A. E. Perse, t. 4, fe
L'éloge était trop complet pour que l'intéressé y fût étranger... Mais le curé d'Amboise avait raison de se défendre, et ses services avaient été assez réels pour mériter, en dépit de dénonciations suspectes, une juste récompense.
En réalité l'ambassadeur persan pouvait se consoler de l'échec de ses démarches en faveur de Gaudereau. Ne lui donnait-on pas pleine satisfaction sur les choses qui lui tenaient particulièrement à cœur quoiqu'on refusât un bénéfice à l'un de ses protégés ? Il n'avait donc, de ce chef, pas de motif sérieux de se plaindre, et surtout pas de prétexte pour refuser de quitter la France.
Selon les prévisions des ministres, Son Excellence devait séjourner fort peu de temps à Chaillot et s'y considérer déjà comme étant en cours de voyage. Il fallut néanmoins presque la bousculer et la menacer de lui couper les vivres pour la résoudre à se mettre en route.
L'itinéraire de retour était choisi depuis plusieurs semaines. L'ambassadeur avait désiré, avant tout, éviter le territoire ottoman et échapper aux ennuis et aux dangers d'une trop longue traversée. Le souvenir des mésaventures causées en Turquie par l'avidité des douaniers et la jalousie de la Sublime Porte, l'algarade faite à Marseille à un malheureux sujet du grand seigneur, les menaces inconsidérément proférées
contre les hauts dignitaires de Constantinople, expliquaient assez la répugnance du Persan à revoir le Bosphore ou Smyrne. Contourner l'Afrique, subir les affres du mal de mer, n'était guère plus tentant. Il avait semblé, dès lors, à Mehemet Riza Beg qu'il valait mieux rentrer dans son pays par la Moscovie et des dispositions préliminaires avaient été prises à cet effet. On avait décidé ainsi qu'une frégate royale conduirait à Saint-Pétersbourg l'ambassade du sophy, et le Havre avait été désigné comme port d'embarquement. La question principale une fois réglée, les mesures d'application paraissaient toutes simples à arrêter. .Mais il fallait toujours compter avec l'imprévu dès qu'il s'agissait de Mehemet Riza Beg et l'on avait jugé prudent de se concerter au préalable avec lui. Gaudereau fut l'intermédiaire et le conciliateur entre Son Excellence et le marquis de Torcy. La faveur exceptionnelle dont il jouissait auprès de l'ambassadeur le désignait pour ce rôle délicat. La question financière était la première à résoudre : l'envoyé du sophy insistait pour qu'on le défrayât de Paris à Astrakhan ! Il entendait toucher jusqu'au Havre les 500 livres que le sieur Morel lui versait quotidiennement, et il acceptait que, par la suite, on se bornât à régler ses dépenses, à la condition qu'on lui prêtât, à la fin, de l'argent pour achever son voyage. Le marquis de Torcy
repoussa ces prétentions exorbitantes, et déclara qu'une fois au Havre, Son Excellence ne recevrait plus rien sinon la nourriture à bord de la frégate. Le sieur Morel y veillerait, et comme il accompagnerait les Persans dans cette ville avec Saint-Olon et Gaudereau, il mettrait en garde le commandant du bâtiment contre des exigences inadmissibles, et il serait muni d'instructions sur ce point. La composition de la suite de l'ambassadeur devait également être précisée. Agobjan et Aronthion rentraient en Perse, avec quelques domestiques, par la Méditerranée, et cependant Mehemet Riza Beg voulait emmener avec lui trente-huit personnes. Si on ne le limitait à ce chiffre déjà considérable, ce ne serait plus une frégate mais deux bâtiments qu'il faudrait aménager. L'ambassade faisant boule de neige, tous les Orientaux résidant en France se donneraient comme sujets du sophy et essaieraient de rentrer chez eux sans bourse délier en passant par la Perse. Déjà la libération des treize galériens, sollicitée de la bonté du roi, et consentie pour complaire à Son Excellence augmentait le nombre des voyageurs. Il convenait donc, pour n'être pas dupé, de ne rapatrier que des Persans authentiques. A cet égard la fraude n'était pas impossible et il ne fallut rien moins que le zèle des interprètes pour éviter les supercheries. La crainte d'incidents analogues à ceux qui
avaient signalé le trajet entre Marseille et Paris, détermina enfin les ministres du roi à proposer à l'ambassadeur de se rendre au Havre en bateau. Ce mode de transport était économique, il supprimait les difficultés de logement ; il assurait, en même temps, à de bonnes conditions, 1 expédition des ballots et bagages. Par bonheur Mehemet Riza Beg se déclara disposé à en user, et Pon prépara en hâte trois chalands. Ces bateaux avaient de treize à quatorze toises de long et neuf pieds de large environ, dans le fond. L'un fut aménagé spécialement pour l'ambassadeur, avec une chambre et un cabinet réservés à Son Excellence, et une antichambre destinée aux officiers- La décoration en était faite d une tapisserie de bergame et de tapis ; une forte toile cirée les abritait contre l'humidité et la pluie. Le deuxième chaland devait servir à la suite, le troisième aux bagages. Il en coûta près de 3.000 livres pour que tout fût bien conditionné et prêt dans le délai fixé l.
Rien ne s'opposait plus à ce que Mehemet Riza Beg quittât la maison du sieur Lhomme : la saison s'avançait, le roi se mourait décidément, et Son Excellence, tantôt se déclarant « accablée d'écritures », tantôt manifestant l'intention d'attendre Parrivée des galériens libérés, retardait