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LIVRE IV

LES AFFRES

M. Ylsôe déclinait visiblement.

Sur le refus du médecin de soulager ses lendemains de fêtes par des piqûres de morphine, il s'était procuré les remèdes nécessaires, et maintenant il s'injectait du matin au soir. Son intelligence devenait de plus en plus trouble. Une terrible et • sénile luxure s'acharnait en lui. Il n'apparaissait plus que deux, trois heures par jour à la villa et même, pendant toute une semaine, il s'absenta. Outre qu'il s'enivrait à froid, chez la danseuse, il s'était adonné aux hébétants, et était devenu un

fumeur de kif . Bientôt cette ivresse absorba toutes les autres.

Sa surveillance était donc nulle ; et Milka, par un coup de tête et une 4|f ouvelle phase de bizarrerie, ne quittant plus sa chambre où elle passait le jour et la nuit à lire des livres, Frédérique et le prince eurent toute liberté de se voir.

Ils ne se quittaient presque pas. Après le premier moment de stupeur qui avait succédé à sa chute, et l'accablement désespéré que l'obsession de l'idée noire, le spectre de la mort proche, causaient à Frédérique, elle avait, les jours suivants, éprouvé une furieuse réaction, un besoin immense d'oubli. Et dans son désir de vivre, sinon dans l'avenir, au moins dans le présent, de vivre éperdument, de brûler à toutes les sensations et à ces sentiments de la passion la plus vive, elle s'était rendue aux baisers et aux étreintes nouvelles de son amant avec une sorte d'ivresse farouche et de furie.

Elle arrivait au pavillon, essoufflée, parles chauds midis, en robe claire, et lui derrière la porte l'attendait; il ouvrait, elle entrait, et la porte close ils s'étreignaient de toutes leurs forces, unissant leurs lèvres en de pénétrants baisers. Et ils se parlaient à peine ; le prince l'entraînait par la taille sur le divan, où Frédérique s'abandonnait, dans son ignorance des choses; bientôt un instinct l'avertit qu'elle devait aimer aussi, et elle rendit, avec une gaucherie exquise, les caresses et les baisers.

Mais aussi ces courtes étreintes ne suffirent plus au prince : il voulut la connaître; et ils fran-

chirentia seconde porte. Là était le lit. Il la dévêtait entière, avec une ivresse qui l'exaltait; et les heures coulaient pour eux dans un enivrement de la chair, des nerfs et de Tàme.

Frédérique, loin de se reprendre, eût voulu se redonner encore.

Bientôt les journées ne leur suffirent plus, ils eurent soif de se voir la nuit. Mais outre l'imprudence, n'y avait-il pas un péril pour Frédérique, parla fraîcheur de l'ombre? Elle le brava et deux nuits alla au pavillon : il l'attendait derrière un massif et la ramenait. Une fois même il pénétra chez elle, dans sa chambre ; mais la peur du scandale les fit renoncer à cette aventure.

Une tardive prudence fit alors songer au prince que ses caresses devaient être moins libres, plu? réservées.

JI

Le docteur Harwell n'avait laissé au prince au cun espoir sur la santé de Frédérique, lésée aux bronches, mais surtout au cœur, par une insuffisance de l'aorte, et torturée par l'angine de poitrine. Cependant la pitié voulant qu'il réussît à tromper la jeune fille, le médecin anglais tenta une sorte de cure morale.

C'était un très grand homme maigre, aux favoris roux, au nez crochu, à l'air grave et méthodique. 11 se livra, les premières fois qu'il vit Frédérique, à un examen très complet de sa personne; et, avec un hochement de tête et des och ! och ! de mauvais augure, il parut constater un état morhide assez grave, car elle lui dit avec un sourire :

— Allez, docteur, je sais la vérité, je suis bien malade, n'est-ce pas?

— Oh vraiment ! assez I

Et un long, un minutieux interrogatoire avait suivi, coupé de och ! ochî méditatifs, de réflexions, d'apartés d'oii, sans qu'on pût savoir pourquoi, émanait quelque chose de rassurant, d'un rassurant relatif, il est vrai ; mais il en faut si peu à l'âme des malades pour se raccrocher à l'espoir, que sans être convaincue, et sans espérer rien, Frédérique, à voir et à écouter le médecin , sentait diminuer son angoisse. Il lui prescrivit un traitement tout différent de celui qu'ordonnait son confrère.

— Och I — fit-il à la troisième visite, avec son dur accent anglais : — Avez-vous bien pris les remèdes ?

Elle l'en assura. •

— C'est curieux, fit-il, je constate un léger mieux, très peu de chose. Est-ce que vous sentez le mieux ?

Elle le reconnut, soit que cette nouvelle médicamentation eût produit quelque effet, soit que l'imagination le lui fit croire. D'ailleurs, selon le temps, Harwell variait ses phrases. Tantôt il n'était pas content du cœur, tantôt les bronches allaient mieux. Il ne le cachait pas : pour guérir la malade il faudrait des années, peut-être un hiver en Grèce, ou en Egypte, cela dépendrait.

C'est ainsi qu'il amusait Frédérique. Pendant ce temps, la bête noire. Vidée, rencognée dans un coin de son cerveau, faisait la morte, ne l'obsé-. dait plus qu'en de courtes apparitions.

Mais les baisers du prince, si ardents et répétés, la fatiguèrent outre mesure; d'abord l'excitation

nerveuse la soutint, puis, comme les jeunes mariées qui aiment trop, son visage fondit, ses yeux se cerclèrent de noir, et de légers troubles signalèrent son anémie.

Bientôt un éréthisme maladif soutint seul Frédêrique. Elle n'en sortait que pour des accablements ou des tortures de névralgie.

Et un jour, qu'elle se sentait plus lasse que jamais, Vidée reparut en elle, pour ne plus la quitter.

Elle était dans la chambre du lit, couchée aux bras du prince. Ils reposaient poitrine contre poitrine. Et le prince sentait battre durement le cœur de Frédérique. Il éprouvait cette langueur où perce, même près des êtres les plus aimés, un rien de satiété purement physique, et où les sens réjouis et morts, il semble que l'âme s'élève et flotte plus librement. Il avait recouver!: la jeune fille, avec cette pudeur tardive qui suit la familiarité amoureuse, et il se sentait heureux de la sentir là, près de lui, comme une sœur, en ne se dissimulant pas ce que cette comparaison avait de pervers.

Frédérique, elle, énervée dans ses sens, se sentait peu à peu envahir par l'angoisse et la crainte, sans qu'elle en sût d'abord la cause. Le crépuscule tombait derrière les vitres et le pavillon était silencieux. Reynolds travaillait à la villa. Et Frédérique souffrait, infiniment; il lui semblait qu'une présence invisible se glissait entre elle et son amant, que quelqu'un était là, dans la chambre, et tout à coup elle enfonça sa tète dans le

sein du prince, avec un long frisson. Elle avait reconnu Vidée, en elle.

Le prince, devinant, hélas ! l'avait serrée de toutes ses forces contre sa poitrine. Et c'avait été un long silence, scandé seulement par le tic-tac de la pendule, qu'on entendait dans la pièce voisine.

Tout à coup, l'heure sonna, impérieuse et vibrante. Ensuite le tic-tac reprit, monotone, marquant la mesure du temps qui s'écoulait, sonnant la fuite irréparable de la vie; et Frédérique, avec un mouvement de haine pour la mécaiiique barbare, se redressa sur le coude, horrifiée.

— Tic-tac ! tic-tac ! — faisait l'heure.

— Ce bruit m'énerve ! — dit-elle.

Le prince se leva, alla à la pendule, qui était de Boule, et très précieuse, et essaya de l'arrêter. En vain. Elle continuait de plus belle : — tic-tac I tic-tac ! Aussitôt, sans hésiter, il empoigna froidement la pendule et la jeta par la fenêtre.

— Oh ! fit Frédérique saisie.

— Là î — dit gaîment le prince, en revenant près d'elle, nous ne l'entendrons plus !

Et tous deux fermèrent les yeux.

Mais le prince se sentit saisir la main.

— Écoutez ! dit Frédérique.

Un tic-tac étrange, obstiné, battait encore dans la chambre, et il sembla au prince que ce bruit était tout près d'eux, presqu'en eux: et il regarda Frédérique. Elle sourit et lui posa la main sur son cœur, à elle, qui battait dur et sec comme la pendule, et qui comme elle comptait les pulsations

du temps et de la vie : cette horloge vivante, qu'elle ne pouvait, comme l'autre, arracher et briser, condamnée, avec cette cruelle attention que prêtent les malades à leur mal, à l'entendre battre, battre toujours !

De ce moment. Vidée ne la quitta plus.

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