‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 111 sur 123 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Exalte mv. un tt'grier,

Le capitaine Amédée était un bon marin ; il avait commencé pa,r être simple matelot, puis il devint aide-timonier. Au combat de Trafalgar, il eut la main gauche fracassée par un éclat de bois ; U fut amputé, et congédié ensuite avec de bons certificats,. Le repos ne lui convenait guère, et l'occasion de se rembarquer se présentant, il servit en qualité de second lieutenant à bord d'un corsaire. L'argent qu'il retira de quelques prises lui permit d'acheter des livres, et d'étudier la théorie de la navigation dont il connaissait déjà parfaitement la pratique. Avec le temps, il devint capitaine d'un lougre corsaire de trois canons, de soixante hommes d'équipage, et les caboteurs de Jersey conservent encore le souvenir de ses exploits. La paix le désola. Il avait amassé pendant la guerre une petite fortune qu'il espérait augmenter aux dépens des Anglais.

Force lui fut dpffrir ses services à de pacifiques négocians, et comme il était connu pour uni homme de résolution et d'expériçnce, ou lui confia facilement un navire. Quand la traite des Nègres fut défendue, le capitaine Aniédée devint Un homme précieux pour le$ traficans de bois d'ébèn,ç. Ce qui l|ii fit le plus d'honneur parmi les raarchauds d'esclaves, cp fut la construction, qu'il dirigea lui-même, d'un brig destiné à, la traite, fia voiler, loug, étrpit comme un bâtiment de guerre, et çepeutfant capable 4c contenir uu très-grand nombre de noirs. Il le noramn l'A^ gusto. Il voulut que les entreponts n'eussent que trois pieds quatre pQuees de haut, prétendant que celle dimension permettait qux esclaves de (aille raisonnable d'être commodément assis, t Et quel besoin pnt-ils de se lever? Arrivé* aux colonies, disait Amédée, ils pe resteront que trop sur leurs pieds 1 *

£'4ujw(a partit de Nantes un vendredi, comme le remarquèrent depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs qui visitèrent scru. puleusement le brig pe découvrirent pas six grandes caisses de chaînes, de menottes, et de çes fers que l'on nomme, je ne sais pourquoi, barres de justice. Ils ne furent point étonnés, non plus, de l'énorme provision d eau que devait porter l1 Auguste, qui, d'après ses papiers, n'allait qu'au Sénégal, pour y faire le commerce de bois et d'ivoire. La traversée n'est pas longue, il est vrai ; mais enfin le trop de précaution no peut nuire. Si l'on était surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau?

L'Augusta partit donc un vendredi, bien gréée et bien équipée de tout. Amédée aurait voulu peut-être des mài$ plus solides; cependant, tant qu'il commanda le bâtiment, il n'eut point à s'en plaindre. Sa traversée fut heureuse et rapide jusqu'à la côtç d'Afrique. \\ mouilla dans la rivière de Joale (je crois), dans un moment où les croiseurs anglais ne surveillaient point cette partie de la côte. Des courtiers du pays vinrent aussitôt à bord. Le moment était on ne peut plus favorable; Daouda, guerrier fameux et vendeur d'hommes, venait de conduire à la côte une grande quantité d'esclaves, et il s'en défaisait à bon marché, en homme qui se sent la force et les moyens ((approvisionner promptement la place aussitôt que les objets de son commerce y deviennent rares.

Le capitaine Amédée se fit descendre sur 1$ rivage, et fit sa visite à Daouda. 11 le trouva dans une case en paille qu'on lui avait élevée à la hâte, accompagné de ses deux femmes, et de quelques sous-marchands et conducteurs d'esclaves. Daouda s'était paré pour recevoir le capitaine blanc, il était revêtu d'un vieil uniforme bleu, ayant encore les galons de caporal ; mais sur chaque épaule pendaient deux épaulettes d'or attachées au même bouton, et ballottant,

Tune par-devant, l'autre par-derrière. Un grand sabre de cavalerie était suspendu à son côté au moyen d'une corde, et il tenait à la main un beau fusil à deux coups de fabrique anglaise. Le capitaine Amédée le considéra quelque temps en silence ; après l'avoir examiné en connaisseur, il se tourna vers son second, et lui dit : « Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus a la Martinique. »

On s'assit à l'ombre, en face d'un panier de bouteilles d'eau-de-vie, et Daouda donna le signal de faire venir les esclaves qu'il avait à vendre.

Ils parurent sur une longue file, le corps courbé par la fatigue et la frayeur, chacun ayant le cou pris par une fourche longue de plus de six pieds, dont les deux pointes étaient réunies vers la nuque par une barre de bois.

A chaque esclave mâle ou femelle qui passait devant lui, le capitaine haussait les épaules, trouvant les hommes chétifs, les femmes trop vieilles ou trop jeunes, et se plaignant de l'abâtardissement de la race noire. Cependant, tout en critiquant, il faisait un premier choix des noirs les plus robustes et les plus beaux. Ceux-là, il pouvait les payer au prix ordinaire ; mais, pour le reste, il demandait une forte diminution. Daouda, de son côté, défendait ses intérêts, vantait sa marchandise, parlait de la rareté des hommes et des périls de la traite. 11 conclut en demandant un prix pour les esclaves que le capitaine voulait charger à son bord.

Aussitôt que l'interprète eut traduit en français la proposition de Daouda. Amédée manqua de tomber à la renverse, de surprise et d'indignation; puis, murmurant quelques juremens affreux, il se leva comme pour rompre tout marché avec un homme aussi déraisonnable. Alors Daouda le retint; il parvint avec peine à le faire rasseoir; une nouvelle bouteille fut débouchée, et la discussion recommença. Ce fut le tour du noir à trouver folles et extravagantes les propositions du blanc. On cria, on disputa long-temps, on but prodigieusement d'eau-de-vie ; mais l'eaude-vie produisait un effet bien différent sur les deux parties contractantes : plus le Français buvait, plus il réduisait ses offres ; plus l'Africain buvait, plus il cédait de ses prétentions; de sorte qu'à la fin du panier on tomba d'accord. De mauvaises cotonnades, de la poudre, des pierres à feu, trois barriques d'eau-de-vie, cinquante fusils mal raccommodés, furent donnés en échange de cent soixante esclaves. Le capitaine, pour ratifier le traité, frappa dans la main du noir, plus qu'à moitié ivre, et aussitôt les esclaves furent remis aux matelots français, qui se hâtèrent de leur ôter leurs fourches de bois, pour leur donner des carcans et des menottes en fer.

Restait encore une trentaine d'esclaves ; c'é-

MAKIT1ME.

taient des enfans, des vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein. Daouda, qui ne savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de les lui vendre pour une bouteille d'eau-de-vie la pièce. L'offre était séduisante ; Amédée prit les vingt plus sveltes des trente esclaves. Alors Daouda ne demanda plus qu'un verre d'eau-de-vie pour chacun des dix restans. Amédée réfléchit que les enfans n'occupent que demi-place, il prit donc trois enfans ; mais il déclara qu'il ne voulait plus se charger d'un seul noir. Daouda, voyant qu'il lui restait sept esclaves sur les bras, saisit son fusil, et coucha en joue une femme qui venait la première : c'était la mère des trois enfans. c Achète, dit-il au blanc, ou je la tue; un petit verre d'eau-de-vie, ou je lire. — Et que diable veux-tu que j'en fasse? » répond Amédée. Daouda fit feu, et l'esclave tomba par terre, c Allons, à un autre, s'écria Daouda en visant un vieillard tout cassé. Un verre d'eau-de-vie, ou

bien » Une de ses femmes lui détourna le

bras, et le coup partit au hasard. Elle venait de reconnaître, dans ce vieillard que son mari allait tuer, un quisiot ou magicien qui lui avait prédit qu'elle serait reine. Daouda, que l'eau-de-vie avait rendu furieux, ne se posséda plus en voyant qu'on s'opposait à ses volontés ; il frappa rudement sa femme de la crosse de son fusil, puis, se retournant vers Amédée : c Tiens, dit-il, je te donne cette femme. Elle est jolie. * Amédée la regarda en souriant ; puis il la prit par la main : c Je trouverai bien où la mettre, > dit-il. L'interprète était un homme humain ; il donna un tablier de colon à Daouda, et lui demanda les six esclaves restans. 11 les délivra de leurs fourches, et leur permit de s'en aller où bon leur semblerait. Aussitôt ils se sauvèrent. Cependant le capitaine dit adieu à Daouda, et s'occupa de faire au plus vite embarquer sa cargaison. Pour Daouda, il se coucha sur l'herbe, à l'ombre, et s'endormit. Quand il se réveilla, le vaisseau était sous voile, et descendait la rivière; Daouda, la tête encore embarrassée de la débauche de la veille, demanda sa femme Âyché. On lui répondit qu'elle avait eu le malheur de lui déplaire, et qu'il l'avait donnée en présent au capitaine blanc» lequel l'avait emmenée à son bord. A celte nou« velle, Daouda, stupéfait, se frappa la tète ; puis il prit son fusil, et, comme la rivière faisait plusieurs détours, il courut, par le chemin le plus direct, à une petite anse éloignée de l'embouchure d'une demi-lieue. Il eut le temps de se jeter dans un canot et de joindre le négrier. Amédée fut surpris de le voir, mais encore plus de l'entendre redemander sa femme, c Bien donné ne se rend plus, » répondit-il, et il lui tourna le dos. Le noir insista, offrit de rendre une partie des objets qu'il avait reçus en échange des esclaves; il offrit jusqu'à ses épaulettes d'or, son fusd et son safcre. Tout fut inutile.

Pendant ce débat, le lieutenant de V Auguste dit au capitaine : c II nous est mort cette nuit trois esclaves, nous avons de la place ; pourquoi ne prendrions-nous pas ce vigoureux coquin, qui vaut mieux à lui seul que les trois morts?» Amédée y consentit. Il ne s'agissait plus que de lui enlever ses armes; car il eût été dangereux de meure la main sur lui pendant qu'il les avait encore en sa possession. Le capitaine lui demanda donc son fusil, comme pour l'examiner et s'assurer s'il valait bien autant que la belle Ayché; en faisant jouer les ressorts, il eut soin de laisser tomber la poudre de l'amorce. Le lieutenant, de son côté, maniait le sabre, et Daouda se trouvant ainsi désarmé, deux vigoureux matelots se jetèrent sur lui, le renversèrent sur le dos, et se mirent en devoir de le garotter. La résistance du noir fut héroïque ; tandis qu'il se défendait, iL fut blessé. Il poussait des cris de rage, et s'agitait comme un sanglier pris dans les toiles ; mais lorsqu'il vit que toute résistance était inutile, il ferma les yeux, et ne fit plus le moindre mouvement. Sa respiration forte et précipitée prouvait seule qu'il était encore vivant.

c Parbleu! s'écria le capitaine Amédée, les noirs qu'il a vendus vont rire de bon cœur, le voyant esclave à son tour. C'est pour le coup qu'ils verront bien (Ju'il y a une Providence. »

Favorisé par un bon vent de terre, le vaisseau s'éloignait rapidement de la côte d'Afrique.

Quelque temps la blessure de Daouda le retint sous les écoutilles. Il parut enfin sur le pont; et d'abord, relevant lu tête avec fierté àu milieu de la foule craintive des esclaves, il jeta un coupd'œil triste, mais calme, sur l'immense étendue d'eau qui environnait le navire; puis il se coucha, ou plutôt se laissa tomber sur les planches du tillac, sans prendre soin même d'arranger ses fers de manière à ce qu'ils lui fussent moins incommodes. Amédée, assis au gaillard-d'arrière, fumait tranquillement sa pipe ; Ayché, sans fers, vêtue d'une robe élégante de cotonnade bleue, les pieds chaussés de jolies pantoufles de maroquin, portant à la main un plateau chargé de liqueurs, se tenait prête à lui verser à boire.

Un noir, qui détestait Daouda, lui fit signe de regarder de ce côté. Daouda tourna la tête, l'aperçut, poussa un cri ; et, se levant avec impétuosité, courut vers le gaillard-d'arrière avant que les matelots eussent pu s'opposer à une infraction aussi énorme de toute discipline navale, c Ayché! cria-t-il d'une voix foudroyante, crois-tu que dans le pays des blancs il n'y ait point de Mama-Jumbo?* Déjà des matelots accouraient le bâton levé; mais Daouda, les bras croisés, et comme insensible, retournait tranquillement à sa place, tandis qu Ayché, fondant en larmes, semblait pétrifiée par ces mystérieuses paroles.

L'interprète expliqua ce qu'était ce terrible Mama-Jumbo, dont le nom seul produisait tant

d'horreur, t C'est le Croque-Mitaine des Nègres, dit-il. Quand un mari a peur que sa femme ne fasse ce que font bien des femmes en France comme en Afrique, il la menace du Mama-Jumbo. »

La nuit, lorsque tout l'équipage dormait d'un profond sommeil, les hommes de garde entendirent d'abord un chant grave, solennel, lugubre, qui partait de l'entrepont, puis un cri de femme horriblement aigu. Aussitôt après, la grosse voix d'Amédée, jurant et menaçant, et le bruit de son terrible fouet retentirent dans tout le bâtiment. Un instant après, tout rentra dans le silence. Le lendemain, Daouda parut sur le pont, la figure meurtrie, mais l'air aussi fier, aussi résolu qu'auparavant.

A peine Ayché l'eut-elle aperçu, que, quittant le gaillard-d'arrière où elle était assise à côté du capitaine, elle courut avec rapidité vers Daouda; s'agenouillant devant lui, elle lui dit, avec un accent de désespoir concentré : Pardonne-moi, Daouda, pardonne-moi. Daouda la regarda fixement pendant une minute; puis, remarquant que l'interprète était éloigné, une lime! dit-il, et sé coucha sur le tillac en tournant le dos à Ayché. Le capitaine la réprimanda vertement, lui donna même quelques soufflets, et lui défendit de parler à son ex-mari; mais il était loin de soupçonner le sens des courtes paroles qu'ils avaient échangées, et il ne fit aucune question à ce sujet.

Cependant Daouda, renfermé avec les autres esclaves, les exhortait jour et nuit à tenter un effort généreux pour recouvrer leur liberté. Il leur parlait du petit nombre des blancs, et leur faisait remarquer la négligence toujours croissante de leurs gardiens.

Un jour, Ayché lui jeta un biscuit, en lui faisant un signe que lui seul comprit. Le biscuit contenait une petite lime; c'était de cet instrument que dépendait la réussite du complot. D'abord, Daouda se garda bien de montrer la lime à ses compagnons; mais, lorsque la nuit fut venue, il se mit à murmurer des paroles inintelligibles, qu'il accompagnait de gestes bizarres. Par degrés, il s'anima jusqu'à pousser des cris. A entendre les intonations variées de sa voix, on eût dit qu'il était engagé dans une conversation animée avec une personne invisible. Tous les esclaves tremblaient, ne doutant pas que le diable ne fût en ce moment même auprès d'eux. Daouda mit fin à cette scène en poussant un cri de joie.

c Camarades, s'écria-t-il, l'esprit que j'ai conjuré vient enfin de m'accorder ce qu'il m'avait prorais, et je tiens dans mes mains l'instrument de notre délivrance. Maintenant, il ne vous faut plus qu'un peu de courage pour vous faire libres. » 11 fit toucher la lime à ses voisins ; et la fourbe, toute grossière qu'elle était, trouva créance auprès d'hommes encore plus grossiers.

Après une longue attente vin* le grand jour de vengeance et de liberté. Les conjurés, liés entre eux par un serment solennel, avaient arrêté leur plan après une mûre délibération.

Ce jour-là, le çapitaine Amédée était d'une humeur charmante; contre sa coutume, il fit grâce à un mousse qui avait mérité le fouet. Il complimenta rpfûcier de quart sur sa manœuvre, déclara à l'équipage qu'il était content, et lui annonça qu'à la Martinique, où iJU graveraient dans peu, chaque hommes recevrait, une gratification.

Les esclaves avaient eu soin de limer leurs fers de manière que le moindre effort suffit pour les rompre. Après avoir humé l'air pendant quelque temps, ils se prirent tous par la main, et se mirent à danser, pendant que Daondn entonnait le chant guerrier. Quand la danse eut duré quelque temps, Daouda, comme épuisé de fatigue, se coucha tout de snn long aiuç pieds d'un matelot qui s'appuyait nonchaUunment contre les plats-bords du navire. Tous les conjurés en firent autant, de sorte que chaque matelot était entouré de plusieurs noirs.

Tout-à-coup Daouda, qui venait doucement de rompre se§ fers, pousse un cri qui devait servir de signal, lire violemment par les jaipbes le matelot qui se trouvait près de lui, le culbute, et, lui mettant le pied sur le ventre, lui arrache son fusil, et s'en sert pour tuer l'officier de quart. En même temps, chaque matelot de garde est assailli, désarmé et aussitôt égorgé. De toutes parts un cri de guerre s'élève. Le contre-maître, qui avait la ctef des fers, succombe un des premiers. Alors une foule de noirs inondent le tillac. Ceux qui ne peuvent trouver d'armes saisissent les barres du cabestan ou les raines de la chaloupe. Dès ce moment, l'équipage européen fut perdu. Cependant Amédée vivait encore, et n'avait rien perdu de son courage. S'apercevant que Daouda était l'âme de la conjuration, il espéra que, s'il pouvait le tuer, il aurait bpn marché de ses complices.

Il seljyiça depc ^ sçt rencontre, le sabre à la maiç, en l'appelant à grands cris. Aussitôt Daouda se précipita sur lui; il tenait un fusil par le bout du canon, et s'en servait comme d'une massue. Les deux chefs se joignirent sur un des passe-avants. Daouda frappa le premier; par un léger mouvement de corps, le blanc évita le coup ; la crosse tomba avec force sur les planches, se brisa, et le coup fut si violent, que le fusil échappa des mains de Daouda. 11 était sans défense, et Amédée, avec un sourire de joie diabolique, levait le bras et allait le percer ; mais Daouda était aussi agile que les panthères de son pays; il s'élança dans les bras de son adversaire, il lui saisit la main dont il tenait son sabre; l'un s'«f force de retirer son sabre, l'autre de l'arracher. Dans cette lutte furieuse, ils tombèrent

HAfUTIME.

tons deux; mais l'Africain avait le dessons. Alors, sans se décourager, Daouda, étreignant son adversaire de toute sa force, le mordit à la gorge avec tant de violence, que le sang jaillit comme sous la dent d'un lion. Le sabre échappa de la main défaillante du capitaine; Daouda s'en saisit, puis se relevant, la bouche sanglante, et poussant un cri de triomphe, il perça de coups redoublés son ennemi déjà demi-mort. La victoire n'était plus douteuse. Le peu de matelots qui restait essayèrent d'implorer la pitié des révoltés ; mais tous, jusqu'à l'interprète, qui ne leur avait jamais fa,it de mal, furent impitoyablement massacrés.

Lorsque le cadavre du dernier blanc, déchiqueté et coupé par morceaux, eut été jeté à la mer, les noirs, rassasiés de vengeance, levèrent les yeux, vers les voiles du navire, qui, toujours enflées par un vent frais, semblaient obéir encore k leur oppresseur, et mener les vainqueurs, malgré leur triomphe, dans la terre de l'esclavage. Rien n'est donc fait, pensèrent-ils avec tristesse ; et ce grand fétiche des blancs voudra-t-il nous ramener dans notre pays, nous qui avons versé le sang de ses maîtres? Quelques-uns dirent que Paouda saurait le faire pbéir; aussitôt on appela Daouda.

Il parut sur le tillac, affectant un calme qu'il Réprouvait pas. Pressé par cent voix confuses de diriger la course du, vaisseau, il s'approcha du gouvernail à pas lents, çomme ppur retarder un peu le nioment qui allait, pour lui-même et pour les autres, décider de l'étendue de son pouvoir. 11 n'y avait pas un noir, si stupide qu'il fût, qui n'eût remarqué l'influence cru'une certaine roue exerçait sur les mouvemens du navire ; mais dans ce mécanisme il y avait toujours pour eux un grand mystère. Daouda examina la boussole pendant long-temps, en remuant les lèvres, comme $'il lisait les caractères qu'il y voyait tracés ; puis il porta la main à son front, en prenant l'attitude pensive d'un homme qui fait un calcul de tête. Tous les noirs l'entourèrent la bouche béante, les yeux démesurément ouverts, suivant avec anxiété le moindre de ses gestes. Enfin, avec ce mélange de crainte et de conCance que l'ignorance donne, il imprima un violent mouvement à la roue du gouvernail.

Le brig l'Auguste bondit sur la vague à cette manœuvre; on eût dit qu'incTigné, il voulait s'engloutir avec son pilote ignorant. Le rapport nécessaire entre la direction des voiles et celle du gouvernail étant brusquement rompu, le vaisseau s'inclina avec tant de violence, qu'on eût dit qu'il allait s'abîmer. Ses longues vergues plongèrent dans la mer. Plusieurs hommes furent renversés; quelques-uns tombèrent par-dessus le bord. Bientôt le vaisseau se releva fièrement contre la lame, comme pour lutter encore une fois avec la destruction. Lè vent redoubla, et tout d'un coup.

avec ud bruit horrible, tombèrent les deux mâts cassés à quelques pieds du pont, couvrant le tillac de débris et comme d'un lourd filet de cordages. Les Nègres fuyaiènt sous les écoutilles, en poussant des cris de terreur ; mais, comme le vent ne trouvait plus de prisé, le vaisseau se releva, et se laissa doucement ballotter par les flots. Alors les plus hardis des noirs remontèrent sur le tillac, et le débarrassèrent des débris qui l'obstruaient. Daouda restait immobile, le coudé appuyé sur l'habitacle, et se cachant le visage. Ayché était àuprès de lui, mais n'osant lui adresser là parole. Peu à péù tes noirs s'approchèrent ; lin murmure s'éleva, qtii bientôt changea en un orage de reproches èt d'injures, t Perfide! imposteur! s'écrièrent-ih ; c'est toi qui as causé tous rtos foaux; c'est toi qui nous as vendus aux blancs ; c'est toi qui boiis as contraints de nous révolter contre eux. Tu nous àvais vanté tort savoir; tu nous avais promis de nous ramener dans ttotrè pays. Nous t'avons cru, insensés que nous étions ! et voilà que nous avons manqué de périr tous, parce que tu as offensé le fétiche des blnncs. i Daouda retevd fièretoent la tête, et les noirS qui l'entouraient reculèrent intimidés. Il ramassa deux fusils, fit signe à sa femme de le Suivre, traversa la foule, qui s'oiivrit devant lui, et se dirigea Vers l'avant du vaisseau.

Là, il se lit commè un rempart avec des tonneaux vides et des planches, puis il s'assit au milieu de cetté espèce de retranchement, d'où sortaient menaçantes les baïonnettes de ses deux fusils. On le laissa tranquille. Parmi les révoltés, les uns pleuraient ; d'autres, levant les mains au ciel, invoquaient leurs fétiches et ceux des blancs. Ceux-ci, à genoux devant la boussole, dont ils admiraient le mouvement continuel, la Suppliaient de les ramener dans leur pays; ceux-là le couchaient sur le tillac, dans un morne abattement. Aù milieu de ces désespérés, qu'on se représente des femmes et des enfans htirlant d'effroi, et une quarantaine de blessés implorant des secours que personne ne pensait à lenr donner.

Tout-à-coup un Nègre paraît sur le tillac; son Visage est radieux. ïl annonce qu'il vient de découvrir lendi'oit où tes blancs gardent leur eaude-vie, et sa joie et sa contenance prouvent assez qu'il vient d'en faire l'essai. Cette nouvelle suspend un instant les cris de ces malheureux ; ils courent à to cartibuse, et Sé gorgent de liqueur. Une heure après, on le$ eût vus sauter et rire sur le pont, se livrant à toutes les extravagances de l'ivresse la plus brutale. Ainsi se passa le reste du jour et toute la ntrit.

Le marin, au révéiï, nouveau désespoir. Pendant la nuit, un grand nombre de blessés étaient morts ; le vaisseau flottait entouré de cadavres ; la mer était grosse, et le ciel bniraeù*. On tint conseil.

< Les blancs, dit Daouda, connaissent seuls les

paroles puissantes qui font remuer ces grandes maisons de bois; mais nous pouvons diriger à notre gré ces barques légères qui ressemblent à celles de notre pays (il montra la chaloupe et les autres embarcations du brig ). Remplissons-les de vivres, montons dessus, et ramons en suivant la direction du vent ; mon ihaître et le vôtre te fera souffler vers notre pays.» On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l'usage de la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu'errer à l'avènture. D'après ses idées, il s'imaginait qu'en ramant tout droit devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les nôirs.

Tout fut bientôt prêt pour l'embarqueirtentï mais là chaloupe avec nn câffot seulement sé trouvèrent en état de service. C'était trop peto pour contenir environ quatre-Vingts Nègres encore Vivans. Il fallût abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent qu'on les tuât avant de se séparer d'eux.

Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies, et chargées outre mfc&àre, quittèrent le vaisseau par tine Wer ciapoteuse, qui menaçait à chaque instant dé les engloutir. Lè canot s'éloigna le jpremier. Dàôtoda, avèc Aychê, avait pris place dans là chalohpe, qiv, beaucoup pfàs lourde et plus chargée, demeurait considérablement en arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux abandonnés à bord du brig, quand une vague àssefc fortè prit là chaloupe eh travers, et l'emplit d'eâû ; en moins d'une minute elle coula. Le canot vit lettr 'désastre, et ses rameurs redoublèrent d'efforts, de peur d'avoir à recueillir quelques naufragés. Presque tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés; une douzaine seulement put regagner le vaisseau. De cé nombre étaient Daouda et Ayché. Quand le soleil sfe coucha, ils virent disparaître le canot derrière l'horizon; mais ce qull devint, oti l'ignore. Pourquoi fatiguerai-je le lecteur par là description dégoûtante des tortures de là faiita? Au bout de quelques jours, il ne resta plus de vivant à bord dû brig V Auguste que Daouda et Ayché.

Une nuit, la mer était agitée, le vent soufflait avec violence, et l'obscurité était si grande, que de 1 avant on ne pouvait voir l'arrière du navire. Ayché était couchée sur un matelas, danfc la chambre du capitaine, et Daouda était assis à ses pieds ; tous les deux gardaient le silence depuis long-temps, c Daouda, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres, tu le souffres à cause de moi — Je ne souffre pas, » répondit-il brusquement; et il jeta sur le matelas, à côté de sa tête, la moitié d'un biscuit qui lui restait, c Garde-le pour toi, dit-elle en repoussant doucement le biscuit; je n'ai plus faim. D'ailleurs, pourquoi manger? mon heure n'est-elle pas venue? » Daouda se leva sans répondre, monta en chancelant sur le tillac, et s'assit au pied des

mâts rompus. La tête penchée sur sa poitrine, il sifflait l'air de sa famille. Tout-à-coup un grand cri se fit entendre au-dessus du bruit du vent et de la mer ; une lumière parut. Il entendit d'autres cris, et un gros vaisseau noir glissa rapidement auprès du sien. Il ne vit que deux figures éclairées par une lanterne suspendue à un cordage. Ces gens poussèrent encore un cri, et aussitôt leur vaisseau, emporté par le vent, disparut dans l'obscurité. Sans doute les hommes de garde avaient aperçu le navire naufragé ; mais le gros temps les empêchait de virer de bord. Un instant après, Daouda vit la flamme d'un canon, et entendit le bruit de son explosion ; puis la flamme d'un autre canon, mais il n'entendit aucun bruit ; puis il ne vit plus rien. Le lendemain, pas une voile ne paraissait à l'horizon. Daouda se recoucha sur son matelas, et ferma les yeux. Sa femme Ayché était morte cette nuit-là.

Je ne sais combien de temps après cette rencontre une frégate anglaise {la Charlotte) aperçut la carcasse d'un bâtiment démâté, et en apparence abandonné de son équipage. Une chaloupe, l'ayant. abordé, y trouva une Négresse morte, et un Nègre si décharné et si maigre, qu'il ressemblait à une momie. Il était sans connaissance, mais avait encore un souffle de vie. Le chirurgien s'en empara et lui donna des soins, et quand la Charlotte aborda à Kingston, Daouda était en parfaite santé. On lui demanda son histoire ; il dit ce qu'il en savait. Les planteurs de l'île voulaient qu'on le pendit comme Nègre rebelle; mais le gouverneur, qui était un homme humain, s'intéressa à lui, trouvant son cas justifiable, puisqu'après tout il n'avait fait qu'user du droit de légitime défense; et puis ceux qu'il avait tués étaient des Français. On le traita comme les Nègres pris à bord d'un vaisseau négrier que l'on confisque. On lui donna la liberté, c'est-à-dire qu'on le fit travailler pour le gouvernement ; mais il avait six sous par jour et la nourriture. C'était un fort bel homme. Le colonel du 75e le vit, et le prit pour en faire un oymbalier dans la musique de son régiment. Il apprit un peu d'anglais ; mais il ne parlait guère. En revanche, il buvait avec excès du rhum et du tafia. Il mourut à L'hôpital d'une inflammation de poitrine.

Les principaux faits rapportés dans celle narration sont historiques*

LE

<fôaillart> ft'arrttrt

d'un vaisseau de ligne.

Le vaisseau est sous voile, louvoyant pour exercer son équipage sur une rade, celle de Brest, je pense.

Je suis porté à faire cette supposition, parce que je vois un officier affublé du chapeau ciré et de la capote de taffetas gommé, précautions ordinaires contre la pluie, et l'inconvénient du brouillard humide et salin, que le choc des lames contre le canot dégage quand il vente un peu. Cet officier revient de faire une corvée dans le port, et il s'informe aux timonniers si le second du vaisseau est dans sa chambre, pour lui aller rendre compte. Il n'a probablement pas aperçu le commandant qui, de sa dunette où il est monté, donne un ordre, car il aurait levé son chapeau par politesse.

Le commandant préside lui-même à la manœuvre; il est en ce moment au pied du mût d'artimon, d'où il inspecte et contrôle tous les mouvemens. L'officier de quart, son porte-voix à la main, est sur la plate-forme ou banc de quart que le capitaine a jugé convenable de faire placer là, contre l'usage qui n'autorise rien de semblable à bord d'un vaisseau. La plate-forme pour l'officier de quart est placée contre le bord, à droite et à gauche du gaillard d'arrière, dans les frégates et les bâtimens d'un rang inférieur, mais point sur les vaisseaux de ligne. Autrefois, le banc de quart d'un vaisseau était en avant dé l'écoutille du dôme; il servait quelquefois de coffre d'armes. Antérieurement aux premièresannées de l'empire, il était placé sur la dunette, au pied du mât d'artimon, et était alors un véritable banc, en bois, à dossier : siège de repos, et presque de justice, car l'officier de garde écoutait là les premiers rapports sur les infractions à l'ordre et à la discipline, et ordonnait les retranchemens de vivres, les fers ou la prison, sauf à en rendre compte au lieutenant en pied, chargé du détail et de la police. Je n'ai vu nulle part qu'au xviie siècle, sous Louis XIV, il y eût un banc de quart ; il devait y avoir pourtant quelque chose d'analogue à cela. Dans le dictionnaire du vieil Aubin (1702), le banc de quart n'est point mentionné.

L'officier qui tient le porte-voix n'est apparemment là que pour remplacer un instant son camarade de garde, obligé de s'éloigner de son poste poûr quelques minutes ; car s'il était de quart, il aurait le hausse-col, signe obligé du service, dont on ne se dispense point.

Derrière le dernier canon est l'échelle de la dunette, au sommet de laquelle se trouve un

FRANGE MARITIME

jeune homme, qu'à sa tournure, à sa figure, à son costume, vous reconnaîtrez bien nôtre pas un marin. Qui esi-il donc ce beau jeune garçorj?

Est-ce un de ces fils de famille dont les pères sont réduits à demander partout : c Voulez-vous de mon coquin de fils qui fait ses fredaines, tant et si bien, que je ne sais à quel état le vouer? » Non, la marine n est plus la sentine de la société. Qu'on dise d'elle qu'elle est devenue bien délicate et même bégueule, soit; mais je maintiens, moi, qu'elle a raison de refuser ces recrues qui se faisaient pour la flotte dans les tripots, clans les ignobles tavernes, dans les antichambres des greffes des tribunaux criminels. Elle veut des matelots aussi honnêtes qu'intelligens, qui aient une vocation pour la mer, et qu'on ne déporte point sur les vaisseaux ; elle rejette ces mauvais sujets qu'on lui envoyait autrefois, quand on ne savait plus qu'en faire, et ne pense pas que, par cette seule raison qu'on est un chenapan, on doit être un marin intrépide. Au temps des flibustiers c'était bon ; il fallait de hardis vauriens pour le métier qu'on faisait à la côte ; aujourd'hui l'état de marin est quelque chose de plus noble : nos bâtimens ne sont plus montés par la lie des mauvaises populations, et nous ne voyons point qu'ils naviguent plus mal.

Ce jeune homme n'esfdonc point un vaurien; il ne serait point là, flâneur élégant, penché sur le bastingage de la dunette, à regarder la vague blanchir autour du vaisseau et le vent entrer dans la misaine ; un quartier-maître veillerait sur lui, le ferait travailler, comme on faisait travailler jadis les failli-gars, avec un bout de corde. Spectateur nonohalant, cet élégant Parisien est sans doute un passager du moment, un invité du capitaine. Il ne connaît point les usages du bord, et se montre en manches de chemise sur le pont, qui n'admet pas ce négligé ; car le gaillard d'arrière d'un vaisseau est un salon, où l'on se présente toujours sinon en toilette, du moins dans le costume convenable que les gens de bonne compagnie ont adopté par respect humain.

Un officier assis dans une chambre à tribord converse avec un de ses camarades que nous ne voyons pas. La porte, qu'il a négligé de fixer, bat au mouvement du vaisseau qui s'incline légèrement à la bande de bâbord. A côté de la chambre que je signale, est, ce que les Italiens appelleraient une loggia, un abri pour les timonniers. Cet abri sert d'antichambre à l'appartement du capitaine; la roue du gouvernail y est logée. Vous voyez les matelots de la timonnerie agir sur cette double roue verticale, au moyeu ou treuil de laquelle s'enroule la corde de chanvre ou de cuir, qui descend à l'arc de la tamisaille, où elle s'attache à la barre du gouvernail. C'est une belle combinaison que celle-là, simple et puissante assurément ! Il semble qu'on ait dû y arriver tout de suite, et cependant on a passé par bien des TomsII.

tàtonnemens pour venir du timon de la galère an* tique, aviron adjacent au côté du navire, à cet agent vigoureux attaché à la poupe, et dirigé par un système de leviers, de poulies, de corde et de cabestan.

Devant les timouniers, fixé au pilastre qui soutient le fronteau de . la dunette, est l'habitacle avec sa double pyramide quadrangulaire de cuivre, cheminée des lampes qui brûleront ce soir pour éclairer tes compas de route. Les boussoles sont dans l'habitacle (habilaculum) , la petite maison, qui peut-être chez les anciens était la cabane du pilote. Elles restent là sous les yeux des hommes chargés matériellement de la direction de la route.

En avant de l'habitacle est l'une des écoutilles par laquelle on descend du gaillard d'arrière au premier pont ; l'échelle de cette écoutijle s'appelle l'escalier du dôme. Le dôme (domus), la maison, qui est devenu synonyme de coupole, était autrefois une sorte de petite cabane en bois, recouverte d'une toile peinte; elle surmontait l'écoutilleet la garantissait de la pluie. Cette maisonnette, lourde et laide, était sur le pont un accessoire fort désagréable à voir. Quand l'architecture navale, en divorçant avec d'anciennes traditions de décoration, adopta des ornemens plus simples et de meilleur goût; quand elle chercha les moyens de rendrç et plus commode et plus jolie la flottante habitation des marins, elle dégagea les batteries, la cale, les ponts et les gaillards des objets qui l'obstruaient inutilement, ou qui seulement nuisaient au développement d'une certaine élégance qu'on voulait faire prévaloir avec d'autant plus de raison que cela ne nuisait en rien ni à la solidité du navire, ni au bien du service. Alors, au dôme de planches on substitua une petite tente pu pavois de toile, peinte à l'huile, portée par des tringles de cuivre fixées sur l'hiloire de l'écoutille. L'artiste n'a indiqué que la carcasse de ce dôme, que la pluie seule fait mettre en place.

Sur le pont du gaillard on voit, à droite et à gauche, des boucles; ce sont celles auxquelles s'accrochent les palans qui aident au recul des canons quand ils sont en exercice.

J'ai parlé plus haut du fronteau de la dunette* c'est l'espèce d'attique que supportent les pilastres de la petite façade, derrière laquelle se trouvent l'appartement du capitaine et quelques chambres d'officiers. Cet attique sert de balcon à la dunette sur l'avant; il était autrefois comme le tableau de poupe, surchargé de figures, d'emblèmes, de chiffres, de signes nationaux ou relatifs au personnage qui donnait son nom au vaisseau. On a beaucoup simplifié cela ; quelques losanges réguliers courent autour du faisseau sur une ceinture verte que surmonte le bastingage ; simple et grave enjolivement d'un bon effet.

Le bastingage s'aperçoit à peine ici sous la

nain de l'officier qui tient le porte -voix. Des hamacs ficelés le remplissent ; ces hamacs sont réguliers, semblables entre eux, tous composés dun petit matelas, dune couverture et d'une toile, qui est le lit lui-même, le lit qui se suspend et se balance au roulis pour garder la position verticale. Il n'en était pas ainsi avant qu'on eût établi cette uniformité qui convient tout autant , quoi qu'en disent quelques conservateurs des traditions de royal-goudron, que le laisser-aller de l'ancienne règle. Chacun était libre alors de se vêtir et de se coucher à sa guise ; très-peu de matelots connaissaient le bien-être, le confort du matelas ; la toile du hamac et la couverture leur suffisaient; la laine du matelas se buvait chez le marchand d'eau-de-vie, ainsi que. les bons vêtemens et tout l'appareil d'une toilette, que les hommes plus raisonnables gardaient avec soin dans un sac de toile placé dans le bastingage avec le hamac.

Avant ce bastingage bourré continuellement des effets des marins, pour les combats, on suspendait des filets remplis de laine, de vieux cordages détordus, et même du linge et des vêtemens de l'équipage. Cette espèce de redoute tvait succédé à la pavesade ou rangée de pavois, boucliers dont étaient armés les soldats. Les pavois, plantés les uns à côté des autres autour du navire, pouvaient faire un rempart utile contre les flèches; mais à quoi pouvaient-ils servir quand le canon fut tout-à-fait en usage? La redoute de matières molles, propres à amortir les projectiles, fut alors inventée; la pavesade subsista pourtant encore, tant qu'au jeu des bouches à feu on continua de joindre le jeu des arbalètes, des arcs et des armes dont l'importance réelle ne se faisait connaître qu'au moment de l'abordage. Ainsi, au Palais-Ducal à Venise, j'ai vu dans le curieux tableau du Vicentino, représentant Henri III à la fonzione du Bucintoro, une petite galère pavoisée d'écus au-dessus du rang des rames. Le bastingage, continu maintenant et qui est d'une beauté sévère, était auparavant étagé et interrompu par des coupées un peu en avant du grand-mât, à l'endroit où aboutissait l'escalier extérieur.

Le seul mât que nous puissions voir, placés eomme nous le sommes par l'artiste, un peu en arrière et à droite du grand - mât , c'est le mât d'artimon. Par une singulière opposition, les Anglais l'appellent mizen-mast, quand notre mât de misaine, à nous, est sur l'avant. La voile, bordée derrière le mât d'artimon, sur cette pièce de bois, mobile dans le sens horizontal, et qu'on appelle le gui9 c'est la brigantine. Je n'ai pas besoin de nommer les manœuvres qui sont visibles dans l'estampe que nous avons sous les yeux ; à quoi serait bonne celte nomenclature de bras, de haubans, de galhaubans, de cargues, etc. ?

Je crois n'avoir rien oublié dans l'explication descriptive que je viens de donner de cette vue

du gaillard d'arrière; je n'ai plus qu'us met i

ajouter ; c'est que le gaillard d'arrière est, dans la vie ordinaire du bord, une sorte de terrasse où seuls peuvent se promener les officiers. Sur cette terrasse, le côté de tribord est comme la place d'honneur; aussi, quand le commandant paraît sur le gaillard, tout le monde passe à bâbord. Lorsque le bâtiment est sous voiles, tribord n'a plus son privilège; le côté honorable, c'est le côté du vent. Je pourrai donner un jour l'origine assez curieuse et intéressante de ces préfé» rences ; cela m'entraînerait trop loin cette fois* Je le ferai, pour prouver que la vie du bord, tout exceptionnelle au 'elle est, a emprunté presque tous ses usages a la vie civile. Cette thèse surprendra peut-être autant les gens du métier que les gens du monde.

A. Jàl.

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