A. E. Perse, t. 3, f
« Très illustre et magnifique seigneur Colbert, « vizir, notre intime ami, disait-il à Torcy, après « vous avoir très humblement salué de cœur et « d'afiection, nous souhaitons que votre santé « soit parfaite et vos jours heureux.
« Dans la conférence que j'ai eu l'honneur « d'avoir avec Votre Grandeur, elle a bien voulu « me faire connaître que l'empereur avait mar- « que un jour auquel je devais me rendre à ses « ordres : je lui avais représenté qu'il m était « comme impossible de le faire avant le treizième « de La lune parce que jusqu'à ce temps-la il ne « se trouvait aucune heure heureuse. Cependant « ayant fait une très sérieuse réflexion sur l'ordre « que l'empereur, éclatant comme le soleil, avait « donné pour mardi, ce que vous avez bien « voulu me dire, et confrontant la présence et la « sagesse de Sa Majesté Impériale avec tout ce « qui pouvait nous retenir, et préférant à tout « le bonheur de nous en approcher, nous avons « senti notre empressement s'augmenter et nous « nous sommes cru obligés de faire connaître à « Votre Grandeur que nous ne pouvions pas ne « pas nous rendre à l'heure marquée par le grand « empereur, les paroles et les commandements « des empereurs devant toujours être exécutés. « Votre Grandeur nous a donné dans cette occa- « sion des marques de sa noblesse et nous a fait « connaître combien elle a à cœur le bonheur des
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« deux empereurs, par la manière dont elle a « représenté le tout à Sa Majesté qui, par une « grâce toute particulière, y a bien voulu faire « attention et, parce que l'heure n'était pas heu- « reuse, attendre un peu et donner ses ordres « pour le quatorzième qui est un mardi. Que Dieu « conserve son empire, augmente sa gloire et con- « fonde tous ses ennemis. »
Votre sincère ami,
Mehemet Riza Beg,
Ambassadeur.
Quelques jours avant l'audience, le baron de Breteuil vint conférer avec le Persan sur la meilleure façon d'effectuer le trajet de Paris à Versailles. Mehemet Riza Beg exprima le vœu d'user du cheval, l'unique voiture de son pays, disait-il ' L'introducteur y consentit, avec l'autorisation du roi, mais à deux conditions. L'une était que le maréchal de Matignon et lui ne viendraient pas chercher l'ambassadeur à Paris pour aller à Versailles, que Son Excellence s'y rendrait sans eux,
un embarras beaucoup plus grand dans la vHl/ t' , qUI fait
X\ZuZllX^ rues de Paris'n'en foatd— «*
et par conséquent, n'aurait pas à sa disposition le carrosse royal. D'après la deuxième condition, l'introducteur et le maréchal devaient coucher à Versailles la veille de l'audience, et ne rejoindre l'ambassadeur et l'ambassade qu'au lieu fixé dans l'avenue pour le changement de montures. Le Persan en tomba d'accord. Il ajouta toutefois qu'il réfléchirait encore s'il ne préférerait pas le carrosse à la cavalcade. Il demanda enfin que l'étendard du roi de Perse et ses fusiliers marchassent avec lui jusqu'à l'entrée du château et le roi agréa cette requête.
Le jeudi 14, Mehemet Riza Beg fut honoré de la visite incognito du comte de Pontchartrain, secrétaire d'Etat de la Marine. Le ministre vint avec Breteuil, dans le carrosse de l'introducteur, et reçut le même accueil que le marquis de Torcy. Cette fois encore l'ambassadeur affecta, bien qu'il ne priât pas à cette heure, d'achever de mettre sa veste au moment précis où ses visiteurs pénétrèrent dans sa chambre. M. de Pontchartrain essaya, à la demande de Saint-Olon, de raccommoder le gentilhomme du roi avec Son Excellence, mais il ne put tirer d'elle aucune réponse quelconque à ses discours. Mehemet Riza Beg n'entendait pas toutefois rester brouillé avec tout le monde, car le lendemain, recevant Breteuil afin de lui annoncer qu'il choisissait définitivement le carrosse du roi pour se rendre à Versailles, il le
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supplia de décider le maréchal de Matignon à se réconcilier avec lui. La perspective de se trouver assis entre Paris et Versailles à côté d'un personnage avec qui il était fâché, le mettait en efïet dans un grand embarras et il en éprouvait, par avance, un réel malaise.
Le baron de Breteuil, ne ménageant ni son temps ni ses peines, se présenta, le 16, à Versailles, pour prendre les derniers ordres du roi et lui dire les dispositions d'esprit de l'ambassadeur. Louis XIV fixa l'audience à onze heures du matin et marqua l'endroit de la galerie où le Persan devrait commencer ses saluts, après en avoir fait un premier à la porte du salon d'où Ton devait apercevoir le trône. Sa Majesté ajouta que, d'après ses indications, il y aurait jusqu'au trône un espace vide dans lequel pourraient seuls entrer ceux qui, en pareil jour, étaient nécessaires à la conduite de l'ambassadeur. L'aménagement de la galerie était, d'ailleurs, déjà commencé ; on avait établi des barrières qui divisaient parallèlement la vaste salle en trois compartiments. Derrière ces barrières on n'admettrait que les ambassadeurs, les gens de qualité, tous devant se tenir debout, sans place réservée. Des gradins hauts de quatre rangs avaient été dressés dans toute la longueur de la galerie, face aux fenêtres, pour les princesses et les dames de la Cour. Mais à cet égard une question d'étiquette assez grave
s'était posée et Breteuil apprit, de la bouche même de Louis XIV, la solution qui avait prévalu. Les princesses et les dames assisteraient incognito à la cérémonie et comme des « bayeuses » *» puisque le roi était appelé à se lever pendant Faudience. Pour maintenir cet incognito, Sa Majesté avait décidé que les femmes ne seraient pas en « robe détroussée et à queue traînante » 2, c'est-à-dire en grand habit de cour, mais seulement en « robe de chambre » comme à Marly. Il était seulement prescrit que ces « robes de chambre » fussent magnifiques et que les dames portassent toutes leurs pierreries dans leurs cheveux. De cette manière l'assistance féminine, n'ayant pas revêtu l'habillement de cérémonie, ne serait pas contrainte de rester debout devant le roi : elle pourrait être assise sur les gradins, étant considérée comme composée de curieuses qui contempleraient un spectacle. La distinction ne manquait pas d'ingéniosité et elle faisait honneur à la subtilité du monarque et de ses courtisans.
Mehemet Riza Beg apprit avec une vive satisfaction l'apparat que le roi entendait donner à son audience. Breteuil l'en trouva même si ravi qu'il le quitta, le dimanche 17, persuadé qu'on n'aurait, avant le 19 et pendant toute cette jour-
1. Du verbe bayer, tenir la bouche ouverte en regardant quelque chose.