‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 107 sur 123 · ET D'OUESSANT · texte numérisé non relu

ET D'OUESSANT

Les lies qui font partie intégrante du département du Finistère sont en grand nombre : les unes sont habitées en tout temps; les autres, abandonnées à la paix, deviennent, en temps de guerre maritime, des points assez importans pour qu'une garnison reçoive mission de les défendre. Plusieurs ne présentent que des rochers stériles, effrayantes solitudes dont les vents et les flots se disputent seuls la possession.

Parmi ces lies, il en est deux qui nous semblent mériter une description particulière. Ce sont celles dont nous avons placé les noms en téte de cet article. Nous allons essayer de les faire connaître.

L'île des Saints est un rocher de granit, long de trois quarts de lieue sur un quart de lieue de largeur, courant de l'est à l'ouest, et représentant assez bien, par sa configuration, un croissant tronqué à l'une de ses cornes. Quelques auteurs prétendent que, prolongement antique du continent, elle faisait autrefois partie de la pointe du Max. Sans nous arrêter à discuter ce qu'il peut y avoir de vrai au fond de cette opinion toute conjecturale, nous remarquerons en passant que son isolement au sein des flots date d'une époque fort reculée , puisqu'il est constant que les Druides, bien avant l'ère chrétienne, y avaient édifié un temple renommé pour ses oracles dans toutes les Gaules.

Ce temple, consacré à la lune, était desservi par neuf prêtresses qui faisaient vœu de virginité. Le pouvoir que leur attribuait la superstition du peuple, de guérir les maux les plus invétérés, de conjurer les orages, de prédire l'avenir, donnait une telle autorité à leur parole, qu'on accourait, pour les consulter, de tous les points de la Bretagne.

Ces neuf vierges furent, vers la fin du iv° siècle, remplacées par neuf prêtres gaulois attachés au druidisme, qui eurent eux-mêmes, bientôt après,

{>our successeurs, un grand nombre de pieux soitaires chrétiens. C'est en mémoire du long séjour que firent, parmi ses habitans encore idolâtres, ces premiers confesseurs de la foi, que cette lie échangea, dans la suite, son nom de Sen ou Sena contre celui d'Ile des Saints qu'elle porte aujourd'hui.

Couchée au niveau des flots qui dans les hautes marées la recouvrent en partie, hérissée de rochers, entourée d'écueils redoutables, l'île des Saints est, même pour les pécheurs qui l'habitent, un objet d'épouvante. De fréquens nau- Tome II.

frages ont valu, depuis des siècles, à la seule baie qu'on y remarque, la dénomination tristement significative de baie des Trépassés. Son sol est d'une désolante stérilité. On n'y voit pas un arbre, pas une ronce. Quelques fougères, quelques bouquets de landes sont ses seules productions naturelles; quelques maigres épis d'orge, les seuls grains que puissent, à force de soins et de sueurs, tirer de ses entrailles les soixante familles qui forment sa population.

On se. ferait difficilement une idée des misérables cahuttes sous lesquelles ces familles s'abritent pendant les rares instans qu'elles donnent au repos et au sommeil. Le jour n'y pénètre que par une ouverture oblongue de dix-huit pouces de hauteur, ménagée dans l'épaisseur d'une muraille grossièrement maçonnée. Un bahut sur lequel tombe ce faible rayon de lumière, deux coffrets servant de bancs, de grandes armoires sans battans, à plusieurs étages, servant de lits, une marmite, une poêle, un chaudron, quelques écuelles et cuillers de bois, constituent tout le mobilier de ces bouges enfumés et humides, où la pluie filtre de toutes parts, où le vent s'engouffre avec d'épouvantables sifflemens.

Ces cloaques infects, dans lesquels un enfant, s'il n'y était né, ne pourrait rester deux heures sans courir le risque de mourir asphyxié, n'exercent cependant aucune influence délétère sur la santé des habitans de cette lie. Exempts des affections chroniques si communes dans nos villes, ils parviennent presque tous à une vieillesse trèsavancée, sans avoir jamais opposé à leurs rares maladies d'autres remèdes qu'un peu de vin, une poule bouillie et du repos. Leur stature est élevée, leur teint olivâtre. Étrangers à toute idée de civilisation, sombres comme le ciel qui pèse sur leurs têtes, comme les vagues qui grondent autour d'eux, ils sontdéfians, peu commnnicatifs, crédules, prêts à tout oser, si une terreur superstitieuse ne vient s'interposer entre leur intrépidité naturelle et le péril qu'il leur faut affronter. Jamais un sourire sur leurs lèvres, jamais un éclair dans leurs yeux! on dirait des hommes de pierre. Leur costume, comme leur idiome, est, à quelques changemens près, celui des anciens Celtes, leurs pères. Il se compose d'une calotte de laine brune ou bleue, d'une casaque de toile à capuchon (sagum) recouvrant une veste de drap grossier, étroite et courte ; d'une large culotte ou braie (galli bracati), serrée par un lacet audessous du genou, et quelquefois d'une paire de sabots rembourrés de paille. On les appelait autrefois les démons de la mer. Leur férocité était proverbiale dans toute la Basse-Bretagne» Une tempête venait-elle à éclater par une nuit sombre? munis de cordes et de longues perches, armées de crocs de fer, ils se répandaient aussi* tôt dans leur île, chassant devant eux deux ou trois vaches, aux cornes desquelles rayonnaient

des lanternes, afin d'attirer par cette perGdt clarté les navires en détresse sur les récifs qui l'environnent, pour ensuite se partager les dépouilles des naufragés, dont ils rejetaient sans pitié ni remords les cadavres nus à l'Océan.

Quimper-Corentin, a dit un auleur moderne, est plus éloigné de Paris que Canton. A Quimper substituez l'île des Saints, et ce paradoxe deviendra un axiome.

L'île iYOucuant est un des cantons de la souspréfecture de Brest, dont elle est éloignée d'environ cinq myriamètres. Elle a sept lieues de oircuit. Sa population est de quinze cents habitans. On remarque à sa partie N.-O. un pbare construit, en 16!)5, par le célèbre Vauban, sur un terrain dont l'élévation est de soixante mètres au-dessus des hantes marées. Ses côtes, extrêmement escarpées» sont défendues par une ceinture de rochers qui en rendent l'abord très-difficile.

Cette île, qui n'est outre que VUxdntituma de l'empereur Antonin, et YAzantis de Pline, est appelée par ses habitant Huna ou Heuesû, et par les Anglais Ushant.

Quelques historiens prétendent qu'elle a pareillement porté dans l'antiquité le nom d'£t**» Entz, composé des deux mots celtes enex (Ile) et eux ou heux ( ten eur ) > Ile de la Terreur, parce que, disent-ils» il y existait autrefois un trophée consacré à Enz ou Heuz, l'un des quatre grands dieux de la religion druidique.

Cette divinité, d'après l'ancienne tradition, y avait un temple et un collège desservis par des vierges perpétuelles* Comme celles de l'Ile des Saints, ces vierges prédisaient les tempêtes, vendaient les vents aux navigateurs, et vouaient leur existence à l'entretien d'un feu sacré.

Long-temps après la destitution des Druides, cette île appartint aux évôques de Saint-Pol de Léon. Leur titre de propriété était sans doute fondé sur la résidence qu'y fit saint Pol4 lorsqu'à yant abandonné la Grande Bretagne, il aborda, en 617. au lieu qui depuis a conservé le nom de JWs-Po/( Port de Pol ).

Ravagée en 1538 par les Anglais, elle fut achetée en 1555 par la famille de Rieux, qui la posséda pendant près de deux siècles.

Au mois de mars 1597, Henri IV ('érigea fcrt marquisat ( singulier marquisat! ) en faveur de René de Rieux, seigneur de Sourdéac, baron de Bourg-l ÉvèqUe* chevalier des ordres du roi, capitaine de cinquante hommes d'armes, lieutenantgénéral en Basse-Bretagne, et gouverneur de Brest.

Élevé en qualité d'enfant d'honneur de Charles IX, Rehé de Rieux porta les armes dès l'âge de quatorze ans, se distingua an siège de La Rochelle, défit en plusieurs rencontres, pendant les guerres de la Ligne, les troupes du duc de Mercœur; contribua puissamment, avec le maréchal d'Aunamt, à rétablir la paix dans la province de

Bretagne ; suivit Henri IT, eù 1600, à la conquête du duché de Savoie, et mourut à Assé, le 4 décembre 1628.

Guy de Rieux, son Gis, lui succéda dans le marquisat de l'île d'Ouessant, et fat également gouverneur de Brest. Premier écuyer de Marie de Médicis, il suivit In fortune de cette malheureuse reine, qui, sacrifiée par le faible Louis XIII à la haine du cardinal de Richelieu, alla, fille, veuve et mère de rois quelle était, finir misérablement ses jours dans un grenier, û Cologne* Déclaré criminel de lèse-majesté par arrêt de la cour, sous la date du 7 avril 4651, il mourut eû son château de Ncubourg, le 14 décembre 1040*

Alexandre de Rieux, seigneur de Sourdéac* son fils aîné, fut le troisième marquis d'Oues* sont. Sa vie n'a laissé aucune trace dans l'histoire*

La famille de Rieux s étant éteinte en 1709, dans la personne de Paul Hercule, mort sani postérité, cette lie fut cédée au roi de France par ses héritiers, le 14 avril 1704, pour un* somme principale de trente mille livres et Une rente viagère de huit cents francs.

Jl Y a quelques années qu'on y voyait encore les vestiges d'un édifice immense que la tradition disait être les fondemens d'un temple païen. Les matériaux de ce monument servirent aux sei* gneurs de Rieux, lorsqu'ils prirent possession de l'île, à y construire vers la pointe N.-E. un chû« teau non fortifié, qui fut démoli en 1723, et à réparer le vieux chàteuti de Trémaxan, à l'entrée du petit port de Port-Sul. C'était sans doute de ce temple que provenaient les statues des divi* ni té s gauloises et païennes dont les formes gracieuses et la voluptueuse nudité embrasaient leé sens des habitons, et que* sur les remontrances d'un ancien évôque de Léon, une demoiselle de Sourdéac, de la famille de Rieux, fit transporter dans une terre du canton de ce nom. Il en existait encore quelques-unes en 1780, nu château de Trémasan*

Un second objet digne d'attention est la ran» gée de pierres que l'on remarqué sur l'une des pointes auxquelles on a donné le nom de Corna des Gaules.

M. de S , dans un petit ouvrage dont le

titre nous échappe, a célébré cette lie, qu'il re* présente comme «ne véritable terre de promission. Mais qu'il y a loin, grand Dieu! de ces fictions à la réalité! de ces mœurs naïves et pastorales qu'il se complaît tant à décrire, à ces mœurs rudes et fortement caractérisées comme le sol qui les a vues naître et se développer!

il vous serait impossible, en effet, quelque romantique que fût votre imagination, de vous figurer un pays plus désolé, plus empreint de ces beautés sombres et sauvages dont les côtes de Penmark et l'île des Saints pourraient, seules en Bretagne, vous donner une idée. Les vents et les tempêtes y grondent toute l'année avee une

excessive violence. Quoique le sol toit bien cullîvé, la végétation y est presque nulle. Quelques champs clairsemés de seigle et d'orge, seuls trésors de celte terre ingrate» q'en font que ressortir davantage encore la désespérante aridité. N'allés pas y chercher d'arbres, 6 vous qui, semblables au pasteur antique, aimez à rêver à l'ombre des mélèzes et des grands chênes, vos yeux n'y rencontreraient que des rochers et des bruyères; paysage inculte et morne, qu'animent seuls d'une apparence de vie quelques troupeaux abandonnés à eux-mêmes, et quelques chiens que l'habitude de vivre dans un air libre a faits chasseurs et a doues d'une agilité et d'une audace surprenantes.

Si les vices du continent ne régnent point dans celte lie, cette situation morale n'est point le fruit des principes ni de la réflexion ; ce n'est que le résultat nécessaire de toute absence de sensibilité, d'imagination; de cet état enfin où l'homme n'établit que par un mouvement matériel une différence entre son existence et celle du rocher qu'il habile. La sobriété et la modération n'y sont que la conséquence forcée de la misère. ïleureux dans cette vie toute passive, que leur a faite l'habitude, plutôt par l'absence du mal que par la présence du bien, les classes et les levées d'hommes exercées pour la marine sont les seuls tourmens réels qu'ils éprouvent.

Comme les usages peignent les hommes, nous ne terminerons point cet article sans en citer deux qui nous paraissent caractériser l'antique simplicité des mœurs de ces insulaires. Un Ouessantin meurt-il dans le cours d'un voyage, on porte aussitôt une croix dans sa maison ; le clergé va prendre celte croix avec les cérémonies funèbres accoutumées, et on en fait l'inhumation. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce simulacre d'enterrement est payé comme un enterrement véritable.

Une jeune fille veut-elle se marier, a-t-elle fait choix de son amoureux, elle se rend chez lui avec ses principaux parens, et, s'il l'accepte, elle reste dans la maison pour aider aux soins du ménage. Dès ce moment, ils vivent ensemble (sans faire chambre commune néanmoins) jusqu'au terme fixé d'avance pour cette espèce de noviciat matrimonial. Ce terme arrivé, ou les deux jeunes gens s'unissent, ou la fille rentre sous le toit paternel.

Cet usage, il y a quatre-vingts ans, avait encore quelque chose de plus bizarre, de plus en désaccord avec les mœurs actuelles. Le jeune homme, prévenu des desseins qu'une jeune fille pouvait avoir sur lui, se tenait au lit ; la jeune fille lui présentait un morceau de lard ; s'il en goûtait, l'adoption était censée faite; dan? le Cas contraire, l'exclusion était sans retour.

On trouve dans le pays de Galles, en Angleterre , des usages à peu près semblables.

Parmi les paysans gallois, lorsqu'un jeuqe homme veut se marier, il se présente chez les parens de sa prétendue, ou chez ses maîtres, si elle est domestique. On leur donne une chambre, et ils s'y retirent pour faire et recevoir les propositions. Cette manière de se voir se renouvelle, le samedi de chaque semaine, durant un temps plus ou moins long, et il est rare que ces négociations aient des suites désagréables pour l'une des parties. Le petit mariage des Gallois est un essai que les époux font l'un de l'autre. Si cet essai répond à leurs espérances, leurs parens et leurs amis sont pris à témoin du désir qu'ils éprouvent de s'unir d'une manière indissoluble. Si l'épreuve n'est pas heureuse, la femme retourne chez ses parens, et n'en a pas plus de difficulté à trouver un autre mari.

Ce rapprochement est singulier, mais frappant. Les Ouessantins ont-ils pris ces usages des Gallois, ou ces derniers les ont-ils pris des premiers? Nous laissons h ceux qui voudront s'en occuper Je plaisir de faire des recherches à cet égard,

A. Diiiym.

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