‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 108 sur 123 · CRITIQUE DE MŒURS · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE MŒURS

Qui «Va* ▼« àê mariât qt'i l*Op*frC«*iqB».

Qu'est-ce qu'un marin? C'est un homme qui boit, qui fume, jure tribord et bâbord, et qui n'a pas Je ton de la bonne compagnie. Je le crois bien; où diable laurait-ij pris? Cependant, puisque toute règle a ses exceptions, permettez-moi d'en constater une en faveur du capitaine de navire.

Que de talens divers il doit réunir I que de qualités incompatibles, les unes avec son état, les autres avec son éducation 1 C'est peu qu'il ait approfondi tous les secrets de sa profession, qu'à l'art de la pratique il joigne la science de la théorie, qu'il soit à la fois marin, astronome, mathématicien, négociant : à peine, à l'aide de tant de matériaux divers, a-t-il laborieusement construit sa modeste réputation, que de nouvelles exigences viennent, s'il n'y satisfait, menacer l'édifice. Dès qu'il a des passagers, il lui faut recommencer une nouvelle série d'études, déposer ses allures classiques de franchise et de brusquerie, dépouiller sa peau maritime pour revêtir les dehors soyeux de 1 homme du monde; il faut qu'il acquière, c invita Mincrva, » la po-

lilesse des formes, le ion des convenances, ce tact parfait de la société, si nécessaire dans une réunion de gens oisifs, souvent ennuyeux parce qu'ils sont toujours ennuyés. Gomme la coquette, il doit plaire à tous sans favoriser aucun. 11 faut qu'il ait l'attention qui devine les goûts, la complaisance qui les satisfait; mais surtout, oh! surtout, qu'il ait une table bien garnie et un bon cuisinier.

Heureux, trois fois heureux le capitaine que sa cambuse bien approvisionnée met à même de consulter l'appétit et les désirs de ses passagers; qui peut, deux fois par semaine, faire pétiller le Champagne, perler le madère ou flamber le cognac ! Il voit autour de lui tous les visages épanouis par la gaité, animés par l'espoir ou fleuris par la bonne chère. Il n'a pas besoin d'user de son pouvoir discrétionnaire pour maintenir à bord Tordre et la paix ; la cloche du dîner assure mieux la concorde que la sonnette d'un président, et le menu du repas lui tient lieu de protocoles. Il est bien sûr, celui-là, qu'à son arrivée au port une lettre dûment rédigée par ses passagers reconnaissans ira porter leur concert d'actions de grâces à tous les abonnés du journal de la ville.

Tandis que toi, capitaine infortuné, dont le budget alimentaire, réduit à sa plus simple expression, contrarie la bonne volonté, ou dont l'armateur économe a, par quelque édit, réformé la cuisine; toi dont la table maigre et systématiquement flanquée du plat de fayote et de la pièce de bœuf salé, contraint tes passagers à mettre en pratique la sentence qu'Harpagon voulait graver en lettres d'or; que de soucis, que de reproches, que de sarcasmes n'as-tu pas à braver i En vain, par ta douceur, tes égards, ta prévenance, tu cherches à tromper un appétit déplacé; soins inutiles, efforts superflus. Le ventre n'a pas d'oreilles, et tes passagers insensibles t'accusent de leurs privations et te font un grief de leur gourmandise. Heureux encore si le sobriquet de capitaine Pain-Sec, qu'ils vont désormais accoler à ton nom, leur parait une compensation suffisante de leur désappointement !

Pour mon compte, j'aime assez les passagers. Outre la diversion que leur présence fait à la monotonie souvent fatigante d'une longue traversée, c'est un intéressant et fertile sujet d'observations que cette diversité d'individus et de caractères presque tous bien dessinés, et d'autant plus facile à saisir qu'ils peuvent moins se dissimuler.

Pour bien connaître un homme, disent les marins, il faut le voir à la mer.

Car il n'est plus possible de se déguiser; et d'abord pourquoi le ferait-on! Étrangers les uns aux autres, chacun est le centre de son cercle, et l'absolue nécessité de vivre ensemble con-

traint le plus mauvais coucheur d'accommoder ses angles à ceux de son voisin. Et puis, comment le ferait-on? toujours en présence, resserrés dans un espace étroit qui ne permet pas de se soustraire aux regards même indifférens, pourrait-on conserver sur son visage un masque incommode qu'on ne saurait soulever -sans se trahir? ce serait à en étouffer. Aussi, peu de jours suffisent pour lasser les plus obstinés; bientôt la contrainte cesse, la réserve disparaît; on se rapproche, on se case, et les petites aspérités de caractère, les petites passions n'étant plus comprimées par ce niveau puissant qu'on appelle à terre le bon ton, se montrent dans toute la nudité de leur naturel.

Le vernis du monde ne tient pas à l'air caustique de la mer.

Il n'en est pas toujours ainsi, sans doute, et quelquefois la discorde se met aussi du voyage ; mais alors c'est qu'elle a pris quelques pommée, piqué les amours-propres, éveillé les jalousies, ou bien c'est que les vivres manquent.

Pour en revenir, comme disent nos orateurs de gaillard-d'avant, c'est un curieux spectacle que celui que présente cette foule de gens accourant, par des routes différentes, des points les plus opposés de la société, se réunir à bord d'un navire, comme dans un étroit défilé ; cet assemblage hétérogène d'hommes et d'existences disparates, soumis aux mêmes lois, assujettis aux mêmes privations, exposés aux mêmes dangers; cette confusion de rangs et de positions sociales hurlant d'effroi de se trouver égaux.

Et certes il est peu de sociétés plus mélangées que celles qui se rassemblent autour de la table de roulis d'un navire. Autant de places que de romans, autant d'individus que d'épisodes ; car un voyage d'outre-mer marque dans la vie d'un homme; on ne s'y résout pas sans de fortes raisons, et tout le monde ne s'embarque pas, comme ce fils d'un de nos grands capitaines; pour essayer des chiens de chasse.

Ce sont des employés de toutes sortes, des administrations ou du gouvernement, civils ou militaires, existences à tant par jour, pour qui le voyage n'est qu'un acheminement vers un grade supérieur, un degré de l'échelle hiérarchique ;

Ou des colons attirés dans la métropole par v l'aimant du plaisir, et qui, après avoir joué à Paris, grâce à la facilité des bailleurs de fonds, le rôle brillant de riches planteurs, retournent sur leurs habitations jouir du bénéfice des lois coloniales, bien empressés de solder le prix de leur passage, hypothéqué souvent sur la récolte prochaine ;

Ou de jeunes créoles qui, venus en France pour suivre leurs études, s'y sont faits petits seigneurs, grâce à leur mérite d'américaine , parlant nègres et cannes à sucre, et s'occupant fort

FRANGE MARITIME

peu 4e leur éducation, dont les certificats les plus positifs sa résument en mémoires de tailleurs ou de bottiers ;

Ou des artisans parvenus» à force de travail et d'activité, à ramasser un mince avoir qui suffit à leur peu d'ambition, classe honnête et respectable, et moins nombreuse de beaucoup que celle de ces gens plus déliés, adroits pêcheurs en eau trouble, qui rapportent une fortune dont ils seraient bien embarrassés d'analyser les causes, et dont la plupart oublient à leur retour de reprendre leur conscience, que, suivant l'usage, ils avaient laissée en passant entre les mains du bonhomme Tropique;

Ou de joyeux héritiers que la mort inattendue d'un parent appelle au partage de ses biens. Gomme ils sont rians, comme ils sont aimables, peu exigeans, satisfaits de tout! rien ne les émeut, rien ne les contrarie; le mal de mer, l'ennui, la gêne du voyage, le vent contraire même, que leur importe? le défunt est bien mort : ils ont l'acte légal dans leur poche. Les voyez-vous? ils n'ont pas osé se fier à l'un d'eux, ils ont voulu venir tous, tant est grande leur impatience de palper la bienheureuse succession. Mais quel sera leur désappointement quand ils s'apercevront que cette fortune si claire sur le papier est plus fictive que réelle ;

Ou des marchands petits et grands, de tout âge et de toute condition, qui quittent ou rejoignent leurs comptoirs, gens méthodiques et calculateurs, pour qui le voyage n'a qu'un intérêt proportionnel aux chances du gain qu'ils comptent faire sur les marchandises qu'ils accompagnent. Ames solides, imaginations cubiques, insensibles à tout ce que leur existence offre d'animé et de pittoresque, froids et secs comme un résultat arithmétique. Leur poésie, à eux, c'est le tant pour cent, et sous ce rapport ils sont poètes jusqu'au bout des ongles. Espèce nombreuse d'ailleurs, dont le pacotilleur n'est qu'une variété.

Le pacotilleur (et je ne range pas sous cette dénomination tous ceux qui prennent une pacotille, mais ceux-là seulement dont le métier est d'en faire ) , le pacotilleur est le complément indispensable de toute traversée; il a son caractère à lui, il est type. Bon vivant, joyeux compagnon, il aime à poser; quand les passagers ont quelque plainte à faire, c'est lui qui porte la parole ; bavard comme un compte-rendu, taquin comme un journaliste, égoïste comme un colimaçon, il n'a pas d'usage et fait des calembourgs. C'est un répertoire de gravelures et de quolibets. Il connaît son compas, sait un peu gouverner, et monte dans les haubans. Quand on vire de bord, c'est lui qui prend la barre. 11 flatte le capitaine, assiège le cuisinier, et rit avec les matelots. C'est l'effroi du mousse et la bête noire du second. Rompu à toutes les ha-

bitudes de la navigation, le moment de sôA triomphe est le commencement du voyage, alors que les passagers, atteints du mal de mer, restent léthargiques dans leur cabane. Seul présent aux repas, il tient tête au capitaine, touche à tous les plats, parle en mangeant, mange en parlant, faisant un bruit de fourchette et de mâchoire à faire honte à frère Jean des Entommeures. Du reste, il n'est pas méchant, entend la plaisanterie, mange bien, boit mieux et pousse à la consommation.

Telles sont à peu près les spécialités qui se présentent à la première inspection parmi les passagers. Mais ce n'est encore qu'une partie ( la plus compacte, il est vrai ) de ces myriades de voyageurs qui vont delà l'Océan, à la recherche des bouches du Pactole. C'est le groupe principal du tableau, dont les accessoires variés de teintes et de détails animent et complètent l'ensemble. C'est le premier plan, le fond d'une cargaison, dont le fret à la cueillette vient faire le plein.

Mais ici plus d'analogie relative ; les traits généraux s'effacent, les points de ressemblance disparaissent. C'est une multitude confuse, sans physionomie arrêtée; c'est une cohue de gens isolés, marchant au hasard, les yeux fixés sur l'astre qui les guide, météore trompeur, feu follet qu'ils prennent pour une étoile.

C'est un écoulement continuel de carrières avortées, d'existences indécises qui cherchent un point d'appui. C'est un impôt levé sur la population par l'espoir,, le malheur, l'envie ou la paresse, auquel tous les vices de la société, toutes les inconséquences de la civilisation viennent fournir leur contingent. %

Avez-vous assisté quelquefois au départ d'un navire? Avez-vous remarqué parmi les passagers ces gens à figures exaltées et joyeuses, groupés autour du cabestan, rangés sur la lisse, regardant en l'air se déployer les voiles, ou faisant bruyamment leurs adieux, et qui semblent tout fiers de se voir et d'être vus à bord d'un vaisseau? A la gaucherie avec laquelle ils gênent le travail des matelots, à leur, allure étonnée et indécise qui contraste si fort avec l'air d'assurance qui se peint sur leur visage, on devine aisément qu'ils font leur premier voyage : ce sont mes gens.

Voyez comme leurs yeux pétillent d'impatience, comme ils regardent en pitié cette patrie qu'ils abandonnent, comme ils semblent confians dans leur destinée : leur avenir est si pur, si brillant ! Chacun d'eux a son projet, chacun a fait son rêve, a bâti son château, un beau château, je vous assure, construit avec amour, riche d'ornemens, vaste de proportions, et d'une exécution si facile; car, selon eux, le plus fort est fait, ils sont embarqués, ils sont partis, et chaque instant les rapproche de ce pays de Cocagne, de

cette terre de Chanaan, qui doit réaliser 1ns îUu? sions dorées.

Illusions, vous dis-je; car sur la totalité de ces coureurs de fortune, combien peu çonnai* tront le succès !

Mais au moment du départ ils n'en doutent

{>as. Les objets qu'ils n'aperçoivent qu'$ travers eloignement leur paraissent revêtus des formes qu'ils leur prêtent et d'une séduiswtç vérité. C'est l'effet du mirage.

Il en est quelques-uns cependant dont l'espoir est fondé, parce qu'il est basé sur l'habitude du travail ; ce sont les artisans, Jes gens de métier» qui, chargés seulement de leurs dieux lares sons la forme de solides outils, n'emportent pour pacotille que deux bons bras et te fond* qw manque le moins.

Biais ces jeunes gens aux sentiraens orgueilleux, victimes d une éducation déplacée, qui du collège de retour au logis, rougissent de mêler leur docte personne aux détails communs des travaux paternels, et, se Gant au destin» vont promener en d'autres lieux leur inutilité contemplative, que feront-ils dans ces colonies où tout est positif, où pour réussir il faut payer de sa personne, et surtout

Preadrt, an lien d'un Plâtra, le guidon des Onanceaf

Et ces habiles, légers d'argent et do conscience, génies souples et inventifs, à la piste de l'occasion, qui, pour arriver plus promptement à leur but, se reposent un peu sur leur industrie et beaucoup sur leur adresse? pauvres dupes, ils ne savent pas qu'ils auront affaire à plus fins qu'eux ;

Et ces incapables, à l'humeur changeante, qui, toujours amoureux de ce qu'ils n'ont pas, papillonnent d'essais en essais, et, après avoir frappé à toutes les portes de la fortune, ne s'ar* rélent qu'à celle de l'hôpital?

Et ces jeunes évaporés, aux passions précoces, dont la conduite pourrait devenir intéressante pour le procureur du roi, et qu'un conseil de famille, craignant pour un nom honorable, envoie se corriger ou se faire pendre ailleurs?

Et ces hommes à projets, à perfectionnemens, qui, tout chauds encore de leurs inventions, si belles dans leur cerveau, sont tout étonnés au moment de l'exécution de rencontrer une nature nouvelle et des obstacles locaux qu'ils n'avaient pas fait entrer dans leurs calculs?

N'en ai-je pas vu s'embarquer pour aller monter dans les colonies une fabrique de chandelles? sans doute ils comptaient sur la graiss# des bri$.

Et ces crédules enthousiastes, qui, séduits por des récits exagérés, croient encore aux Eldorados, rêvent cocotiers et palmistes, et ne sup-

posent pas que ta puisse être malheureux dans un pays où mûrit l'ananas?

Et ces pauvres diables, recrues abusées des entreprises phUantropiques, à qui l'on fait voir des places, des propriétés, des biens en perspective, et qui, sur la foi d'un engagement insidieux, vont porter leurs travaux et leurs forces sur une terre étrangère que leur sueur européenne ne parviendra pas à fécaednr? on leur a promis les Iles fortunées, on les envoie au Guaxaçoalco.

Que vous dirais-je? et pourquoi continuer cette interminable galerie? En un mot, Imaginez tout ce que l'esprit humain peut concevoir de projets, enfanter d'extravagances, empailler d'illusions, et vous ne resterez pas en dessous de la réalité.

Ne croyei done plus aux ondes d'Amérique, N'éeoutcx pas les Belleroee du siècle, défiez-vous des fortunes d'outre-mer, et si l'on vous en parle, faites un soupir ou un sourire, levez les épaules, etdites; «yu# le temps est beau. »

Bien on mal, j'ai cherché dans çet article à constater l'individualité des personnages qui constituent à bord d'un navire ce que l'on appelle les non-êombattan$. 11 nous reste à les voir agir, à observer leurs moeurs et leurs habitudes à la mer, à les considérer enfin sous le point de vue maritime; e'est ce que j'essaierai un jour on l'antre.

VARIÉTÉS

Capture et tricution

I>'UiY PIRATE*

L'Alcion, couvert de toile que gonflait légèrement une jolie brise du N.-N.-E., CAlaon, élégant trois-màts sorti depuis vingt-deux jours des eaux de la Gironde, voguait sur les belles mers que rencontre le navigateur avant d'entrer dans les débouquemens des Antilles.

Le dernier quart de la journée marine était commencé depuis long-temps, lorsqu'un matelot, que la rectification de quelque voile avait appelé dans les hautes parties de la mâture, signala la présence d'un navire dans l'horizon, qui, depuis le matin, était resté constamment désert.

On fit peu d'attention à bord de l'A le ion à cette annonce ; si l'ofûcier de quart , jeune marin artiste, qui, au grand déplaisir du capitaine, se plaisait, pour rompre la monotonie dû service, h en décrire les accidens dans les colonnes du journal du bord, n'eàt, par curiosité, porté les yeux

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dans l'air signalé par le gabier, peraome no *é

fût inquiété quel pouvait être le bâtiment qui semblait passer au large.

La chaleur commençait à prendre cette forée énervante qui, sous ce ciel torride, fait chercher aux matelots les plus endurcis l'abri protecteur des tentes ou du moins l'ombre des voiles. Presque tout l'équipage du trois-màts bordelais se livrait déjà à une demi-somnolence qui fait le bonheur des matelots dans ces heures d'accablement.

Le lieutenant lut*rnèroe, après avoir inscrit à la colonne des remarques le signalement bit par le matelot, s'était à demi couché sur une cage à poule que pretégaitr le tendelet dont était couvert l'arrière, et attendait patiemment en fumant son cigare que l'approche de midi lia permît de commencer ses calcul» astronomiques. Son octant était déposé auprès de lui* •

• Lieutenant* dit alors à eet officier on des marins de bordée y le. navire aperçu par Jacques Gosscnt a joliment grossi dspnis une éemi-heure. Ça m'a l'air qu'il pourrait bien gouverner sur nous. >

Le jeune homme m négligea point cette observation.

En effet, ce navire arrivant grande largue sur l'ÂtcioHi l'avait déjà assez gagné pour que l'on prît reconnaître en Ht* un brick de guerre, qu'à sa strucmro raee et élancée l'on pouvait juger sorti des chantiers américains.

Le lieutenant fit avertir le capitaine. Celui-ci fut aussitôt sur le pont* Sa longue-vue se fut & peine dirigée sur le bâtiment suspect, que ne doutant pas à sa manœuvre, et surtout aux parages dans lesquels ils se trouvaient, que ce ne fut un des forbans qui désolaient aidrt l'archipel des Caraïbes» il donna ordre de laisser arriver et de gréer tes bonnette» p6uf prendre chasse au plus vite.

C'est un malheur attaché à tous les archipels dont les rivages» découpé» de golfes, de baies ét de criques nombreux, offrent des asiles sûrs aux pirates, d'être constamment sillonnés et ensan* glantés par leurs navire».

Nous avons vu dans un précédent article tontes les avanies qu'a dà essuyer le commercé européen dans le Levant avant que les marines française ét anglaise aient pu balayer les nombreux forbans qui se réfugiaient au milieu des rochers de l'archipel grec; le commerce des Indes occidentales ne s'est point trouvé exposé à de moindres malheurs. Les refuges que présentent ces îles nombreuses qui se déploient sur la vaste contrée maritime qu'embrasse les deux Amériques sous le nom de golfe du Mexique, firent de tout temps choisir par les pirates ces mers comme théâtre de leurs exploits, et ses baies ou ses Ilots comme lieu de leur retraite.

C'est ainsi qu'après avoir été si long-têmps

infesté» par le» arménien» de la flibnstorte, coi parages se couvrirent, à la faveur des guerres de l'indépendance américaine, de forbans si nonw breax, que la terreur qu'ils jeièrent sur ces mer* porta nn coup terrible an commerce de toutes* le» Antilles.

C'est à cette dernière épôqueque se rattachent les faits rapportés dans ce récit.

Bien que l'Àicion, forçant de voiles, déployât tente la vitesse dont il était susceptible pour s'éloigner de son ennemi, le brick pirate, qui n'avait pourtant rien ajouté à sa Voilure, voguait sur son sillage avec une rapidité qui ne dut pas lut laisser l'espoir de gagner la nuit, dont l'obscurité eot p* lui permettre d'échapper à une capture que chaque inetant rendait de pli» en plus inévitable.

Ver» eiifcf heures do »oir, le forban, se trouvant par son traver», lni intima l'ordre d'amener etf lui envoyant tetote sa bordée. Le tir fnt si juste, qne le capitaine, Setrtairt l'inutilité d'une résistance, commanda tout de suite d'amener le pavillon blanc qui flottait h la corne d'artimon.

Une chaloupe montée par une vingtaine d'individu», dont le» physionomies autant que le délabrement des habits et les armes annonçaient la profession, se détacha du brick et nagea ver» ÏÀlcion, qui, sur l'ordre du pirate, venait de se mettre en panne.

Celte chaloupe n'eut pas plus tôt tonchéle flanc dn trois-mftts marchand, que l'officier et les matelots qui la montaient prirent possession de ce bâtiment, et ordonnèrent à son équipage de se rendre à bord du pirate. Du canot et la yole fu* rent aussitôt mis à la mer, et les malheureux y descendirent au nombre de seize.

Le canot fut le premier qui aborda le bâtiment ennemi. Les cris dont fut suivi son accos* tement ayant fait redouter quelque atrocité aux quatre marins qui montaient la yole, au lieu de continuer leur route, ils s'empressèrent de changer de direction; mais la mitraille de plusieurs caronades interrompit bientôt leur fuite, ils disparurent au milieu des débris de leur embarcation.

Us ne s'étaient point trompés sur le sort de leurs compagnons. Quelques insians après qu'au nombre de quatorze ils eurent franchi les bastingages du brick, quatorze cadavres furent, pardessus l'autre bord, jetés à la mer.

L'auteur de cette barbarie était le célèbre Gibbs. Cet aventurier, capitaine depuis quelque» •mois seulement d'un croiseur pirate, avait déjà acquis une sanglante célébrité parmi les forbans qui, sous le pavillon colombien, désolaient alors ces parages.

Né d'une famille honnête de l'île de fttiodc, il avait pris de bonne heure du service sur un des bàtimens militaires de l'alliance américaine. Plu- Sieurs courses et une capture l'ayant dégoûté de

la vie maritime, il abandonna cette carrière pour suivre celle du commerce. Une succession de deux mille dollars qu'il recueillit à cette époque lui permit d'ouvrir à Boston un établissement qui ne tarda pas à crouler sous les revers multi-

Eliés dont furent brusquement suivis les légers énéfices que lui avait offerts d'abord un plus chanceux avenir.

Gibbs, ayant achevé de dissiper dans une vie désordonnée ce qu'il put recueillir de son désastre industriel, reprit sa première carrière, bien résolu à en tenter les hasards les plus aventureux. S'étant embarqué sur le Jean, navire armé en destination de Sainte-Marguerite, il ne tarda point à le déserter pour prendre service sur un bâtiment colombien : ce bâtiment, la Maria, avait pour capitaine sir Bell.

Gibbs était trop adroit pour ne point s'apercevoir des avantages qu'il pouvait tirer des dispositions de l'équipage ; ces hommes, ramassis de tout ce que les nations maritimes avaient eu de plus vicieux et de plus désordonné, et qui se trouvaient réunis sur ce point par la même raison qui dans le cœur humain fait affluer les humeurs vers les parties malades, se plaignaient hautement du peu de bénéfice que présentait une course exclusivement dirigée contre les Espagnols. Gibbs, ayant bientôt gagné leur confiauce en s'associant aux récriminations qu'ils lançaient contre leurs officiers, fomenta tellement leur mécontentement en leur rappelant les immenses avantages qu'ils trouveraient à remplacer leur pavillon colombien par le pavillon noir, et en courant contre les navires de toutes les nations, au lieu de languir dans une stérile croisière contre le commerce espagnol, qu'un jour que la Maria voguait tranquillement dans les eaux de Cuba, l'équipage, s'étant mis en pleine insurrection, s'empara de l'état-major et le déposa dans une des petites baies de cette lie.

Gibbs, après cet important résultat, eût pu aisément prendre le commandement du corsaire ; mais comme il eût encore trouvé de nombreuses rivalités dans ses compagnons, il préféra laisser s'user tour à tour ceux qui pouvaient le lui disputer et dont il connaissait l'insuffisance, s'appliquant d'un autre côté à faire sentir la nécessité de ses lumières et de ses services.

C'était à lui que l'on était forcé d'avoir recours dès que s'offraient quelques difficultés de manœuvres, comme c'étaient ses conseils qui fixaient les opinions dès qu'elles étaient rendues flottantes par la présence de quelque danger.

Cette influence, qu'il devait autant à ses connaissances qu'au courage féroce dont il donnait l'exemple dans toutes les rencontres, ne tarda point à réaliser les vœux ambitieux qu'il avait cachés sous ses dehors de modestie et d'abnégation ; ceux-là mêmes dont il eût redouté la jalousie , trouvant en lui une supériorité qui n'avait rien de

MAtUÏIttË»

blessant pour eux, furent les premiers à le prier de prendre un commandement dont ils le déclarèrent le plus digne.

C'est de cette époque que datent les exploits, si l'on peut donner ce nom à des massacres, sur lesquels s'éleva la réputation de cet aventurier célèbre.

Les relations qu'il parvint à lier avec un né» gociant de la Havane lui permirent de fixer tous ses calculs sur les moyens de rendre ses courses plus productives, n'ayant besoin de conduire ses prises qu'au cap Antonio, où la livraison qu'il en faisait à son, correspondant les mettait aux risques et périls de ce dernier.

Durant trois ans entiers, l'atroce précaution que prenait ce pirate de massacrer les équipages des bfttimens qu'il capturait, le fit échapper aux croisières française, anglaise et américaine qui veillaient sur ces mers.

Un fait qui suivit de quelque temps celui que nous avons rapporté, fut le dernier acte de barbarie dont la vie de ce forban devait être souillée.

Etant parvenu à amariner, après une longue chasse, la Phébéde Charleston, furieux de trouver cette embarcation, dont la marche légère l'avait fait toute une journée compromettre sa mâture sous une voilure excessive, sans autre chargement que son lest, il fit garotter aux mâts tous les marins qui la montaient, puis ordonna de mettre le feu à ce navire.

Une mort infamante devait être la tardive punition, mais la juste punition de tous ces crimes. Pris eh 1830, au retour d'un voyage que ledésir d'offrir ses services au dey d'Alger, alors en guerre avec la France, lui avait fait entreprendre, il fut traduit devant le tribunal d un des principaux ports des Etats-Unis, sous la prévention du meurtre de Williams Robert, officier du brick américain Vincyard, commis sur les hautes mers, le 22 novembre 1830.

Condamné à mort pour ce fait, dont it repoussa toujours la culpabilité, Gibbs demanda que l'on déléguât près de lui un de ses juges auquel il pût confesser, avant de mourir, tous les forfaits dont il s'était couvert durant sa car-, rière. Ses aveux portèrent à quarante le nombre des navires qui furent pillés sous ses ordres* et à plus de vingt celui des équipages qu'il fit massacrer.

exécution.

Il y avait' une foule intmeftsey ëès neuf heures; du matin, sur le lieu de l'exécution; la baie offrait un aspect très-animé ; elle était entourée de plus de cent bateaux de toutes grandeurs, chargés de curieux attirés par cet horrible spectacle. Vers onze heures un quart, Gibbs et Wan-

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sley sortirent du fort où ils étaient renfermés depuis leur arrivée dans l'île. Gibbs était vêtu d'une juste-au-corps bleu, d'un culotte blanche, et il portait un bonnet blanc ; sur le bras gauche de son juste-au-corps était représentée une ancre façonnée avec du ruban blanc. Wansley portait un fourreau de toile blanche, une culotte blanche et un bonnet blanc, le tout garni de ruban noir. Les patiens marchèrent d'un pas ferme du fort à la potence qui était dressée sur le côté occidental de l'île, faisant face à la ligne nord du seul arbre qu'on y remarque.

Aussitôt qu'ils furent arrivés au lieu fatal, M. Réad, assistant du bourreau des Etats-Unis, ajusta la corde; elle était disposée de façon que les pirates, une fois pendus, devaient rester sur la place, au lieu d'être descendus sur l'échafaud, comme il a- été jusqu'à présent d'usage de le faire. L'échafaud était élevé à une hauteur d'environ treize pieds; deux cordes de près d'un pouce de diamètre étaient passées dans des poulies qui étaient placées l'une et l'autre à chaque extrémité de la poutre ; à un des bouts de chacune de ces cordes étaient attachés cinq poids de cinquante six livres; les autres bouts étaient liés ensemble, et le nœud qui les unissait était placé sur un billot, entre les deux pieux extérieurs ; au milieu de la grande corde, on en avait attaché une plus petite et d'un huitième de pouce de diamètre, assez longue pour faire un nœud coulant.

Vers onze heures et demie, les patiens furent amenés sous les potences; la plus petite corde fut sur-le-champ fixée à leur cou, et, presque immédiatement, Gibbs, d'après sa demande, adressa le discours suivant au peuple assemblé : « Bons citoyens, qui me voyez ici la corde au cou, prêt à paraître devant ce Dieu juste que j'ai si souvent offensé, écoutez-moi : Employé, dès ma jeunesse, à bord d'un vaisseau de guerre, je fis un serment, lequel, à toute autre époque, m'eût paru horrible ; je le tins, et je devins assassin. J'espère que mon sort vous servira d'exemple à tous. Je dois le jour à des parens respectables^ qui me donnèrent une bonne éducation, dont j'ai fait un tout autre usage que celui qu'ils en attendaient; cependant j'espère que le Seigneur rendra ma mort aussi douce que si je mourais sur le duvet. » Le prisonnier raconta ensuite jusqu'à quel point il s'était rendu coupable en versant le sang d'un si grand nombre de ses semblables, mais sans entrer dans aucune particularité. Il finit en reconnaissant la justice de la sentence de mort prononcée contre lui. c Je meurs, ajoutat-il, avec la confiance que j'emporte avec moi le pardon des hommes que je laisse dans ce monde que je vais quitter pour jamais. »

Aussitôt qu'il eut fini de parler, Wansley demanda un des ecclésiastiques pour le prier de chanter une partie de psaume ; le ministre y

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