MŒURS MARITIMES
fomt te tour maMotô.
L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve au moins rassurée de ce côté ; mais chez les autres, toutes les passions sont sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasiou de s'assouvir, en rencontre trop malheureusement la facilité.
On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces vœux puérils que la peur leur arrache souvent dans les momens de danger. Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois devant le péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à faire des vœux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous, au contraire, rejettent, au milieu des dangers, toute espèce d'acte timide qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un mot plaisant,' une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et qui la brave
avec ironie comme s'il ne s'agissait que de s* donner une volée de coups de poing avec elle ou de la déconcerter par une boutade.
En 1826, un navire que jo commandais at trouva assailli, un jour après son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui bouleversa la Basse-Terre; sur vingt-et-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la Gèvre jaune qui, cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême qu'avant la tempête nous pù mes réussir à serrer, tant bien que mal, les voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant très-fort, ne nous eut plus laissé de doute sur les dangers qni nous menaçaient, une circonstance vint ajouter encore à notre embarras : le grand foc, serré sur son bâton, se déferla ; et, par l'effet du vent qui fit eourir ses bagues sur sa draille, il se trouva hissé : la toile était neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque instant le bâton de foc paraissait près de casser avec la tète du mât de hune, sur laquelle la draille faisait effort. Ce fut en vain, comme on le pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile dont l'effet était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire que nous voulions tenir en cape sous son foc d artimon, le grand hunier ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort ; mais, par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait survenir n'arrivait pas ; la maudite voile résistait.
Un de mes matelots, nommé La Chaussée, m'ayant entendu exprimer vivement le désir que j'avais que l'amure du foc partit, me proposa d'aller la couper, et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait de sa vie ; je lui dis d'attendre encore : Non parbleu pas, me dit-il, je sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci pour vous désobéir; et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un mulâtre, de Gayenne, nommé Franconi, le matelot de celui-ci, veut le suivre : A lions y lui dit La Chaussée, allons essayer à boire un coup ensemble sans trinquer. Ce furent les derniers mots que j'entendis : la force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se serrer la m:un, s'embrasser, et se cramponner, comme des chats, sur le bâton de foc qui allait rompre. Trois minutes après, lamure était coupée, la voile dé* foncée, mes hommes rentrés à bord, et le boutdehors de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtimens dans l'espace de rinq ou six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je rentrai à la Poinieà-Pitre, pour réparer mes avaries, au milieu des débris dont les flots étaient couverts.
Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques heures suffirent
FRANGE MARITIME
pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent conduits mourans à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée, La Chaussée et Franconime parurent, en me parlant, avoir une contenance timide ; je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander, car il n'est pas difficile de voir, sur la figure d'un matelot, quand il a quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux champions : l'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de moi en marchant de côté, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. • Que feras-tu de ces 10 francs ? lui dis-je. As-tu besoin de souliers, de tabac» de chemises, d'un pantalon ? — Non, me répond-il, j'ai de tout cela ; mais voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une poule et quatre bouteilles devin. — Et à propos de quoi une poule? — Ah! voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un vœu. — Et quel vœu encore? — Le vœu de manger une poule à la première terre l... »
Le soir, en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls. Jamais vœu ne fut plus religieusement rempli.
Curieux de savoir quelle idée La Chaussée, surtout, attachait à son ex-voto, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui promettant le sacrifice de 10 francs. — Mais, d'abord, j'ai pensé à m'étre agréable à moi, me dit-il. — Tu ne crois donc à rien? lui demandai-je encore. — Pardon, capitaine, je crois à mon ventre quand fai envie de manger un poulet. »
Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de ses camarades : Dieu veuille que le temps change ! je l'entendis répondre avec ironie à celui-ci : Crois-tu donc que s'il y avait un Dieu, il y aurait des matelots ? Deux heures après, un coup de mer enlève mon homme, qui revient à bord, en se cramponnant à un bout de drisse qu'il saisit sur les porte-haubans. A peine se sentit-il sauvé, qu'il s'écria, tout couvert d'eau : Parlez-moi de cela ! je n'aurai pas besoin de me mouiller le bout des doigts pour attraper mes puces. Il y avait dans ce matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme lui à bord de tous les navires.
Ed. Corbière (1).
(0 Le naturel parfait avec lequel notre collaborateur M. Ed. Corbière trace ces petits tableaux de mœurs, est une conséquence de ses profondes connaissances de la mer et du marin, puisqu'il a long-temps commandé des bâtimens de commerce. C'est ici le lieu de dire que la France Maritime terminera son deuxième volume en offrant à ses souscripteurs les portraits des artistes et des écrivains dont les travaux ont vulgarisé la marine en France : ainsi MM. Gudin, Corbière, Sue, Isabey, etc. (N. de f éditeur.)
BIOGRAPHIE
Duguay-Trouin (René), dont le nom est si justement célèbre dans les fastes de la marine française, naquit à Saint-Malo, le 10 juin 1673. Son père, brave et habile marin, commandait des bâtimens armés, tantôt en guerre, tantôt pour le commerce.
Duguay-Trouin, destiné à l'état ecclésiastique, reçut la tonsure, fit sa rhétorique à Rennes et sa philosophie à Gaen; mais il ne s'occupa, dans cette dernière ville, que du jeu. Mécontens de ses études et de sa conduite, ses parens le rappelèrent à Saint-Malo, en 1689.
La guerre était alors déclarée entre la France, l'Angleterre et la Hollande. La famille des Duguay armait en course une frégate de dix-huit canons : ce fut sur ce vaisseau que Duguay- Trouin fit sa première campagne en qualité de volontaire. Une affreuse tempête, un naufrage, un incendie à bord, tels furent les premiers spectacles qui, en quelques mois, éprouvèrent le courage de ce jeune homme, et qui cependant ne purent le détourner de la marine.
L'année suivante, il s'embarqua encore comme volontaire, sur une frégate de vingt-huit canons, équipée par sa famille. Ayant rencontré une flotte anglaise de quinze vaisseaux marchands, il décida le capitaine à l'attaquer ; trois furent enlevés à l'abordage, et Duguay-Trouin, animant tous les courages par le sien, eut tout l'honneur de ces combats sanglans.
Sa famille, confiante en son audace, lui donna, en 1691, le commandement d'une frégate de quatorze canons. Il n'avait alors que dix-huit ans. Jeté par la tempête sur les côtes d'Irlande, il s'y empara d'un château, et brûla deux navires, malgré l'opposition d'un nombre assez considérable de troupes qu'il lui fallut combattre.
De retour à Saint-Malo, en 1692, on lui confie le commandement d'une frégate de dix-huit canons. Tandis que la funeste bataille de la Hogue se livrait, il combattait sur les côtes d'Angleterre, et s'emparait de deux frégates qui escortaient trente vaisseaux marchands ; quelque temps après, il prit encore six vaisseaux, et rentra triomphant avec ses prises dans le port de Saint- Malo.
Ayant obtenu, en 1693, le commandement d'une frégate de vingt-huit canons, il fit, en croisant dans la Manche, beaucoup de prises, dont la plus considérable fut celle de deux bàlimens armés chacun de vingt-huit canons.
Il commandait, en 1694, une frégate de quarante canons, lorsqu'il tomba, auprès des Sorlingues, dans une escadre de six vaisseaux an-
FRANCK MARITIME
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glais. Il voulut se défendre, et soutint, pendant quatre heures, un combat trop inégal. Un vaisseau de 66 l'attaqua à portée de pistolet. L'équipage effrayé se cache à fond de cale ; Duguay- Trouin, indigué, y fait jeter un si grand nombre de grenades, que la plupart de ses gens sont forcés de remonter sur le pont. Son vaisseau est démâté ; le feu prend aux soutes à poudre : Duguay-Trouin y descend et le fait éteindre ; mais quand il remonte, il trouve son pavillon amené. Il veut qu'on le rehisse : ses officiers lui représentent que toute résistance serait désormais inutile ; il se désespère, et hésitait encore...., lorsqu'un boulet l'atteint légèrement et le renverse sans connaissance. Le capitaine anglais, admirant sa bravoure, lui céda sa chambre et le fit soigner dans son propre lit.
L'escadre relâcha à Plymoutb. Duguay-Trouin eut d'abord la ville pour prison ; il fut ensuite arrêté par ordre de l'amirauté. Sa captivité ne fut pas longue. Duguay-Trouin était aussi aimable que courageux : il sut plaire à une jeune Anglaise qui brisa ses fers. Ce fait de sa vie est aussi intéressant qu'honorable pour son adresse et pour son intrépidité.
Dans le temps qu'il avait la ville pour prison, il y avait fait connaissance d'une jolie marchande. Cette femme venait le voir dans le lieu où on le tenait renfermé, et où il recevait en outre la visite d'un grand nombre d'officiers français et môme anglais. 11 arriva qu'un Français réfugié, capitaine d'une compagnie anglaise, devint éperdument amoureux delà belle, et conçut le désir de l'épouser. Voyant qu'elle avait beaucoup d'amitié pour Duguay-Trouin, il lui communiqua son projet, et le pria de lui être favorable auprès d'elle. Duguay-Trouin fut d'abord offensé qu'on lui proposât de céder une femme qu'il aimait lui-même : mais la réflexion l'arrêta, et lui donna l'idée que cette aventure pourrait le tirer de l'embarras où il se trouvait. II répondit donc au capitaine qu'il le servirait de tout son cœur; mais qu'il était trop gêné dans sa prison; qu'il lui serait impossible de réussir, s'il ne lui procurait des occasions d'entretenir celle dont il voulait faire sa femme, dans un endroit où il serait plus libre ; que l'auberge voisine de la prison était fort commode par sa situation; que la marchande pourrait s'y rendre, sans faire naître aucun soupçon; que, se trouvant avec elle en particulier, il emploierait tous les moyens qu'il croirait nécessaires pour la disposer en sa faveur, promettant même de le faire avertir quand il serait temps, afin qu'il eût la satisfaction de passer avec elle le reste de la soirée. L'amour du capitaine allait jusqu'à la passion : il ne pouvait manquer d'accueillir un projet qui lui procurait le moyen de voir celle qui en était l'objet. 11 promit ù Duguay-Trouin de faire tout ce qui dépendrait de lui, le jour qu'il serait de garde à la prison»
pour lui faciliter le moyen de voir la jeune marchande dans l'auberge indiquée.
Lorsque Duguay-Trouin eut la parole de cet officier, il écrivit à la jeune marchande ; lui re-
Erésenta de la manière la plus louchante corn* ien il était affligé de rester si long-temps en prison; qu'il succomberait bientôt à sa douleur, s'il ne recouvrait sa liberté; qu'elle pouvait la lui procurer sans compromettre son honneur. Une femme se laisse aisément persuader par un homme qu'elle aime : la jeune marchande répondit à 'Duguay-Trouin qu'ell ferait tout ce qu'il voudrait exiger d'elle. Sur cette promesse, Duguay-Trouin écrivit à un capitaine suédois, dont le vaisseau avait relâché dans la rivière de Plymouth, le pria de lui vendre une chaloupe équipée d'une voile, de six avirons, de six fusils, et d'un pareil nombre de sabres, avec du biscuit, de la bière, un compas de route et quelques autres provisions; il lui demanda en outre de lui envoyer quelques-uns de ses matelots, sous prétexte de visiter les prisonniers français ; de leur faire porter secrètement un habit pareil au leur, pour le remettre à son maître d'équipage, qui parlait fort bien suédois, et qui, étant comme eux de haute stature, pourrait sortir de la prison avec eux, à l'entrée de la nuit.
Le capitaine suédois fit ce que Duguay-Trouin lui demandait ; et le maître d'équipage sortit de la prison, sans êire reconnu. 11 convint avec le capitaine suédois qu'on lui paierait environ 770 livres pour sa chaloupe et les fournitures qu'on lui avait demandées, à condition qu'elles seraient prêtes dans un temps marqué; que six de ses gens attendraient Duguay-Trouin à un rendez-vous hors de la ville, et qu'ils l'escorteraient jusqu'à la chaloupe.
L'auberge où Duguay-Trouin devait se trouver avec la jeune marchande était adossée à une montagne : du second étage on entrait dans un jardin disposé en terrasses, dont la dernière répondait à une petite rue très-écartée, et qui conduisait sur le haut de la montagne. Pour arriver à cette rue, il fallait escalader un mur qui la séparait d'avec le jardin, et ce fut ce qu'il résolut de faire pendant que le capitaine anglais le croirait occupé à disposer la jeune marchande en sa faveur. Pour cet effet, il avait ordonné à son valet de chambre, qui avait la liberté de sortir pour acheter des provisions, et à son chirurgien, qui allait à l'hôpital panser les Français blessés, de ne pas manquer de se rendre, sur les quatre heures du soir, derrière le mur dont on vient de parler, et de l'y attendre pour le conduire à l'endroit où les Suédois devaient se trouver.
Le jour marqué étant arrivé, le capitaine ayant vu l'objet de ses vœux entrer dans l'auberge, courut en avertir Duguay-Trouin, et le laissa sortir de sa prison avec un officier français qui
était dans la confidence. Il les pria de ne pas le faire attendre long-temps. Duguay $e rendît auprès de la jeune marchande, et après lui avoir exprimé sa reconnaissance en peu de mots, sauta ^romptement avec son camarade par-dessus le mur du jardin. Son chirurgien et son valet de chambre l'attendaient derrière le mur: ils le conduisirent an lien du rendez-vous. Ils y trou- Tèrcnt six Suédois bien armés, qui leur flrent faire deux lieues à pied pour les conduire à la chaloupe.
Duguay-Trouin et les quatre Français qui l'accompagnaient, savoir : l'officier compagnon de sa fuite, son maître d'équipage, son chirurgien, son valet et lui, s'embarquèrent dans la chaloupe sur les six heures du soir. Aussitôt ils partirent, et rencontrèrent, en passant dans la rade, deux vaisseaux de guerre anglais qui y étaient mouillés, et qui les interrogèrent. Les Français répondirent comme s'ils eussent été des pêcheurs anglais, continuèrent leur route, et se trouvèrent, à la pointe du jour, hors de la grande rade. Ils y rencontrèrent encore une frégate anglaise qui courait sa bordée pour entrer à Plymouth : elle s'opiniâtra à vouloir leur parler, et ils auraient été repris, si le vent, en cessant tout-àcoup, ne leur eût fourni le moyen de s'éloigner d'elle à force de rames.
Ils la perdirent de vue, et se trouvèrent bientôt en pleine mer, mais accablés de fatigue. La nuit les surprit. Ils n'avaient cependant pas de temps à perdre. Duguay-Trouin et son maître d'équipage se relevaient tour à tour pour gouverner sur un compas de route éclairé par un fanal. Pendant que Duguay-Trouin tenait le gouvernail, il se trouva si épuisé de fatigue, qu'il s'endormit ; mais il fut presque aussitôt réveillé par une violente rafale de vent, qui, donnant dans la voile, coucha la chaloupe : elle fut en un instant remplie d eau. Aussitôt Duguay-Trouin largua l'écoute, en poussant en môme temps le gouvernail à arriver vent arrière. Par celte prompte manœuvre il évita une perte d'autant plus certaine qu'ils étaient à plus de quinze lieues de toute terre. Ses compagnons, qui dormaient, ayant de l'eau par-dessus la tôte, furent bientôt éveillés. Ils se hâtèrent de se lever et de vider, avec leurs chapeaux, l'eau qui était dans la barque. Le biscuit èt la bière furent entièrement gâtés. La chaloupe étant soulagée, ces infortunés continuèrent leur route, et le jour suivant, vers les huit heures du soir, ils arrivèrent sur les côtes de Bretagne, à deux lieues de Tréguier.
Peu de jours après son retour, Duguay-Trouin prend à Rochefort le commandement d'un vaisseau du Roi, et va croiser sur les côtes d'Angleterre et d'Irlande. Il s'empare d'abord de six bâtimens, tombe ensuite sur une flotte de soixante voiles, escortée par deux vaisseaux de guerre, attaque ces deux vaisseaux et les force de se rendre. Il n'avait
alors que vingt-et-un ans. Cette action brillante fut rapportée à Louis XIV, qui envoya une épé$ au vainqueur.
En 1695, Duguay-Trouin, réuni à M. de Beaubriant, prit sur les côtes d'Irlande trois gros vaisseaux de la compagnié des Indes, richement chargés et portant ensemble cent cinquantequatre canons.
Après cette campagne, il se rendit à la cour, ou le ministre de la marine le présenta au Roi, qui lui dit un de ces mots flatteurs dont il savais si bien exciter Jes talens et payer le courage.
L'année d'après, monté sur le $an$-Pareil, vaisseau anglais dont il s'était emparé, il alla croiser sur les côtes d'Espagne, et s'y rendit maître, par stratagème, de deux vaisseaux hollandais. Duguay-Trouin n'avait alors que vingttrois ans,
Ayant fait équiper une frégate de cinquante canons, il en donna le commandement à un de ses frères, et alla croiser avec lui sur les côtes d'Espagne, Ce jeune homme impétueux, ardent, fut mortellement blessé à l'attaque d'un bourg retranché, dans une descente faite près de Vigo, Duguay-Trouin, à cette nouvelle, furieux de désespoir, court sur les ennemis et en fait un grand carnage ; mais cette vengeance n'empêcha pas le blessé de mourir entre ses bras deux jours après. L'image de ce jeune frère expirant le poursuivit pendant six mois, et, dans sa mélancolie profonde, il avait résolu de renoncer au service et à la gloire. Enfin, il se présenta une occasion de réveiller l'activité qui lui était naturelle : on lui offrit et il accepta le commandement de trois vaisseaux armés à Brest pour aller au-devant de la flotte de Bilbao.
Il met à la voile au commencement de 1697; huit jours après, il rencontre la flotte, escortée par trois vaisseaux de guerre que commandait le baron de Wassenaer, habile marin, qui fut depuis vice-amiral de Hollande. Le combat s'engage ; jamais Duguay-Trouin n'en soutint de plus terrible. Il prit à l'abordage le vaisseau commandant. Tous les officiers de Wassenaer furent tués ou blessés; Wassenaer lui-même reçut quatre blessures très-graves; une partie de la flotte fui enlevée ; Duguay-Trouin perdit, dans cette action si meurtrière, trois de ses parens et plus de la moitié de son équipage : il traita le baron de Wassenaer avec tous les égards dus à la valeur ; et quand cet officier fut guéri de ses blessures, il le présenta lui-raôme à Louis XIV.
Ce monarque aimait à entendre de la bouche de Duguay-Trouin le récit de ses actions. Un jour qu'il avait commencé celui d'un combat où se trouvait un vaisseau nommé la Gloire: c J'or- » donnai, dit-il, à la Gloire de me suivre. — Elle » vous fut fidèle, > reprit le roi.
Duguay-Trouin passa, à cette époque, de I# marine marchande à la marine royale ; il eut d'à-
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FRANGE MARITIMES
bord le titre de oapitaine de frégate légère, et ce ne fut qu'en 1702 qu'il fut nommé capitaine en second sur un vaisseau commandé par le comte de Hautefort.
La guerre de la succession s étant allumée, cet habile marin va croiser sur les côtes d'Espagne, rencontre un vaisseau de guerre hollandais de trente-huit canons, l'attaque et l'enlève en moins d'une demi-heure.
En 1703, le roi lui donna le commandement de trois vaisseaux, avec lesquels il soutint dignement l'honneur de la marine française. Il se rendit sur les côtes du Spitzberg, où il prit, rançonna ou brûla plus de quarante vaisseaux oaleiniers ou autres pécheurs, et la brume lui en Ct manquer un très-grand nombre d'autres.
En 1704, Duguay-Trouin, montant un vais» seau de 54, prit un vaisseau anglais de soixantedouze canons, et quelques jours après, un au* tre vaisseau de 54.
L'année 1705 fut marquée par plusieurs actions mémorables qui rehaussèrent la gloire de Duguay-Trouin; il attaqua une flotte de treize navires, escortée par une frégate de trente-quatre canons, se rendit maître de la frégate et de presque tous les vaisseaux de la flotte.
En 1707, Duguay-Trouin ayant joint une es- Cadre de nos vaisseaux à Dunkerque, il sut y servir si utilement avec quatre vaisseaux qu'il avait sous son commandement, que notre escadre ayant attaqué une flotte escortée par cinq gros vaisseaux de guerre, ce brave marin attaqua et prit ù l'abordage le commandant de quatre-vingtdeux canons. Dans la même année, il accomplit glorieusement pour la France la mission dont il partagea les dangers avec le comte de Forbin, contre un convoi parti d'Angleterre pour le Portugal. Ce combat a été décrit tout récemment dans nos colonnes.
Ce fut encore en 1707 que Louis XIV le nomma chevalier de Saint-Louis, et lui donna le commandement de six vaisseaux, qui furent, pour Duguay-Trouin, une occasion de se signaler par de nouveaux exploits.
En 1709, ce brave marin ayant le commandement de quatre vaisseaux de soixante, de quarante et de vingt canons, attaqua une flotte escortée par trois vaisseaux de guerre anglais de cinquante, soixante et soixante-dix canons, en prit plusieurs; et, peu de temps après, enleva à l'abordage un vaisseau anglais de soixante canons qu'il n'abandonna que quand il s'y vit contraint à la vue de dix-sept vaisseaux de guerre ennemis.
Pour récompenser des services si éclatans, Louis XIV lut accorda pour lui et son frère des lettres de noblesse, et leur permit d'ajouter à leurs armes deux fleurs-de-lys d'or, et d'y mettre au cimier pour devise :
Dédit hsec ixuignia virtus-
Une des expéditions les plus brillantes de Duguay-Trouin fut celle contre Rio-Janeiro, une des plus florissantes et des plus riches colonies du Portugal au Brésil.
Cet habile marin était à la cour, lorsque le bruit se répandit que M. Duclerc, capitaine de vaisseau, ayant tenté cette conquête avec environ mille soldats, une partie avait été taillée en pièces, en donnant l'assaut à la ville et aux forteresses ; qu'il avait été fait prisonnier avec six ou sept cents hommes» et que M. Duclerc avait été lâchement assassiné, quoiqu'il se fût rendu à composition.
Duguay-Trouin, à ce récit, entre en fureur; il forme le projet de venger sa patrie ; mais des obstacles insurmontables semblent contrarier ses desseins. Cependant, rien ne l'arrête ; il communique son projet à des gens riches; la confiance qu'ils ont en ses talens et sa bravoure les excitent ; ils forment une compagnie, arment les bûtimens qu'il demande. 11 part des rades de la Rochelle, le 9 juin 1711, avec huit vaisseaux, plusieurs frégates, deux traversières et une galtote à bombes, munis de tentes, d'outils et de tout ce qui était nécessaire pour camper et former un siège ; il arrive le 12 septembre à la baie de Rio-Janeiro, entre dans le port, malgré le feu terrible que faisaient sur lui quatre vaisseaux de guerre et trois frégates qui s'étaient entraversés à l'entrée. Ces vaisseaux, voyant que les Français étaient près de les aborder et de s'en rendre maîtres, coupèrent leurs câbles et allèrent s'échouer sous les batteries de la ville. Le 13, il commença à bombarder la ville, et, le 14, il débarqua ses troupes, montant à trois mille cinq cents hommes.
Après quelques actions particulières, Duguay- Trouin somma le gouverneur de rendre la place ; celui-ci répondit qu'il était prêt à la défendre jus* qu'à la dernière goutte de son sang.
Duguay-Trouin vit alors qu'il n'y avait plus à balancer, et attaqua la ville avec la plus grande vivacité. Pendant cette attaque, il s'éleva un orage terrible : le bruit du canon, joint aux éclats du tonnerre, jeta la consternation dans la ville. Les milices et les habitans, effrayés par le feu terrible des Français, et craignant qu'ils ne donnassent un assaut général, avaient abandonné la ville, Duguay-Trouin y entra. Malgré les ordres donnés par ce brave marin, pour prévenir ou arrêter le pillage, la plupart des magasins et des maisons furent enfoncés, les vins furent répandus, les vivres, les meubles furent jetés dans les rues.
Le 23, il se rendit maître de tous les forts, fit enclouer tous les canons des batteries qui n'étaient pas fermées, et fit dire au gouverneur, qui s'était sauvé dans les bois, que s'il tardait à racheter la ville par une contribution, il allait la réduire en cendres et la saper jusqu'à ses fondemens.
Le gouverneur envoya deux officiers de distinction au général français pour traiter du rachat de la ville, rachat qui fut effectué moyennant 610,000 cruzadesd'or,cinq cents caisses de sucre, et tous les bestiaux dont les français pourraient avoir besoin pour leur subsistance. Duguay- Trouin vendit ensuite aux Portugais les vaisseaux qu'il avait pris sur eux, les marchandises gâtées, et en tira le meilleur parti possible. 11 faut encore ajouter tout ce qui avait été pillé et susceptible d'être emporté. La perte des Portugais fut évaluée à plus de 25 millions.
Après avoir tout réglé et distribué sur son escadre les dépouilles des Portugais, Duguay- Trouin mit à la voile le 13 décembre 1711, et arriva le 29 janvier 1712 à la hauteur des Açores, où une tempête terrible sépara tous les vaisseaux qui la composaient, et dont plusieurs périrent. Enfin, il entra dans la rade de Brest, le 6 février suivant.
Les intéressés dans cette entreprise touchèrent 92 pour 100 de leur argent.
Duguay-Trouin se rendit à Saint-Malo pour se reposer pendant quelque temps, au milieu de sa famille, des fatigues qu'il avait essuyées dans son expédition. Son nom remplissait toute la France, il était dans toutes les bouches; le long des routes, le peuple s'attroupait autour de lui pour le contempler; chacun voulait dire : Je l'ai vu.
Un jour qu'une grande foule était autour de lui, une dame de qualité passe; elle demande ce qu'on regardait : on lui dit que c'était Duguay- Trouin. Aussitôt elle perce la foule pour le mieux voir. Duguay-Trouin lui paraissant étonné, elle lui dit : Monsieur, je voulais voir un héros en vie. On ne pouvait recevoir un éloge plus flatteur et en même temps mieux mérité.
Il se rendit à Versailles, vers le mois d'avril 1712, pour faire sa cour au roi qui le reçut avec le plus grand accueil. Une pension de 2,000 livres fut la recompense de sa valeur ; le roi lui en avait déjà accordé une de 1,000 en 1707. Duguay-Trouin écrivit au ministre, pour le prier de faire tomber cette somme sur Saint-Aubin, son capitaine en second, qui avait eu une cuisse emportée : Je suis trop récompensé, ajouta-t-il, si j'obtiens l'avancement de mes officiers.
Après la mort de Louis XIV, le duc d'Orléans, qui s'intéressait à la compagnie des Indes, crut ne pouvoir mieux assurer le succès de ses entreprises qu'en se réglant sur les avis de Duguay- Trouin. Il lui accorda une place considérable dans le conseil de cette compagnie. Le guerrier donna de très-bons avis au prince, tant sur l'administration générale que sur les détails si importans à ne pas négliger.
Après la mort du régent, Duguay-Trouin ne fut point oublié à la cour. Louis XV le fit commandeur de l'ordre de Saint-Louis, le 1er mars 1728, et lieutenant-général le 27 du même mois.
11 lui confia, en 1751, le commandement d'une escadre destinée à soutenir l'éclat de la nation française dans le Levant et dans toute la Méditerranée. Elle fit rentrer les corsaires de Tunis dans le devoir, raffermit la bonne intelligence entre notre nation et le dey de Tripoli, et régla les intérêts du commerce à Smyrne et dans d'autres villes.
L'inaction dans laquelle Duguay-Trouin se trouva après cette expédition, permit à des maux dont il avait mainte fois souffert, de revenir le tourmenter avec plus de violence. Il se fit transporter à Paris : mais les médecins déclarèrent que tout leur art serait inutile. Sentant luimême sa fin approcher, il écrivit à M. le cardinal de Fleury, pour recommander sa famille au roi. Son Eminence lui fit cette réponse :
t Si j'ai différé, Monsieur, de répondre à votre
> lettre du 17 septembre, ce n'a été que pour la » pouvoir lire au roi, qui en a été attendri, et je
> n'ai pu moi-même m'empècher de répandre des » larmes. Vous pouvez être assuré que S. M. sera
> disposée, en cas que Dieu vous appelle à lui, à » donner des marques de bonté à votre famille ; » et je n'aurai pas de peine à faire valoir auprès
> d'elle votre zèle et vos services. Dans le triste
> état où vous êtes, je n'ose vous écrire une plus » longue lettre, et je vous prie d'être persuadé » que je connais toute l'étendue de la perte que 9 nous ferons, et que personne au monde n a t pour vous des sentimens plus remplis d'estime » et de considération que ceux avec lesquels je » fais profession, Monsieur, de vous honorer.
» Signé, le C. de Fleury. »
Après avoir reçu ce dernier témoignage des bontés du roi, Duguay-Trouin mourut le 27 septembre 1756, célibataire et sans postérité.
Duguay-Trouin avait une physionomie noble, une taille avantageuse, beaucoup d'adresse pour tous les exercices de corps. Porté naturellement à la mélancolie et s'occupant de grands projets, il ne montrait pas dans la société toute l'étendue de son génie. Souvent, après lui avoir parlé longtemps, on s'apercevait qu'il n'avait ni écouté ni entendu. Son esprit était cependant vif et juste;, il voyait bien, et voyait de loin. Lorsqu'il formait quelque projet, il semblait qu'il ne comptait pour rien sa valeur, tant il combinait avec sagesse ; et, lorsqu'il exécutait, on aurait dit qu'il avait oublié sa prudence, tant il agissait avec hardiesse et même avec témérité.
Comme presque tous les héros, Duguay- Trouin était généreux et désintéressé. Après avoir pris une multitude de vaisseaux, enlevé les richesses de la plus opulente ville du Brésil, il ne laissa que peu de bien. Il n'aimait ni le vin ni la table, mais il avait un penchant invincible pour les femmes : c'est souvent le vice des grands hommes, et le moins funeste à l'humanité.
France maritime.
GÉOGRAPHIE
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