LA GUADELOUPE A SAINT-BARTRELEML
Cayenne, de 1800 à 1809, ne figurait que
5>our mémoire sur le budget de la marine. Quand e directeur des colonies prenait les ordres du ministre Sur ce point d'administration, le duc Decrès répondait par ces mots : t Bah! Victor Hugues a bon crédit chez les Anglais I * Effectivement, le service de ce gouvorneur était tonjours au courant, parce qu'il savait ménager les ressources de sa colonie, et qu'il s'aidait puissamment de ses prises sur les Anglais et les Portugais.
Mais pour donner de bonnes instructions aux commandans des corvettes qu'il envoyait en croisière, il était nécessaire de connaître le mouvement maritime des colonies avec lesquelles Victor Hugues faisait faire du commerce à coups de canon. Pour arriver à cette connaissance, il établit un cartel d'échange avec la Barbade, et me chargeait, en ma qualité d'aide-de-camp, de conduire dans cette lie les prisonniers faits par nos bâtirçiens de guerre et par nos corsaires. Je ramenais les nôtres, afin de compléter nos équipages. Mon pavillon de parlementaire me permettait, sous différens prétextes, de pousser jusqu'à la Guadeloupe; de là, avec qn peu d'aide et de ruse, j'élargissais le cercle de mes observations, et je retournais à mon poste, muni de bons renseignemens sur les endroits où nos croiswrf
trouveraient plus de chances pour prendre, et le moins pour être capturés*
Dans une de ces courses aventureuses de la Guadeloupe à Saint-Barthélemi, je fus pris moimême trois fois, et d'une manière assez singulière.
Le gouverneur de la Guadeloupe m'avait Tait donner un passeport de voyageur suédois. Je laissai mes uniformes, et, vêtu d'un habit de gentleman > je m'embarquai sur un pilote -boat
{parlementaire , expédié pour Baint-Barthélemi. 1 était chargé de marchandises françaises.
Nous partîmes de la Pointé-à*Pître* Ma goélette marchait fort mal. Devant la Basse-*îerre, on magnifique sloop anglais porta sur nous. Nous aurions bien voulu donner, par précaution, un pied d'ancre sons le fort, mais l'Anglais ne nous en laissa pas le temps : un boulet de canon, tjui traversa notre misaine, nous apprit que nos pavillons parlementaires allaient être peu respectés. Il fallnt bien mettre en panne, et attendre le canot de visite, qui ne tarda pas à nous accoster* Un grand et robuste gaillard sauta brusquement sur notre pont : c'était le capitaine John , corsaire redoutable dans les Antilles, et qui ne connaissait de bons papiers que ceux de l'amirauté anglaise, Il vit les nôtres, les trouva mauvais^ et il ftohs captura*
Je m'avançai, avec assurance, devant ce terrible John, avec tnon passeport. Il le lut, tne salua, me tendit la main, et me prié très-poliment de lui Montrer mes effets. Nous descendîmes dans la cabine, oh je me tenais droit pendant que l'honorable capitaine se pliait en deux. Il sourit quand je loi présentai ma petite valise, an lieu d'une malle qu'il s'attendait & voir. Il la mit sous son bras, et comme je possédais aussi une fort grande cantine remplie de flacons de rhum de la Jamaïque , d'eau-de-vie de France , de genièvre, de liqueurs fines, il appela un mousse pour m'en débarrasser. Nanti de ces objets, et toujours gracieux, le corsaire me donna la main et je m embarquai avec lui dans son canot. Le sloop s'était rapproché, la mer était belle, de sorte que par quelques coups d'avirons je me trouvai, non sans quelque crainte, sous la protection du pavillon de sa majesté britannique. Mon général, cependant, ne me faisait pas ainsi courir les chances de la mer sans me prémunir contre toutes les éventualités, et j'avais dans mon portefeuille une lettre de crédit de quelques centaines de gainées pour une maison de Londres. Qnant à mon échange, on avait toujours assez de prisonniers pour le faire effectuer. Ce que je craignais, dans le cas de capture, c'était le temps perdu.
John n'avait point abandonné ma valise. Le mousse chargea ma cantine sur sa téte, et nous entrâmes ainsi dans la chambre du corsaire, t Vous prendrez, gentleman, me dit-il, cette ca-
bane, qui est là mienne; le matelas est bon; mettons votre valise sous votre tête, la cantine à vos pieds ; disposez de mon mousse pour votre service, et regardez-vous at home (comme chez vous ). Allons déjeûner. > Enchanté des manières de ce brave homme, je fis honneur à son repas et je bus cordialement à sa santé. Il affectait de ne pas me laisser puiser à ma propre cave : j'insistai, et il goûta de mes liqueurs, mais avec sobriété, m'observant que son métier exigeait que sa tête restât toujours froide. Après le déjeûner, nous montâmes sur le pont, et John m'avertit qu'il s'était couvert de voiles pour me mettre plus tôt à Saint-Christophe. «Là, dit-il, je vous trouverai une occasion pour que vous puissiez achever votre vojrage de Saint-Barthélemi. Le pavillon anglais vous couvrira mieux que né l'a fait celui du roi de Suède. > Là prise de John s'était dirigée sur la Dominique.
Fort étonné de toutes les prévenances d'un homme qui avait une réputation peu rassurante, non de cruauté, mais de brutalité, je hasardai de le mettre sur la voie du motif qui le rendait si poli pour moi. Alors, sans se faire prier, il me dit en riant : « Votre passeport ne vous a pas mieux caché que le pavillon suédois n'a dénaturé la marchandise française : je sais qui vous êtes et ce qui vous appelle aux Antilles. Votre général est bien connu par les flibustiers de toutes les nations, et vous pouvez hardiment vous jeter au rtiilieu d'eux* vous n'avez rien à en redouter. Victor Hugues nous fait une bonne guerre; nous le lui rendons, et au petit bonheur ! t
Le capitaine John me tint parole et je débarquai avec lui à Saint-Christophe. 11 m'accompagna à la principale auberge de la ville, où il ao cepta un déjeûner; puis il me quitta pour aller me chercher une occasion.
Quelques instans après je le vis reparaître avec un jeune capitaine mulâtre qui partait le lendemain pour Saint-Barthélemi. Nous convînmes du prix pour mon passage, et en quittant mon brave John, je lui serrai affectueusement la main. Nous étions amis, c Bonne croisière, lui dis-je. — Et vous, gentleman officier, ne nous envoyez pas vos corvettes. »
En me rendant au rivage le lendemain pour m'embarquer dans le canot d'un joli petit sloop anglais, bien gréé, bien peint, sur lequel je devais faire la courte traversée de Saint-Barthélemi, je vis deux officiers qui semblaient m'observer attentivement. Comme je devais éviter l'identité de ma personne, je n'eus pas l'air de les apercevoir. J'avais reconnu les mêmes officiers anglais avec lesquels je m'étais trouvé quinze jours auparavant chez le gouverneur de la Barbade, où je remplissais une mission de parlementaire. Je me hâtai, et on mit à la voile aussitôt que j'eus le pied dans le bateau.
Nous naviguions par une jolie brise, et à peine
eûmes-nous dépassé Brimstonhill, cette montagne de soufre sur laquelle est le fort de Saint-Christophe, qu'un petit corsaire français, ayant pour , nous l'apparence d'un misérable caboteur, nous salua d'un coup de canon à boulet. « Bedam ! s'écria mon jeune capitaine, est-ce que ce coquin voudrait me prendre? » Il force de voile pour lui échapper; mais le hâle-dedans (nom de ces petits corsaires) marchait mieux que nous; il nous atteignit et nous adressa une bonne fusillade pour nous disposer à amener notre pavillon. Le jeune Anglais n'ayant d'autres armes que son fusil, se donna au moins la satisfaction d'en tirer quelques coups avant d'en venir à cette action humiliante.
Le canot du corsaire fut bientôt à notre bord. Les matelots y sautèrent en furieux, le pistolet et le sabre à la main. Je les observais fort tranquillement et les suivis quand ils descendirent dans la chambre. L'tin s'emparait de ma valise, un autre se préparait à faire sauter la serrure de mon coffre à liqueurs, lorsqu'élevant la voix, je leur dis : c Canaille, laissez ce qui m'appartient, ou je vous ferai châtier par le commandant Cottin. » C'était le gouverneur français de l'île Saint- Eustache à laquelle ce corsaire appartenait. Mes brigands, arrêtés par ce ton d'autorité, ne demandèrent pas de quel droit je les menaçais ainsi. Ils me regardèrent avec étonnement, et le capitaine de prise vint les tirer d'embarras.' c Qui étes-vôus, monsieur? me dit-il. — Vous le saurez par votre capitaine. Conduisez-moi à son bord, et je vous conseille de ne maltraiter personne ici quand je serai parti. »
Arrivé sur le corsaire, je me fis connaître, et je témoignai au capitaine la peine que j'éprouvais en pensant que j'avais été mieux traité par un corsaire anglais que par celui de ma nation, c Mes matelots ne vous connaissaient pas. — Est-ce une raison pour me piller, capitaine? Que ne vous réglez-vous sur la conduite de vos anciens ? Daubas, Lafite, Jacques Pamier, Antoine Moi t te, après être montés sur des lettres de , marque de trente canons, qu'ils prennent à l'abordage, respectent les vaincus et ne les pillent pas. Partout on honore leur bravoure et leur humanité. 9 Mes reproches furent du moins utiles à mon jeune capitaine et à son faible équipage ; on le traita comme je le désirais.
Tout cela se passait fort près de l'île Saint- Eustache, vers laquelle nous nous dirigions. Arrivé à terre, le commandant Cottin me retint quelques jours pour me faire visiter sa jolie petite île, si intéressante par les souvenirs de son ancienne prospérité commerciale. Centre des affaires pendant plusieurs années de la guerre des Américains, d'immenses richesses s'étaient accumulées sur ce rocher. L'amiral Rodney pilla tout; la neutralité hollandaise, ainsi violée, c >fffit plijs aucune garantie, et le commerce
abandonna Sa int-Eus tache. Mais je trouvai sur la plage de vieux négocians, en cheveux blancs, avec leur ancien costume hollandais, qui ne désespéraient pas du retour des affaires. Cependant les vagues achevaient de détruire les beaux magasins, bâtis avec les pierres de granit du morne qu'on avait escarpé pour élever la ville basse de Saint-Eustache, et cette image semblait dire à ces amis du passé, qu'avec la liberté du commerce cette petite colonie avait prospéré; mais que cette belle franchise ayant émigré à Saint-Thomas et à Saint-Barthélemi, c'était là qu'il fallait aller travailler.
c Me pousserez-vous sans danger, dis-je an commandant Cottin, jusqu'au point de ma destination?— Ma foi, je n'oserais vous en répondre, car nous sommes entourés de corsaires anglais. Cependant je vais vous embarquer sur ce petit Balaou, qui navigue comme un poisson ; le trajet est court, et vous devez arriver, à moins que l'ennemi ne soit caché à l'abri des rochers de Saint-Barthélemi et ne vous coupe le chemin. >
C'est ce qui eut lieu; mais au moment où un de ces coureurs parut à notrè attérissage, un fort grain vint à notre secours en nous dérobant à sa vue. Nous naviguâmes entre deux eaux, donnant une bande à chavirer; mais nous entrâmes dans le bassin de Saint-Barthélemi sans avoir reçu ni boulet ni mitraille. Le corsajre en fut pour la perte de son. temps et de ses munitions.
J'avais laissé Saint-Barthélemi une Sle assez misérable; mais le commerce, cet agent actif des progrès, de la civilisation et du confortable, l'avait métamorphosé en un lieu enchanteur. Des magasins considérables, bâtis autour du port, une grande population de marchands, de commis, de portefaix en mouvement, annonçaient les grandes affaires qui se traitaient à Saint-Barthélemi. Les bâtimens se touchaient dans le bassin, et la diversité des pavillons qui flottaient sur ces navires de commerce prouvait pour la * liberté dont on jouissait. L'amphithéâtre, formé par les deux mornes qui s'élèvent des rivages, ne présentait plus d'arides rochers, ni la forêt de tristes et hauts cactus épineux; les plus jolies maisons de campagne, de petits jardins délicieux distribués avec goût, les avaient remplacés.
C'est là que les négocians, logés avec leurs familles, allaient se reposer le soir des fatigues de la journée. Le dimanche était tout consacré aux plaisirs.
Un négociant italien, le riche Crémoni, qui tenait un état de prince, avait fait bâtir la plus charmante demeure pour un climat chand. De vastes galeries précédaient les salles intérieures, en donnant passage à la brise de mer; on y jouissait d'une fraîcheur bien agréable. De cette maison, établie à mi-côte, on pouvait voir le port, la ville, le morne opposé, et celte mer bleue des i Antilles dont l'aspect esttavissant. La chaîne 4*
ces tles aperçue jusqu'à la Guadeloupe, le rocher élevé de Saba, les Vierges séparées entre elles par de petits canaux, formaient le tour du vaste panorama.
Le gouvernement et l'intendance étaient du côté opposé. Les deux chefs de la colonie se trouvaient moins bien logés que Créraoni, mais pourtant d'une manière fort décente.
L'escarpement des mornes avait coûté des frais considérables; mais à quoi ne parvient-on pas avec les richesses que donne le commerce? Point d'eau dans File : on y suppléait par de vastes citernes. Le gouverneur, chez lequel j'étais logé, me proposa d'aller faire une tournée à cheval. J'avais vu deux chevaux dans son écurie et je n'en comprenais pas l'utilité dans un pays où les chèvres seules me paraissaient pouvoir y courir. Je me trompais. Après avoir suivi les terrasses tracées dans le granit du morne, descendu l'autre pente en sinuant, par de petits sentiers, autour des rochers, nous arrivâmes au bord de la mer sur une plage sablonneuse assez large sur laquelle les vagues venaient s'étendre en écumant. Nous étions au vent de l'Ile. Cette plage avait pour parure végétale des pommiers touffus couverts de petites pommes jaunâtres, qui donnaient un grand regret en pensant qu'on ne pouvait les cueillir et les manger que sous peine de mort. Ce fruit, défendu par lui-même, était le mancenillier que je connaissais fort bien. « Croiriezvous, me dit le gouverneur (M. Trollé), que l'activité du poison de cet arbre maudit a été assez puissante pour m'exposer à perdre la vue? Je me mis sous son couvert pendant un grain de pluie; je levai la tète, des gouttes d'eau entrèrent dans mes yeux; je sentis aussitôt l'effet d'une brûlure, et j'ai souffert pendant un mois des douleurs atroces. Cependant l'eau de la pluie, ainsi empoisonnée, avait seulement traversé le feuillage de l'arbre. Nous avons eu de fréquens exemples d'Européens qui ont péri en mangeant de ce fruit qu'ils ne connaissaient pas. i
En poursuivant notre promenade, nous rencontrâmes quelques familles de sauvages, hommes, femmes, enfans, qui revenaient de la pèche. Je ne trouvais sur leur figure aucune ressemblance avec les Caraïbes, ni avec les gens de couleur. Tout me paraissait étrange dans ces êtres d'un blond rougeâtreet tacheté. Je demandai d'où venait cette race, nouvelle pour moi, habitué pourtant à voir des sauvages. « Interrogez ces pauvres gens en français, me répondit le gouverneur en riant, peut-être vous comprendront-ils. > Je le fis. c Eh, mon biau mossieu, me dirent ces pêcheurs, nous soromesNormands. » Leur accent me le confirmait, c D'où vous viennent donc ces Français dégénérés? dis-je au gouverneur. — D'une vieille colonie de blancs européens qui fut fondée à Saint-Barthélemi quand vous le possédiez, et, de père en fils, la
tradition a conservé dans les familles la langue et les habitudes de la Normandie d'où elles étaient venues. — Mais le beau sang des Normands, cette vigueur de corps? — Dégénérés au point où vous les voyez. » Jamais je n'avais entendu parler français en terre étrangère sans en éprouver un tressaillement de joie; mais cette langue nationale dans la bouche d'êtres ainsi disgraciés me serra le cœur.
Le peu de jours que je passai à Saint-Barthélemi fut rempli par une continuité de plaisirs, et j'allais quitter à regret cette terre hospitalière, c Quoique notre pavillon, me dit le gouverneur, ne vous ait pas garanti de capture, je vous l'offre encore, et si vous rencontrez votre ami John, vous le prierez de vous mettre sain et sauf à 1? Guadeloupe. >
Je pris donc passage sur un petit pilote-boat suédois et je partis. On comptait sur la marche supérieure de ce bâtiment, et plusieurs passagers s'y embarquèrent, entre autres deux femmes et leurs filles qu'un commerce de détail avait cnri« chies et qui se repatriaient à la Guadeloupe. On m'apprit qu'elles portaient (je sus bientôt comment) une bonne quantité de quadruples et de portugaises d'or. Pour moi, j'étais toujours suivi de ma petite valise, et de ma caisse de liqueurs que mes amis de Saint-Barthélemi avaient complétée. C'est le ifade-mecum des voyageurs aux Antilles.
Notre petite goélette marchait aussi bien qu'on nous l'avait annoncé, et nous remontions facilement, lorsque, pour profiter, à la nuit, de la brise de terre, voulant nous rapprocher de l'Ile de Montserrat, une bordée malheureuse, dans l'intérieur d'une baie, nous jeta sur les bras une grande piroguequi, nous accostantà l'improviste, vomit à notre bord vingt brigands, de toutes couleurs, armés de haches, de sabres et de pistolets. Nous ne valions pas la peine d'une attaque si menaçante. Les femmes, qui prenaient le frais sur le pont, s'évanouirent, ce qui rendit leur enlèvement plus facile pour les porter dans la chambre. On les délaça, et après avoir détaché les ceintures dans lesquelles elles avaient caché leur or, on leur permit de reprendre leurs sens. Ainsi,ces passagères perdirent tout forsl'honneur. J'en suis sûr, car j'observais tout de l'échelle où je m'étais placé en observateur, et cette scène d'intérieur était éclairée par un fanal que tenait en main un des pirates, gros et robuste noir anglais d'une figure épouvantable.
Un mulâtre de la bande se chargea de moi quand la chambre aux quadruples eut été exploitée. Il me demanda poliment la clef de ma cantine. Je la lui donnai. Il appela toute la horde, tira mes verres de cristal doré, m'en présenta un, qu'il remplit de mon vieux rhum de la Jamaïque, donna les autres aux camarades, puis, prenant le flacon à deux mains, il s'en servit pour
Mi FRANCE
trinqder avéc mon verrê : i Tour health gentleman!* Chacun de ces honorables me salua ainsi, et moi je leur rendis leur politesse en buvant à la santé des gentilshommes pirates; ce qui les amusa beaucoup.
Pendant qu'ils épuisaient ma provision, le chef des brigands, vêtu d'une chemise de toile goudronnée^medltà l'oreille de lui confier ma bourse, dans la crainte que ses matelots ne me la dérobassent. Je la lui présentai. Un métis à moitié nu me demanda l'heure; Je devinai son intention, et, lùi donnant ma montre, je l'engageai h y voir lui-même avec ses doigts, car nous étions dans 1 obscurité* Par ce moyen j'évitai que cet intéressant jeune homme, à la voix féminine, ne mô là volât. Un autre, ayant ouvert ma valise dans la chambre, n'y trouva à sa convenance que mes rasoirs. 11 me les demanda avec politesse et je les lui donnai en le priant de se souvenir de moi quand il se raserait; c'était le mousse, gamin de douze ans. Soit que mon habit ne convint & aucun de ces messieurs, soit qu'ils se fissent un cas de conscience de mettre en chemise le true gentleman qu'ils honoraient, j'en restai en posses* atari. Les autres passagers, sous la terrible intimidation de ces pirates, furent moins heureux pour avoir fait de la résistance* Outre leur habit, ils perdirent leur chemise. Ce n'était pas la première fois que je passais sous' les fourches eaudines, et ce ne sera peut-être pas la dernière. Je «uis encore à comprendre les fureurs d'Oreste et le désespoir d'OEdipe : est-ce qu'ils n'avaient pas été bercés par leur nourrice dans la croyance du destin? Pour moi, qui l'ai été dans celle de la résignation, j'en tirai l'avantage de n'avoir perdu dans cette bataille du fort contre le faible, qu'une montre de peu de valeur, mes rasoirs, deux galons de liqueurs choisies, et quatre portugaises) cai* ma bourse ne me fut pas rendue, comme on le pense bien.
Lorsque les pirates eurent fini de nous dépouiller, ils nous souhaitèrent bon voyage, et nous continuâmes notre route.
Nous voulûmes consoler nos passagères, et tes féliciter d'avoir du moins sauvé leur bien le plus précieux ; mais on ne perd pas des ceintures d'or sans beaucoup d'affliction...
Le lendemain, nous atterrâmes à Desbayes, ce port de salut, de la Guadeloupe, pendant la dernière guerre.
II était plus que temps d'arriver, car nous étions poursuivis par une pirogue armée qui ressemblait fort à celle qui nous avait pillés la veillé.
Le général B. Bernard.
MÂRlTlMÉ.
^Document Ijtettfriqiua