‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 102 sur 123 · MONTAUBAN · texte numérisé non relu

MONTAUBAN

Ce capitaine, qui commanda pendant vingt ans les courses des flibustiers dans les différentes mers de l'Amérique, commença à se faire connaître par une expédition partie de Bordeaux, en 1691, pour la côte de Guinée. Elle eut un plein succès : Mon tau ban s'empara de la forteresse de Sierra-Leone , mupie de vingt-quatre pièces de canon, la fil sauter, et porta ainsi un immense préjudice aux établissemens anglais protégés par cette importante forteresse. Attiré par les succès des Flibustiers dans la Nouvelle- Espagne, Montauban dirigea depuis ses croisières sur les côtes du Mexique, de Caraccas, de Carthagène, de la Floride, et autres encore. Il y fit de nombreuses et riches captures, et vint en faire la vente à Bordeaux et à La Rochelle. En 1694, ayant eu avis qu'un convoi considérable de bâtimens anglais était parti de la Barbade, il alla l'attendre aux Bermudes, attaqua le vaisseau d'escorte, le prit ainsi que deux autres bâtimens du convoi richement chargés, et se dirigea sur Bordeaux. Il prit en route un bâtiment anglais de 16 canons, qu'il vendit à La Rochelle, et arriva à Bordeaux avec ses trois autres prises. Les Flibustiers, ses compagnons d'armes, Français pour la plupart, firent dan3 cette ville de grandes dépenses, et étalèrent un luxe extraordinaire pour des hommes de cette profession. Montauban, craignant pour ses marins les funestes effets de cette vie voluptueuse, pensa à les en arracher, et recrutant ses équipages affaiblis par la désertion, parmi les jeunes gens du

Says, se remit en mer sur une belle frégate de 4 canons, et se dirigea sur la côte de Guinée, théâtré de ses premiers exploits. Il avait déjà pris plusieurs bâtimens de guerre et de commerce, quand il rencontra un fort vaisseau anglais de 52 canons. Montauban, sans hésiter, lui présenta le combat. Les Flibustiers attaquèrent avec tant de succès, qu'après quelques heures d'inutiles efforts l'Anglais amena son pavillon : les gens de Montauban prenaient déjà possession

du navire capturé; mail le capitaine ennemi, qui avait l'espoir de se sauver sur la chaloupe, avait disposé une mèche qui mit le feu à la saintebarbe de son bâtiment accroché à celui de Montauban, et les fit sauter tous les deux. Notre héros se débattit avec courage contre la fureur des vagues, et ranimant l'espérance de quinze ou seize de ses compagnons qui nageaient autour de lui, ils parvinrent à dégager la chaloupe de leur navire, sur laquelle ils s'embarquèrent, voguant à la grâce de Dieu. Après trois jours d'une navigation des plus pénibles, sans avoir pris aucune nourriture, ils vinrent atterrir au cap Corse, sur un point inhabité, où ils ne trouvèrent aucune es-i pèce de vivres. Quelques jours après, ils remontèrent au cap de Lopez; là ils se virent tout-acoup entourés de nègres, qui, avertis par les coups de canon, étaient venus, selon l'usage, porter des vivres en échange de divers objets ou instrumens de fabrique européenne. Ces nègres appartenaient précisément à une peuplade visitée par Montauban dans son premier voyage : mais, défiguré par ses blessures et par les souffrances de son périlleux voyage, il ne put être reconnu de ses anciens hôtes. Il les pria de les conduire auprès du prince Thomas, fils de leur roi, duquel il attendait souvenance et amitié. Le prtnee, ne le reconnaissant pas non plus, se rappela cependant avoir remarqué une cicatrice sur le corps de Montauban en se baignant avec lui : c Je vais savoir, lui dit-il, si tu es lo capitaine Montauban; et si cela n'est pas, je te fais couper la tète. * L'épreuve fut heureuse pour notre flibustier, et le roi de ce pays combla de bienfaits l'ami de son fils, Montauban parcourut les diverses parties de ce royaume, observa les mœurs, les coutumes et la religion de ces peuples, et publia, en 1698, une relation intéressante de son voyage eu Guinée.

Des bâtimens portugais vinrent, sur ces entrefaites, au cap de Lopez ; Montauban prit congé de ses bons aqriis les sauvages, s'embarqua aveo ses quinze camarades sur un de ces navires, et arriva à San-Thomé. Il passa de cette ile à la Barbade sur un bâtiment anglais ; mais l'amiral Bussel, commandant les forces de S. M. Britannique dans ces parages, blâma fort le capitaiue de ce bâtiment d'avoir donné passage à un si redoutable ennemi de la nation, et Montauban fut retenu prisonnier. Peu de temps après, l'amiral le fit relâcher, et il arriva enfin à Bordeaux. Il y vécut quelques années, après avoir renoncé aux courses maritimes, et mourut, en 1700, estimé de ses concitoyens, qui avaient toujours distingué en lui un marin brave et instruit, et vivement regretté de ses anciens compagnons d'armes, auxquels il avait toujours donné l'exemple du courage, de la probité et de la modération.

Nous finirons ce précis par un trait qui prouvera l'héroïsme du caractère de cet intrépide

maria. Montauban commandait une société de Flibustiers, qui s'étaientengagés pour une somme d'argent à escorter un bâtiment espagnol richement chargé. Un de ses compagnons osa mettre en avant la proposition de s'emparer de ce bâtiment sans défense, dont la capture les aurait tous enrichis. Montauban n'attendit pas que les autres Flibustiers répondissent à celte indigne proposition ; il demanda sur-le-champ à se démettre de son commandement et à être mis à terre, c Non, s'écria spontanément tout l'équipage, vous ne nous quitterez point. Loin de nous l'horrible perfidie qui vient d'être proposée. Point de traîtres parmi nous : point de trahison; vive le capitaine Montauban! » Une délibération fut ouverte sans délai : on décida que l'auteur d'une si lâche motion serait jeté sur la première côte qui se présenterait, et on jura que dorénavant aucun armement n'admettrait ce marin déshonoré, dont la présence serait une souillure pour toute société de braves gens.

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