Saint-Simon, Mémoires (éd. Chéruel), t. 11, p
par un sentiment égoïste, il est injuste de le penser. Quant aux ministres accusés d'avoir obéi à des préoccupations d'ordre inférieur, ils trouvent dans l'histoire qui les juge sur les documents officiels, une justification éclatante ; les conseils qu'ils ont donnés étaient inspirés par un intérêt commercial évident et peut-être aussi par une pensée politique.
Louis XIV ne se décida, comme on le sait maintenant, à entourer la réception du Persan d'un éclat particulier qu'après l'examen de la lettre du roi de Perse accréditant Mehemet Riza Beg en qualité d'ambassadeur extraordinaire. Il manifesta, tout d'abord, de la répugnance à accepter les propositions du baron de Breteuil relatives au cérémonial de l'audience et l'introducteur des ambassadeurs ne songe pas à dissimuler les hésitations royales, lorsqu'il écrit dans ses mémoires :
« Je pris les ordres de Sa Majesté pour l'au- « dience, et lui représentai que cet ambassadeur « venant de la part du plus magnifique souverain « de l'Orient, empereur du plus ancien empire « du monde, je croyais qu'il convenait que Sa « Majesté fit élever un trône au bout de la galerie « comme Elle l'avait fait pour recevoir les satis- « factions du doge de Gênes et même pour les « ambassadeurs du roi de Siam, prince infini- « ment moins puissant et moins considérable que
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« le roi de Perse; qu'un ambassadeur, à qui la « puissance de la France était entièrement incon- « nue, ne pouvait juger de la grandeur du monar- « que que par la magnificence extérieure qui lui « frapperait les yeux ; qu'il convenait encore que « Sa Majesté parût avec toutes les pierreries de « sa couronne et ordonnât à sa Cour d'être ma- « gnifiquement vêtue. Je fus é conduit sur l'une « et l'autre de ces propositions. » Le roi marqua en effet sa volonté de recevoir simplement Mehemet Riza Beg dans la chambre du trône de son appartement *, où il n'y avait qu'une estrade d'une seule marche, les motifs d'argent qui décoraient jadis le trône d'apparat ayant été fondus pour les nécessités de la guerre. Breteuil objecta en vain à Sa Majesté que sa bonne mine et son air majestueux suffisaient à orner un trône. « Ce n'était point, ajoute-t-il en racontant cet « incident, une flatterie de courtisan, car jamais « prince ni même aucun autre homme n'a con- « serve dans un âge si avancé une mine aussi « haute et aussi grande que le roi. » Louis XIV ne s'était pourtant pas rendu à cette raison et lorsqu'il fixa l'audience de l'ambassadeur au mardi 12 février, il consentit, tout au plus,, à
1. La chambre du trône de l'appartement du roi était la salle d'Apollon du château actuel de Versailles. Louis XIV y donnait audience aux ambassadeurs et Ton y voit encore les trois crochets qui servaient à suspendre le dais.
ajourner ses résolutions définitives jusqu'au moment où Son Excellence aurait communiqué ses lettres de créance.
Mehemet Riza Beg se montra très contrarié que le roi désirât le faire venir à Versailles avant la fin de la lune funeste de février, c'est-àdire avant le 18 du même mois. Sa répugnance se manifesta par l'envoi au marquis de Torcy de son secrétaire et de Padéry, afin d'obtenir que la date de l'audience fût changée. N'attribuai t-il pas à l'influence de cette lune maudite les fâcheux incidents qui s'étaient produits avec le maréchal de Matignon et Breteuil ? Le secrétaire d Etat des Affaires étrangères jugea préférable, avant de saisir le roi de la question, de venir s'entretenir avec l'ambassadeur. Il se rendit incognito, avec l'introducteur, à l'hôtel de la rue de Tournon et Breteuil, qui savait le plaisir que Mehemet Riza Beg éprouverait de cette visite, en tira parti assez habilement. Au moment d'en, trer dans l'appartement du Persan, il fit dire à Son Excellence qu'il n'était plus question de faire des façons pour se lever devant un chrétien puisqu'après tant de disputes elle s'était levée à Gharenton. Mehemet Riza Beg en convint, mais trouva un moyen ingénieux de se soustraire, une fois de plus, aux lois de la politesse. L'arrivée du marquis de Torcy coïncidait avec l'heure de la prière. Or, pour accomplir ses dévotions, l'am-
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bassadeur était obligé de quitter ses vêtements dorés. Il s'arrangea donc de telle sorte qu'à l'entrée du secrétaire d'Etat dans sa chambre, il achevait d'enfiler les manches de son habit, et qu'on ne pût savoir s'il était debout pour recevoir ses visiteurs ou pour terminer sa toilette. « Il est en tous les pays, remarqua Breteuil, et « pour toute loi, des accommodements avec le « ciel. » Dès qu'il fut prêt, Mehemet Riza Beg alla s'asseoir sur des coussins plac es entre le lit et la cheminée et il lit donner au ministre et à l'introducteur deux fauteuils1. Comme le tapis de la chambre où il les recevait était celui qui servait à la prière, on jeta par-dessus une couverture de laine afin que les fauteuils fussent près des coussins et que les pieds des chrétiens ne touchassent cependant pas le tapis.
Le marquis de Torcy qui avait appris la grande querelle survenue la veille, à Gharenton, tenait à être le négociateur de la réconciliation. L'ambassadeur accepta, sans trop de difficultés, de se raccommoder avec Breteuil, lui donna la main et
1. « Malgré l'envie qu'il avait de recevoir les visites des « prétendus vizirs, et malgré les honneurs qu'on rend en Perse « à cette dignité, l'ambassadeur étant au fond de la chambre « proche la cheminée qui était vis-à-vis des fenêtres aux- « quelles le marquis de Torcy et moi avions le dos tourné, « il est constant que cet ambassadeur était assis à la place « d'honneur, tant il a été impossible de lui faire comprendre « ce qui est du devoir de la civilité en Europe. » (Note autographe du marquis de Breteuil sur la copie de ses Mémoires .)
lui offrit une orange en signe de paix. Depuis ce moment, l'introducteur et le Persan devaient être les meilleurs amis du monde. Son Excellence ne manqua pas ensuite de renouveler ses instances pour l'ajournement de l'audience. Torcy promit de signaler à Sa Majesté les inquiétudes de l'ambassadeur et cette obligeance n'empêcha pas Mehemet Riza Beg de se montrer à peine poli lorsque le secrétaire d'Etat se retira. Il ne se leva qu'à demi sur les genoux « ce que nous « avons su depuis par Gaudereau, curé d'Am- « boise, ajoute Breteuil, être une incivilité qu'il « affecta et qui, apparemment, lui avait été ins- « pirée dans les commencements de son arrivée « en France par le missionnaire Richard, qui « cherchait à lui plaire en flattant sa vanité et « en ne nous avertissant pas des usages de Perse « qu'il devait savoir '. »
Son Excellence réfléchit sans doute, après le
1. « Les Persans (Chardin, op. cil , t. 3, p. 417) sont les peu- « pies les plus civilisés de l'Orient et les plus grands compli- « menteurs du monda. Les gens polis parmi eux peuvent aller « de pair avec les gens les plus polis de l'Europe... Deux « choses leur paraissent fort extravagantes dans nos manières : « la première, de disputer aussi longtemps que nous le fai- « sons à qui passera devant. La seconde, de se découvrir la « tête pour faire honneur à quelqu'un, ce qui est chez eux un « grand manque de respect et une liberté qu'on ne prend « qu'avec ses inférieurs ou avec ses familiers amis. »
Le baron de Breteuil qui avait, de son côté, fait une enquête sur les usages persans, remarque, dans une note autographe de ses Mémoires, que « les Persans se lèvent debout quand on « entre chez eux et qu'on en sort par visite, mais qu'ils ne « font aucun pas pour recevoir ni pour reconduire. »
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départ de Torcy, qu'il ne s'agissait plus de se comporter à l'égard du roi comme vis-à-vis de ses représentants : elle fit feuilleter avec soin par son mollah les livres de sa religion, reconnut ainsi que le mardi 12 février n'était pas un jour aussi néfaste, et qu'elle pouvait, dès lors, se soumettre à la volonté du roi. L'akond et Padéry furent invités à confirmer au secrétaire d'État et au baron de Breteuil ces dispositions favorables.
Le marquis de Torcy, rentré à Versailles, s'empressa d'instruire Louis XIV de son entretien avec le Persan. Le roi compatit à la peine que causait à Son Excellence l'influence malheureuse de la lune de février. Il daigna en même temps la récompenser de sa docilité en remettant spontanément l'audience au mardi 19. Sur son ordre, le secrétaire d'État écrivit aussitôt cette bonne nouvelle à Mehemet Riza Beg en ajoutant un conseil l : « souffrez que je vous « prie encore comme votre ami de chercher par- « ticulièrement à plaire au roi en vous accom- « modant à nos manières. »
Cette preuve de bienveillance du monarque impressionna l'ambassadeur qui répondit au secrétaire d'État par une lettre assez bien tournée et assez habile.