GRAMMONT
Ce noble Flibustier avait préludé presque au sortir de l'enfance à sa carrière périlleuse par un duel contre un officier qui l'avait traité en écolier, et qui fut forcé de se battre contre son jeune adversaire. Grammont le blessa de trois coups d'épée, dont Kofficier mourut après avoir sollicité et obtenu la grâce de son meurtrier. Grammont entra au service, se distingua dans son régiment, passa dans la marine, et après plusieurs campagnes brillantes obtint le commandement d'une corvette aimée en course. Il prit, auprès de la Martinique, un navire hollandais dont la valeur dépassait quatre cent mille livres, le mena à Saint- Domingue, où il perdit au jeu ou consuma dans les plaisirs sa part de cette prise et celle qui revenait à sesassociés. N'osant retourner en France, il se fit Flibustier : sa bonne grâce, sa générosité, son désintéressement et une valeur à toute épreuve le firent distinguer des corsaires, dont il devint par la suite un des chefs les plus fameux. # .
Le début de sa carrière de capitaine flibustier fut une expédition dans le golfe de Maracalbo. II prit et pilla plusieurs villes situées sur cette côte du continent américain, entre autres Gibraltar et Torilha, s'empara d'un grand nombre de b4timens de guerre et de commerce, et revint à Saint-Domingue après une perte seulement de vingt de ses compagnons. Deux ans après, il fit une autre expédition sur la côte de Cumana contre le port de la Guayra, défendu par une forteresse sous le canon de laquelle plusieurs bâtimens étaient mouillés. Ce fort fut emporté par les Flibustiers, et ils allaient s'emparer aussi de la ville quand ils furent forcés de battre en retraite, sur
lavis que deux mille hommes accouraient au secours de la place. La troupe de Grammont fut en effet attaquée par ces forces supérieures ; quoique blessé, il soutint leur choc avec succès, et opéra sa retraite en emmenant cent cinquante prisonniers, parmi lesquels était le gouverneur de la Guayra. Grammont arriva enfin à Saint-Domingue, où l'attendait un nouveau malheur. Un ouragan jeta à la côte son vaisseau et une prise qu'il avait faite en revenant de cette expédition.
En 1683 les Flibustiers se réunirent, au nombre de douze cents, pour la plus grande entreprise qu'ils eussent projetée jusqu'alors : cet armement s'opéra sur l'appel dedeux célèbres chefs hollandais, Vander-Horn et Laurent de Graff, secondés de deux Français, Hodefoi et Jonqué. Les deux premiers furent nommés commandans de la croisière; Grammont, qui venait de perdre son navire et tout ce qu'il possédait, voulut serrir comme volontaire. On décida, sur la proposition de Grammont et de Vander-Horn, d aller surprendre la Vera-Cruz, Tille importante située au fond du golfe du Mexique, et qui pouvait être regardée comme l'entrepôt et le magasin de toutes les richesses de la Nouvelle-Espagne. Son port était défendu par la forteresse de Saint-Jean d'Ulloa, regardée comme imprenable, et bâtie sur une petite île en face de la ville. Nos Flibustiers évitèrent le canon de ce fort en arborant le pavillon espagnol. Us font leur descente à minuit, égorgent les sentinelles, entrent audacleusement dans la ville, s'emparent du gouverneur, et bientôt après de la forteresse, et, à la pointe du jour, se montrent en armes sur toutes les places publiques. Leshabitans et la garnison s'étaient réfugiés dans les églises, où les Flibustiers les tinrent enfermés trois jours sans nourriture. L'évèque d'une ville voisine vint offrir sa média* tion entre les Flibustiers et les habitans de la Vera-Cruz; la rançon de ceux-ci fut réglée à deux millions de piastres, dont la moitié fut payée le jour môme; l'autre moitié devait être portée le lendemain. Les Flibustiers passèrent la journée à embarquer l'or et l'argenterie, et tout ce qu'ils trouvèrent de précieux en marchandises. Sur l'avis de l'arrivée d'une flotte espagnole de quatorze voiles, ils partirent sur leurs chaloupes, emmenant quinze cents prisonniers, et gagnèrent leurs navires, mouillés à l'île du Sacrifice, à quelques lieues au large. La flotte annoncée passa sans les attaquer. Là il fallut décider du sort des prisonniers et des mesures à prendre pour continuer ou finir la croisière. Un conseil eut lieu : les deux chefs se prirent de querelle, et Vander-Horn, blessé par de Graff, mourut le lendemain, laissant sa frégate à Grammont. Cette mort mit fin à l'expédition. Les Flibustiers se partagèrent en plusieurs bandes, et arrivèrent à peu près à la môme époque à Saint-Domingue,
Grammont avait pris en routa un riche bâtiment
espagnol.
Peu de temps après cette expédition, un vais» seau anglais fut aperçu croisant dans le canal, entre la Tortue et Saint-Domingue. Le gouverneur l'envoya reconnaître par une barque qui fut fort maltraitée» Alors il fit prier Grammont, dont la frégate mouillait près du Cap-Français, de vett-* gerl'affront fait à la nation parcet insolentAnglais. Grammont accepte avec joie , et deux cents Flibustiers se disputent l'honneur de former son équipage. Il arrive sur le capitaine anglais, encore fier du misérable succès de ses canons contre une barque montée de trente hommes, accroche son navire, saute à bord à la tète de ses terribles Flibustiers, et en quelques minutes l'équipage ennemi est passé au fil de l'épée. On sauva la vie au seul capitaine, que Grammont amena au gouverneur de Saint-Domingue, en lui faisant hommage du bâtiment capturé.
En 1685, Grammont et Laurent de Graff s'associèrent de nouveau pour une expédition contre la ville de Ca m pêche. Les Flibustiers, au nombre de neuf cents, montés sur vingt-deux chaloupes, débarquent sans obstacle à quelque distance de cette ville ; ils tombent dans une embuscade de huit cents hommes qui sont battus et refoulés vers la place. Le vainqueur y entre à leur suite, y trouve du canon qu'il tourne contre la forteresse, munie de vingt-quatre pièces, dont dixhuit de gros calibre ; après neuf heures d'attaque, celte forteresse, abandonnée de la garnison, tombe au pouvoir des Flibustiers. Mais le butin ne répondit point à leur attente : le gouverneur de la province ayant refusé de payer la rançon des prisonniers et de racheter la ville, elle fût livrée aux flammes, et on fit sauter la forteresse. Au moment de leur départ, le 25 août, les vainqueurs brûlèrent pour quatre millions de bois de Campéche, pour célébrer, disaient-ils, la fête du roi : folie éclatante , dont des Flibustiers français étaient seuls capables.
Grammont, de retour à la Tortue après cette expédition qui lui valut plus de gloire que de profit, reçut une marque éclatante de la faveur du gouvernement. M. de Cussy, administrateur de la côte de Saint-Domingue, avait sollicité et obtenu pour lui la place de lieutenant de roi dans cette colonie. Jaloux de justifier ce titre et le choix honorable de Sa Majesté, Grammont arma un navire et partit pour aller venger sur les Espagnols une insulte récente faite aux établissemens français. Mais depuis lors on ne le revit plus, son vaisseau ayant été probablement la proie des flammes ou brisé par la tempête.
La perte de ce brave officier fut vivement sentie de tous les habitans et du gouverneur, qui aurait trouvé en lui un digne collègue dans l'administration et la défense de l'importante colonie confiée à ses soins.
FRANGE MARITIME
MORGHAN.
Morghan fut le plus célèbre des Flibustiers anglais, le digne émule des héros de la Flibusterie. Il prit un grand nombre de villes espagnoles du continent américain. Il eommanda, en 1670, une des plus grandes entreprises qu'eussent encore formées les Flibustiers : il réunit une flotte de trente navires, dont quelques-uns étaient armés de vingt-quatre pièces de canon, et portaient près de deux mille hommes, et il conduisit ces forces imposantes à la conquête de l'opulente ville de Panama. Cette ville fut prise, ainsi que les forts qui la défendaient. Les Flibustiers la brûlèrent, en détruisirent les fortifications, et s'embarquèrent, emportant un butin immense, en argent, pierres précieuses, marchandises et munitions de guerre.
Morghan renonça peu après au périlleux métier de capitaine flibustier. Possesseur de richesses considérables, il devint habitant à l'île de la Jamaïque, y acquit de grandes propriétés, et s'y maria honorablement ; ses talens lui valurent bientôt une place importante dans le gouvernement de cette belle colonie.