Tome II
lorsque notre imagination veut se reposer sur quelque chose d'opulent et de brillant, Hous prenons aussitôt en oubli tout ce qui nous touche, > tout ce qui nous environne, pour aller fouiller dans les trésors de l'étranger.
Granville, dont l'achèvement de son admirable môle de granit bleu a fait un des ports de mer les plus vastes et les plus commodes de notre litto- . ral, ne peut, ainsi que les places qui l'a voisinent, revendiquer comme titre de gloire l'antiquité et l'éclat de son passé historique.
Long-temps, sous le nom de cap Lihou, il ne présenta qu'un roc stérile, où quelques pauvres pécheurs avaient élevé leurs cases aux toits de gazons et de varechs. Ces huttes chétives formèrent pendant plusieurs siècles un hameau dépendant du bourg de Saint-Pair, avant que les dé veioppemens de leur population et de leurs feux donnassent à leur agglomération .assez d'importance pour être constituée en paroisse. •
Vers 1050, ce hameau jouissait pourtant déjà d'une prospérité que l'activité de ses habitant développait chaque jour. Grâce, aux avantages d'un havre vasce et sûr, ses bateaux, sillonnant sans cesse les eaux de sa baie, ou celles qui baignent, dans son nord, les nombreux Ilots de: Chauzey, se livrèrent à une pêche dont les produits alimentèrent bientôt toutes les abbayes et les monastères de la contrée.
La source de richesses que fit couler, sur lui cette industrie productive ne tarda point à serévéler par les bâtisses plus élégantes et. plus commodes dont se couvrit le versant méridional de son rocher; ce fut alors que le pauvre village, devenu bourgade florissante, prit le titre ambitieux de Granville, et fut constitué en seigneurie, dont l'investiture ennoblit un de ses négociant.
Ici s'épaissit de nouveau l'ombre historique dont l'oubli a entouré les destinées de ce petit: centre de pèches; ce n'est qu'en 1902 qne les chroniques offrent quelques documens dont les faits peuvent eh éclairer légèrement l'obscurité.
Si l'on juge pourtant des progrès que dut subir sa prospérité par les travaux qui furent exécutés durant cette époque dont les événement nous sont inconnus, on doit croire que sa population s'était aussi rapidement enrichie par ses relations mercantiles , que développée par le concours d'étrangers que durent y appeler ce», opérations.
C'est à une époque antérieure à cette date que remonté la fondation de l'église qui s'éleva sur la crête du rocher, sous la protection de la Vierge. La partie orientale de cet édifice existe encore. Son architecture , d'un style mélangé de saxon et de gothique , est d'une lourdeur qui emprunte cependant quelque chose d'imposant à son caractère de solidité et de force.
Dans les premières années du xm* siècle , cette bourgade perdit son indépendance indivi*
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duelle en tombant dans le vasselage d'un des manoirs féodaux qui l'avoisinaient. Jeannette de Granville, par son union avec l'écuyer Raoul Dargouges, seigneur de Gratot, l'apporta comme apanage, avec tous ses droits utiles et honorifiques, sous la suzeraineté de son mari. Elle ne cessa point de faire partie de ce domaine avant le 96 octobre 1639, époque où Jean Dargouges, écuyer et seigneur deGrâtot comme ses aïeux, l'en détacha comme fief et la céda à sire Thomas, sire d'Escala, capitaine-général des Basses-Marches et sénéchal de Normandie, au nom et par l'autorité du roi d'Angleterre. Le prix de cette transmission fut un chapeau de ro$e$ vermeilles , payable chaque année au jour de Saint- Jean- Baptiste.
Ce serait ignorer complètement les mœurs de cette époque, et les us de la féodalité, que de calculer l'importance qu'avait alors Granville par la valeur de cette redevance. Ce tribut annuel n'était que le signe du patronage que les seigneurs de Gr&tot se réservaient sur la propriété dont ils faisaient l'inféodation à charge de foi et hommage. Une clause de l'acte leur réservait, outre ces droits honorifiques, quatre perches de terrain là oh il leur plairait de les choisir et de les prendre.
Les liens qui unissaient la seigneurie de Granville an manoir de Gr&tot ne furent donc que relâchés et non point rompus. Si elle recouvra, sous son nouveau possesseur, son existence privée , elle ne cessa pourtant point de relever à titre de vassale de son ancien maître.
Cette nouvelle transmission devait pourtant lui donner un accroissement imprévu.
La position de Granville, l'élévation de son roc battu de trois côtés par la mer, l'importance que pouvait obtenir son port, offraient de trop nombreux et trop puissans avantages pour que le gouverneur anglais renonçât à se les assurer en convertissant cette bourgade en une place de guerre. La seigneurie de Grâtot, impuissante à subvenir aux frais qu'eût nécessités une pareille entreprise, s'empressa de céder un roc stérile dont quelques rentes en poissons frais ou salés étaient pour elle tous les produits. Les constructions qui allaient changer en ville le village sur lequel ses droits de suzeraineté lui étaient conservés, compensaient amplement la perte de ces chétives redevances. Cette considération explique encore la modicité des charges que la vente fit peser sur l'acquéreur.
La plus grande activité fut déployée dans les bâtisses qui entourent cette place d'une chemise de fortifications. Une caserne spacieuse (1) fut construite au nord-ouest de la ville. Le havre, que formait l'embouchure de la Bosq, étant devenu
(1) La vieille caserne. L'autre édifice, vaste et belle construction , dont les parties souterraines sont occupées par «ne citerne immense, ne fut bâtie qu'à une époque postéttoore,
trop étroit pour le nombre des bateaux qui y cherchaient un asile, un nouveau port fut construit au pied même du rocher; un môle en blocs de granit demi-taillés le défendit contre les vents de l'ouest et du sud, et contre la violence des marées.
Le commerce de cette place prit dès-lors un nouvel essor; des chasse -marées et des sloops pontés se mêlèrent aux barques de pécheurs, qui chaque jour s'amarraient à ses quais.*
La paix de 1783 donna un complet essor à la prospérité de cette place ; le commerce, que la course avait enrichi des dépouilles de l'Angleterre, s'était porté vers les grandes pêches avec une activité sans exemple dans ce port, lorsque la convocation des états-généraux fit éclater le mouvement révolutionnaire sur toute la surface de la France.
Granville, comme le reste du pays, salua avec enthousiasme le nouvel avenir que ces vœux de réforme politique ouvraient pour la société française. Le fracas de la Bastille croulant sous le canon du peuple, les voix éloquentes du tiersétat dans l'Assemblée constituante trouvèrent d'autant plus d'écho et de sympathie dans la population, que les idées de liberté y eurent pour appui et pour propagateurs la plupart des familles que la naissance et la richesse y avaient placées au premier rang dans l'opinion publique : les Perée, les Girard et les Lepelley, tour à tour revêtus des hautes dignités municipales, entourèrent ces premiers espoirs de régénération sociale de toute l'influence qui se rattachait à leur position élevée, à leur fortune, et surtout à leur réputation de patriotisme et de vertu. Leur intervention et cet ensemble furent peut-être plus qu'aucun autre motif les causes qui préservèrent Granville de ces mesures terribles par lesquelles la Convention opéra plus tard le salut de la France menacée par l'Europe entière.
On comprendra facilement les liens puissans qui, en outre, associèrent dans cette ville les causes de la liberté et de l'ordre. Mise alors en contact par ses relations mercantiles avec les deux peuples placés en avant de la civilisation, elle dut s'imprégner de leurs principes, sans pourtant laisser s'affaiblir le désir de calme civil et de paix extérieure auxquels elle devait son opulence.
Cependant, lorsque le coup de hache qui frappa le malheureux roi Louis XVI , eut donné à l'Europe monarchique le signal d'une coalition maritime contre la France ; lorsque l'Angleterre, l'Espagne, la Hollande et le Portugal eurent ligué leurs escadres contre nos vaisseaux, Granville ne fut pas le dernier de nos ports à prendre part à cette lutte nationale; ses corsaires coururent de nouveau la Manche, et se montrèrent dignes, sous le pavillon tricolore, des succès de leurs devanciers et de l'éclat dont nos volontaires
républicains entouraient leurs jeunes drapeaux sur toutes nos frontières.
Mais ce n'était pas dans cette guerre navale que le courage granvillais devait briller le plus. Lorsque les Vendéens» fatigués de la lutte stérile qu'ils soutenaient dans les genêts de leurs landes et dans les glaïeuls de leurs marais, songèrent à s'appuyer sur les baïonnettes étrangères en livrant un de nos ports aux Anglais, ce fut sur Granville qu'ils portèrent leurs regards et bientôt après leurs armes.
L'histoire a reproduit la marche et l'attaque de l'armée royaliste contre cette ville; ce que n'a consacré la plume d'aucun écrivain, c'est le dévoûment et l'intrépidité de ses habitans.
La garde nationale et la garnison, commandés parle général Régnier, sous la direction du représentant du peuple Le Garpentier, rivalisèrent de patriotisme et de bravoure avec la population et les canonniers marins. Les officiers municipaux, les citoyens Lacour-Hugon , Lahoussaye, Louvel et Glément-Desmaisons, tué sur les remparts par une balle royaliste, se portaient sans cesse de la maison commune, où l'autorité était en permanence, aux batteries dont ils animaient les défenseurs par l'exemple de leur courage. Les femmes elles-mêmes oublièrent la faiblesse de leur sexe pour ne songer qu'à repousser les dangers qui menaçaient la patrie; c'étaient elles qui préparaient la charpie et soignaient les blessés ; c'étaient elles qui, sensibles et dévouées, allaient jusqu'auprès des canons recueillir les malheureux qu'y frappait le feu de l'ennemi; c'étaient elles, enfin, qui alimentaient tous les forts de boulets tt de sacs de mitraille.
Les Vendéens, culbutés dans le premier assaut, étaient cependant restés mattres du faubourg, quartier commercial, où la plupart des armateurs avaient leurs magasins. Leurs tirailleurs, embusqués parmi les toits, faisaient pleuvoir, de ces retraites sûres, une grêle de balles sur les murailles de la place. On ne balança pas un instant i sacrifier ce précieux entrepôt; ceux-là même dont il contenait les richesses furent les premiers à y porter la torche; et, donnant ainsi un exemple que plus tard imitèrent les Russes, ils protégèrent la ville par un boulevart de flammes.
L'ennemi, surpris d'une résistance aussi énergique que peu prévue, démoralisé par une défaite qui renversait tous ses projets, se hâta de lever le siège, abandonnant ses positions jonchées de quinze cents cadavres. Granville fut donc la première digue que ce torrent contre-révolutionnaire ne put ni briser ni franchir.
L'intrépidité par laquelle cette place se signala sous la première phase de la république devait encore l'illustrer sous le consulat, sa phase dernière.
L'Angleterre, vers la fin de Tan xi, ne put voir sans jalousie l'influence que la France exer-
çait dans la diplomatie européenne, ni sans crainte les développemens que la paix donnait à notre commerce, développemens qui chaque jour menaçaient davantage le monopole mercantile sur lequel reposaient sa richesse et sa puissance.
L'inexactitude avec laquelle étaient remplies plusieurs clauses du traité d'Amiens, et les difficultés d'intérêt qui s'élevèrent au sujet de quel ques principautés d'Allemagne, firent percer à travers l'amitié apparente du gouvernement britannique les intentions haineuses que traduisirent bientôt en plein parlement les discours de ses orateurs.
La rupture de la paix devint dès-lors inévitable et imminente ; une vive inquiétude se répandit sur toutes nos côtes, dont on commença à relever les forts et à rétablir les batteries ; Granville, comme tous les autres points maritimes, suspendit tous ses arméniens pour la pêche et le commerce, et redouta les dangers trop réels qui menaçaient ses navires absens. Les avisos qui partirent de tous nos centres militaires, pour avertir nos stations navales et nos vaisseaux isolés de rallier les côtes de France et d'Espagne, ne purent dissiper complètement ses craintes.
Ge ne fut donc pas la déclaration de guerre faite le 26 floréal qui la surprit. Ce qui l'étonna et l'indigna, comme la France entière, ce fut l'odieux pillage des propriétés particulières dont cette déclaration fut brusquement suivie, et qui même la précéda. Plusieurs de ses Mtimens furent victimes de cette violation de la foi publique ; et, comme si ces déprédations et ces violences exercées par un gouvernement sur des personnes et des fortunes privées, placées sous l'inviolabilité du droit des gens, n'eussent pas suffi pour exciter la haine et la vengeance de nos marins, de nombreuses divisions navales ne tardèrent point à sortir des ports de tous les comtés méridionaux, et à venir bombarder les villes de notre littoral nord-ouest, sans autre but que la destruction et l'incendie.
Granville fut la première place, du côté de la plage bretonne, sur laquelle furent exécutées ces tentatives de ravage. Un vaisseau, une frégate de premier rang, une forte corvette et plusieurs galiotes à bombes vinrent jeter l'ancre dans les eaux qui la baignent au sud, à l'ouvert de la jetée de granit qui couvre et protège son port.
Le feu des mortiers s'ouvrit aussitôt sur les bombardes anglaises. Granville, dont la place et les rues furent en un instant dépavées par toute la population, chercha vainement à répondre à cette attaque avec la grosse artillerie dressée à fleur d'eau ; la distance où se trouvait la division ennemie ne permit pas à nos boulets de l'atteindre.
Ge bombardement se renouvela à plusieurs marées consécutives, sans causer pourtant de
graves accidens à la ville contre laquelle il était dirigé. Presque toutes les bombes, dont la parabole était mal calculée, dépassaient la ville, audessus de laquelle leurs lignes elliptiques traçaient comme une arche de feu, et elles allaient tomber dans la grève du nord, où, d'agens de destruction, elles devenaient pour le peuple un objet de commerce.
La dernière attaque faillit devenir funeste à une partie de cette flotte. Les vieux marins, pilotes pratiques de cette baie, ayant remarqué la position avancée dans laquelle avait mouillé l'ennemi, prévirent aussitôt le danger que plus tard il devait courir. Toutes les mesures furent spontanément prises pour, le cas échéant, profiter du péril où l'avait fait tomber son ignorance des lieux. Les chaloupes canonnières qui se trouvaient dans le port se préparèrent à mettre à la voile; les habitons de la place s'armèrent et s'embarquèrent dans les sloops caboteurs et dans les bateaux huîtriers.
Ce que l'on avait prévu arriva. Après quelques instans de reflux, on ne put douter que la frégate n'eût touché sur les rochers au-dessus desquels elle s'était embossée; le vaisseau, loin de lui porter secours, n'eut que le temps d'appareiller pour se soustraire à un semblable malheur. Un long cri partit aussitôt de la côte, et tous les bateaux s'élancèrent à la fois du port, gouvernèrent intrépidement sur le grand navire ennemi que la fortune semblait livrer à leur courage; la corvette et les galiotes se hâtèrent de prendre la fuite ; la frégate n'eut que le temps de jeter ses ancres et ses canons à l'eau pour se dérober à une capture certaine. Quelques boulets seuls purent l'atteindre.
Cet incident eut cependant des suites graves. Les avaries que cet échouage fit essuyer à cette frégate ne lui permirent point de tenir plus long-temps la mer ; dès le soir même elle vida la baie avec la division, dont l'expédition fut close par ce sinistre. Quelques toitures crevées par les bombes furent pour la ville toutes les suites de cette agression immorale. Le zèle et le dévoûment avec lesquels les femmes, toutes armées de seaux, se portèrent partout où les appela le danger, prévinrent tous les incendies qu'eussent pu allumer ces projectiles.
SDR