‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 101 sur 123 · QUELQUES · texte numérisé non relu

QUELQUES

JfUbu^tter* célèbre.

MORTAUBAlf. — MONTBARS. — GRAMMONT. — MORGRAII (1).

Les Français, sous la conduite d'Enambuc, gentilhomme normand, abordèrent, en 1625, à Saint-Christophe dans le môme temps qu'un capitaine anglais, nommé Warner, débarquait dans une autre partie de l'ilc. Ces deux commandans eurent le bon esprit d'étouffer toute animosité nationale, et de réunir leurs forces pour obtenir de l'ennemi commun, les naturels du pays, la possession des côtes de l'ilc où ils avaient simultanément débarqué. Les Caraïbes consentirent à leur demande, et s'éloignèrentde leurs nouveaux voisins, qui partagèrent paisiblement le terrain où le hasard les avait amenés. v

Ces nouvelles colonies commençaient à fleurir ; l'Espagne ne put voir avec indifférence ce commencement de prospérité. Une flotte formidable, destinée contre les Hollandais qui avaient envahi le Brésil, partit d'Espagne en 1630. D.Frédéric de Tolède, qui la commandait, reçut ordre de détruire les établissemens français et anglais à Saint- Christophe. Les colons alliés réunirent leurs forces, mais ils furent battus par un ennemi supérieur en nombre. Ceux qui ne périrent pas daus l'ac-

10 Voir les articles insérés au 1er volume, p. 42 et 164.

tion se réfugièrent dans les lies voisines, surtout à Saint-Domingue, en attendant le moment favorable pour retourner à Saint -Christophe. Les compagnons d'Enambuc se joignirent à quelques aventuriers venus de Dieppe, et qui se livraient avec succès à la course sur lesbâtimensespaguols. Ces aventuriers, craignant bientôt d'être inquiétés sur cette côte, cherchèrent quelque -lie voisine où ils pussent fixer leur séjour et leur industrie. Ijs portèrent leurs vues sur la Tortue, petite Ile située à deux lieues de Saint-Domingue ; mais les Espagnols, pour empêcher l'exécution de ce dessein, placèrent un poste dans l'île de la Tortue. Cette garnison fut chassée ; maîtres de l'ile, les aventuriers résolurent d'en faire leur quartier-général. Ces conquérons de l'Ile de la Tortue ne sont autre chose que les fondateurs et les pères de la Société de nos Flibustiers, dont les exploits vont se développer sur un théâtre si vaste, et dont les conquêtes passeront bientôt toute croyance. Tels furent, en effet, les modestes commencemens de cette formidable réunion de pirates, qui, d'abord misérables réfugiés sur une côte déserte où leur ambition se bornait à subvenir, par la chasse des animaux sauvages, aux besoins d'une vie ignorée, apparaissent tout-àcoup montés sur des vaisseaux formidables, commandés par des capitaines expérimentés, deviennent la terreur des Espagnols, et remplissent les deux mondes du bruit de leurs exploits presque incroyables. Tels parurent autrefois les compagnons de Romulus, qui marchèrent depuis à la conquête de l'univers. Que manqua-t-il aux Flibustiers pour devenir les Romains du Nouveau- Monde? Rien peut-être, si ce n'est l'ambition.

Nos aventuriers se partagèrent en trois catégories : les Boucaniers ou chasseurs, les Flibustiers (2), et ceux qui voulurent s'adonner à la culture de la terre, qui furent distingués par le nom A'habitans.

La chasse des bœufs sauvages était la principale occupation des Boucaniers. Ils portaient à l'excès cette passion. Leur chemise était teinte du sang des animaux qu'ils avaient tués : un simple caleçon de toile, point de bas, un chapeau à rebord abattu sur le devant, une courroie leur servant de ceinture d'où pendaient un sabre fort court et quelques couteaux, un fusil portant des balles d'une once : tels étaient l'habillement et les armesde ces intrépideschasseurs; une meute nombreuse était toute l'ambition d'un Boucanier (5).

La vie des Flibustiers était bien différente.

L'ile de la Tortue prit un accroissement rapide. Ils y conduisaient sans cesse des prises : les Bou-

(2) Le pavillon des Flibustiers était noir, avec une tête de mort supportée par deux fémurs en croix, brodés en argent. C'était leur drapeau sans quartier. Quand ils Pavaient arboré, il fallait se rendre, sinon tout était impitoyablement massacré*

(3) Leurs mœurs et leurs habitudes ont été développées plus au long dans nos premiers articles.

eaniers y apportaient le produit de leur chasse et de leurs excursions sur la côte de Saint-Domingue, et il s'établit entre eux et les navires d'Europe, surtout avec les Hollandais, un grand commerce de cuirs de bœufs, et de tabac, que les habitans cultivaient avec succès. Les colons avaient établi une espèce de gouvernement démocratique; chacun avait une autorité absolue dans sa propriété : l'habitant sur ses terres, le flibustier sur son bâtiment. Dans la vie privée, tout se réglait sur le pied d'une égalité parfaite* Cette bonne administration attira à la Tortue un grand nombre de colons des lies voisines.

Une telle prospérité devait réveiller la jalousie de l'Espagne : la destruction de la colonie naissante fut résolue. L'amiral de la grande flotte des Indes se présenta devant la Tortue en l'absence des Boucaniers, partis pour leur chasse ordinaire, et des Flibustiers, embarqués pour une croisière générale. Presque tous les habitans furent passés au (il l'épée. Une partie se sauva dans des canots et gagna la côte de Saint-Domingue, dont les bois leur offraient un asile. Les Boucaniers et les Flibustiers, de retour de leur chasse et de leur course, réunirent leurs forces, et, sous la conduite d'un capitaineanglais,nomméWillis, rentrèrent en possession de la Tortue, où les Espagnols avaient négligé de mettre une garnison. Cette lie fut depuis prise et reprise plusieurs fois par les Espagnols et par les Flibustiers : ces derniers en restèrent enfin les maîtres, et l'accroissement formidable de leur société ôta aux Espagnols toute envie d'agression ultérieure sur cette lie, qui devint alors le rendez-vous des aventuriers et des forbans de toutes les nations. Le plus grand nombre des Flibustiers étaient Français ; la population de l'ile s'accrut rapidement, et, fixant l'attention de la métropole, elle reçut des gouverneurs envoyés par le roi de France. 11 s'établit alors une communication et des rapports intimes entre la Tortue et Saint-Christophe ; les Français, commandés par l'infatigable d'Enambuc, étaient rentrés de nouveau dans cette dernière lie, et y avaient enfin consolidé leur établissement. Ils coururent dès-lors avec une audace incroyable sur l'ennemi commun, les Espagnols, dont les immenses richesses excitaient leur avidité, et contre lesquels les animait encore une haine naturelle et justifiée par tant de persécutions.

Pour l'exécution de leurs courses, ils se formaient en petites sociétés de cinquante, cent hommes et plus. Leur navire était une barque découverte qui les laissait exposés à toute l'ardeur du soleil, et que leur imprévoyance oubliait souvent de munir des objets de première nécessité. Après avoir fait choix d'un chef, ils dirigeaient leur barque vers l'embouchure de quelque rivière, attendant l'arrivée ou la sortie de quelque navire espagnol. Il l'en présentait bientôt. Les

Flibustiers approchaient sans hésitation, jetaient le grappin sur l'embarcation ennemie, sautaient à l'abordage, et bientôt elle avait changé de maîtres. Si la barque capturée, ou la leur, avait souffert dans le combat, ils se rendaient dans quelque petite Ile voisine, et là, ils faisaient réparer leurs navires par les prisonniers. Pendant ce travail ils partageaient le butin.

Lorsque les Flibustiers avaient capturé un fort bâtiment, ils formaient une société nouvelle, armaient ce navire, et se préparaient à une longue course. Les préliminaires de celte expédition étaient imposons. Tout se réglait sur l'honneur, et d'après des statuts auxquels jamais un Flibustier ne manqua. On choisissait un capitaine auquel on jurait obéissance, et ce serment n'était jamais violé. Six Flibustiers, célèbres par quelque brillant exploit, étaient chargés, par élection, de rédiger l'accord pour toute la campagne. Les stipulations signées étaient sacrées : tout était prévu; les devoirs pendant la course, et les droits de chacun dans le partage des prises. Un article qui ferait honneur au peuple le plus vertueux pourvoyait au sort des blessés. Chaque blessure emportait une augmentation de part, en argent ou en esclaves : le nombre de ces derniers allait jusqu'à six pour les blessures les plus graves, comme la perte des yeux ou des bras. Aucun service n'était oublié, aucun malheur ne restait sans soulagement. Si la prise ne suffisait pas pour satisfaire à ces obligations sacrées, la société reprenait sur-le-champ la course, et l'emploi de la première capture était d'acquitter leur dette envers le courage malheureux.

Tous ces préparatifs achevés, ils partent, et donnent la chasse au premier navire signalé. On approche : les armes sont chargées, les sabres et les poignards brillent. Tout-à-coup un silence général a précédé l'attaque : les Flibustiers sont à genoux : ils prient ; ils demandent avec ferveur au Dieu de paix, au Dieu des chrétiens, le succès de leur injuste guerre, ou plutôt de leur odieux brigandage. Des vœux religieux à la Vierge immortelle se mêlent aux prières accoutumées. Chose inconcevable ! leur cœur ne dément point leur bouche ! C'est avec sincérité qu'ils prient, ces farouches forbans, dont les mains, armées de poignards, tracent sur leur front le signe d'une religion de paix et d'amour. Môme tableau sur le navire attaqué; même culte, mêmes vœux de part et d'autre. Après la victoire, même cruauté, môme dérision inexplicable : un chant de victoire a succédé au combat, et le Flibustier vainqueur insulte à la piété de son ennemi. Les blessés des deux partis réclament ensuite les premiers soins. On se dirige vers la Tortue pour le partage du butin. Un serment solennel est prononcé sur les livres saints, et garantit la fidélité et la probité duFlibustier : pas un denier n'a

éf.ê détourné de la fortune publique. On bénit le Ciel d'avoir favorisé la croisière, et on accomplit scrupuleusement les vœux formés avant le combat ou durant la tempête.

Tels étaient les Flibustiers : la valeur et le talent de leurs premiers chefs firent bientôt présager leur puissance future. Ces pirates côtiers, naguère gônés dans leurs faibles et pauvres canots, commandaient alors de belles corvettes, des frégates de 36 canons ; ils affrontaient les plus forts vaisseaux de la marine espagnole. Le gouvernement français ne dédaigna pas de briguer quelquefois le secours des capitaines flibustiers. En 1675, le commandant d'une escadre destinée contre Curaçao requit du gouverneur de Saint-Domingue, d'Ogeron, de lui amener un corps de Flibustiers sur lesquels il comptait pour le succès de son entreprise. Deux ans après, une flotte formidable, commandée par l'amiral d'Estrées, arriva dans les mers d'Amérique pour y détruire les établissemens hollandais de Tabago et de Curaçao. D'Estrées fit aussi un appel aux Flibustiers. Ceux-ci, au nombre de douze cents hommes, montés sur douze bàtimens, se joignirent à la flotte française, sous la conduite du chevalier de Pouancey, gouverneur de la Tortue. Mais la circonstance la plus mémorable fut celle de l'expédition du baron de Pointis contre l'opulente ville de Carthagène, où les Flibustiers se couvrirent de gloire et eurent tout l'honneur du succès.

Les amiraux et gouverneurs français en Amérique étaient sûrs de trouver dans ces terribles forbans de fidèles et puissans alliés. La société des Flibustiers acquit d'incalculables richesses, et quelques-uns eurent la sagesse de les appliquer à l'exploitation des terres. Plusieurs vinrent jouir en France d'une fortune si laborieusement acquise.

La paix de Riswick ayant mis fin aux hostilités, on envoya ordre à Ducasse, gouverneur de la Tortue, de faire cesser les courses des Flibustiers, et d'opérer la dissolution de cette association par la persuasion ou par la force. Les Flibustiers chérissaient Ducasse, qui avait toujours été pour eux un protecteur bienveillant, et qui même avait commandé plusieurs de leurs expéditions. Il procéda à l'exécution des ordres de son gouvernement avec ménagement, mais avec vigueur. Il fit savoir aux Flibustiers que leur désobéissance entraînerait l'intervention des vaisseaux du roi, formant alors la station des Antilles. Cette injonction eut l'effet que Ducasse en atteudait : un grand nombre de Flibustiers se firent habitans. Ceux qui ne voulurent point renoncer ù leur périlleux métier se réunirent à un établissement écossais, récemment formé dans la province de Darien, près des ville* espagnoles de Carthagène et de Porto-Bello. Cette côte était habitée par une de ces peuplades auxquelles les

Espagnols avaient donné l'honorable surnom dindios bravos, parce qu'ils n'avaient jamais pu les dompter.

Cette colonie nouvelle, dans Un pays riche et fertile, donna bientôt de l'ombrage aux deux puissances qui avaient le plus d'intérêt à la destruction des Flibustiers. Ils furent obligés de de disperser une seconde fois : les uns gagnèrent d'autres points de l'immense continent américain, entre autres la Boca del Toro, ou Bocatot, contrée située à soixante-dix lieues de Porto- Bello, entièrement habitée par les sauvages indiens, qui accueillirent fort bien leurs nouveaux hôtes. Quelques Flibustiers contractèrent des alliances en ce pays, et ne le quittèrent plus; d'autres passèrent dans les Iles anglaises, où on leur fit un bon accueil. Ce fut avec le secours de ces redoutables forbans qu'en 1035 l'amiral Penn s'empara de l'ile de la Jamaïque, appartenant à l'Espagne ; cette belle colonie est restée depuis à l'Angleterre.

Le gouvernement français sentit plus tard què la destruction des Flibustiers était une faute. Lé comte de Choiseul-Beaupré, gouverneur de Saint- Domingue en 1710, voulut exécuter le projet de faire revivre la flibusterie. La ptupart des Flibustiers qui avaient passé dans les lies anglaises répondirent à l'appel du comte de Choiseul. Ces fiers pirates étaient payés des maux et des persécutions dont ils avaient été victimes par les avances du gouverneur français : leur retour à Saint-Domingue prouva que leur habitude du massacre et du pillage n'avait pas détruit dans leur cœur tout sentiment d'honneur national. Ils se réunirent franchement au gouverneur de Saint- Domingue, qui déjà se proposait de mettre leur dévoûment et leur valeur à l'épreuve par l'attaque de l'Ile de la Jamaïque. Ce projet aurait été sans doute exécuté avec gloire ; mais la mort de M. de Choiseul arrêta toute expédition militaire de la part des Français (1).

Les Flibustiers renoncèrent insensiblement à leur premier métier, et, sur les offres avantageuses des gouverneurs français, se firent habitans. Cette résolution digne d'éloges fut un grand bien pour la colonie, qui acquérait par Cette incorporation un grand nombre de citoyens braves et industrieux, et à l'épreuve d'un climat meurtrier.

Ainsi finit cette singulière société. Cette

(I) Ce digne gouverneur était parti pour la France en 17ll, à l'effet de soumettre au gouvernement des vues nouvelles, conçues dans l'Intérêt des colonies. La frégate qui le portait fut rencontrée à la hauteur de 1» Havane par une escadre anglaise. Le brave comte de Choiseul soutint pendant plusieurs heures un combat des plus terribles. Accablé par le nombre, presque toui son équipage fut tué, lui-même fut blessé a mort. Il fallut se rendre, et le comte fut porté à la Havane, où il mourut le 18 mai 171 !. Les colons regrettèrent amèrement leur excellent gouverneur : le roi perdit en lui un brave serviteur, dont les talens et les vertus auraient certainement porté très-haut la prospérité des établissemens français dans lea Antilles.

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FRANGE MARITIME

loyale renonciation aux course» et au pillage expia une vie pleine de forfaits; et ces hommes extraordinaires, naguère pirates cruels et impitoyables, redevenus babitans paisibles et laborieux, estimés de leurs concitoyens, ont légué un nom pur à leurs descendans. Le souvenir de la fin généreuse de leur société désarmera la sévère postérité, et s'élèvera avec avantage contre la brillante mais criminelle renommée de leurs sanglans exploits.

A cette notice générale nous ajouterons quel-

Îues détails particulièrement relatifs aux chefs ibustiers dont les exploits figurent en première lignes dans les annales de cette soçiété.

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