‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 113 sur 123 · SUR LA MARINE · texte numérisé non relu

SUR LA MARINE

de 1778 a 1781.

PRISE t)E LA DOMINÏQUË.

Le marquis de Bouillé, gouverneur-général de la Martinique, ayant formé le projet de s empirer de nie de la Dominique, fit embarquer ses troupes sur dix-huit navires corsaires ou autres bâtimens, sous l'escorte de trois frégates et d'une corvette. Cette petite flotte mit à la voile, et arriva à la vue de l'Ile au point du jour. Le débarquement s'effectua à huit heures du matin. L'attaque du fort Cacbacrou , élevé sur la pointe avancée de l'extrémité méridionale de l'Ile, avait réussi; le sieur Fonteneau avait mis pied à terre sous la protection de la frégate la Diligente > avee soixante flibustiers ou canonniers. Le fort fut surpris, une partie de la garnison tuée, et le reste fait prisonnier. Le vicomte de Damas débarqua avec ses chasseurs; et dès qu'il eut mis pied à terre avec quelques compagnies de son régiment, les bâtimens sur lesquels étaient les grenadiers n'ayant pu débarquer dans leur ordré, il détacha le sieur de La Chaise, capitaine en second des chasseurs d'Auxeri*ois , avec trente chasseurs. Ceux-ci coururent à la batterie de Loubière, qui faisait, ainsi que le fort da Roseau, un feu des plus vifs sur nos frégates et nos bateaux, de même que sur le chemin étroit que nos troupes étaient obligées de suivre pour parvenir à Loubière. Le sieur de La Chaise, avec ses soldats, se jeta dans les embrasures, seuls endroits par où cette batterie, exactement fermée, pût être accessible ; et malgré le feu de l'artillerie, il s'empara de ce fortin, sans perte d'un seul homme de son côté : bonheur inespéré, qui ne peut être attribué qu'à la vivacité et à l'audace de son attaque.

Dans le même temps, le vicomte de Damas marcha promptement vers les hauteurs qui dominent la ville et le fort du Roseau. Il s'en était presque emparé, lorsque le marquis de Bouillé avec le marquis du Chilleau et ses grenadiers parvinrent aux faubourgs de la ville à trois cents pas du fort ; le reste des troupes était arrivé sur les hauteurs pour soutenir les chasseurs et les grenadiers. Le général mit ces derniers à couvert de l'artillerie du fort, dont le feu était toujours très-vil\ malgré celui qu'il essuyait de la frégate la Tourterelle. Le marquis de Bouillé faisait ses dispositions pour donner l'assaut avec les grenadiers, munis d'échelles et de pétards, lorsque les ennemis, frappés de la vivacité de l'attaque et de , la rapidité de la marche de nos troupes, arborè-

FRANCE MAB1T1MB.

rené le pavillon blanc et demandèrent à capituler.

La capitulation fut signée à cinq heures du soir pour tous les forts, batteries et forteresses de la dépendance de l'Ile. Le succès de cette entreprise mérita d'autant plus d'éloges, que la prtiximité de l'escadre, sous les ordres de l'amiral Barington, composée de trois vaisseaux de ligne et de douze frégates, mouillés à la Barbarie, pouvait la faire échouer, si elle n'avait été conduite avec la plus grande sagesse et exécutée avec la plus grande aetivilé.

Les Anglais, voulant se dédommager de la perte de la Dominique, dirigèrent leurs forces vers l'île de Sainte-Lucie, dont la garnison n'était que de cent hommes. Dix régimens, commandés par le général Grant, y débarquèrent, sous la protection de sept vaisseaux que commandait l'amiral Barington. Le comte d'Estaing, qui était avec son escadre au Fort-Royal de la Martinique, appareilla pour aller attaquer l'ennemi et lui faire lever le siège de File. Mais l'escadre anglaise était embossée dans le grand cul-de-sac de l'Ile, et protégée par des batteries établies à terre. Le gisement de la côte ajoutait à la force de sa position, et le vent manquant, il fut impossible de la combattre avec avantage. Après le départ de notre escadre, l'Ile de Sainte-Lucie capitula.

Cette perte fut bientôt réparée par une conquête que nous fîmes à la côte d Afrique. Le marquis de Vaudreuil, commandant une escadre de deux vaisseaux, deux frégates et trois corvettes, arriva à la hauteur de l'embouchure du 3énégal. Lp vaisseau le Fendant mouilla devant le fort Saint-Louis, bâti sur l'île de ce nom, protégée par un bras de mer et une langue de terre, qui ne

Ïermet'tent d'y aborder qu'en entrant dans le euve. Le fort répondit par quelques coups de canon à une volée qui lui fut envoyée par le vaisseau, et hissa tout de suite qn pavillon blanc pour demander à capituler. Cependant les petits bàtimens à la suite de l'escadre, et les chaloupes, sous la protection du vaisseau le Sphinx et des frégates, mouillés devant l'embouchure du fleuve, avaient fait toutes leurs dispositions pour passer la barre oui eu rend l'entrée difficile et souvent impraticable. La marée n'ayant pas permis que cette petite flotte abordât le même jour à l'île Saint-Louis, les bâtimens tinrent à l'ancre, et les troupes mirent pied à terre à la côte du continent, où elles passèrent la nuit au bivouac. Le lendemain elles se rembarquèrent et abordèrent ^ l'île. Le gouverneur anglais capitula : la garnison fut faite prisonnière de guerre ; et les troupes françaises prirent possession du fort, des comptoirs et autres étabiisseqiens sur le Sénégal appartenant aux Anglais.

Quelque temps après eet(p expédition, les Français eurent un nouveau succès en Amérique. Le comte d'Estaing s'étam proposé de s'emparer de l'ile Saint-Vincent, fit toutes les dispositions nécessaires pour cette entreprise. {) en chargea le chevalier Du Rumain, eoiumQndaut de 1? frégate fa Lively, et qui eut sous SPS ordres deux corvettes, un brig et une goélette. Cette Cfottille appareilla de la Caze-Navire, et après avoir été contrariée durant quelques jpur* par les vent? et les courons, mouilla dçus la baie de Young- Island de l'Ile Saint-Vincent, entre le fort de Caliaqua et la ville de Kings^TowP* L* débarque* ment se fit, et le chevalier Du Ruipaiu, ayant *ous ses ordres le sieur de Couange, se port^ en avant avec ses troupes. Le fort se rendit i leur approche. On marcha vers Kingsrïown, et Ton parvint au morne Hartley, d'où l'on découvrait la ville e{ les ennemis renfermés dans le fort, que le chevalier Du Rumain s'empressa d'aller attaquer. Au même instant on vit paraître sur les hauteur* les Caraïbes, au nombre de six cents, qui ^rivaient en poussant des cris à leur manière» Leur aversion pour les Anglais est connue, et leur affection pour la nation française ne s'est pal en* eore démentie. Le fort demanda à capituler, §t ses propositions furept écoutées. Le chevalier Du Rumain, ayant aperçu deux b&timeas qui vih naient dans la baie à toutes voiles, laissa au sieur de Couange le soin de rédiger la capitulation, se jeta dans une pirogue et appareilla avec sa fré-* gâte. Il s'empara des deux bâtimens après quel? ques coups de canon tirés de part et d'autre, et retourna à Saint-Vincent, dont tous les postep furent évacués par les troupes anglaises.

Cependant la cour d'Espagne avait contre la . cour de Londres des griefs dont elle n'avait pu obtenir la réparation qu'elle désirait. Dans le temps qu'elle se portait pour médiatrice entre l'Angleterre et la France, elle avait déclaré à la première qu'aussitôt que les affaires de ces deux cours seraient arrangées, il serait absolument né* cessaire de terminer les différends qui s'étaient déjà élevés ou qui pourraient s'élever dans la suite entre les cours de Londres et de Madrid. De nouvelles insultes faites au pavillon du roi d'Espagne l'obligèrent à se joindre à la France contre l'Angleterre. Les Espagnols allèrent met* tre le siège devant Gibraltar, qu'ils bloquèrent par mer et par terre, afin que les assiégés ne pussent recevoir ni secours ni rafralchisseipens. Les flottes combinées de France et d'Espagne, sous le commandement du comte d'Orvilliers, parurent dans la Hanche. Mais l'amiral Hardi, qui commandait la flotte anglaise inférieure en nombre, fut assez heureux pour éviter le çombat.

Ce fût dans cet intervalle que le oomte d'Es* taing augmenta en Amérique le nombre de nos conquêtes. II parut, avec l'escadre qu'il comman*

FRANGE MARITIME

dait, à la vue de 111e de la Grenade, mouilla devant l'anse Molenier, et mit de suite à terre, sous les ordres du comte de Dillon, treize cents hommes de troupes, qui occupèrent les hauteurs voisines. Le comte d'Estaing, à la téte d'une partie de ces troupes, fit pendant la nuit une marche très-longue pour tourner le morne de l'Hôpital, où l'on savait que les Anglais avaient mis leurs principales forces. Le lendemain, à la pointe du jour, on reconnut la position de l'ennemi sur ce morne, dont la pente, extrêmement raide et embarrassée de gros quartiers de pierres entassées, était fortifiée d'une palissade au bas et de trois retranchemens l'un sur l'autre. On n'avait point de canon; il eût été trop long d'en amener, car l'escadre de l'amiral Ryron pouvait survenir. Le général résolut de profiter de la nuit suivante pour enlever ce poste de vive force. Il fit sçs dispositions pour attaquer sur trois colonnes la partie de l'est de ce morne qui tient aux hauteurs que Ton avait tournées, et ordonna en même temps une fausse attaque sous l'hôpital, du côté de la rivière Saint-Jean. En conséquence, la division du vicomte de Noailles, qui s'était portée sur le morne Saint-EIoy, eut ordre de joindre le comte d'Estaing à l'habitation Pradines. Elle eut à faire une marche longue pendant la grande chaleur ; mais l'exemple du chef fit supporter gaîment la fatigue.

Avant la nuit, le comte de Dillon et les autres commandans de division furent examiner d'aussi près qu'il fut possible les retranchemens qu'on devait attaquer, pour bien reconnaître le chemin que leurs colonnes devaient suivre. Le détachement d'artillerie, n'ayant point de canon à servir, demanda à marcher à la téte des colonnes. Vers minuit lestroupes se mirent en mouvement. Avant deux heures elles étaient rendues à l'habitation Lucas, environ à un quart de lieue du morne qu'on devait attaquer : là, on forma trois colonnes, qui furent placées sur leurs débouchés. La colonne de la droite était commandée par le vicomte de Noailles ; celle du centre, par le comte Edouard Dillon, et celle de la gauche, par le comte Arthur Dillon. Le comte d'Estaing marchait à la téte des grenadiers de cette dernière colonne, qui était immédiatement précédée de lavant-garde, commandée par le comte de Duras.

A deux heures après minuit on commença la fausse attaque, et les trois colonnes débouchèrent pour marcher au morne de l'Hôpital, en suivant les routes qui leur avaient été indiquées. Le vaisseau du marquis de Vaudreuil ayant dérapé, et se trouvant sous la batterie dans le temps de l'attaque, saisit cet instant pour la canonner, ce qui produisit une diversion utile. Quand on fut près des retranchemens, il en partit un feu trèsvif. Le bâtiment anglais le York, mouillé dans le carénage, incommoda beaucoup les troupes en tirant à cartouches sur la colonne du comte de

Dillon, qui passait à portée de ce vaisseau. L'avant-garde, ayant franchi la palissade, gravissait le morne, pendant que la colonne de gauche et celle du centre, rapprochées par la nature du terrain, joignirent l'avant-garde* Mi le feu des retranchemens , ni celui du vaisseau le York, qui était embossé et prenait nos troupes en flanc, ni l'extrême difficulté des lieux, rien ne put ralentir l'ardeur des troupes excitée par la présenc t du général, qui sauta dans les retrancheme . ; avec les premiers grenadiers. On gravissait eu colonne pressée, les hommes se portant et .se poussant les uns les autres, et l'ennemi fut successivement chassé de tous côtés.

La division du vicomte de Noailles avait un plus grand tour à fâire. Elle y suppléa par la vivacité de sa marche, et ayant franchi tous les obstacles, elle arriva en même temps au haut du morne, dont les assiégeans furent maîtres en moins d'une heure. Le gouverneur, se croyant en sûreté dans ce poste, y avait fait porter sa vaisselle, son argenterie, ses bijoux et les effets les plus précieux; à son exemple, les principaux officiers en avaient fait autant. Dès qu'il fut jour, on tourna une pièce de vingt-quatre sur le fort que le morne domine de fort près. Au premier coup qu'on tira, un officier, que le gouverneur envoyait pour capituler, parut avec un drapeau blanc ; il trouva le général dans la batterie : celui-ci, tirant sa montre, donna une heure et demie au gouverneur pour faire ses propositions. Elles furent apportées à l'heure prescrite ; mais le général les ayant rejetées, le gouverneur anglais se détermina à se rendre à discrétion, et le lendemain les troupes françaises prirent possession du fort.

Je ne dois pas oublier ici un trait également honorable pour le général qui sait récompenser la valeur, et pour le brave soldat qui en est l'objet. Le sieur Horadou, dit Languedoc, sergent de grenadiers au régiment de Hainaut, était à l'avant-garde. Après avoir montré durant l'action la plus grande intrépidité, il sauta dans la dernière batterie du morne, et s'élançant à travers les soldats ennemis, il sauva la vie au sieur Vance, qui le précédait. Le comte d'Estaing, sous les yeux duquel ce sergent avait combattu, arrivant l'instant d'après dans la batterie, l'embrassa en lui déclarant qu'il le faisait officier.

Le comte d'Estaing, ayant eu avis que la flotte anglaise aux ordres de l'amiral Byron avait été aperçue de l'île Saint-Vincent, fit signal à son escadre de se préparer à appareiller, et ensuite de se tenir prête à combattre. Bientôt l'armée ennemie parut à une lieue et demie de distance et au vent, portant toutes voiles dehors sur l'armée du roi. Plusieurs vaisseaux français étaient encore à l'ancre. Le signal de couper leurs câbles fut fait à tous ceux qui étaient mouillés. On appareilla et on se forma en ligne le plus promptement qu'il fut possible, sans avoir égard au poste ni au rang

FRANGE MARITIME

des vaisseaux. L'armée anglaise, composée alors de dix-neuf vaisseaux et d'une frégate répétiteur, courait le bord opposé à l'armée française. Une flotte de vingt-cinq à vingt-huit voiles, qui portait des troupes de débarquement, escortée de deux vaisseaux et de plusieurs frégates, était au vent et le tenait. Le signal de commencer le combat fut donné et exécuté; mais la promptitude de l'appareillage n'avait pas permis à la flotte française de bien former la ligne qui présentait aux ennemis moins de vaisseaux à combattre qu'ils n'en avaient. Elle leur fit cependant essuyer un feu au moins égal au leur. 11 fut très-vif de part et d'autre pendant plus de quatre heures que dura le combat. Les ennemis eurent cinq vaisseaux fort maltraités, et abandonnèrent le champ de bataille, quoique les vaisseaux français, qui combattirent en même temps et en ligne, eussent toujours été inférieurs en nombre à la flotte anglaise.

Après ce combat, le commandeur de Suffren, suivi d'un détachement de vaisseaux et de frégates, alla, par ordre du comte d'Estaing, faire capituler les lies deCariacou et de l'Union, et reçut le serment de fidélité des habitans. Le gouverneur de l'île Saint-Vincent fit la même opération aux lies de Becouya. La reddition des autres Iles Grenadines suivit de près celle des lies principales. L'escadre française se présenta devant Saint- Christophe, où l'escadre anglaise était mouillée et embossée sous les batteries de la rade; mais l'amiral ennemi refusa le combat.

Peu de temps après, les Anglais essuyèrent un échec assez considérable de la part des Espagnols. Ceux-ci s'emparèrent des établissemens et forts que les Anglais possédaient sur les bords du Mississipi. Cette expédition fut conçue et exécutée par le brigadier D. Bernard de Galvez, gouverneur de la Louisiane, qui fit aux Anglais un grand nombre de prisonniers.

Cependant le comte d'Estaing passa quelques jours à Saint-Domingue, et se porta ensuite sur les côtes du continent de l'Amérique. Ûn coup de vent, qu'il reçut étant au mouillage devant l'embouchure dé la Savannah en Géorgie, l'empêcha de remonter plus au nord. La plupart de ses vaisseaux furent désemparés, et cinq eurent leur gouvernail brisé. Il fallait un temps considérablepour les réparer, et ce pays ne présentait que trèspeu de ressources en munitions navales. Cette circonstance décida le comte d'Estaing à entreprendre le siège de Savannah, avec les troupes qu'il avait sur ces vaisseaux, auxquels se joignirent deux mille hommes des Etats-Unis de l'Amérique septentrionale, sous le commandement du général Lincoln. La totalité des troupes des assiégeans était de cinq mille cinq cent vingtquatre hommes; celles des assiégés se montaient à sept mille cent soixante-cinq.

Ce siège fut poussé avec toute la vigueur que Tome IL

pouvait comporter le petit nombre des travailleurs. L'ennemi fil une sortie, fut repoussé avec perte, et poursuivi jusque dans ses retranchemens. L'impossibilité de continuer un siège en règle, contre des forces supérieures, décida le comte d'Estaing à ordonner l'attaque des retranchemens. Les assiégés, informés par des transfugesdu plan de l'attaque, avaient préparé la défense du côté qu'on avait dessein de surprendre. Les troupes françaises et américaines attaquèrent avec la plus grande vigueur, et revinrent jusqu'à trois fois à la charge ; mais la supériorité du nombre les força de se replier.

La saison était trop avancée pour que le comte d'Estaing espérât de pouvoir terminer les opérations d'un siège. Il devait craindre qu'un de ces coups de vent si fréquens sur la côte de Géorgie ne fit dérader son escadre, ou ne l'obligeât de mettre à la voile pour sauver les Vaisseaux, et d'abandonner les troupes employées à l'expédition. Il se décida à lever le siège : la retraite fut faite dans le meilleur ordre et sans être inquiétée. Le comte d'Estaing fut blessé dangereusement à l'attaque des retranchemens.

Les Frauçais continuèrent de se signaler en Amérique. Le sieur de Flotte, commandant la frégate r Aurore, conduisit sous son escorte vingt-six navires du commerce destinés pour les Iles du Vent. A quelques lieues du Fort-Royal de la Martinique, il découvrit une escadre anglaise de quatorze vaisseaux de guerre et d'une frégate, dont il fut poursuivi. Une partie du convoi parut bientôt à vue du Fort-Royal, d'où l'on découvrit en même temps la tête de l'escadre ennemie. Aussitôt le sieur de La Motte-Piquet, commandant les forces navales de France à la Martinique, appareilla avec le seul vaisseau l'An* nibal, qu'il moulait, et fut bientôt suivi des deux vaisseaux le Vengeur et le Réfléchi, les seuls qui fussent alors en état de mettre à la voile. Le général français fit route pour aller au-devant du convoi, dans l'espérance d'en sauver une partie. Il combattit seul contre trois vaisseaux ennemis qui avaient coupé le convoi, dégagea la frégate V Aurore et huit des navires marchands, qui auraient été infailliblement pris sans cette manœuvre aussi hardie que bien exécutée. Les deux vaisseanx français étant arrivés au secours de l'Annibal, engagèrent un combat des plus vifs contre sept vaisseaux ennemis, dans la grande rade du Fort-Royal, entre les batteries de la côte qui tiraient continuellement. Mais les Anglais n'en furent pas beaucoup incommodés, parce qu'ils n'osèrent ni s'engager trop avant dans la rade, ni s'approcher de trop près de ces batteries. Le combat ne cessa qu'à la nuit. Le sieur de La Motte-Piquet rentra au Fort-Royal, et les Anglais prirent le large. Le roi, pour le récompenser des nouvelles preuves qu'il avait données de sa bravoure et de son habileté, le

somma commandeur de Tordre de Saint-Louis.

Tandis que les succès des Français se multipliaient dans le Nouveau-Monde, Paul -Jones, Américain, faisait des courses dans la mer Baltique, où il inquiétait beaucoup le commerce des Anglais. Les Espagnols, de leur côté, poussaient avec vigueur le siège de Gibraltar. L'Angleterre arma une escadre formidable pour aller au secours de cette place. Don Juan de Langàra se trouva seul à rentrée du détroit, avec onze vaisseaux de ligne et quelques frégates, et bientôt il fut séparé par les vents de trois de ses vaisseaux. Il attendait l'arrivée des autres qu'on équipait à Cadix, lorsqu'il découvrit, après une brume fort épaisse, une escadre anglaise de râgt-et-un vaisseaux de ligne, avec beaucoup de frégates et un convoi considérable. Don Langara, voyant des forces si supérieures, se consulta avec les commandons des huit vaisseaux qui lui restaient, et prit le parti de se retirer. Mais l'escadre ennemie le poursuivant à toutes voiles, il se disposa à battre en retraite, et fit signal aux vaisseaux de se sauver, s'ils le pouvaient, sans qu'ils prétendissent le couvrir ou l'attendre. Ce général s'était déterminé à ce sacrifice sur l'observation que son vaisseau commandant, étant moins léger, aurait pu mettre les autres en danger. Les Espagnols furent forcés de combattre, et le firent avec la phis grande valeur. Malgré une différence si remarquable entre leurs forces et celles des ennemis, deux vaisseaux anglais forent obligés de se retirer du combat. Le 5an- Domingo, vaisseau espagnol, combattit avec tant d'acharnement, que le feu y prit et qu'il sauta en l'air. L'action avait commencé à deux heures et demie de l'après-midi, et le lendemain matin à trois heures et demie on entendait encore le bruit du canon. La plupart des vaisseaux anglais entrèrent dans le port de Gibraltar.

Quelque temps après, les Espagnols attaquèrent avec succès les possessions des ennemis en Amérique. Ils prirent la Mobile, dont les Anglais avaient considérablement augmenté les fortifications. Don Bernard de Galvez eut le mérite de cette entreprise, d'autant plus glorieuse qu'elle fut exécutée par des troupes fatiguées, presque nues et échappées d'un naufrage.

Dans ce même continent, les Français, conservant leur supériorité, ne cessaient de battre ou de faire fuir les flottes de l'ennemi. Une escadre aux ordres du sieur de La Motte-Piquet, composée des vaisseaux VAnnibal, te Diadème, le Réfléchi et l'Amphion, avait appareillé de la rade du Fort- Royal de la Martinique, emmenant sous son escorte un convoi considérable de navires du commerce, qui devait se rendre à Saint-Domingue. A quelque distance de la Grange, le général

français eut connaissance dans la partie du nord»

ouest de trois bâtimens qui faisaient des signaux. Il fit à son escadre celui de se préparer au combat, et au convoi celui de forcer de voiles et de gagner la terre; ce qui fut exécuté. Ces premiers signaux furent immédiatement celui de donner chasse aux Mtimens découverts.

Le lendemain, au point du jour, on distingua clairement trois vaisseaux de ligne et deux corvettes. Mais le calme ne permit pas de les joindre. Ce ne fut qu'à cinq heures du soir que le vaisseau VAnnibal, monté par le sieur de La Motte-Piquet, et qui avait eu la supériorité de marche sur les autres vaisseaux français, parvint à se trouver à la portée du canon des trois vaisseaux chassés, qui furent reconnus pour être en* nemis. Il engagea le combat, en faisant feu contre les trois jusqu'à onze heures du soir, que le Diadème et le Réfléchi, ayant pu s'approcher, tirèrent quelques volées sur les vaisseaux anglais : VÂi+> phion était encore trop éloigné. A une heure après minuit, les ennemis avaient assez gagné de l'avant pour s'être mis hors de la portée du canon. Mais, à quatre heures du matin, VAnnibal, le Diadème et le Réfléchi se trouvèrent assez près des vaisseaux anglais pour recommencer le combat. Il aurait été décisif si le calme qui survint et les courans qui maîtrisaient les vaisseaux ne se fussent opposés à toute évolution. VAnnibal se trouva même engagé dans la position la plus désavantageuse pour un vaisseau, en présentant sa poupe en travers d'un des vaisseaux ennemis, dont le feu l'incommoda beaucoup. Le sieur de La Motte- Piquet fut atteint dans la poitrine d'une balle de mitraille, qui heureusement avait perdu une grande partie de sa force. Sa blessure, à laquelle il fit mettre sur le pont un premier appareil, n'empêcha point qu'il ne continuât de donner des ordres. Un peu de vent qui s'éleva permit à VAnnibal de se rapprocher des trois autres vaisseaux français, qui faisaient tous leurs efforts pour venir le couvrir contre les trois vaisseaux ennemis qui l'enveloppaient par leurs positions de circonstance. Les quatre vaisseaux français recommencèrent bientôt à faire feu sur les Anglais, qui de nouveau prirent chasse. Un calme plat qui survint ne permit pas de les poursuivre.

11 paraît que l'ennemi s'était fait une loi d'éviter toute action décisive. L'armée navale de France, commandée par le comte de Guichen, et composée de vingt-deux vaisseaux, avait mis à la voile de la baie de Fort-Royal, pour couvrir le passage de la flotte considérable destinée pour Saint-Domingue. Elle rencontra l'escadre anglaise aux ordres de l'amiral Rodney, à peu près égale en nombre de vaisseaux, mais dont deux à trois ponts et une plus grande quantité de 74 lui donnaient une supériorité de forces décidée. Cependant le comte de Guichen résolut d'engager le combat, et força enfin l'amiral Rodney à l'acoep-

ter. L'action commença sons le vent de la Dominique, à une heure après midi, à l'avant-garde et à l'arrière-garde ; le corps de bataille des ennemis se tenait encore éloigné, et ce ne fut qu'à une heure trois -quarts que le vaisseau qui se trouvait le matelot de l'avant de l'amiral Rodney, commença à canonner le vaisseau la Couronne, monté par le général français.Celui-ci s'était flatté que l'amiral anglais le chercherait dans la ligne; mais il se tint toujours de l'arrière de la Couronne, ce qui fit juger au comte de Guichen que son projet était de couper et d'attaquer l'arrière-garde française. En effet, l'amiral Rodaey ne tarda pas à manœuvrer de manière à exécuter ce projet, en essayant de passer par une lacune que la grande dérive du vaisseau l'Actionnaire laissait dans notre ligne. Il avait déjà doublé un des vaisseaux français, lorsque le comte de Guichen, qui jugea la manœuvre des' ennemis, fit signal à son escadre de virer de bord, vent arrière, et arriva dans le même instant pour couper lui-même la ligne anglaise; mais l'amiral Rodney ne lui en laissa pas le temps, et se pressa de reprendre ses amures dès qu'il vit que le comte de Guichen arrivait pour le combattre. Le général français reprit aussitôt les siennes, et annula le signal de faire re virer de bord son escadre.

Les deux armées se trouvèrent alors sur les mêmes amures : le comte de Guichen espérait que l'amiral anglais voudrait enfin le combattre; mais le vaisseau le Sandwich, monté par cet amirai, resta constamment un peu à l'avant du Pa/mier, qui était le matelot de l'arrière du comte de Guichen, et la Couronne ne pouvait faire feu sur l'amiral anglais que d'une partie de ses canons. Les deux vaisseaux français le Sphinx et r Artésien, de soixante-quatre canons, furent combattus par les plus gros vaisseaux de la ligne ennemie, et soutinrent avec fermeté un feu bien supérieur au leur pendant plus d'une heure, jus-

Ïu'à ce que le Robuste, monté par le comte de rrasse, vint à leur secours et les dégagea. Le comte de Guichen se flattait que le combat s'engagerait d'une manière plus décisive. Sa position dessous le vent ne lui laissait aucune ressource pour y forcer l'ennemi, qui était maître de pousser l'action avec vigueur ou de la ralentir. La surprise du général français fut des plus grandes, lorsqu'à quatre heures et demie il vit l'amiral Rodney amurer sa grande voile, serrer le vent et le faire serrer à toute sa ligue. Une demi-heure après on vit tomber le petit-mât de hune du vaisseau le Sandwich, qui parut très-maltraité ; on crut même s'apercevoir que l'amiral avait porté son pavillon sur un autre vaisseau. L'armée française conserva ses feux allumés pendant toute la nuit, et fit ses signaux à coups de canon; mais le lendemain, au point du jour, elle n'eut plus connaissance de l'armée anglaise. Deux jours après, ceile-ci fut aperçue de nouveau, mais il fut en-

core impossible de lui faire accepter le combat.

Les deux armées se rencontrèrent pour la troisième fois, et l'escadre française poursuivit l'escadre ennemie, vent arrière, pour l'obliger à combattre : elles se trouvaient alors dans le sud de Sainte-Lucie. Le comte de Guichen fit une manœuvre qui réussit pour engager l'action : elle commença à sept heures du soir, et une partie des deux escadres combattit à bord opposé. Quatre jours après, le combat s'engagea encore, et l'action devint successiven^nt générale entre les deux lignes, à bords opposés; mais elle ne dura qu'une heure* Les Anglais, pendant la nuit, coururent largue, et le lendemain on ne les apercevait plus que du haut des mâts. Leur avant-garde fut fort maltraitée dans ces trois différentes actions. Quatre vaisseaux arrivèrent à Sainte-Lucie dans un délabrement complet, et un cinquième fut absolument hors de service.

Depuis le commencement de cette guerre, les états-généraux de Hollande avaient gardé la neutralité la plus exacte. La cour de Londres, irritée de n'avoir pu les avoir pour alliés, ne craignit pas d'exercer en pleine paix tous les droits de la guerre à leur égard. Beaucoup de navires hollandais, portant pavillon de leur nation, furent pris et conduits dans les ports d'Angleterre. Ce fut en vain que les états-généraux réclamèrent contre ces actes d'hostilité, qui furent suivis d'une rupture ouverte et d'une déclaration de guerre que publia la cour de Londres.

La nation hollandaise soutint avec énergie l'attaque imprévue de l'Angleterre, et montra la plus grande activité à rendre promptement respectable la flotte militaire de la république. Avant qu'elle eût pu rassembler ses forces maritimes, elle perdit en Amérique l'ile Saint-Eustache, et peu de temps après les colonies naissantes d'Essequibo et de Demerary, forcées à capituler par l'amiral Rodney, oui enleva aussi aux Français l'ile Saint - Bartbélemi. Ces pertes ne découragèrent point les Hollandais, et la manière dont ils débutèrent dans quelques combats particuliers avec des frégates anglaises fit voir à l'Angleterre qu'elle avait un ennemi très-redoutable à combattre. Les états-généraux nè tardèrent pas à envoyer dans la mer Baltique une escadre pour protéger le commerce.

En ce même temps les Français soutenaient en Amérique la gloire de leur pavillon. Le viceamiral Arbuthnot, commandant une escadre anglaise de huit vaisseaux» ayant découvert sur le cap de la Virginie une escadre française d'un pareil nombre de vaisseaux, forma sa ligne, quoique dans une brume épaisse qui s'augmentait encore, et détacha des frégates pour s'assu-

rer de l'escadre française, qui avait aussi formé sa ligne. Après plusieurs manœuvres respectives, le Robuste, qui conduisait la téte de l'escadre anglaise, engagea l'action à deux heures aprèsmidi avec l'avant-garde française. Peu de temps après, le vice-amiral anglais, voûtent porter sur l'escadre française, vit avec douleur que trois de ses vaisseaux, le Robuste, le Prudent et FEurope, étaient complètement désemparés; que le London avait sa vergue du grand-hunier emportée, et que les deux premiers ne pouvaient plus manœuvrer. A quatre heures, une autre brume épaisse sépara les detfk escadres, et le lendemain celle des ennemis alla mouiller dans la baie de Linnehaven, au-dedans du cap Henri, le vaisseau le Robuste étant remorqué par ï America, et le Prudent par lAdamant.

Les pertes des Anglais se multiplièrent. Les Espagnols venaient de reprendre le château de San-Juan-de-Nicaragua, et faisaient le siège de Pensacola, lorsque les Français firent subir un autre échec à l'ennemi commun. Le comte de Grasse, commandant l'escadre française qui escortait un convoi, ayant atterré sur la Martinique, aperçut une découverte de l'armée ennemie, et apprit en même temps que le Fort-Royal était bloqué par dix-sept vaisseaux anglais et cinq frégates ou autres bàtimens légers. Le lendemain, au point du jour, l'escadre française fit route avec le convoi pour le Fort-Royal, et à onze heures et demie les deux armées furent à la portée du canon. Le combat s'engagea, et le comte de Grasse donna ordre au convoi d'entrer an Fort-Royal pendant que les armées combattraient. Dès le commencement de l'action les ennemis forcèrent dévoiles. L'armée française les poursuivit jusqu'à trente lieues dans l'ouest de Sainte-Lucie, et, n'ayant pas espérance de les joindre, elle retourna sur la Martinique, où elle mouilla.

Ce fut en ce même temps que les Espagnols se rendirent maîtres de Pensacola. Cette conquête leur fit recouvrer les vastes possessions de la Floride occidentale, et il ne resta plus rien aux Anglais dans le golfe du Mexique. Rientôt après, le comte de Grasse concerta avec le marquis de Rouillé une expédition contre l'île de Tabago. Elle eut un heureux succès. Le commandant général de l'île capitula ; le gouverneur et la garnison mirent bas les armes et déposèrent leurs drapeaux. Le comte de Grasse était occupé à faire débarquer les effets et les vivres qu'on devait y laisser pour la garnison, lorsque l'armée ennemie fut signalée au vent de l'Ile. Le général français fit sur-le-champ appareiller ses vaisseaux, et le lendemain il rencontra l'armée anglaise, forte de vingt-et-un vaisseaux, à la distance de deux à trois lieues. Il fit revirer de bord, ventdevant, pour s'approcher de la flotte ennemie et lui présenter le combat. Mais l'amiral Rodnev,

qui la commandait, tint constamment le ywi et refusa tout engagement.

Les Hollandais n'avaient jusque là livré que des combats particuliers, dans lesquels ils avaient montré la plus grande bravoure. Leur escadre de la mer Bal tique, composée de dix-huit vaisseaux de ligne, et commandée par le vice-amiral Zoutman, rencontra celle des Anglais, d'une égale force, aux ordres du vice -amiral Parker. Les deux flottes formèrent aussitôt leur ligne, et se mirent en ordre de bataille, les Anglais ayant l'avantage du vent. Il n'y eut de part et d'autre aucun coup de tiré avant qu'on se trouvât à la demi^portée 4u mousquet. L'action commença et se soutint avec un feu vif et non interrompu pendant plus de trois heures et demie. Ce combat fut des plus sanglans, et ne cessa que quand tous les vaisseaux des deux escadres furent si maltraités qu'ils ne purent plus manœuvrer.

GEOGRAPHIE

£a Curtat

C'est un charmant petit port ouvert sur là Méditerranée. La ville occupe le fond d'un golfe étroit que forme une haute chaîne de rochers; l'Ile Verte s'élève au sud-ouest du port. On ne sait trop quelle analogie trouver entre cette île et le gracieux nom qu'elle porte, puisqu'elle n'est formée que de pierres stériles amassées par couches pressées. Pendant le cours de la dernière guerre, on y éleva quelques fortifications, dont on aperçoit à peine aujourd'hui les ruines.

Un autre rocher, du nom de Bec-M9 Aigle, se dresse à peu de distance du port ; on l'aperçoit de différées points. La ressemblance qu'il présente avec le bec du grand oiseau des rocs a motivé son appellation.

La chaîne de rochers qui commence au Rec-del'Aigle sert d'adossement à la ville. Un fort s'élève contre la première de ces masses de pierres, et le môle, qui commence en cet endroit, est encore défendu par une batterie. En deçà de la passe, une tour, surmontée d'un phare, et où vient aboutir un quai élevé garni de canons, complète de ce côté la défense de la place. Le quai fortifié qui s'abaisse en dessous des maisons est la principale promenade de la Giotat; il communique avec l'extérieur par la porte dite du Tasse, dont il a pris ce nom. Cette porte est défendue elle-même par le petit fort Saint- Martin. Les constructions de la Ciotat sont dominées par deux édifices : l'un est la tour de 1a grande église; l'autre le dôme de la chapelle des pénitens blancs, confrérie religieuse placée sous

le patronage de Notre-Dame-de-Grâce. Le principal commerce de la Giotat est le cabotage. Gomme port de relâche, la position de ce point est fort commode pour tes navigateurs; de grands bâtimens, même jusqu'aux frégates, peuvent trouver mouillage dans sa rade. La population de ce petit port s'élève à 5,000 âmes; les marins en forment une grande partie. On construit dans ce port de fort beaux navires, et toute son active population est occupée d'industries qui se rattachent à la marine.

Les Anglais ont plusieurs fois essayé, pendant la durée de la dernière guerre, d'occuper le port de la Giotat, et de s'emparer de l'île Verte, dont la position élevée paraissait à leurs yeux pouvoir devenir un point important ; mais la bravoure des habitans a sans cesse fait échouer ces tentatives.

La planche qui accompagne cet article a été gravée d'après un dessin fort exact, dû au crayon d'un amateur distingué, M. Besson, de Marseille.

VARIETES

ffe Chantier,

L'ustensile de bord qui fait l'objet de cet article joue un rôle si notable dans l'économie hygiénique d'un navire de guerre ; nos souvenirs à son égard nous fournissent des scènes si originales et si tranchées de mœurs maritimes dont il est parfois le sujet, que nous sommes entraînés à lui consacrer une place dans nos colonnes. La spécialité de notre publication nous autorise d'ailleurs à nous saisir de tout ce qui peut réfléchir et mettre en relief le caractère de nos marins; et le Charnier s'offre à nos descriptions comme un de ces moyens révélateurs près desquels l'observation doit aussi aller étudier le matelot.

Le charnier dont il est ici question n'est pas, comme pourrait le faire croire l'amphibologie du mot, le baril sale et puant dans lequel est gardée la viande salée de provision pour la consommation du courant; mais par une application vicieuse du même nom à un objet d'usage différent, il faut entendre ici le vase énorme, ovale ou rond, espèce de tonneau outre mesure, défoncé par un bout, destiné à contenir l'eau pure et simple, propre ou non, qui sert de rafraîchissement ad libitum aux matelots dans l'intervalle des repas. On voit déjà, malgré la similitude du nom, que, loin d'être le charnier garde-manger, il èst plutôt, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le charnier garde-boire, l'abreuvoir banal, la fontaine publique du bord, dont la naïade amarinée est tour-à-tour, dans un voyage de mer, l'objet du

mépris ou de l'amour de ses familiers, selon les variantes de leur carrière aventureuse.

Si la nouvelle installation des navires de guerre a conservé au charnier la place qu'il occupait naguère, il est encore, à l'entrée du gaillard d'avant, la borne limitrophe entre cé forum flottant et le passavant qui en est l'avenue. C'est là que, monté sur son chantier, bien assis, bien amarré, il étale aux regards son large ventre elliptique, bardé de cercles de fer qui tranchent comme des rubans noirs sur sa robe verte ou jaune pâle. Sa couverture, protégée par une toile peinte, est coupée en deux par un jeu de charnières, et s'ouvre en s'élevant pour laisser puiser et retomber aussitôt avec un bruit de citerne. Le maître d'équipage est son responsable naturel ; le tonnelier, son surveillant spécial ; les caliers, ses fontainiers jurés; tandis que tous les consommateurs lui doivent bien aussi, par intérêt au moins, quelques petits soins auxquels ils ne manquent pas, comme de le fournir de petits cailloux, qui, sous l'eau transparente, figurent un peu le fond d'une fontaine de village : illusion que des matelots, presque tous nés paysans, aiment à retrouver sur les déserts de l'Océan ; petite faiblesse du cœur humain qu'ils cachent sous * le prétexte de rendre l'eau plus fraîche et plus potable, en y ajoutant même dans cette dernière intention des clous, des ferrailles oxidées, voire même des morceaux de soufre, qu'ils se procu* rent à leurs frais quand le maître d'équipage no les fournit pas.

Sur le dessus du charnier figure en premier plan, et pour compléter ce gigantesque verred'eau de l'équipage, le vase-puiseur ! type luimême dans la famille des vases à boire, et qui mérite sa part de cette description. Nous ne sachions pas que le gouvernement passe un vase pour boire au charnier; ce n'est pas qu'il chargerait de beaucoup le budget en l'accordant, surtout en le donnant à la convenance des matelots, comme on le verra ; mais il ne lui plaît pas de le fournir, pas plus que des cuillers à manger la soupe; au moins nous ne l'avons jamais vu porté sur la feuille du maître d'équipage. C'est donc aux buveurs de se le procurer, le jflus économiquement possible, bien entendu, par conséquent unique, commun à tous, durable, défiant les heurts, et surtout d'une vertu négative contre la contagion.

Où croirait-on que les matelots ont su trouver, et à peu de frais, un verre à boire qui résume tant de précieuses conditions?... Sur la tête du bœuf. Oui, l'une de ses cornes en fait l'office ; débarrassée de sa pointe, bien bouchée au petit bout, bien grattée, bien adoucie sur ses bords, et traversée dans son milieu par un petit bois façonné qui servira de manche, elle sera la mesure pour toutes les soifs, elle sera invariablement attachée au charnier, et respectée des bq-

veurs, qui auront à observer la manière de s'en servir. Nous nous rappelons encore avoir vu souvent, dans nos corvées d'aspirant à la boucherie du port, les chaloupiers du vaisseau solliciter et obtenir des préposés de rétablissement, des cornes de bœuf, qu'ils destinaient au service du charnier du bord.

Le charnier bien nettoyé est rempli d'eau tous les matins ; les caliers et quelques hommes de corvée, échelonnés depuis la cale jusqu'à lui, se passent les barils-de-galères , qui viennent se vider dans sa vaste capacité jusqu'à plénitude. Ainsi se trouve préparé le verre-d'eau monstre de l'équipage d'un vaisseau de ligne.

Tant que le vaisseau stationne dans le port ou en rade, la consommation d'eau au charnier est libre, dût-on même en renouveler le plein dans la journée; par conséquent pas de sentinelles auprès pour contrôler la façon d'en user : puise qui voudra, sauf aux buveurs toutefois à observer la règle d'usage, formalité de propreté au profit commun, et qui exige que le buveur boive sans chique, et à distance respectueuse pour que les gouttes perdues de sa libation ne retombent pas dans le réservoir général. Malheur au jeune matelot ou au novice qui manque à ce savoir-vivre du gaillard-d'avant; car, bien qu'il n'y ait pas de surveillant spécialement préposé à l'observance de cette police de civilité et d'hygiène, il se trouve toujours dans le voisinage du charnier quelque vieux dur-à-cuire de quartier-maître, archive vivante des anciens usages, et (fautant plus sévère à faire respecter ceux encore maintenus, que cet ennemi des innovations se venge par là de celles qu'il ne peut empêcher, et qui lui sont autant de crève-cœurs. Ainsi, tout en se promenant les bras croisés, les mains cachées sous son chaud paletot, il observe sournoisement l'amateur qui s'empare de la corne : si celui-ci en puisant n'a que plongé sa main noircie de goudron dans le liquide, passe pour ça; mais, St'tl se montre oublieux de la formule précitée, le vieux cauteleux s'approche en biaisant, et, se mettant à portée, soudain l'un de ses bras se développe, et sa main large et calleuse, décrivant une parabole, va, pour premier avertissement, atteindre d'un revers la corne déjà engagée entre les dents du buveur. C'est bien le moins que la corne voltige sous la violence du choc, non sans déposer son contenu sur la face hébétée du délinquant; heureux de n'avoir pas roulé lui-même sous la touche du vigoureux ancien, et de ne pas payer de quelques dents son oubli ou son ignorance à boire au charnier. Ainsi se trouve promptement jugé ce procès disciplinaire, sans presque de bruit, et surtout sans appel ; après quoi vient l'admonition orale, exprimée en logique de gaillard-d'avant, et articulée d'un ton grave et pénétré, au grand profit des autres matelots et novices présens.

Nous avons dit qu'en rade l'eau du charnier est livrée sans contrôle aux capricieux usages des consommateurs, et cela doit être ainsi ; non* seulement parce que la facilité d'en remplacer la dépense permet ce laisser-aller, mais encore parce que le contact fréquent des matelots avec la terre en active l'emploi sous toutes les formes. Un matelot, que son tour de permission envoie à terre, n'y va pas en négligé, tant s'en faut, et sans nous arrêter à décrire ce costume leste et endimanché qu'il appelle son trente-et-un et as, et dans lequel le soulier très-découvert, les pendans-d'oreille et la cravate à nœud coulant révèlent la fatuité matelote, nous dirons que l'eau du charnier est un des moyens puis&ans et indispensables de sa coquetterie ce jour-là, et qu'elle est à la fois pour lui les pommades, les es* sences, les savons, les huiles, les cosmétiques, les astringens, tout cet attirail des toilettes soignées, sans compter, bien entendu, les nombreuses ablutions à pleine corne lancées sur ses épaules et sur sa tête, qui lui collent les cheveux et en bouclent coquettement les pointes : lavabo renforcé, et qui a probablement fourni ce refrain de gaillard-d'avant que nous avons souvent entendu fredonner sur un air créole à de vieux maîtres d'équipage de la Compagnie des Indes-

N y a pas faraud Comme un matelot Qu'a Ia?ë sa gueule Dans cinq ou au eaux.

Et quand il revient de terre donc, c'est bien une autre consommation d'eau ; car notez que s'il n'a pas à laver et à panser des horions et des pochades qu'il aura recueillis dans ses lieux de plaisirs, il lui faut au moins rafraîchir son gosier brûlé par les nombreux coups de trois-six qui y ont passé, ou le calmer des raclemens causés

Sar les matières composantes du vin à six sous, ont il a fait une ample application, sans compter qu'une visite chez sa mère, chez son hôtesse, ou chez sa bonne amie, lui a valu le petit pot de sirop de pomme et le cornet de chicorée en poudre ; élémens d'un café à grande eau qu'il fête jusqu'au dernier atome. Ajoutons enfin à tous ces besoins d'eau les ardeurs lancinantes et éternelles de sa'gorge et de son palais en proie à l'arôme salé et mordicant du tabac de la Régie dont il use sans économie, et qui le ramènent sans cesse à l'eau calmante du charnier sauveur.

Eh bien ! qui le croirait, après tout ce qui vient d'être dit, que la nymphe bienfaisante de ce puisard si libéral est alors un objet de mépris et d'outrages pour les ingrats auxquels elle se livre à bouche que veux-tu? et cela dans le temps de sa plus grande beauté, quand elle est jeune, fraîche et bonne comme une fiancée qu'où a choisie ! lis l'insultent, les infâmes I Les entendez-vous dans les hunes, sur les vergues, dans

*es embarcations, dans les batteries, quand ils flattent ironiquement celui qui s'exérce sous l'effort d'un travail : c Encore un coup pour double ration au charnier, » disent-ils ; encouragement dérisoire qui exprime leur préférence pour Bacchus, qui les trouble et les salit 1 Oh! les tot/fierst oh t les sac$-à-vin ! vous changerez un jour à son égard, mes gredins 1 voici venir Tordre du départ pour une longue campagne ; elle vous attend par là, sous la ligne et en calme plat ; lorsque le vaisseau captif pressé sous la masse d'une atmosphère embrasée et sans air, lorsque la durée redoutée du voyage feront réduire la dépense de l'eau déjà bien épuisée, et donner Tordre sinistre de rationner tout le monde à petite pitance ; un demi-litre par jour, mes goulus; vous qui en avaleriez d'un seul coup un plein litre, comme un petit verre ; nous verrons alors... Mais n'anticipons pas, et procédons graduellement à cette ration décroissante, jusqu'au jour^où vous expierez dans sa plus petite expression, et en face de ce charnier sourd alors à votre soif stridente, votre abus de ses libéralités passées, et votre ingratitude pour ses bienfaits,

Aussitôt que le vaisseau est en mer et à distance morale du rivage, les choses changent de face au charnier ; et d'abord son juste-plein est la mesure plus ou moins de la dépense d'un jour; et pour assurer ce rapport de temps et de quantité, un matelot -sentinelle est posté près de lui : c'est alors que chaque consommateur, à me- •ure qu'il se présente, apprend que le charnier ne fournit plus son eau à ce luxe d'emplois, comme barbes, lessives, ablutions, teintures de chicorée, etc. II y a pour tout ça de Teau dans la mer ; son eau n'est donc plus qu'un rafraîchissement de nécessité et sans abus, dont la portion congrue, contenue dans la corne à boire, doit être vidée là, séance tenante, en présence de la sentinelle , et c'est le premier point de sa consigne; quant au second point, qui consiste à ne pas permettre les retours trop fréquens d'un buveur trop altéré, il est de difficile exécution. En effet, comment s'y reconnaître ? comment se rappeler, entre sept ou huit cents buveurs, celui qui a bu plus ou moins de fois? Aussi, combien de quiproquos, d'erreurs, de passe-droits et de scènes comiques sont causés par cet embarras ! et chaque fois tin colloque s'établit entre la sentinelle et un réclamant :c A mon tour la corne. — Tuas déjà bu, toi. — Quand'ce que j'ai bu? — Tas bu; je t'ai vu boire. — T'as menti ; demande à nos gens; veut-t*y pas nous faire accroire à présent que j'ai bu, ce pOtence-là? — T'as bu, je te dis, et tu ne boiras pas, et pousse au large, et file ton nœud; à un autre. — Ah ben ! à la bonne heure 1 ne te gêne pas, Magdelaine!.... Ah! double louche ! laisse-moi avoir la faction une fois, je te soignerai à mon tour, vilaine peau de requin. » Il tiendra parole, vous pouvez le croire ;

car, à part sa vengeance personnelle, il n'est pas de sentinelle plus sévère à observer sa consigne que celle du charnier, encore qu'elle n'ait pour tout insigne et porte respect de son autorité qu'un vieux sabre d'abordage sans baudrier, et dont le fer rouillé s'attache au fourreau. A défaut de sabre, c'est une trique prise à la cuisine. Sous cet équipement burlesque, c'est un dragon intraitable : ni prières ni menaces ne peuvent le • fléchir pour laisser prendre plus d'eau qu'il ne croit devoir accorder; et cependant plus tard il serait heureux de trouver dans son remplaçant la flexibilité qu'il ne sut point avoir pour lui. A est vrai de dire qu'il est surveillé, et que, s'il était surpris se relâchant sur la rigueur de son service, il lui coûterait une ration de vin en moins pour chaque ration d'eau qu'il laisserait prendre. Et pourtant ne croyez pas à son apparente sévérité ; elle n'est qu'un calcul de son cœur au profit d'un seul parmi tous : c'est en se faisant juger incapable d'accorder une faveur, qu'il réussira, sans danger pour lui, à en accorder une à son protégé; et ce protégé, c'est son matelot J'ai dit son seul, mais véritable ami ; mais ami pris dans le beau idéal du mot, tel que le voudrait la morale, tel que nous le dit la poésie. Cet ami, que nos rêveries nous promettent, et que le monde ne peut nous offrir, un matelot le trouve sur un navire. Il semblerait que plus la condition de l'homme est périlleuse, plus il ressent le besoin de lier son âme à une autre qui comprenne ses peines et ses joies, et plus il est habile à la trouver. Le cœur a tant besoin de se dilater dans cette carrière de violence où chaque moment d'existence est une conquête, où la vie se passe à ruser et à se débattre avec le destin et avec les hommes, que c'est là plus qu'ailleurs que doivent se trouver de ces amitiés vraies et chaleureuses que les réunions d'hommes heureux ne sauraient nous offrir. Ainsi deux matelots, matelots l'un de l'autre, nous rappellent ces amitiés modèles que nous avons lues dans les poèmes héroïques et dans les romans chevaleresques, au moins pour ce qui est de cette solidarité d'existences et de dévoûmens, commencée et grandie par une confraternité de dangers et au bruit des armes, moins souple peut-être à se plier aux prestiges. chatoyans de la poésie, mais plus touchante par le naturel de ses élans. Les matelots la comprennent, parce qu'ils la ressentent ; aussi ne craignez pas que la fraude d'un peu d'eau en sa faveur irrite ceux dont les gosiers secs s'en trouvent frustrés et la dénoncent. Non, ils respecteront le motif de cette infraction méritante à leurs yeux, parce qu'entre eux le service du cœur passe ayant le service de l'État ; seulement ils diront : Si j'étais son matelot l

Mais revenons au charnier, dont nous avow été écartés un moment. Nous y trouvons tel choses bien changées, et cette fois elles ont une

couleur grave et attristante. La faible quantité d'eau restante à bord, comparée à la durée présumée du voyage, prescrit une économie sévère dans sa dépense, et la portion réduite, accordée à l'équipage entre ses repas, est insuffisante pour ses besoins. Ce n'est plus sous la surveillance d'un simple matelot que chaque buveur vient, au gré de son caprice, puiser lui-même au charnier 'eau nécessaire à sa soif; il la reçoit maintenant à heure fixe par les soins d'une commission que préside un officier, et déjà le charnier est devenu un puits sacré, comme celui du désert, dans lequèl il n'est plus permis à tout profane de puiser.

Chaque matin, un avertissement général rallie au charnier l'équipage, qui l'assiège de ses longues files. On procède solennellement et avec justice à la distribution, selon la hiérarchie des rangs pour le tour d appel, mais sans distinction aucune pour la quantité de liquide. Chacun reçoit à la fois la portion accordée pour toute la journée ; les uns dans une bouteille qu'ils ont le bonheur de posséder ; les autres dans le bidon à l'usage commun de sept hommes, où elle reste pour chacun sur la foi des six autres ; d'autres, et c'est le plus grand nombre, n'ayant pas de vase pour la renfermer, ne savent comment faire, % et, dans leur embarras, ils l'avalent tout de suile, et souvent sans besoin. La dislribution finie, le charnier est fermé, un lourd cadenas en condamne la couverture, et bientôt les ardeurs dévorantes d'un soleil à pic ont tout séché autour de lui; sa corne, jadis corne d'abondance, est là gisant, tarie et écaillée par une sécheresse mordante.

Le matelot, appris à l'économie d'un bien par l'expérience des privations, jouira plus longtemps de sa petite portion d'eau renfermée si religieusement dans la bouteille préservatrice. Il est vrai que ses jouissances seront mensongères par leur insuffisance ; mais n'est-ce donc rien de les avoir à sa merci? de pouvoir avec liberté contempler en secret ce trésor si envié? Oh! combien de fois, pressé par la soif qui le tourmente, il descendra pour s'assurer que sa bouteille est là, à l'abri de tout soupçon! Qui dira son extase lorsque seul en son coin, pour en boire à son aise, palpitant de bonheur, il la prend, il la baise, et ne preud de son eau que le temps d'un baiser; la rebouche, la recache et s'en va! tandis que le malheureux qui, privé du moyen de conserver sa ration, l'a bue tout de suite sans plaisir comme sans besoin, souffre au moment opportun pour en jouir. Comment dire ses angoisses, causées par une soif ardente excitée encore par des alimens salés, par un travail pénible et par les feux solaires qui le dardent? Oh! comme il souffre! de qui* attendre une goutte d'eau, une seule goutte sur sa langue embrasée?... Chacun est avare de la sienne, et son matelot n'en a plus! ik'eau de la mer: mais elle ,

est un poison qui ofbuble son tourment ♦ . . Il se promène, il s'étourdit pour ne pas penser à la soif; mais elle le poursuit et le brûle. Sa bouche béante demande de la fraîcheur à l'ombre des voiles, au soufflé de la brise, au fer des canons; rien! tout assèche sa bouche et flétrit ses lèvres 1 Le soir vient, mais sans sommeil pour lui, et, lassé, il va s'asseoir triste et pantelant près de ce charnier jadis si méprisé. Sa tète pesante tombe sur le couvercle impitoyable; et, là, ses douleurs lui rappellent la fontaine de son village. Dans ses rêveries, il entend un bruit de citerne, il entend même le frôlement des cailloux sous une eau courante ! Il ne se trompe pas : c'est le peu resté au fond du charnier qui s'agite au roulis du vaisseau; ce bruit, qui lui rappelle une abondance dépréciée,' c'est le reproche de la naïade qui se venge. Ah! si elle se livrait encore à lui! quoique bien changée par le voyage, vieille, jaunie, nauséabonde, et laide surtout des petits monstres nés de son sein altéré, comme il lui ferait fête ! comme il la chérirait! Mais, sourd à ses désirs, ce charnier vengé ne s'ouvrira pour lui que demain, et toujours avec la même parcimonie, jusqu'au jour où la brise fraîche et sûre, et l'espoir de revoir bientôt un port, permettront encore de le livrer aux caprices des matelots.

Pour terminer, disons que l'ordre de rationner l'eau sur un vaisseau retentit tristement dans toutes les réflexions, moins peut-être par les privations qu'il impose, et par la disette qu'il révèle, que par la liberté du charnier qu'il suspend. Le matelot aussi est jaloux de ses franchises. Quelle franchise , celle de boire de l'eau ! Mais lui seul peut comprendre ce qu'a de monstrueux la perte de son droit d'en boire. Le charnier libre ! c'est son Lé thé, à défaut d'autre; il y puise l'oubli des mille contraintes qui pèsent sur sa vie de marin. Dans une circonstance critique, le capitaine L... eut le bonheur de concilier, sur son brig le Charles-Adèle, l'économie matérielle du liquide avec la jouissance morale de la liberté du charnier. Il y fit mettre un canon de fusil qui plongeait dans l'eau par la culasse, et dont le petit bout sortait par un trou percé au centre du couvercle bien condamné. Ce canon de fusil était une pompe aspirante, dont le libre usage laissait exister la liberté modifiée du charnier. Les matelots, habiles à se servir de cette pompe en l'embouchant par son bout extérieur, parvenaient à se désaltérer avec moins d'eau qu il ne leur en eût fallu ordinairement. Ceux qui ne savaient pas s'en servir se désaltéraient par le seul essai qu'ils en faisaient; car ils n'aspiraient pas d'eau, mais bien l'air frais contenu dans le tube, qui rafraîchissait leur palais, et ils restaient étonnés d'être désaltérés sans avoir bu.

Le cap. P. Luco.

£t* pilota* te Milùvtf.

Cette Manche, ce chenal britannique, de trente lieues de large à son entrée, et de six lieues d'ouverture seulement à son extrémité orientale , et qui, dans son étroite longueur de trois cents milles, sépare les mœurs, les lois, les langues et pour ainsi dire les climats des deux premières nations du globe, mieux que ne le feraient peutêtre deux mille lieues de pays, offre quelquefois aux navigateurs même les plus expérimentés, un des détroits les plus dangereux à parcourir. Lorsque l'hiver, par exemple, arrive avec ses froides brumes couvrir les rochers innombrables de ce vaste fleuve maritime, et cacher aux capitaines les astres au moyen desquels ils pourraient diriger leur route au milieu des courans variables et des marées de foudre du canal, rien de plus imprudent que de se risquer à emmancher sans avoir obtenu une latitude précise. A l'entrée de ce chenal redoutable, vous rencontrez tin flot qui, pendant neuf heures sur trois, tend à vous engouffrer dans une autre Manche, le canal Saint-Georges (4), plus périlleuse encore s'il est possible que la Manche française ellemême. Là, pour peu que le brouillard vous dérobe la vue des côtes environnantes, vous n'apercevez sur les eaux que des mâts de navires coulés, indices trop certains du sort qui attend votre bâtiment égaré; et dans ce vaste cimetière de troismâts et de brigs submergés à jamais, trop heureux quelquefois si vous rencontrez quelque petite barque de maraudeurs maritimes, qui consente à vous piloter dans un port difficile, moyennant l'abandon de tout ce que vous pouvez posséder au monde.

Un brick français, le Poisson-Volant, se rendait de Marseille au Havre, il y a quelques années, avec une lourde etbonne cargaison. C'était dans l'hiver. Le temps était couvert depuis plusieurs jours quand le Poisson-Volant donna en Manche. Le capitaine ajoutant une confiance trop aveugle dans les coups de sonde fort incertains au moyen desquels il croyait avoir suppléé aux observations astronomiques qui lui avaient manqué dans le moment où elles lui auraient été le plus indispensables, le capitaine continua sa route à l'est avec une assez forte brise et sous un ciel bouché. Vers le milieu même du jour où l'on supposait à bord que le navire devait avoir dépassé les lies Sorlingues, situées à l'ouvert du canal, un homme de l'équipage, à travers les vapeurs épaisses qui couvraient les flots bourbeux que divisait le bâtiment, crut apercevoir sur l'avant l'ombre vague

(I) Le canal Saint-Georges, pins connu de nos marins sous le nom de Manche de Bristol t sépare, comme on le sait, l'Angleterre de l'Irlande

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