Tome II
et pourtant fixe de la terre. Le capitaine, informé le premier de cette circonstance alarmante, se précipite vers le bossoir, et bientôt il ne peut plus douter de la réalité du danger qu'il courrait en prolongeant sa bordée. 11 ordonne précipitamment de virer de bord , et le bâtiment, obéissant par bonheur au mouvement qu'on lui imprime, vire vent-devant malgré la difficulté que lui présentait, pour faire cette évolution, Y allure-largue pour laquelle il était orienté une minute auparavant. On cingle au large, mais sans savoir où. Plusieurs mâts de navires engloutis, près desquels on passe avec une vitesse effrayante, viennent augmenter la terreur qui s'est déjà répandue à bord. On diminue de voiles : on sonde ; et à mesure que le plomb révélateur de la ligne va interroger le fond, l'effroi augmente , car la profondeur d'eau diminue. On amène, on cargue alors les voiles, et l'ordre de mouiller est donné ; mais les ancres, en labourant lourdement le fond, chassent sous l'effort du navire que la mer qui grossit vient en mugissant frapper avec violence. Il faut appareiller de nouveau et prendre la bordée que le hasard, providence des marins qui n'espèrent plus, fera courir au malheureux bâtiment.
Un moyen restait au capitaine pour éviter, autant que possible, les dangers qu'il avait à redouter en suivant une nouvelle route; c'était de cingler dans Taire de vent qu'il avait déjà parcourue pour arriver au point où il se trouvait; mais la brise, qui suit presque toujours la direction des détroits, avait changé depuis peu, et il aurait fallu louvoyer au milieu des écueils les
Elus certains, pour retourner sur la route déjà lite.
Dans ce moment d'anxiété et de découragement, les yeux des hommes de l'équipage rôdaient autour du navire, cherchant à percer le brouillard pour découvrir à temps les dangers qu'on aurait pu éviter ensuite au moyen d'un coup de barre ou d'une prompte manœuvre. Une masse noire, que l'on prend pour une roche élevée, se dessine soudainementàuneencâbluredubâtiment. On crie au timonnier de loffer pour parer; mais malgré le mouvement qu'a fait le navire pour s'éloigner du point redouté qui vient d'être indiqué, la masse noire s'approche : un murmure de voix confuses s'est fait entendre sur les flots alourdis par la brume à laquelle les ombres du soir commencent à se mêler. Ce prétendu rocher est une embarcation. L'embarcation court, glisse derrière le rideau de vapeurs comme un fantôme aérien, et laisse voir enfin aux marins du Poisson-Volant, un joli petit cutter, bien espalmé, monté de sept hommes perchés fort tranquillement sur leur pont, ou accroupis à l'abri de leurs frêles et élégans bastingages.
c Nous sommes sauvés 1 s'écrie à cette vue le capitaine français : ce sont des pilotes I... t
Un des hommes du cutter hèle ainsi le brig, en anglais :
c Oh ! du navire, oh! où allez-vous?
— Au Havre» • répond le capitaine du Poisson- Volant.
A ce mot» tous les pilotes se prennent à rire bruyamment, et de ce rire moqueur, de ce rire si humiliant pour celui qui Ta provoqué.
Le capitaine, surmontant, dans la gravité de cette circonstance, le dépit et la honte qu'il éprouve, ne craint pas de demander aux Anglais qui continuent de ricaner de son mot Havre :
c Vous êtes sans doute pilotes de ces parages : où sommes-nous?
— A deux ou trois quarts-d'heure, tout au plus, de votre perdition, lui répond celui qui parait être le patron de la barque.
— Eh bien 1 lui crie sans hésiter le capitaine, s'il en est ainsi, au nom de Dieu, sauvez-nous et remettez-nous dans la route que nous devons suivre pour ne pas nous perdre.
—-J'y consens, repart le patron; mais pour cent guinées.
— • Cent guinées pour un mot, pour un seul mot que vous auriez à me dire , malheureux que vous êtes! j'aimerais mieux me perdre avec mon équipage et mon navire !
— Gomme il vous plaira, mon capitaine. Vous n'avez plus qu'une demi -heure à courir pour cela. §
Et en prononçant froidement ces dernières et infernales paroles, le patron fait donner un coup de barre au large, à celui des hommes qui gouverne la barque. Le vif et léger cutter vire de bord et disparaît comme un oiseau dans l'épais* seur du brouillard, aux yeux consternés de l'équipage du Poition-Volant.
A l'indignation qu'inspira cette conduite barbare aux gens du malheureux brick, succéda bientôt le désespoir, et au désespoir les reproches les plus amers contre ce que l'on appelait l'entêtement du capitaine, c Notre vie à tous ne vaut pas apparemment cent guinées, répétaient les matelots français, et dans un quart-d'heure nous sommes noyés pour avoir refusé le secours que nous offraient ces misérables pour un peu d'argent.... — Capitaine, s'écrie un des marins, c'est vous qui répondrez devant Dieu du malheur qui va nous arriver! » Et les autres matelots, partageant le sentiment qui exalte le plus audacieux de leurs camarades, s'unissent entre eux pour accabler de malédictions leur chef, leur chef désespéré, cent fois plus malheureux qu'eux tous.
Le bruit d'un navire qui Hait clapoter l'eau à une petite distance, se laisse entendre avant qu'on ait pu apercevoir le navire lui-même. C'est encore la barque des pilotes qui revient se montrer à travers les vapeurs du brouillard : l'espoir renaît encore une fois dans le cœur
gens de l'équipage du brick. Mais cette fois, ce ne sont plus les pilotes qui parleront les premiers : c'est au capitaine de faire ses propositions.
c Je consens à vous donner soixante guinées, crie-t-il aux Anglais, si vous me remettez en route.
— Vous n'avez plus qu'un quart-d'heure à vivre, répondent les pilotes impitoyables, et maintenant ce n'est plus assez ; c'est cent cinquante guinées qu'il nous faut, si vous tenez à vous sauver. »
La barque allait encore s'éloigner pour ne plus reparaître peut-être. La nuit s'avançait avec toutes ses horreurs, sur la mer qui grossissait en se brisant avec fracas autour du navire. Le capitaine* vaincu par l'excès de son propre malheur et par les menaces de son équipage, promit aux pilotes tout ce qu'ils voulurent pour racheter sa vie et celle de ses hommes révoltés par peur contre son impuissante autorité.
Ce fut alors, mais alors seulement qu'il apprit des Anglais qu'il se trouvait affalé dans la Manche de Bristol.
Dans la nuit de cette journée, si triste pour le pauvre Poisson-Volant, les pilotes conduisirent le navire dans le havre de Milfort. Une fois à terre, les pilotes, au lieu de se contenter du prix de cent cinquante guinées qu'ils avaient attaché à leur service, se mirent en tête de réclamer, comme sauveteurs, le tiers de la valeur sauvée. Tout Milfort fut indigné de l'atrocité de cette conduite. Le capitaine français résista. On plaida devant les jurés, et dans cette malheureuse affaire la moitié du navire et de la cargaison se trouva mangée en frais de justice et en indemnités accordées aux pilotes du pays.
Ed. Corbière.
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AU HAVRE-DE-GRÀCE, en 1749.
La paix que la politique de Louis XV venait de rendre à l'Europe par le traité d'Aix-la-Chapelle, lui laissant le tempsde visiterun port du royaume, pour connaître par lui-même les différentes opérations de la marine, il prit, au commencement de septembre 1749, la résolution d'aller au Havre, de-Gràce. La nouvelle ne tarda pas à s'en répandre dans la ville, et elle fut bientôt confirmée, d'abord par M. de La Bourdonnaie, intendant de la généralité de Rouen, ensuite par M. le duc de Saint-Aignan, gouverneur de la place, qui tous deux annoncèrent l'arrivée du roi pour le 19 septembre 1749.
Le Hâtre, situé à l'embouchure de la Seine, était alors dans un terrain plat et marécageux, au travers duquel on avait pratiqué une longue et large chaussée plantée de quatre rangs d'arbres, qui assurait la communication de la ville à la terre ferme. On a vu que cette place doit son origine à Louis XII qui en jeta les fondemens en 1809. François l** la fortifia dans la vue de protéger le commerce de la côte, et la décora du nom de Françoise.
Dès qu'on y fut informé de la résolution du roi, le zèle et la joie des habitans éclatèrent par les témoignages les plus vifs. L'élite de la jeunesse se proposa pour former une compagnie de cavalerie. Dans le nombre de ceux qui se présentèrent, M. le chevalier de Beauvoir, lieutenant du roi, en choisit trente-deux, leur fit trouver des chevaux, et régla leur uniforme. Ce fut un habit bleu, avec le collet, le parement et la ▼este de velours cramoisi galonnés en or, môme bord au chapeau, plumet blanc et cocarde blanche. Deux négocians, qui avaient servi dans les gendarmes pendant la dernière guerre, furent mis à la tète de cette compagnie, qui demanda la permission de prendre le nom de Saint- Aignan. Un officier des troupes du roi, qui se trouvait alors au Havre, s'offrit à leur apprendre toutes les évolutions, et comme leur volonté répondait à sonièle, quinze jours lui suffirent pour les mettre en état d'escadronner aussi bien qu'un corps de cavalerie réglée.
La bourgeoisie s'arma de son côté, prit un uniforme rouge, et les Quartiniers qui la commandaient se distinguèrent par un parement de ▼elours bleu. Elle était flattée d'être admise à la garde de la personne du roi, comme ses pères l'avaient été du temps de François IOT et de Henri IV. M. le gouverneur avait obtenu que cet ancien privilège de la bourgeoisie lui fût conservé.
Cependant les magistrats, par ordre de M. le duc de Saint-Aignan, faisaient de grands préparatifs; tous les arbres de la chaussée qui existait dès alors furent garnis de lanternes, et l'on s'attacha surtout à décorer la grande rue Saint-Michel qui conduisait de la porte d'entrée à l'Hôtel-de-Yille, situé sur le bord du quai. Toutes les façades des maisons furent couvertes par des portiques terminés alternativement en pleins cintres et en fronteaux. Le nombre en montait à plus de cent trente. Les pilastres, qui portaient 30 pieds d'élévation sur 6 de large, étaient coupés sur la hauteur en huit parties par autant de traverses, toutes revêtues de feuilles de lierre et de laurier, ainsi que les cintres et les frontons d'où pendaient des guirlandes et des festons de même feuillage. Le tout fut bordé de lampions. Et pour faire face à la porte d'Ingouville, où la rue aboutissait au nord, on plaça à l'extrémité méridionale un navire dont toutes les manœuvres étaient garnies de
fanaux, et la coque couverte de lampions jusqu'à* niveau de l'eau.
On avait distribué les inscriptions suivantes aux endroits les plus remarquables.
Sur la porte d'Ingouville en dedans :
Urbem hanc a Ludovico duodeelmo pâtre populi conditam a Francisco primo bonarum artium instauratore auctam
ab Henrico secundo et Henrico tertio multis privilegiis
amptiatam ab Henrico quarto animi constant ta neenon bellica virtute magno aditam a Ludovico decimo tertio cognomine Justo validioribus castellis muni tant Ludovicus decimus quintus iisdem aliisque pluribus titulis rex dilectissimus proprio beavit aspectu nnno JT. DCO. XtJX. septembris die XiX.
Sur la porte de i'Hôtel-de-Ville en dehors :
Jmmemor renovatus honos.
Sur la porte en dedans de la cour :
Jmor flammas dabit esse ptrennes.
C'était une allusion, non-seulement aux illuminations que la fête occasionait, mais encore à la salamandre que la ville du Havre porte dans ses armes, et que François Ier avait prise pour devise.
Sur la façade du bâtiment à gauche Récépissé felix.
Sur la façade à droite :
Et meminisse juvabit.
L'inscription suivante se lisait sur la façade de la principale église :
Dilecto régi dilecti populi.
Celle de la maison que le gouverneur avait choisie pour soii logement était conçue en ces termes :
Le plus beau de nos jours.
M. de La Bourdonnaie, chargé parle roi demar quer les logemens pour la suite de Sa Majesté, se rendit au Havre le 12 septembre. L'Hôtel-de- Yille est le logement ordinaire du gouverneur. M. le duc de Saint-Aignan le réserva pour le roi, pour les dames qui devaient l'accompagner et les principaux officiers de service. Ces officiers étaient M. leduc de Yilleroi, capitaine des garde»du-corps, et M. le maréchal duo de- Richelieu.
premier gentilhomme de la ctiambre. U avait donné ses ordres pour l'ameublement, qui se fit avec la décence convenable. En conséquence des mêmes ordres on prit toutes les précautions possibles contre toutes sortes d'accidens. L'Hôtelde-Ville fut étayé ; et Ton eut soin de faire enlever les poudres qui étaient dans les souterrains de la tour voisine de cet édifice; elles furent mises dans un navire qu'on envoya mouiller en rade. En même temps on ôta les deux pompes de la cour de l'Hôtel-de-Ville pour laisser une libre entrée aux carrosses du roi.
Les princes et les seigneurs qui étaient du voyage eurent leurs logemens dans les principales maisons que les habitans s'empressèrent d'offrir d'eux-mêmes.
On ne se donnait pas de moindres mouvemens du côté de la marine par ordre de M. Rouillé, secrétaire d'État, ayant ce département. Il avait instruit du dessein de Sa Majesté M. Derchigni, intendant, et M. de Villiers Fransure, capitaine de vaisseau commandant la marine au Havre, en les laissant maîtres absolus de prendre les mesures qu'ils croiraient les plus propres à donner au roi une idée convenable de la marine, autant qu'ils le pourraient faire en si peu de jours et avec le peu de moyens qu'ils avaient à leur disposition.
En effet, le département de la marine du roi au Havre était peu considérable, à cause de la difficulté de l'entrée du bassin pour les vaisseaux, et il n'y avait alors aucune frégate, ni sur les chantiers, ni dans le port. Il s'y trouvait seulement une flûte de six cents tonneaux, nommée le Chariot- Volant, qui venait d'être lancée à l'eau; et l'on n'avait pas assez de temps pour faire venir quelques frégates des autres ports.
Il fut résolu que l'on ferait armer cette flûte en vaisseau de guerre, sous le commandement de M. Pépin de Maison-Neuve, capitaine de vaisseau; qu'on ferait une carène ; qu'il y aurait une joûte dans le bassin ; qu'on disposerait tous les ateliers de l'arsenal; qu'on assemblerait des ouvriers de loute espèce, afin de lancer à l'eau trois navires marchands qui étaient en construction sur la plage du Perrey; et qu'enfin on armerait deux navires, l'un sous le commandement de M. Dupuy, et l'autre sous celui de M. d'Amfreville, tous deux lieutenans de vaisseau, pour exécuter en rade un combat naval. M. Dutrou de Villetang, ingénieur en chef pour la partie des fortifications maritimes, eut aussi ordre de M. Rouillé de disposer tout pourla manœuvre des écluses qui servent au nettoiement du port.
U ne paraissait cependant guère possible de lancer à l'eau les trois navires qui étaient sur la plage du Perrey, parce que la marée devait être dans son plus bas le jour de l'arrivée du roi, les hautes marées ne devant commencer que le 96. Il n'y avait pas d'exemple qu'on eut jamais
risqué de lancer des vaisseaux dans on pareil temps ; mais de telles difficultés ne furent pas capables d'arrêter le zèle de ceux qui étaient préposés pour la marine. On forma des plans inclinés de la longueur d'environ 200 pieds, par le moyen desquels on pût conduire les navires jusqu'à flot. Ces sortes de pians ou calles se firent avec une prodigieuse quantité de grosses pièces de bois de charpente ; et les ouvriers travaillèrent avec tant d'ardeur que l'ouvrage s'acheva bientôt. Ils eurent néanmoins à combattre un vent opiniâtre, dont la violence agita la mer au point qu'à deux ou trois reprises elle démonta une partie de ces chemins ; mais rien n'est impossible au zèle , et la constance des ouvriers répara tous les désordres causés par l'orage. Enfin, le temps devint calme et parut se prêter aux vœux des habitans.
Cependant M. le duc de Saint-Aignan était arrivé le 45, sur les trois heures après midi, avec M. le duc de Reauvilliers, M. le chevalier de Saint-Aignan, ses fils, et M. le comte de L'Aubespine son neveu. La bourgeoisie, qui avait pris les armes, était rangée en haie depuis la porte de la ville, et la compagnie des volontaires avait été à sa rencontre jusqu'à l'abbaye de Gra ville, située à une petite lieue du Havre. Dès qu'il parut à la barrière, il fut salué de seize coups de canon, cinq de la terre et onze de la marine; à la descente du carrosse il fut complimenté par le corps de ville; et M. le lieutenant du roi lui présenta les clefs, qu'il lui rendit. Il fit son entrée à pied, suivi des échevins et des premiers magistrats, précédé de ses gardes à cheval au nombre de vingt-quatre, tous en uniforme; les volontaires marchaient sur les ailes.
Vis-à-vis de la maison qu'il avait choisie dans cette occasion pour son logement, on avait bâti par son ordre des salles et des cuisines, destinées pour les tables qu'il devait tenir depuis son arrivée jusqu'au départ du roi. Ces tables furent splendidement servies soir et matin à deux cents couverts à ses dépens. Les gardes-du-corps et les officiers de la suite du roi n'en eurent point d'autres. Il fit les honneurs de toutes ; et celle qu'il tint en personne fut la plus nombreuse» MM. les députés du parlement et de la chambre des comptes de Normandie y mangèrent pendant tout le séjour qu'ils firenj au Havre.
Les premières mesures qui se prirent depuis l'arrivée de M. le duc de Saint-Aignan, et de concert avec lui, furent contre les accidens que pouvait occasioner laffluence des étrangers accourus de toutes parts. Pour assurer en même temps la subsistance de cette multitude de spectateurs qui se montait à trente mille , on permit indistinctement à tous les marchands l'entrée et la vente des vivres de toute espèce.
Le 16 fut marqué par l'arrivée de M. Rouillé, ministre et secrétaire d'État.
Le 17, arriva on détachement de cinquante gardes du roi, avec huit compagnies de dragons à cheval, et quatre à pied, du régiment d'Harcourt.
Le 18 on fit la bénédiction d'un étendard pour la compagnie des volontaires ; et la messe, à laquelle M. le duc de Saint-Aignan assista, fut célébrée par M. i'abbé Dillon, grand-vicaire de M. l'archevêque de Rouen, qui fit à ce sujet un discours parfaitement assorti à la circonstance. Le soir de ce même jour, M. le duc de Penthièvre, amiral de France, et M. le comte de Saint-Florentin , ministre d'État, se rendirent au Havre.
Tout étant ainsi préparé pour la réception du roi, qu'on se flattait enfin de voir le lendemain 19, les habitans attendirent la pointe du jour avec la plus vive impatience. Dès quatre heures du matin on battit la générale; et à l'heure marquée chacun se rendit à son drapeau. La compagnie de Saint-Aignan monta à cheval sur les neuf heures, et fut au-delà de Harfleur attendre le roi, ainsi que les gardes de Sa Majesté, les dragons et les autres troupes.
Les différentes compagnies des garde-côtes du gouvernement formaient un corps de 2,310 hommes, dont 750 dragons, et 1460 hommes d'infanterie, divisés en cinq capitaineries, qui sont la capitainerie de Seine, celles d'Etretat, d'Iport, de Fécamp et du Havre. M. le duc de Saint-Aignan les avait distribués dans l'ordre suivant depuis l'entrée du gouvernement jusqu'à la ville.
A l'entrée des forges, 40 dragons; dans le bourg, 110 hommes d'infanterie; à la sortie des forges, 40 dragons; à l'entrée de Saint-Romain, 50 dragons; dans Saint-Romain, 150 hommes d'infanterie; à la sortie de Saint-Romain, 50 dragons; à l'entrée de la Botte, 50 dragons; dans le bourg, 100 hommes d'infanterie ; à la sortie de la Botte, 50 dragons; à l'entrée de Harfleur, 50 dragons ; dans Harfleur, depuis la porte jusqu'au milieu de la ville, 350 hommes d'infanterie; depuis le milieu de la ville jusqu'à la porte, 350 hommes d'infanterie ; depuis Harfleur jusqu'à Gra ville, en deux compagnies de 60 chacune, 130 dragons ; dans Graville, 110 hommes d'infanterie ; depuis Graville jusqu'à Ingouville, en trois compagnies de 60 chacune, 180 dragons; dans l'espace vide vis-à-vis l'hôpital, 130 dragons; dans Ingouville, pour border la haie des deux côtés depuis le commencement des maisons jusqu'à la porte desPénitens, 300 hommes d'infanterie ; pour border la haie des deux côtés du chemin depuis Ingouville jusqu'à la porte du Havre, 300 hommes d'infantene.
Ainsi le roi trouva partout des détachemens sur son passage. A midi, la bourgeoisie se rangea en bataille sur la place d'armes. On en tira 25 hommes par quartier pour composer la garde du roi. Le reste delà troupe défila pour former deux
lignes dans la grande rue jusqu'à la porte d'In* gouville.
A deux heures, les dragons d'Harcourt, qui étaient commandés pour la garde du roi, prirent poste à la droite sur la place d'armes conjointement avec les bourgeois. Les drapeaux de ces deux corps sont restés déployés au centre pendant tout le temps que le roi a séjourné au Havre.
. Sur les quatre heures, une pièce de canon qu'on avait portée dans la campagne, à quelque distance de la ville, annonça l'approche du roi. Aussitôt toute l'artillerie des bastions de la ville et de la citadelle, au nombre de soixante -treize pièces, fit une décharge à laquelle celle de la marine répondit. Elle était dressée sur le bord de la mer, au nombre de trente-six pièces de 56 livres de balle, et elle fut tirée à boulets. Cette décharge générale fut suivie de deux autres.
Le roi étant arrivé à la première barrière, M. le gouverneur, qui l'y attendait, lui présenta, dans un bassin d'argent, les clefs de la ville : elles étaient de vermeil, suivant l'usage. En même temps il lui adressa le discours suivant :
Sire,
Je vais mettre au nombre des fours les plus heureux de ma vie celui où fax l'honneur de présenter à Votre Majesté, avec les clés d'une des plus fidèles villes de son royaume, les hommages et les cœurs de tout ce qu'elle a d' habitans.
Pendant cette cérémonie, le corps de ville, qui accompagnait M. le duc de Saint-Aignan, avait un genou en terre. Le roi, qui avait pris les clés des nhains du gouverneur, les remit au capitaine des gardes qui était seul dans son carrosse : Sa Majesté entra ensuite dans la ville, à la porte de laquelle M. le lieutenant du roi était à la tète de la bourgeoisie. La marche se fit dans l'ordre suivant : les pages et écuyers du roi ; plusieurs carrosses dans lesquels étaient quelques seigneurs de la cour; le carrosse du roi ; les gardes de chaque côté ; les carrosses du gouverneur ; le corps de ville ; les officiers majors de la place ; un détachement de dragons, et la compagnie de Saint-Aignan. Cette marche était fermée par quatre brigades de maréchaussée, et par plusieurs cavaliers et dragons des gardecôtes. Tant qu'elle dura, les acclamations continuelles exprimèrent les transports et la joie des habitans. Elles redoublèrent toutes les fois que le roi parut aux fenêtres de l'Hôlel-de-Ville, où il était descendu.
En arrivant, il eut la bonté d'admettre le corps de ville à lui présenter le vin d'honneur, visita les appartemens dont il parut satisfait, et apprit avec plaisir que Henri IV les avait occupés. Madame la duchesse de Brancas et mesdames les marquises de Pompadour, d'Estrades et de
Livry, qui étaient du voyage, arrivèrent un moment après, ainsi que M. le comte de Clermont, prince du sang ; M. le comte de Brionne, grandécuyer de France en survivance ; et M. le prince de Turenne, grand chambellan aussi en survivance ; M. le prince de Soubise, capitaine des gendarmes de la garde ; M. le duc d'Agen, capitaine des gardes-du-corps; M. le duc de La Vallière, grand-fauconnier; M. le marquis de Beringhen, premier écuyer; M. le marquis de Croissi, capitaine des gardes de la porte ; M. le marquis de Sourches, grand-prévôt de l'hôtel ; M. le comte de Maillebois, maître de la garderobe ; M. le comte d'Argenson, ministre d'Etat ayant le département de la guerre, grand-maître et surintendant général des postes de France ; M. le comte de Noailles ; mi lord CI are, comte de Thomond; le marquis de Gontaut ; le marquis de La Salle , et M. de Vaudières, directeur général des bâtimens du roi. Dès que toute la cour fut rassemblée auprès du roi, il voulut aller voir la mer, et monta dans ce dessein sur la tour qui est à l'entrée du port ; mais le froid ne lui permit pas de s'y arrêter. En rentrant à l'Hôtel-de-Ville, il jeta un coup d'œil sur sa garde bourgeoise, comme il avait déjà fait en sortant, et il en parut satisfait.
On lui servit à souper sur une table de vingthuit couverts, où les dames, les princes et les seigneurs qui l'accompagnaient mangèrent avec lui. Le souper ne fut point public; les appartemens n'étant pas assez vastes pour que le roi pût satisfaire la curiosité de son peuple. Il se coucha vers les neuf heures, après avoir donné Tordre à M. le duc de Saint-Aignan, qui le rendit à M. de Lillebonne, commandant des dragons de la garde. On fit cependant illumination de la grande rue ; mais celle du vaisseau fut remise au lendemain : toutes les rues de la ville, les remparts et les bastions le furent dès que le roi y eut mis le pied. M. de Villiers Fransure eut l'honneur de lui donner la main pour monter à l'échelle du bord ; et M. Pépin de Maison-Neuve eut ce même honneur sur le plat-bord et aux échelles dans le vaisseau. Le roi en visita les chambres, les gaillards, les batteries et tous les aménagemens : il se fit rendre un compte exact de toutes les pièces et de leur usage.
Au sortir de ce bâtiment, Sa Majesté passa sur une grande galerie, d'où elle vit les manœuvres des voiles, qui furent exécutées avec beaucoup de précision par l'équipage : tous les matelots, au nombre de quatre cents, étaient en uniforme bleu. Cet exercice fut terminé par sept cris de vive le roi! qui, suivant l'usage de la ma rine, furent commandés au sifflet et accompagnés dé mouvemens de bras, le chapeau à la main. On rangea la frégate afin que le roi vit à découvert l'étendue du bassin dont on avait fait sortir presque tous les vaisseaux; ceux qui
étaient restés furent rangés de l'autre côté. Ils étaient remplis d'un nombre infini de personnes, ainsi que les radeaux, les fenêtres des maisons voisines, outre cinq à six mille spectateurs placés sur un rempart én talus au fond du bassin : ce qui formait un spectacle aussi varié qu'agréable.
Les officiers du port firent caréner un navire et donnèrent au roi le spectacle d'une joute* qu'il parut voir avec plaisir. Elle fut exécutée par quatre chaloupes dont les corps, les rames et les pavillons étaient peints de couleurs différentes. Tous les rameurs et les combattans, distribués dans chacune, portaient des habits et des boucliers de la même couleur que leur chaloupe. Le prix était une épée d'argent, un chapeau et une écharpe bordée d'argent.
Après la joûte, Louis XV visita tous les magasins et les ateliers du bassin ; il parut content de la propreté et de l'arrangement de la salle d'armes, et donna une attention particulière à la salle des voiles.
Le roi retourna sur les onze heures à l'Hotelde-Ville ; il s'arrêta dans la cour à examiner et à faire distribuer des ouvrages d'ivoire que M. le duc de Saint-Aignan et M. de La Bourdonnaie avaient eu soin de faire venir de Dieppe. Ensuite le gouverneur présenta au roi le corps de ville, à qui il voulut bien donner des marques de sa bonté.
Sur les onze heures et demie, les députés de la cour du parlement et de la chambre des comptes de Normandie eurent le même honneur. Ils furent présentés à l'audience du roi par M. le comte de Saint-Florentin, ministre et secrétaire dEtat; et les chefs de ces deux compagnies haranguèrent Sa Majesté.
Lorsqu'ils furent sortis, l'official de l'abbaye royale de Montivilliers présenta à Sa Majesté un paon vivant, que cette abbaye doit aux rois de France lors de leur passage à Lillebonne, à cause du fief nommé le fie f du Paon. Le roi en signa la quittance : elle fut conçue dans les mêmes termes que celle qui avait été donnée par Henri IV, le U septembre 1603.
Comme il devait être haute mer à trois heures et demie, le roi se rendit une demi-heure avant sur le rivage, sous une tente qui y avait été dressée : elle était gardée par une compagnie de cinquante grenadiers du bataillon royal des Invalides. Mais le roi, voulant donner des preuves convaincantes qu'il se plaisait au milieu de son peuple, permit qu'on laissât entrer toutes les personnes d'un certain état. A son arrivée il fut salué par la batterie de la marine. Lorsqu'il eut donné le signal, on lança les trois navires qui étaient en chantier.
Le premier se nommait le Prince-de-Condé. 11 partit comme un trait, refoula l'eau avec tant d'impétuosité, qu'il cassa un cordage qui était attaché à la jetée pour lui aider à gagner le port.
FRANGE MARITIME
•t courut à traetfomMieue au large; on Farrètû en mouillant une ancre, et de là il fat conduit dans le port.
Le second, qui s'appelait l' Heureux* Jean, n'eut pas tant de bonhettr. On eut un moment dé frayeur, qui se changea bientôt en plaisir, à la vue des efforts que l'équipage fut obligé de faire pour le ramener.
Le troisième partit fort bien; mais comme il n'avait pas assez d'eau, U laboura un peu le sable en entrant dans la mer, et donna quelques coups de talon, ce . qui ne lui causa cependant aucun dommage.
Après que les vaisseaux eurent été lancés, on commença en radè le combat naval entre le navire commandé par M. Dupuy, et celui de M. Damfreville, auquel s'étaient joints trois petits bâtimens de Brest, arrivés deux jours auparavant, sous les ordres de M. Perrier fils. M. Dupuy, qui se battait seul des deux bords contre les quatre autres, et qui n'avait que vingt canons, en tira en moins d'une heure plus de cinq cents coups; les autres lui répondirent avec assez de vivacité; mais son feu supérieur les obligea de se rendre l'un après l'autre et d'amener. 11 envoya à bord pour les amarîner, fit renverser leur pavillon, hisser celui de France, et les ramèuà dans le port. Le roi gratifia le vaiuqueur d'un brevet de capitaine de vaisseau, et voulut bien lui en faire porter sur-le-champ la nouvelle en pleine mer, par un navire qu'il fit partir exprès du port.
Un armateur du Havre, qui faisait construire un vaisseau, supplia le roi de lui donner un nom. Le roi le nomma le Gracieux.
Le roi voulut voir tirer quelques coups, dè çanon à boulets sur la mer, ce qui fut exécuté par la batterie de la marine.
Il alla ensuite à pied à la corderiede la marine, où Ton commettait un câble de 26 pouces pour le vaisseau de Brest le Soleil-Royal, de quatrevingts canons.
De là le roi monta en carrosse, et fut, avec toute sa cour, visiter la citadelle, dont le gouverneur lui présenta les clefs. Le canon tira dès que le roi parut, et continua jusqu'à ce qu'il eut envoyé l'ordre de cesser. Pendant le temps qu'il était dans l'un des bastions, il vit les apprentis eanonniers de la marine qui tiraient en blanc de la batterie où leur école est établie. Après avoir fait le tour des remparts, et vu avec plaisir la salle d'armes, le roi en sortit au bruit d'une salve générale de l'artillerie. Ensuite, après avoir visité la manufacture de tabac, il se fit conduire en carrosse sur la hauteur dlngou ville, d'où l'on découvre une étendue de mer et de pays immense, l'embouchure de la Seine et les côtes de la Basse-Normandie.
Sur les sept heures et demie du soir, le roi reprit le chemin de la ville. Ce fut alors que les habitans jouirent des préparatifs ou'ils avaient
faits; Tous les arbres de la chaussée furent Bis*
minés ainsi que la grande rue. Cette illumination était terminée par celle du vaisseau dont on a parlé plus haut ; ce qui formait un spectacle sinT gulier, que les eaux de la mer doublaient en le réfléchissant, et dont le roi parut très-satisfait.
Louis XV soupa ensuite avec sa cour, et il ne parut plus depuis en public.
Le 21, le roi entra, sur les six heures et demie du matin, dans une salle où étaient les princes, les seigneurs de sa suite, les officiers militaires de la place et de la marine, les magistrat* et quelques autres personnes de distinction ; il fit à plusieurs des questions.
Les acclamations de vive le roi! furent alors si vives et si fréquentes, les mouvemens qui les accompagnaient en caractérisèrent si bien la sincérité, que le roi y parut sensible, et daigna le témoigner en répondant, Vive mon peuple, aux vœux que le peuple faisait pour la conservation de sa personne.
A la Sortie de la porte d'Ingouville* le roi fut salué d'une triple décharge de* tout le canon de la place et de celui delà ngaripç. Ia compagnie de Saint-Aignan, qui précédait sop carrpssç, l'accompagna jusqu'à Harfleur;' et? le roi fut si content de ces volontaires, qu'il déclara que ceux qui voudraient entrer à son service, dans quelqu'un des corps de «a maison» y seraient reçus sans difficulté sur un simplecerûficat qu'ils étaient de 6e tte compagnie.
Henri IY était le dernier roi qui avfrit fait au Havre l'honneur de le visiter.