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DELESSART

Cet artiste ayant émis le désir de n'avoir d'autre biographie que celle publiée sur lui, l'an dernier par Paris-Portrait, nous faisons l'emprunt qu'on va lire, au très intéressant journal de notre confrère Félix Jahyer.

Delessart, le Lantier de Y Assommoir, le

jeune chapelier, séducteur de Gervaise, a fait ses premiers débuts à Paris, il y a treize ans, entrant d'emblée à. la Comédie-Française.

Il venait de Bordeaux où il avait de si chaleureux partisans qu'on nous le représentait comme le type accompli des jeunes premiers. Fechter, Lagrange, Febvre et même Delaunay n'avaient pas dans l'esprit des Bordelais de supériorité sur lui, les journaux nous en adressaient l'assurance des bords de la Garonne.

Ençagé d'emblée à la Comédie-Française, ce qui est fort rare pour un artiste lorsqu'il ne sort pas du Conservatoire ou qu'il n'a pas joué pendant une dizaine d'années à i'Odéon, au Gymnase ou au Vaudeville, Delessart devait recevoir le contre-coup de cet excès d'audace.

Ses débuts dans la reprise de Péril en la demeure, le 30 juin 1866, ne furent pas une révélation.

L'artiste montra de l'intelligence, une bonne tenue, il était joli garçon, il y avait en lui de l'étoffe ; mais tout cela avait besoin d'une direction savante ou du contact des vrais comédiens pour porter des fruits. On vit là une fois de plus la juste influence des milieux où l'on se trouve, et les qualités qui paraissaient hors ligne sur une scène secondaire, s'effaçaient dans un entourage supérieur. De plus chacun avait encore présent

dans son souvenir l'exquise interprétation de Delaunay qui avait joué ce rôle d'Albert avec cette chaleur cornmunicative, cette verve, cette jeunesse merveilleuse que nous retrouvofts à chaque nouvelle création et qui brillaient si vivement encore il y a quinze jours dans l'Etincelle.

Delessart ne fut pas engagé au Théâtre- Français, mais on ne la laissa pas retourner en province. Le directeur du Vaudeville se l'attacha, et il eut raison. Le jeune artiste devait être là bien à sa place, il le prouva dès son premier début qui se fit sur cette scène par une création : Henry Gérard, dans les Brebis galeuses, comédie en quatre actes de Théodore Barrière, le 27 février 1867.

Au Vaudeville, Delessart retrouva sessuccès de Bordeaux, et pendant cinq années consécutives il fut le premier jeune premier de cette excellente troupe, remplaçant Febvre qui, lui, avait gagné ses chevrons sur les grands champs de bataille parisiens, et était en ce moment mûr pour la Comédie- Française- où il allait se faire une belle situation que vient d'agrandir encore sa magnifique interprétation du Don Salluste de Ruy-Blas.

Didier, de la Famille Benoîton, où il remplaça Febvre, lors de la reprise en juillet 1 867, et Octave des Faux Bonshommes, où il prit la succession de Lagrange, également à la reprise, le 8 novembre suivant, montrèrent

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la souplesse du talent de Delessart. Il avait l'élégance, la diction simple, la voix jeune et la figure agréable, il ne lui manquait qu'un peu plus de chaleur, un peu de ce feu sacré qui rayonne et, dont il trouva plus tard des étincelles, notamment dans la reprise de Nos intimes, le 28 décembre 1867, où il joua le rôle de Maurice créé par Febvre, en s* élevant par moment à la hauteur de son prédécesseur.

Avant cette reprise, il avait fait sa seconde création le 18 du même mois, par le rôle d'André, du Frère aîné, comédie en un acte de MM. Alphonse Daudet et Manuel.

Au Vaudeville de la place de la Bourse, il créa encore : Charles Moret, dans Où Von va, cemédie en trois actes de madame Charlotte Dupuis, l'ex-excellente artiste du Palais-Royal, des Variétés et des Bouffes- Parisiens, représentée le 16 'octobre 1868; et Henri, du Sacrifice, comédie en trois actes, d'Alphonse Daudet, jouée peu de temps après.

Le Ménage en ville, de Théodore Barrière, pièce déjà centenaire au Gymnase, représentée pour la première fois le 9 août 1 869 sur la scène actuelle du Vaudeville, fut un grand succès pour Delessart. Le rôle de Chennevière était écrit absolument dans ses cordes. La passion n'y tient pas trop de place, et le comédien possède plutôt la verve aimable de la jeunesse que son ar-

deur brûlante. Aussi ce rôle est-il pour moi avec celui d'Octave des Faux Bonshommes, un des meilleurs que Delessart ait jamais eu à interpréter.

Je citerai encore des créations et des reprises importantes où Delessart affirma ses qualités et qui témoignent des services nombreux et précieux qu'il rendait à son théâtre; ce sont :

Le comte Michel, de Tamara, comédie en quatre actes, de M. Mario Uchard, représentée pour la première fois, le 30 septembre 1869 : création ;

Max Fauvel, dans les Femmes terribles, de Dumanoir, pièce reprise le 21 décembre suivant ;

Maxime, création dans les Curiosités de Jeanne, comédie en un acte de M. Verconsin, jouée pour la première fois, le 24 janvier 4870 ;

Lé comte, dans Une femme est comme votre ombre, petite comédie en vers, par M. Paul Ferrier, création.

Interrompus par les événements de la guerre et de la Commune, les représentations du Vaudeville reprirent au 1 er juillet 1872, avec les Faux Bonshommes, puis avec la Poule et les Poussins, où Delessart joua pour la première fois le rôle de Georges de Prevel.

Gomme reprise importante vint ensuite le Roman d'un jeune homme pauvre, la belle

comédie d'Octave Feuillet. Delessart y tint le rôle de Maxime, si supérieurement créé par Lafontaine, et sut s'y faire applaudir.

Enfin, le i ,r février 4872, le rôle de Carie dans le Babagas de Victorien Sardou, fut la dernière création de Delessart au Vau-.

deville. Il dut même le céder à Régnier, le 4er a vril 1872, son engagement étant alors expiré.

On voit que la carrière de Delessart au Vaudeville est de celles qui ont leur importance dans un théâtre. Il a laissé là des souvenirs que dix années d'absence passées à l'étranger n'avaient point éteints.

En Russie et en Egypte, Delessart a remporté des succès non moins francs qu'à Paris. Il a joué là tout notre répertoire français avec un talent dont nous devons nous applaudir puisqu'il a été utile à notre belle littérature si appréciée d'ailleurs à l'étranger. L'énumération des ouvrages interprétés en dehors de nos scènes parisiennes serait surabondante et inutile, puisqu'elle ne comporterait aucune création.

Je me borne à constater l'emploi du temps pour notre jeune comédien.

De retour à Paris, Delessart a été engagé à l'Ambigu par M. Chabrillat, et a fait ses débuts à ce théâtre, par une création qui l'a, de suite, remis en lumière : Lantier, de Y Assommoir. La pièce de M. Zola a permis à tout Paris de faire de nouveau con-

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naissance avec le transfuge du Vaudeville.

M.. Delessart répète actuellement un rôle dans le drame nouveau de MM. J. Moinaux et P. Parfait, qui succédera à la fructueuse reprise de Robert Macaire.

DÀILLT

M. Dailly est un enfant de Paris, où il est né le 3 août 4839.

Il débuta par être ouvrier typographe.

On sait qu'à Paris les typographes sont grands amateurs de théâtre ; ils ont même organisé entre eux une société d'artistes amateurs, donnant des représentations dramatiques lorsque le prétexte d'une bonne action leur est offert.

La grande ambition de Dailly — qui adorait le théâtre — était d'entrer dans cette société. Il fit dans ce but de nombreuses démarches, sans pouvoir parvenir à vaincre la prévention conçue contre lui après l'avoir entendu, on déclara • qu'il n'avait pas la vocation. »

On se trompait grossièrement. Dailly avait une vocation parfaitement caractérisée, à laquelle il était difficile de se méprendre : « se faire comédien. » Mais comment entrer dans un théâtre et s'en faire ouvrir la porte ? Ce n'était pas chose facile.

En 1860, après avoir touché une bonne semaine, il donna à M. Duquesnois, directeur du Théâtre Molière (passage du Saumon), pour jouer un acte, Un Monsieur tout seul, 30 fr. contre 30 fr. de billets, qu'il distribua à ses camarades les Typos.

M. Duquesnois, à l'issue de la représentation, lui prédit un grand avenir.

Dailly était donc en quête d'un moyen de se faire ouvrir la porte du théâtre, lorsqu'un soir, et toujours après une bonne paie, il va au Théâtre-Déjazet où, après avoir vu jouer Les Chevaliers du Pince-Nez, il lui poussa une idée originale.

Il descendit, fit le tour du théâtre, entra chez le marchand de vins, rue Béranger, 44, à l'entrée des. artistes, prit la plume et écrivit au directeur du Théâtre-Déjazet la lettre suivante :

« Monsieur.

» Je suis — en compagnie de beaucoup d'autres — un acteur de province actuellement en disponibilité.

» Mon ambition serait de débuter sur une scène parisienne, et la vôtre m'a séduit à cause du nom illustre qu'elle porte.

» Permettez-moi de tenter l'aventure; si j'échoue, l'échec ne sera que pour moi ; si je réussis, je vous devrai mon avenir.

» C'est donc — sans inconvénient pour vous — une bonne action que je vous propose, etc. etc.

Et Dailly signa bravement de son nom en le faisant suivre de la qualification d'ar- . tiste de province en disponibilité.

La lettre remise au concierge, le père Perrin, notre jeune artiste, plein de confiance en son étoile, attendit dans le couloir qu'on lui remît la réponse. Elle se fit peu attendre; on revint l'inviter à monter à la direction. Le directeur du Théâtre- Déjazet était alors Eugène Déjazet le fils de la célèbre comédienne. Celui-ci jugea son homme du coup. Rien ne ressemblait moins, en effet, à un comédien de province que ce jeune garçon, excessivement mince, à la mine éveillée, au regard futé qui trahissait le parisien d'origine.

Eugène Déjazet lui enleva immédiatement toute illusion, en lui proposant l'emploi de figurant.

Dailly en restait pétrifié !

— Que diriez-vous, ajouta Eugène Déjazet, de trente francs par mois?

— Je dirais que c'est bien maigre pour dîner tous les jours au café Anglais, mais enfin j'accepterais.

Voilà donc le jeune typographe entré au

Théâtre-Déjazet avec trente francs par mois ; cela dura peu, car, comme le dit en plaisantant Dailly, la direction • reconnaissant ses hautes capacités, » il obtint au bout de quelques semaines une augmentation de dix francs.

Trois ans s'écoulèrent ainsi.

Pendant ces trois années, Dailly allait, pour vivre, soit la nuit, soit le jour, donner des coups de main à l'imprimerie des théâtres (Morris), à Paris.

Enfin, sa notoriété commença lorsque le fils Déjazet n'ayant plus Raynard chez lui, voulut reprendre les Chevaliers du Pince- Nez, dans lesquels il avait figuré, et lui offrit le rôle de Chabannais qu'il accepta.

La tentative était audacieuse, surtout à cause du souvenir laissé par Raynard dans ce personnage ; elle réussit cependant et si complètement que Dailly joua deux cents fois cette pièce à ce théâtre. .

Le jeune artiste était lancé, et l'avenir dans lequel il avait eu la foi que donne une vocation véritable, s'ouvrit large et facile devant lui.

Il fit avec mademoiselle Déjazet une tournée en province qu'interrompit la guerre.

La guerre achevée, il rentra au Théâtre- Déjazet, dont il devint une des étoiles ;

• après son succès dans V Atelier de Coquelu- '. chon, il fut engagé aux Variétés ; il passa ensuite au théâtre du Château- d'Eau, où il resta trois ans et où il créa dans Aristophane à Paris, de Clairville, un rôle qui ap- Î>ela sur lui l'attention des critiques, puis a fameuse Forte en gueulé, pièce dans laquelle il obtint un grand et légitime succès.

J'ai sous les yeux la liste des rôles créés par Dailly dans ces divers théâtres ; il en ressort pour moi que la qualité dominante de cet artiste est «une grande souplesse de talent, car ces rôles,' et ils sont nombreux, sont bien différents les uns des autres.

Dans son rôle de Passe-Partout, qu'il joua à Lyon, en 1875, dans le Tour du Monde, il était charmant d'humeur et d'entrain ; c'était bien, pris sur le vif, le type du Parisien, qui dans les circonstances les plus graves, les plus solennelles, ne laissait pas échapper l'occasion d'une plaisanterie et d'un éclat de rire.

Le public lyonnais a, dès le premier jour, pris en grande affection cet aimable Passe- Partout, qui était la gaîté de la pièce, et lui a témoigné sa sympathie par ses bravos.

Puis en quittant Lyon notre Passe-Partout alla créer au théâtre de la Renaissance à Paris — la Petite Mariée, rôle de Montéfiasco) qu'il joua 163 fois; puis la Filleule du Roi et de là, il passa aux Variétés où il créa la Poudre d'escampette, joua successi-

vement la Périchole, la Belle Hélène et de là, après Une Revue, jouée au théâtre des Menus-Plaisirs il alla créer à la Gaîté le jChat Botté (rôle du roi Balabreloque), puis, partit pour Bordeaux, joua Passe-Partout.

Le succès et les bonnes recettes Yj suivirent; il revint à Paris où il créa au nouveau théâtre de Brasseur (Théâtre des Nouveautés), Fleur d'Oranger (rôle de Ponterol) avec Théo, et enfin passa à l'Ambigu faire sa mémorable création de Mes Bottes, le type le plus franc, le plus heureusement comique de tous les personnages de YAssommoir.

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