venir une fois, la nuit, au pavillon. Elle y consentit, à condition que Reynolds vînt avec le prince la chercher et la raccompagner. En cela elle n'obéissait qu'à un scrupule de pureté morale, une sorte de pudeur qui lui faisait compendre qu'elle était l'objet d'un désir ardent, qu'elle pouvait réaliser si elle le voulait, mais qu'après elle se serait irrévocablement donnée. Et elle trompait les d<^G.irs du prince par des baisers, ne faisant au contraire que l'enfiévrer davantage.

Bientôt elle le pressentit malheureux : elle sentait qu'elle seule pouvait lui donner le bonheur. Elle Feût voulu et ne l'eût pas voulu à la fois. Aucun calcul, aucune coquetterie ne bataillaient en elle. Elle ne se marchandait pas, elle tâchait seulement de reculer sa défaite. Cependant elle aussi peu à peu sentait, dans les longues nuits, s'allumer son sang et se tordre nerveusement sa chair.

Trois semaines après, par une chaude journée d'orage où, malgré les menaces de pluie, Frédérique avait tenu à sortir à cheval, elle et le prince mirent pied à terre à la porte de la maison qu'occupait madame Karlsen, touten haut d'Alger; le groom du prince qui les suivait, tint les chevaux par la bride, tandis qu'ils sonnaient et demandaient à la vieille Minna si sa maîtresse pouvait les recevoir.

C'était un caprice de Frédérique, cette visite: et malgré la légère résistance du prince, elle avait tenu à ce qu'il l'accompagnât chez sa vieille amie : — « Si ! — avait-elle dit, — il y a longtemps que je ne suis venue la voir, au moins dix jours. Elle m'a écrit trois fois. En venant avec vous, elle ne me retiendra pas ; nous ferons une courte visite et nous nous sauverons ! »

Frédérique cependant aimait bien sa vieille amie, mais tel était l'égoïsme de son amour qu elle deve-

nait indifTérente à tout ce qui n'en faisait pas partie; et puis elle avait peur de la clairvoyance de madame Karlsen et craignait sa sévérité.

Minnales fit monter ; la présence du prince semblait l'étonner et la scandaliser un peu. Dans la chambre où ils pénétrèrent, madame Karlsen, étendue sur sa chaise longue, lisait un livre de philosophie, qu elle déposa sur la table, où son litre en or brilla.

La présence du prince ne parut pas l'étonner, et les explications préparées de Fr 3dérique la trouvèrent indulsfente.

Elle dit seulement :

— Vous n'avez pas été souffrante, au moins ?

— Un peu fatiguée, — dit Frédérique qui ne mentit qu'a demi, car depuis quelques jours elle avait des suffocations assez fortes, dont la soulageaient seules des aspirations de nitrite d'anyle, dont elle aimait, par un goût un peu pervers, l'odeur de pomme sûrie.

— Mais vous, Léa? vous paraissez plus souffrante.

— Moi, — dit celle-ci, — telle que vous me voyez, j'attends messieurs les médecins, pour une consultation.

— Vous êtes ,donc plus malade que vous ne voulez l'avouer? — dit Frédérique émue; — mais qu'avez-vous donc?

Madame Karlsen ne repondit pas directement.

— Qu'y faire? dit-elle. Il faut se résigner à ce qu'on ne peut empêcher. J'ai vu la princesse hier, — dit-elle en se tournant vers le prince.

— Je l'avais priée de vous recommander le docteur Harvell,^ — dit celui-ci, comme s'il était au courant, par sa femme, de l'état de santé de madame Karlsen.

— Je vous remercie, — dit-elle. Et avec un ton dindifférence : — Je pense qu'il viendra avec les autres. Avez-vous lu ce livre? — dit-elle à Frédérique en le lui tendant.

— Non ?

— Et vous, prince?

— Non, madame.

— A quoi vais-je penser? dit-elle; à votre âge on ne lit pas ces livres sérieux. Sérieux? — répéta- -elle avec une nuance d'ironie. — Ah ! tous ces svst'rmes de philosophie sont bien vains. Il faut être vieille comme moi pour se plaire à ces rêveries creuses. C'est un grand néant que les livres, aussi grand que la vie, et peut-être n'y a-t-il que la mort de vraie.

— Vous n'avez pas toujours pensé ainsi? dit Frédérique.

— Non, non, — dit celle-ci en unissant dans son regard Frédérique et le prince, — j'ai cru à l'activité de l'intelligence, aux forces de la volonté, au développement de l'individu, au progrès, et maintenant je ne sais plus... Est-ce l'époque? — dit-elle ; mais tout ce que je vois, tout ce que j'entends, tout ce que je lis me décourage et me désole. On dirait que l'âme humaine s'est rabaissée. On ne voit que névrose, folie et décadence. Les scandales quotidiens éclatent, atteignant les plus hautes familles, les noms les plus considérés ; les crime<^

se multiplient: ce sont les enfants qui tuent, à présent ; Fincapacité politique règne. En haut, en bas, le désir de jouir étouffe tous les autres sentiments. On ne pense plus, on ne veut plus, l'instinct triomphe, la sensation a tout remplacé !

Elle s'arrêta, sourit, et changea de conversation, comme si elle eût deviné que le prince et Frédérique ressentaient un malaise et, au fond de leur conscience, prenaient une part de ces reproches,

— Je radote, dit-elle, mais il y a des jours où il me semble que j'ai vécu mille ans : le monde et les gens m'apparaissent lointains comme des ombres, ma vie tourne au rêve, et certaines nuits, je m'endors en souhaitant de ne plus me réveiller. Je suis lasse, ma Frédérique, lasse ! — fit-elle avec un sourire. — Ah ! reprit-elle, je voudrais être bien sûre que la mort fût la mort, c'est-à-dire le néant. iNc plus être, ne plus sentir, quel repos !

— On ne le sent pas, — objecta le prince.

— L'immortalité de l'àme ne serait-elle pas plus affreuse? Toujours penser, toujours avoir conscience que l'on existe, quelle obsession ! Et il y a des gens qui s'acrochent désespérément à ce cauchemar ! Seriez-vous de ceux-là ?

— Oh î moi, — dit le prince, — je m'abstiens de tout jugement, je sais ce que c'estque la vie. Elle me paraît triste, mais elle est sûre: je la connais et je m'y tiens. Quant à la mort, je dis comme Montaigne: (( Que sais-je ? » et comme Rabelais « Peut-être ».

— Et vous, Frédérique ?

— Moi, je ne sais pas; la mort me paraît affreuse;

c'est pour cela que je voudrais croire, mais je n'ai pas la foi. D'autre part, je n'ai pas votre fermeté : aussi pour moi, la vie n'a aucun sens... (que d'aimer),— ajouta-t-elle mentalement en regardant le prince.

Il y eut un silence. Madame Karlsen jeta un long regard vers le ciel bleu et le beau soleil. Une lassitude suprême éteignait sa physionomie; on eût dit qu'elle semblait plus sourde et plus aveugle. Et une grande tristesse pesait sur le prince et Frédérique.

Ils voulaient s'en aller et n'osaient. Ils avaient soif d'être dehors et de trotter gaiement ; il leur semblait avoir vieiUi, dans cette chambre.

Un coup de sonnette les t^ra d'embarras. Ua vieille Minna entra et dit :

— Madame, il y a là les médecins.

— Fais-les entrer dans le petit salon, — dit madame Karlsen d'un air calme.

Et comme les deux jeunes gens se levaient :

— Adieu, dit-elle.

Le prince et Frédérique, remis en selle, s'éloignèrent sans parler.

— Mais qu'a-t-elle donc, — dit vivement Frédérique, le savez-vous ?

— Une maladie de femme, — dit le prince en hésitant.

— Une tumeur ?

Il fit signe que oui.

— Mais on en guérit?

Il fît un signe de doute:

— Rarement.

— Oh! — fît-elle avec un serrement de cœur, —

comme c'est triste ! la vie est atroce : on a les maladies, on a la vieillesse, on a la mort.

— Oui, — dit le prince. — Et il hasarda : — 11 y a l'amour.

Mais il leur sembla que ce mot lui-même, si beau, s'était décoloré. Une torpeur hébétait leurs âmes. Et l'orage alourdissait leur sang.

— Ah î — dit Frédérique, en qui le mot du prince éveilla un souvenir, — savez-vous ce que m'a dit Wilkie, ce matin? Elle m'a dit — : « Décidément, je ne suis plus amoureuse de ce pauvre M. de Fonbonne, ses vers sont trop beaux pour moi. » Et elL' a jeté dans mon tiroir la copie qu'elle avait faite d' ses vers.

A ce moment, conduisant une voiture montée sur deux roues très hautes, et maîtrisant un clieval qui se cabrait, venait en sens inverse un jeune homme que son teint rose, ses yeux bleus, ses Icger.s favoris blonds, son petit casque de toile, et h» complet à petits carreaux enserrant son grand corps musculeux faisaient reconnaître pour un Anglais. Sans souci des furieuses ruades de sa bète, il lixait obstinément les yeux sur Frédérique et sur le prince d'une étrange façon, et il salua, en passant. Elle reconnut Sam Eburton.

— Qui est ce monsieur ? — demanda le prince.

— Rien, — dit-elle avec indifférence. — Quelqu'un qui m'avait demandée en mariage.

— Ah î — fit-il.

Et ils ne dirent rien d'autre, livrés aux réflexions vagues que cette rencontre suggérait en eux. — - Je crains qu'il ne pleuve, — dit le prince.

— Il ne pleuvra pas, — dit Frédérique.

Mais à ce moment, ils débouchèrent surla route qui domine la mer et conduit à Notre-Dame d'Afrique. Un vent lourd soupirait, par bouffées. La mer était toute décolorée, d'un vert pâle et maladif, avec une écume livide à la crête des vagues. Le ciel derrière eux était bleu, avec de petits nuag-es dorés ; mais l'horizon sur la mer et la montagne était noir, et les nuages avançaient à leur re'ncontre, comme un grand mur d'ombre qui assombrissait les eaux.

— L'orage accourt. Rentrons, dit le prince.

— Xon, — dit Frédérique par une de ces contradictions 011 les femmes s'entêtent, — nous ne serons pas mouillés, nous trouverons un abri.

— Frédérique, votre santé m'est chère; je vous en prie, rentrons.

Le vent changea, une fraîcheur souffla. Des gouttes de pluie tombèrent.

— Voyez, — dit le prince, et il saisit Frieda par la bride.

— Trop tard, — dit Frédérique ; — il y a un refuge à Notre-Dame, galopons.

— 3Iais c'est trop loin. »

— C'est tout près ! — Et Frédérique, obstinée, cravacha sa jument.

La lourde chapelle, sous son dôme en tiare, surplombait. On eût dit qu'on n'avait qu'à étendre la main pour la toucher. 3Iais la route montait en serpentant, et les chevaux au galop soufflaient sur cette pente dure. Heureusement il ne tombait encore qu'une petite pluie fine comme de la mousseline. Et le prince et Frédérique eurent le temps

d'arriver au couvent des Pères blancs, où l'on mit leurs chevaux à l'écurie ; du seuil ils surveillèrent l'installation.

A ce moment un éblouissant éclair fulgura, des carreaux d'argent zigzaguèrent, et la foudre, dans un formidable écroulement dénuées, avec un fracas énorme, tomba. La pluie creva ; ce fut un déluge. Le prince avait étreint Frédérique,etil l'entraînait, suivi du Père blanc, vers la porte du couvent, qu'ils atteignirent.

On les fit entrer au parloir, oii le prieur les reçut et leur offrit une flambée de fagots, du vin rouge que le couvent récoltait, et des gâteaux secs. Il insista pour que Frédérique bût. Mais elle était impatiente de repartir. La pluie cependant tombait toujours avec un bruit de grêle. Des éclairs palpitaient; et de sourds tonnerres se répercutaient avec violence.

Le prieur, par politesse, ne quittait pas ses hôtes, et, après des paroles vaines, coupées de silence, il s'était mis à entretenir le prince des missions dans le centre de l'Afrique, des massacres des prêtres par les tribus sauvages, et de l'argent, des grandes sommes d'argent qu'il faudrait. — Mais, dit-il, il y a de généreux donateurs : madame la princesse d'Ancise a offert ces jours derniers trente mille francs à Monseigneur.

Et cela faisait au prince un singuher effet d'entendre dire cela de sa femme, à lui, que le prieur ne connaissait pas, et ({u'il devait prendre avec Frédérique pour un jeune couple étranger. Il était gêné en voyant les regards du moine aller vers Fré-

(lériqiie qui, devant le feu, relevait son amazone sur sa botte de cuir gris éperonnée d'argent, dont elle tendait la fine semelle au feu : « Ces missions, pensait-il en lui-même, quelle absurdité, aller catéchiser ces pauvres diables, au lieu de les laisser tranquilles », et cependant il y avait là un but, un effort, et de la part de sa femme une générosité d' finie, mal employée peut-être, mais noble. Et cela le troublait de le reconnaître.

Le prieur continuait de parler, d'une voix douce et lente, en souriant dans sa grande barbe rousse ; il avait un haut front étroit, des yeux bleus sans flamme, un long visage ascétique aux pommettes de cire, on ne sait quoi de monacal et de soldatesque, comme un templier du moyen-

Frédérique ne l'écoutait pas ; le bruit de ces paroles se mêlait dans son esprit, ennuyeusement, au bruit de la pluie tombant toujours. Elle s'irritait, s'énervait de sentir que l'orage ne finissait point. Et comme toujours, à ses contrariétés nerveuses, correspondait un malaise physique : des sensations douloureuses au cœur, et le corset d'acier de la dyspnée.

Elle alla à la fenêtre, colla son front aux vitres. Une tristesse sans nom l'accablait dans ce parloir humide à l'odeur de moisi; et sa mauvaise humeur était d'autant plus grande que c'était elle qui avait voulu sortir, malgré les menaces de pluie, et se rétugier ici, contre l'avis du prince.

Elle le devinait inquiet et mécontent à cause d'elle, et s'en voulait.

Elle revint vers le prieur. 11 disait :

— Nous ne faisons jamais de feu; il n'y en a que dans la chambre qui est là-haut — et il levait son doigt vers le plafond — parce qu'il y a là un de nos pères, un tout jeune homme, qui va bientôt mourir.

Un silence accueillit cette déclaration.

— Oui, — reprit le moine en hochant la tète, — le médecin est venu ce matin, et a dit qu'il ne passerait pas la nuit.

— Quelle est sa maladie? — demanda le prince. Le père blanc hocha la tète, et se frappant

comme s'il faisait un 7nea culpa :

— La poitrine ! dit-il.

— Est-ce qu'il le sait? — demanda Frèdérique, angoissée d'un malaise soudain.

— Il le sait, — dit le prieur, — on le lui a dit hier.

— Pourquoi donc? — demanda Frèdérique révoltée.

— Parce qu'il est prêtre, — dit gravement le prieur, et qu'il faut qu'il ait le temps de se préparer à paraître devant son souverain Juge.

Personne ne répondit; un froid avait passé, comme le souffle de la mort qui allait bientôt glacer le moine, là haut, au-dessus de leur tête.

— Vous êtes pâle, — dit le prince à Frèdérique.

— Madame aura pris froid, veut-elle encore un doigt de vin?

Frèdérique ht signe que non, et s'assit près du feu, la joue appuyée sur sa main.

— Vous avez visité Xotre-Dame ? — demanda le père.

— Non, la pluie nous a surpris.

— Je vouib-ais y entrer, — dit Frédérique on levant subite uient la tète.

— Il y a, — dit le prieur, — un passage derrière le chœur, je puis vous y mener, si vous voulez.

Tous trois par des corridors gagnèrent la sacris tie, le chœur et la nef. Le père fit une génuflexion devant le maître-autel, tandis que le prince d'un mouvement machinal levait les yeux vers les vitraux. Quand il abaissa ses regards, il vit Frédérique agenouillée sur la pierre; le blanc de sa nuque brillait sous son chignon; elle était comme affaissée <ît priait tout bas.

(( Mon Dieu, — disait-elle avec une ferveur soudaine et désespérée, — si vous existez comme on me Ta appris quand j'étais enfant, vous êtes la bonté et le pardon suprêmes. Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Laissez-moi la santé tandis que je suis jeune. Eloignez de moi la maladie et la mort. Laissez-moi vivre et aimer. Et vous, Christ, si vous êtes un Dieu et non un homme, intercédez pour votre ingrate servante. Hélas, bien que je ne voie point votre lumière, je voudrais tant croire ! 0 Dieu, du fond des lénèbres oii vous vous cachez, soyez clément, ne me frappez pas encore aujourd'hui ! »

Elle se releva ; son visage avait une expression toVoment étrange, que le prince en fut angoissé. Il vit Frédérique aller au tronc des pauvres et y verser le contenu de sa bourse.

Pour s associer à elle, et reconnaître Thospitalité des pères, il tira de sa poche quelques pièces d'or

et les remit au prieur en le priant d'en assigner luimôme l'emploi. Puis comme la pluie avait cessé, sur la prière instante de Frédérique, il demanda les chevaux.

De grandes flaques d'eau couvraient la terre, des ruisseaux avec un bruit de torrent se ruaient, débordant les fossés. Des nuages, éparpillés et déchirés en morceaux, volaient dans le ciel; des souffles froids erraient. Les chevaux arrivèrent, souillés de boue jusqu'au ventre.

Le prieur attendait que le prince et Frédérique fussent en selle, il les regarda s'en aller et leur dit adieu de la main.

Quand ils furent de nouveau hors d'Alger, en sens inverse, et qu'ils commencèrent à se rapprocher de la villa, la pluie retomba.

Alors Frédérique regretta amèrement de s'être refusée à l'offre du prince : de laisser leurs chevaux au groom qui les ramènerait, et de revenir, eux, en voiture fermée. Cependant le motif qui l'avait retenue était tout de pudeur et de prudence. 3Iais si elle prenait une fluxion de poitrine?...

— Allongeons l'allure, — dit-elle. Et elle prit le trot et bientôt après le galop. Mais au bout de quelques instants, la même douleur au cœur que quelques semaines auparavant lui revint, aiguë et insoutenable. « Simand me l'avait bien dit, — se rappela-t-elle, — les grandes promenades à cheval me sont défendues ! » Et bien que la pluie redoublât : (( Tant pis ! — se dit-elle, — j'aime mieux être mouillée. » — Et elle s'arrêta net.

— Je ne peux pas courir, — dit-elle, — allons au pas.

— Vous avez mal?

— Oh! oui, bien mal!

Le prince navré appela le groom, et lui dit de galoper à la villa Ylsée, chercher des manteaux et des schalls.

Et lentement, au pas, lui et Frédérique revinrent sous la pluie qui les transperçait.

Ils se parlaient à peine. Aucune maison, aucun abri ne s'élevait dans les champs vides. Ce retour d'une demi-heure fut un long calvaire. Par moments, ils s'arrêtaient: puis la douleur passée, ils repartaient au pas. Enfin le groom à quelque distance de la villa reparut, rapportant un manteau. Le prince en enveloppa Frédérique qui se laissa faire.

Quand ils furent arrivés, elle lui teijxlit sa main gantée ruisselante :

— Courez vous changer, — dit-elle, — et pardonnez-moi, c'est de ma faute si... — un sanglot lui coupa la voix, — allez vite! — fit-elle avec un adieu de la main.

Wilkie l'aida à monter l'escalier. Les jupes de Frédérique étaient si lourdes de pluie qu'elles retardaient sa marche. Arrivée dans sa chambre, en se traînant avec effort, elle se laissa tomber sur une chaise, et y resta immobile, puis fébrilement elle commença à arracher ses gants en les retournant, et à déboutonner son corsage. Wilkie à genoux lui tirait ses bas, en un silence plein de gronderie et d'inquiétude, puis elle l'aida à se déshabiller toute ; et quand Frédérique fut presque

nue, ruisselante comme au sortir d'un bain, Wilkie, malgré sa résistance pudibonde, la frotta de serviettes par tout le corps, en frictionnant surtout le dos et la poitrine, comme l'eût fait une servante.

Puis, car Frédérique claquait des dents, elle lui passa une chemise et lui dit avec autorité :

— Couche-toi î

L'autre obéit comme une enfant: une expression d'angoisse désolait son visage.

Wilkie ramassa les vêtements affalés, autour desquels l'eau s'étalait comme une mare, et elle courut à la cuisine faire préparer une boisson chaude et ordonner qu'on courût chercher le docteur Simand.

Frédérique s'éveilla au milieu de la nuit: une fièvre terrible la brûlait, et elle ne pouvait respirer. Elle se mit sur son séant.

Des ombres profondes emplissaient la chambre; la veilleuse s'était éteinte. Eq tàto nnant elle saisi le flacon de nitrite d'anyle et le respira: aussitôt let sang- afflua à son cerveau, où des martèlements de névralgie battirent, tandis que son cœur palpitait à se rompre; mais elle n'éprouva pas le soulag-ement ordinaire qui suivait, et elle continuait d'étouffer. Une lourde pierre de taille eût écrasé ses cotes qu'elle n'aurait pas eu plus de difficulté à respirer et à soulever ce poids énorme. Elle redouta une fluxion de poitrine ou une pleurésie. Et la dyspnée augmentant, elle se sentit peu à peu envahir par une épouvante sourde, puis aiguë, et qui en quelques instants devint intolérable. Désespérément, elle tâtonna, cherchant des allumettes, et n'en trouva pas. Ces ténèbres surtout l'angoissaient. Elle heurta un flacon qui contenait une potion de

morphine et de chloral, et avec un soulagement avide, elle le porta à ses lèvres et but une ample gorgée. Puis elle retomba, attendant le sommeil.

Mais au lieu du repos, ce fut une quinte de toux aigre, râpeuse, déchirante qui la souleva et la secoua, lui raclant douloureusement les bronches, tandis qu'une sueur d'angoisse perlait à son front. Et cette toux lui causait une telle horripilation nerveuse, quelle en venait à haleter de court, spasmodiquement, sans pouvoir reprendre haleine, tandis que son cœur à contre-temps battait en de furieuses palpitations. Frédérique se renversa sur son lit et s'abandonna à la souffrance, comme une béte vaincue, résignée.

Et elle râlait dans les ténèbres : c'était une plainte sifflante et continue, qu'elle écoutait avec angoisse et avec dégoût, et l'idée qu'elle préférerait fuir, fuir bien loin plutôt que son ami la vît ainsi : car Ihorreiir physique de la maladie l'écœurant, elle pensa qu'il en serait de même pour lui.

Alors, peu à peu, du fond de sa conscience, du coin obscur de son cerveau oij elle gisait peureusement tapie. Vidée non formulée, l'idée sourde, l'idée noire, lentement se dressa dans les ténèbres; et elle vit, elle sentit, elle reconnut l'abominable et hallucinante présence du monstre invisible : LA MORT.

Et ce n'était pas la mort abstraite qui frappe tous les hommes, mais une mort vivante déterminée dans la durée, localisée dans l'être, une mort qui peu à peu, invinciblement, chaque jour davantage détruirait ses organes, ruinerait sa beauté, flétrirait

son teint, corromprait son haleine, enlèverait sans répit sa jeunesse et ses forces; c'était la mort sous sa forme la plus affreuse, non celle qui vous frappe, imprévue et subite, dans le coup de foudre d'un accident, mais celle qui vous guette, qui vous happe, qui vous enfonce ses griffes de torture dans la chair, et qui dure des années, ou seulement des mois, ou des semaines, la mort qui halluciné, qui obsède, qui rend fou, la mort idée fixe, la mort monomane.

S'éveiller tous les matins en se disant : — « Je mourrai dans tant de jours, tant d'heures »; s'endormir tous les soirs en se disant : — « Un jour viendra où je ne m'éveillerai plus », et sentir fuir le temps, avec l'angoisse d'un condamné attendant le coup suprême: ne plus jouir de rien, car le goût de la mort corrompt ce qu'il y a de meilleur : la joie, le rire, l'amour; ne plus s'attacher à rien, et sentir qu'on est seul condamné, injustement, qu'autour de vous les autres vont, viennent, heureux parce qu'ils ne le savent pas, et le savoir, soi, avec le goût amer de la vérité dans la bouche ! Frédérique entrevit l'épouvantable cauchemar qui ne finirait qu'avec sa vie.

Puis un arrêt brusque se fit dans sa cervelle où, furieusement, couraient, s'enchaînaient les idées, comme d'une machine détraquée, lancée à éclater. Elle se dit :

« Xe pensons pas, ne pensons plus. » Et en même temps, elle ajoutait pour se rassurer : « C'est la fièvre, tout ce cauchemar passera au matin. » Et elle essaya de raisonner :

(( Eh bien, elle avait pris mal par sa faute ; elle ferait une maladie, s'il le fallait; on la soignerait; et si elle devait en guérir, elle guérirait. De quoi donc s"inquiétait-elle tant? »

Mais elle sentit que ce n'était pas de cela qu'elle avait peur. Elle comprit que même une fois guérie, Vidée ne la quitterait pas. Mais cette brusque, cette terrible révélation pouvait èlre un éclair de f'jlie? Pourquoi, pourquoi donc avait-elle cette idée d'un mal profond, invétéré, inciirahle^ et de la mort à bref délai?

Alors des souvenirs lui revinrent, des menus faits en foule qu'elle avait oubliés ou auxquels elle n'avait prêté qu'une attention distraite, des demi-mots entendus qui prenaient un sens profond aujourd'hui. Elle s'expliqua des regards, des silence?, des précautions prises. Elle comprit l'importance de ces hivers passés en France, dans le midi, en Italie et, cette année, sur le conseil des médecins, à Alger. Elle devina qu'on lui avait gardé le secret, soit par pitié, soit que les siens ne crussent pas son cas aussi désespéré. Et des riens, de ces riens qui sont tout, lui revenaient avec une effrayante netteté. Un monde de pensées et de sensations anciennes se levaient en elle, comme si les fonds obscurs de son cerveau s'éclairaient d'une lumière vive et brutale. L'évidence de son mal la frappa : doublement menacée à la poitrine et au '^œur, ayant le choix de mourir entre deux affections, peut-être plus avancées qu'elle ne croyait, et qui ne pardonnaient point. Les douleurs et les affres qu'elle ressentait, grandissant

jadis de mois en mois et à présent de semaine en semaine, n'en étaient-elles pas les plus sûrs symptômes, encore qu'elle commençât à s'y habituer? Les remèdes qu'elle prenait n'étaient-ils pas significatifs? Et un petit fait, entre cent mille, lui revint : la visite, à Nice, d'une malade, d'une jeune femme qu'elle connaissait à peine et qui n'avait certainement, pour motiver sa visite , qu'un désir morbide de voir une autre femme atteinte ou menacée du même mal qu'elle, car elle lui avait posé des questions médicales qui avaient beaucoup étonné alors Frédérique, et elle" s'était levée, en disant comme avec regret, ce mot amer dont Frédérique s'expliquait à présent toute la cruauté :

— Je vous croyais bien plus malade.

Et de seconde en seconde, la certitude de l'idée entrait, comme un coup de couteau, dans son cœur.

3Iais si elle se trompait? Non, non, elle ne devait garder aucun espoir : en elle, en dépit de l'espoir tenace auquel elle voulait se raccrocher, l'idée parlait et elle disait :

« Il faut mourir ! mourir! mourir ! »

Ah! ces affres dans l'ombre, cette agonie dune âme et d'un jeune être dans les ténèbres, elle les souffrit sans répit, pendant toute cette nuit atroce. (( Penser, se disait la malheureuse avec désespoir, penser que je touchais au bonheur; mon beau rêve s'était réalisé : je le voyais, je lui parlais, je Teffleurais ; ses regards, ses paroles me pénétraient; j'étais ivre de lui. Ah! cela était trop beau pour durer. »

Et ce qu'elle perdait, la vie si bonne, son amour si grand, son doux ami pour qui elle s'clait conservée vierge, et qu'elle perdait presqu aussitôt qu'elle le possédait, tout cela creva le cœur de Frédérique. Une haine la souleva contre l'injustice du sort. Elle se bafoua d'avoir prié à Notre-Dame comme une bonne femme, comme une pauvre d'esprit. Un miracle, un petit miracle, vraiment! Elle n'avait demandé que cela. Est-ce que c'était possible? Dieu lui-même n'aurait pu le faire.

— Oh! cette nuit, — murmura-t-elle avec angoisse, — cette nuit qui n'en finit pas ! — Et il lui semblait que l'ombre entrait dans ses yeux, dans sa bouche et l'étouffait, comme la terre qu'on jette à pelletées sur le visage et le corps des morts.

La peur de la fohe l'obséda; elle avait envie de crier, d'appeler, au moins pour avoir de la lumière, mais une pudeur la retint, la honte qu'on ne la devinât. Et désespérée, elle rebut à même à la fiole de sommeil : mais si la morphine peu à peu calmait sa respiration anhélante, le chloral restait sans forces contre l'exaspération mentale de Frédérique. Cependant elle était plus abattue, et passait d'un enfer d'horreur à des limbes douloureuses. Une torpeur pénible lui brisait les membres. Et toujours l'idée de la mort alternait en elle avec l'idée de l'amour: et chaque fois qu'elle se sentait condamnée, et chaque fois qu elle pensait au prince, une douleur atroce la tenaillait.

(( Oh! si jeune! pensait-elle, et ne plus le voir... lui que j'aime! lui que j'aime! »

Alors, à la pensée de sa vie si courte et si mal

employée, des deux années où elle ne l'avait plus revu, et depuis des heures perdues sans le voir, de tous les moments non passés avec lui, a la pensée qu'elle avait pu le peiner sans le vouloir, et de la triste chair qu'elle refusait à ses haisers, elle fut prise d'un regret et d'un désespoir sans hornes. Uohsession de la mort proche devint plus intense et plus cruelle que jamais. Et Frédérique, éperdu-' ment, se tordit les bras en sanglotant dans les ténèbres.

Le prince était seul dans le pavillon.

Depuis huit jours, il se consumait d'inquiétude et de chagrin. Ne plus voir Frédérique, ne plus communiquer avec elle que par de courts billets que ^Yilkie portait, en cachette, s'enivrer de son souvenir, subir Tanooisse de linconnu. pensera à des choses folles, se retenir pour ne pas essayer de pénétrer la nuit dans sa chambre : tout cela lui enhévrait le saui?, lui brouillait lame ; il ne vivait

plus.

11 tournait dans la pièce comme une béte en cage. Son impuissance l'exaspérait. Il s'accablait de reproches. Sans sa faiblesse, cela ne serait pas arrivé ; il aurait dû, ou refuser de sortir par ce temps d'orage, ou ramener à temps Frédérique de force. Quand la reverrait-il ? Qu"avait-elle au juste? Le vague des réponses le rendait fou : on avait craint une fluxion de poitrine, mais on espérait... Et cette brute de Simand avec qui, à sa sortie, il s était querellé ce matin : le docteur se refusant à

lui (lire le véritable état de Frédérique et ayant d'un air bourru tranché par ces mots énigmatiques :

— ■ Demandez-le à mademoiselle Ylsée ellemême. Elle vous le dira. Bonsoir.

Et aussitôt Wilkie était venue prier le prince d'envoyer chercher son médecin, M. Harwell — ce qu'il avait fait, — ce grossier original de Simand, disait-elle, étant parti brouillé.

(( — Ail! se dit tout à coup le prince, je n'y tiens plus, de gré ou de force, il faut que je la voie! »

Et jetant un coup d'œil dans la glace, il se vit T)àli, les yeux meurtris, fiévreux, tout son être crispé d'attente et d'angoisse, et parvenu, à force dépenser à Frédérique, de l'évoquer, de lavoir, do la sentir, de la frôler en imagination, à un état Je souffrance nerveuse aigiie.

A ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit, un pas léger glissa, Le loquet grinça.

« C'est Wilkie )>, pensa le prince.

C'était Frédérique, en robe de drap, la figure [)àle.

— Ah î fit-il. Et ils tombèrent dans les bras Tun 'i' Fauîre.

— Vous. — dit-il en se reculant et en l'exami- : mt de près, la main dans la main et les yeux dans ■s yeux, — vous, est-ce possible? Chère àmt^,

Mie vous êtes bonne et adorable ! Mais quelle folie, ,uellc folie, ainsi souffrante. Ah! si vou> saviez par quel enfer j'ai passé! Yenez-ici. — (Et d l'attira sur un divan, glissa derrière son dos et sous ses pieds des coussins^. — Lcà, appuyez-vous bien.

Ma chérie, je vous revois donc! Vous êtes encore plus belle, un peu pâle. Ah ! que je suis heureux, quel bonheur! Vous n'êtes pas mal, maFrédérique, vous ne souffrez pas? — (Il lui pressait les mains avec une joie douloureuse). — Et le docteur Harwell, l'avez-vous vu? Ah, Frédérique, penser que vous... que je... Ah! mon Dieu, mon Dieu!...

Et incapable de se contenir plus longtemps, le prince d'Ancise, l'homme froid et correct, se cacha le visage dans la robe de Frédérique pour y pleurer, mais il ne put.

Elle le regarda avec une pitié infinie : une flamme brillait dans ses grands yeux, tristes comme la mer dont ils avaient la teinte ; et elle caressait de ses fines mains amaigries la tête de son ami. Sous cette bonne et douce caresse, il releva le front et murmura :

— Enfin, c'est passé; maintenant nous allons redevenir heureux, vous allez guérir bien vite, n'est-ce pas, nui chérie?

Frédérique doucement, lentement secoua la tête.

— Non? — Oh ! que si, fit-il enjoué.

Elle refit le même signe triste, négatif.

— Non? Pourquoi donc? — dit-il; et sa voi.^ était trouble.

Elle lui passa les bras autour du cou, et parlant presque à son oreille :

— Je vais vous faire de la peine, Daniel, — ditelle d'une voix étouffée, — mais j'ai pensé qu'il valait mieux que ce fût moi qui vous dise cette chose, parce que vous pourriez penser que je n'ose pas en parler, et alors... vous seriez bien plus gêné

et plus malheureux avec moi, tandis qu'en voyant... que je vous en parle comme d'une cliose... naturelle, vous ferez comme moi, cher ami, vous aurez plus de coura^-e !

— Mais... mais... que voulez-vous dire?

— Vous m'avez vue souffrante, Daniel, et j'ai pensé comme vous que ce n'était rien de cfrave, mais maintenant... — Elle .s'arrêta et dit : — Je crois bien que je vais mourir.

Il tressaillit, la regarda avec des yeux fous, et balbutia :

— Vous, mais... quni? vous... crovez cela... pour... pourquoi?

— Je ne le crois pas: dit-elle. Je le .sais! Quand jai pris mal, le jour de la promenade, dans la nuit je me suis éveillée, et alors Tid^e, Fidée m'est Vf nue que je mourrais bientôt et que rien ne pourrait xme guérir, parce que... — fit-elle avec un désespoir contenu, — si j'avais dû l'être, je serais déjà g-uérie depuis longtemps. — Alors... — elle rr-pira fortement et reprit — j'ai vécu avec Vidée, pendant cinq jours. Et plus j'y ai pensé, plus je me suis confirmée dans la certitude, mais je n'étais pas sûre, tandis qu'à présent...

,> J"ai parlé, — reprit-elle, sans laisser parler le prince, — ce matin au docteur Simand, — il ne voulait pas, il biaisait, mais moi j'ai rusé, j'ai menti, je lui ai dit que je savais la vérité, qu'Harwell m'avait avoué que je n'en avais plus que pour quelques mois, -dors il .s'est fâché tout rouge, il a crié que ce n'était pas ^Tai, que je vivrais au moins deux ans, et aussitôt, il a voulu se rattraper, il

a dit : trois ans, quatre ans, et puis : dix ans, quinze, mais c'était trop tard. Et à son ton je voyais bien qu il était navré : il me tenait les mains, il m'appelait son enfant, il médisait : — « Quel âne! cei Harwell, quel misérable! Je lui dirai son fait, c'est une infamie ! » Tant que j'ai eu l'imprudence de lui avouer qu'Harwell n'était pas coupable et que j'avais menti pour le faire parler. Alors Simand est devenu blanc comme un linge, et il m'a dit d'une voix entrecoupée : « Vous m'avez fait manquer au devoir professionnel, mademoiselle; c'est la première fois. De ma vie je ne remettrai les pieds cbcz vous ! » — Qu'est-ce que ça me faisait? maintenant qu'il avait dit la vérité!

Il y eut un horrible silence, un atterrement afireux; le prince était devenu livide :

— Ce oui me fait le plus de peine, — dit doucement Frédérique en lui caressant la main, — c'est de songer que vous n'allez plus m'aimer.

Il la regarda lentement, navré.

— Ne plus vous aimer, — dit-il avec reproche, — oh ! Frédérique, pouvez-vous parler ainsi. Mais non ! fît-il, c'est impossible! Vous vous trompez! En admettant même, ce qui n'est pas, que vous soyez souffrante, vous guérirez ; il y a de si grands médecins ! il y a des climats si doux !

— Oh ! ne m'ôtez pas tout courage, — dit Frédérique d'une voix suppliante, — n'essayez pas de me leurrer.^ voyons la vérité en face. Et maintenant que je vous ai tout dit, soyons braves. Adieu. Je reviendrai demain, si je puis. Accompagnez-moi. Je suis faible.

— Non ! restez, restez encore, je vous en supplie, ne plus vous voir en ce moment serait affreux.

Et d'un mouvement convnlsif, il la retint et lui passa un bras autour du cou, afin qu'elle y appuyât sa tête ; de son autre bras, il lui entourait la taille. Et il pencha le front sur son sein.

— Frédérique... — murmura-t-il.

— Daniel !...

Une pendule au vif tic-tac marquait la fuite du temps.

Des instants coulèrent, entrecoupés de paroles vagues et tendres, de longs silences, de soupirs et de larmes, qu'ils essuyaient sans parler; ce fut un long et amer songe, une torpeur accablée, des élans de désespoir, et puis de sombres résignations et de brèves incrédulités, parfois une douceur cruelle à sentir qu'ils étaient du moins dans les bras l'un de l'autre. Et peu à peu leurs lèvres s'unirent plus ardemment, dans cette communion de douleur. Une pitié l'un pour l'autre leur amollit l'âme. Ils glissaient dans cette ivresse et cette volupté de souffrir ; la chaleur de leur corps se mêlait, et leur étreinte se faisait plus étroite. Enfin sous un baiser pénétrant, Frédérique s'arracha aux lèvres collées aux siennes et chancelante, enivrée, murmura :

— Non, laissez-moi, une malade!

Et comme il la ressaisissait, plus ardemment, en disant :

— Tais-toi, tais-toi, je t'aime! — elle balbutia :

— Je ne veux pas vous faire horreur... ni pitié ! Ce fut sa dernière révolte; des baisers dans le

COU, dans l'oreille, sur les yeux, sur les lèvres, l'étourdirent; elle se sentit perdue, perdue par lui. Ah! qu'il fût heureux, du moins! Et puis elle voulait vivre ! vivre !.. . — Tout cela dans un songe, une folie de quelques secondes. — Déjà, coucliée sur le divan, elle éprouvait une douleur aiguë, puis un trouble étrange et infini. Elle ferma les yeux, s'imafîinant de cahots en cahots rouler avec son amant au fond d'un précipice... Il l'avait prise tout entière.

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