LE CONTRE-AMIRAL TURPIN
Le contre-amiral Turpin est mort à Toulon le 22 août 1847, sans que Ion ait dit quels furent les commencements, les services, et surtout le caractère de cet officier général dont la marine devra longtemps conserver le précieux souvenir.
Turpin naquit à Nantes, vers la fin de notre première révolution. Appelé encore tout enfant à Brest, par H. Rondeaux, son parent, qui dirigeait alors les mouvements du port, il concourut de bonne heure pour le grade d'aspirant ; et dans quelques années il parvint, soutenu par la persévérance de ses efforts
et l'ardeur de son zèle, à mériter le grade d'enseigne de vaisseau, sans avoir encore autrement navigué qu'à bord des navires qui» par ordre de l'empereur, évoluaient alors, faute de mieux, dans la vaste rade de Brest
En 1815, ce fut dans ce grade d'enseigne qu'il fit sa première campagne sur le vaisseau le Marengo ; et quoiqu'encore assez inexpérimenté dans les choses qui ne s'acquièrent que par une longue pratique et par une fréquente répétition des mêmes faits, le jeune officier sut si bien employer son temps et ses efforts dans un voyage d'initiation,
Su'il fit dès lors concevoir tout ce que l'habitude u métier pourrait un jour donner de force et de solidité aux dispositions naturelles dont il était si heureusement doué pour la profession qui est devenue celle de toute sa vie.
Peu d'années et quelques campagnes suffirent
Eour réaliser cette conjecture si flatteuse pour lui. fne aptitude particulière avait surtout contribué à signaler son mérite à l'attention de ses chefs. L'installation et la tenue des navires k une époque où il s'était moins agi de faire de l'ordre et du luxe, que de construire et de combattre, avaient attiré son esprit naturellement séduit par la régularité et l'exactitude, vers l'étude des détails et la réforme qu'on pourrait faire subir à des parties trop négligées dans le service de mer. U devint bientôt minutieux installateur, et poussa les soins à donner à la discipline et à la tenue matérielle jusqu'à un scrupule pouvant alors passer pour de l'exagération, mais oui est devenu, grâce un peu à lui, la règle usuelle de ses émules, de ses successeurs et même de ses plus sévères critiques.
Comme marin, au reste, peu d officiers ont été plus vigilants, plus sûrs, et l'on pourrait ajouter plus habiles. Les trois quarts de sa vie se sont passés à bord des navires qu'il monta ou qu'il commanda ; car ce fut presque toujours à la mer qu'il fixa pour ainsi dire son domicile et qu'il semblait retrouver son chez lui, son bien-être et ses habitudes. Son naturel si bienveillant, si affectueux, devait au surplus lui rendre le séjour du bord toujours attachant, car il portait, par un heureux privilège de son excellent caractère, tant de simplicité et de bonhomie dans tout ce qui n'était pas 1 inflexibilité du service, que sous ses ordres on pouvait aisément se croire commandé par un ami ou gouverné par un père de famille.
Ses services, plus connus de la marine que du pays, qui ne tient compte que de ce qu'on lui ré-
Sète souvent, se rattachent surtout avec éclat à eux époques mémorables de notre histoire maritime. A Navarin, il commandait, comme lieutenant de vaisseau, une faible goélette Y Alcyons, qui se trouva exposée, en se mêlant hardiment aux navires de haut-bord, à tout le feu de la flotte turque. A St-Jean-d'Ulloa, il commandait, comme capitaine de vaisseau, la frégate de l'amiral Baudin, qui a lui-même dit, mieux que nous pourrions le rappeler, tout ce que, dans cette action, fit et ordonna son digne capitaine de pavillon.
Une des circonstances qui devaient éprouver le plus délicatement le bon sens et le tact de cet officier qui, dans toutes les époques de sa vie, n'avait
su servir qu'avec une modestie égale à son dévouement, se présenta lorsqu'il fallut choisir ou trouver un commandant tout prêt à transporter la duchesse de Berrv de Blaye à Naples. Turpin, en 1817, avait été brutalement renvoyé, comme tant d'autres, de la marine des Bourbons, pour ses prétendues opinions napoléonistes. Le ministre ae la marine de 1830 crut ne pouvoir plus sûrement confier l'illustre prisonnière qu'à un commandant peu porté pour le gouvernement déchu, mais en même temps trop galant homme pour faire peser sur une princesse captive le souvenir des injustices de la Restauration.
Le commandant de la corvette Y Agathe fut chargé de celte difficile miasion, un peu sous la surveillance du général Bugeaud, dit-on, qui devait jusqu'au bout accompagner la mère du prétendant. La conduite du commandant Turpin fut telle pendant toute la traversée, qu'en arrivant au port, tout le monde se trouva enehanté de lui, et son illustre prisonnière, et toute sa suite, et le ministre qui lut avait confié ce transportement diplomatique, tout le monde enfin, excepté peut-être M. le général Bugeaud, qui avait trouvé nos officiers de marine un peu chevaleresques pour des hommes de mer et pas assez absolus pour des gens qui pouvaient se croire ichez eux à bord de leur bâtiment.
Avec toutes les qualités que possédait Turpin, un art lui a manqué, et c'est, à nos yeux, l'absence même de cet art qui constitue dans sa noble individualité une des plus hautes qualités que nous puissions louer en lui. Ce serviteur si actif, si dévoué, si attaché à tous ses devoirs,' n'a jamais su ce qu'il valait ou tout ce qu'il aurait pu se faire valoir avec moins dé modestie, ou plus d'ambition permise. Mais si sa popularité n'a pas été, en dehors du corps de la marine, tout ce qu'elle eût pu être avec l'aide de la faveur qui s'attache à des noms et à des services privilégiés, tous ceux qui ont joui de son intimité s'en consoleront aisément en répétant toutes les fois qu'on parlera, de lui, qu'ils n'ont jamais connu d'homme meilleur, de serviteur plus zélé et plus pur, ni de chef plus digne d'être longtemps et tendrement regretté.
Édouard Corbière.
GÉOGRAPHIE
Un grand défaut — j'allais presque dire un vice — de notre caractère, c'est l'indifférence que nous avons pour tout ce qui constitue la gloire, la puissance ou la beauté de notre pays,dès que ces éléroens de grandeur se trouvent placés en dehors du cercle de nos activités habituelles. L'espèce d'anatheme dont cette injuste préoccupation a flétri à nos yeux notre patrie, semble exclure de notre esprit la pensée, — le soupçon même, — de tout ce que la nature et les arts ont répandu de grand et de magnifique à la surface de notre belle France. Entourés de richesses,