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îèrent avec une rapidité inouïe tout l'avancement qu'il lui était permis d'espérer à cette époque : on le vit arriver, en cinq ans, au grade de premier pilote sur les vaisseaux du roi, nec plus ultrà pour les sujets à qui leur naissance ne permettait pas d'aspirer au rang d'officier dans la marine royale.
La guerre d'Amérique fournit à M. Willaumez de nombreuses occasions de montrer ses talens et son courage ; en 1782, il était déjà second pilote de F Amazone, que commanda momentanément le célèbre et infortuné La Pérouse. II prit part, sur cette frégate, aux deux combats des 9 et 42 avril, entre l'armée navale du comte de Grasse et celle de l'amiral Rodney. Le 29 juillet, V Amazone, commandée alors par M. de Montguyot, soutint avec opiniâtreté un nouveau combat contre une frégate anglaise d'une force bien supérieure, et fut prise, après avoir perdu son brave commandant et plusieurs officiers. M. Willaumez s'était fait remarquer dans cette affaire, où il avait reçu deux blessures. Le lendemain, l'escadre de M. de Vaudreuil ayant repris l'Amazone, cet amiral nomma M. Willaumez premier pilote.
Premier pilote, avant d'avoir complété sa dixneuvième année, c'était peut-être une chose sans exemple! Pour se faire une idée de l'extrême importance de cet emploi sous l'ancien régime, il est nécessaire de connaître quelle était la composition du corps royal de la marine. Il fallait faire preuve de noblesse pour y être admis, et la science, dédaignée d'ailleurs par les nobles, ne se transmettait pas comme les titres : aussi, à part un petit nombre d'officiers très-instruits, les membres de ce corps étaient généralement étrangers à l'art nautique. Braves comme le sont tous les Français, et comme les gentilshommes tenaient à honneur de le paraître, ils ne possédaient presque aucun des talens si précieux du véritable homme de mer; la plupart, intrépides militaires, étaient peu ou point marins ; les capitaines des bûtimens du roi n'avaient donc souvent que les honneurs du commandement; ils n'en eussent pu exercer les fonctions; et, suivant le dicton des matelots, c'était le premier pilote qui menait la barque.
Ayant à cœur de justifier un avancement aussi extraordinaire (écrivions-nous il y a quelques années), M. Willaumez se livra avec autant d'ardeur que de succès à la pratique des observations astronomiques, partie si importante de l'art de la navigation. Il s'attacha principalement à l'instruction des élèves de la marine royale, afin de former, parmi les officiers de ce corps, une pépinière de bons observateurs. En récompense de ces utiles travaux, il reçut du roi Louis XVI, protecteur éclairé de la marine,un cercle de réflexion, instrument sinon récemment inventé, du moins considérablement perfectionné par le célèbre
Borda. Ce don royal, attesté par une inscription des plus honorables, fut accompagné d une lettre extrêmement flatteuse du maréchal de Castries, ministre de la marine.
C'était en 1788; et à l'âge de vingt-cinq ans, M. Willaumez jouissait déjà de la réputation bien méritée de marin accompli. Cependant, malgré sa rare capacité, fils d'un officier de fortune, il n'aurait jamais pu prendre le rang qu'il était si digne d'occuper parmi les officiers de la marine militaire française. Par une bizarrerie inconcevable, le préjugé de la naissance, plus puissant que sous le règne de Louis XIV, où Jean-Bart devint chef d'escadre, s'y opposait d'une manière invincible. La révolution de 1789 lui ouvrit la carrière, ainsi qu'à d'autres marins enfans du peuple ; et bientôt quantité d'officiers du corps royal de la marine, en émigrant, l'élargirent encore. C'est alors qu'on vit s'y précipiter ces premiers maîtres des vaisseaux de l'État, et ces officiers de la marine marchande qui se signalèrent par de beaux faits d'armes, dans les guerres maritimes de la République et de l'Empire.
M. Willaumez était enseigne sur le vaisseau le Patriote, monté par M. d'Entrecasteaux, lorsque ce chef d'escadre fut nommé en 1791 pour commander l'expédition destinée à aller à la recherche de La Pérouse. Ayant eu la faculté de choisir les officiers qui devaient le seconder dans cette mission, d'Entrecasteaux le fit comprendre dans l'état-major de sa frégate en qualité d'officier chef de route (1). En outre de cela, dans le paquet cacheté des grâces et avancemens à distribuer dans le cours de la campagne , il emportait pour M. Willaumez les brevets de lieutenant de vaisseau et de chevalier de Saint- Louis. Dire que pour lui décerner ces récompenses, on devança l'époque fixée par les intructions du ministre, c'est indiquer suffisamment combien il les avait gagnées. Dans cette difficile et périlleuse exploration de mers alors presque inconnues , il était à tout et partout ; mais il s'occupa plus particulièrement des opérations astronomiques dont il partagea les travaux avec MM. Achard, de Bonvouloir et Rossel.
Le dernier de ces officiers, auteur de la relation du voyage de d'Entrecasteaux, publiée sous l'Empire, c'est-à-dire long-temps après les événemens, la termina brusquement à l'entrée
(1) Recherché par les capitaines dtUa marine royale, qui eurent des commanderaens dans l'intervalle de la guerre de l'indépendance américaine A celle de la révolution française, le pilote Willaumei ne cessa de naviguer pendant tout ce temps. Il remplit surtout ses fonctions de la manière la plus distinguée sur VA&trécy frégate montée par M. le vicomte de Saint-Riveul, commandant de la station des Indes orientales. Lorsque M. d'Entrecasteaux, oui avait été investi, en 1787, du gouvernement de l'Ile-de- France, quitta ce poste, il repassa en Europe sur tJstrée, ce qui lui fournit l'occasion d'apprécier la haute capacité de M. Willaumei.
des deux frégates la Recherche et l'Espérance dans la rivière de Sourabaya.
c Les détails des événemens ultérieurs, disait » H. de Rossel, sont également étrangers au » voyage du contre-amiral d'Entrecasteaux, et » au but que le gouvernement s'était proposé, » tant sous le rapport de la science que sous » celui de la recherche de M. de La Pérouse. > 11 serait hors de propos d'exposer ici les motifs de cette réticence qu'un passage subséquent de la présente notice fera suffisamment comprendre au lecteur; mais il importe de rappeler des circonstances dans lesquelles M. Willaumez joua un rôle remarquable.
D'Entrecasteaux et Hupn de Rermadec étant morts, le commandement avait passé au capitaine d'Auribeau, et l'expédition touchait à son terme, lorsque les deux frégates vinrent relâcher à l'île de Java. Les navigateurs français y apprirent les grands événemens dont notre pays était devenu le théâtre depuis leur départ : la déchéance de Louis XYI, l'établissement d'une république, la mort tragique du roi, et la guerre qui s'en était suivie avec l'Angleterre , l'Espagne et la Hollande. La nature toute pacifique de l'expédition entreprise dans un but d'humanité et pour le progrès des sciences, et surtout le précédent qu offrait la conduite tenue en pareil cas par la cour de Versailles, à l'égard du capitaine Gook, eussent permis à un commandant doué d'énergie et de bonne volonté, de résister aux prétentions du gouvernement de Batavia, qui s'arrogeait le droit de séquestrer les deux frégates et de considérer les équipages comme prisonniers de guerre. Hais d'Auribeau, partisan zélé de l'ancien régime, profita de cette circonstance pour manifester d'une manière éclatante ses sentimens contre-révolutionnaires. De concert avec plusieurs officiers appartenant à la caste nobiliaire, il se proclama l'allié des ennemis de la France ; puis, sous la protection des canons hollandais qui menaçaient ses frégates, il leur fit arborer le pavillon blanc, et livra aux autorités bataves la portion des étatsmajors et des équipages qui refusa de s'associer à sa défection.
M. Willaumez fut du nombre des marins de l'expédition qui se montrèrent fidèles à la révolution et aux lois de l'Assemblée nationale. Après avoir été en butte à des persécutions dont il a publié récemment le détail dans le Journal de la Marine et des Colonies, il fut relâché, et ramena à l'Ile-de-France ses compagnons d'infortune et de patriotisme.
Les mers de l'Inde n'étaient pas alors le théâtre d'une guerre bien active ; mais les corsaires de nie-de-France avaient déjà fait un tort prodigieux au commerce anglais. Peu de temps après l'arrivée de M. Willaumez, cette colonie, étroitement bloquée par une division anglaise, privée
par là de l'espoir de voir rentrer ses nombreux
corsaires ainsi que leurs prises, menacée même de la famine, se trouvait dans une position si fâcheuse, que l'on se décida à faire sortir deux frégates qui étaient au Port-Louis, pour attaquer les ennemis et essayer de leur faire lever le blocus. Une foule de volontaires se présenta pour prendre part à cette audacieuse entreprise. M. Willaumez fut l'un des premiers. Il s'embar* qua sur la Prudente que montait le commandant Renaud, et son grade de lieutenant de vaisseau le plaça au commandement de la batterie de cette frégate qui, suivie de la Cybèle et d'un brick, alla, sans hésiter, livrer combat aux deux vaisseaux anglais, le Diomède et le Centurion. On connaît le résultat de cette brillante affaire : les ennemis furent battus et l'ile débloquée.
En récompense de sa belle conduite dans le combat, le lieutenant Willaumez reçut des autorités de la colonie le commandement de la corvette le Léger, avec la mission de porter au gouvernement des dépèches de la plus haute importance. Il ramena sur ce bâtiment quelques débris des équipages des frégates laissées à Java, et rapporta une faible partie des fruits de l'expédition d'Entrecasteaux, dont malheureusement la grande masse, restée entre les mains d'un officier complice de d'Auribeau, et qui était passé en Angleterre, semblait à jamais perdue pour la France.
Le gouvernement éleva M. Willaumez au grade de capitaine de vaisseau, et lui confia le commandement du Pluton. Cette époque de la vie de M. Willaumez est l'une de celles vers lesquelles il se reporte avec le plus de satisfaction : elle lui offrit en effet la première occasion de mettre en pratique cette nombreuse série d'améliorations que son génie marin n'a jamais cessé de lui suggérer. Les soins qu'il apporta à l'armement de son vaissean en firent un modèle d'installation et de tenue militaire, et la plus grande partie des perfectionnemens qu'il avait imaginés fut adoptée, en dépit de la routine ennemie des innovations : il ne manqua sans doute, pour qu'ils le fussent tous, que l'expérience qu'il en eût faite à la mer; mais, à peine avait-il mis la dernière main au Pluton , qu'il dut le quitter.
Le ministre Truguet, qui avait fait sentir au Directoire l'importance de seconder les desseins encore secrets de Tippoo-Saëb, préparait une grande expédition pour les mers de l'Inde. II voulut la faire précéder dans ces mers par une division de frégates. Le capitaine Willaumez fut choisi pour faire partie de cette espèce d'avantgarde, et on lui donna le commandement de la Régénérée. Il fit sur cette frégate les premières, c'est-à-dire les plus brillantes et les plus heureuses campagnes de la division de l'amiral Sercey, et il prit part au beau combat que cet amiral, avec six frégates» livra à deux vaisseaux de
ligne anglais, dans le détroit de Malacca. Les qualités de la Régénérée n'avaient pas, jusqu'alors, été fort remarquables; entre les mains du capitaine Willaumez, elle devint un bâtiment d'une marche supérieure. Cet avantage, joint au talent et à l'activité de son commandant, la rendit éminemment utile à l'amiral Sercey, et la majeure partie des prises que fit dans ce temps sa division, furent jointes et amarinées par la Régénérée.
Le séjour du capitaine Willaumez dans les mers de l'Inde nese prolongea pas cette fois autant qu'il l'eût désiré, et il dut se séparer du brave amiral, dont il secondait si bien les efforts, pour soutenir la gloire du pavillon français et ruiner le commerce de la Grande-Bretagne. Sa frégate, quoique de construction assez récente, se trouva dans un état de délabrement qui exigeait de grandes réparations. Les autorités de l'Ile-de- France, qui, profitant de l'espèce d'abandon dans lequel les laissait la métropole, s'étaient rendues indépendantes de fait, tenaient à ménager leurs ressources financières. Elles appliquaient aux besoins de la colonie le produit des prises faites par nos bâtimens de guerre et jusqu'à la part des officiers et marins, et ne rendaient rien a la république. Ayant sans doute trouvé que le radoub de la Régénérée serait trop dispendieux, elles la renvoyèrent en Europe, de conserve avec la Vertu , qui avait également besoin d'être radoubée.
Ces deux frégates portaient au Directoire des dépêches relatives aux entreprises méditées par Tippoo-Saëb et aux secours réclamés par ce prince. On leur avait donné en même temps la mission d'escorter deux riches galions espagnols, qu'elles firent arrivera bon port aux Canaries (i). Dans ces parages, la Régénérée, laissant sa conserve bien loin derrière elle, eut un engagement avec une frégate anglaise, qui était venue les reconnaître et avait pris la fuite. Le capitaine Willaumez, qui seul pouvait continuer de lui donner chasse, la gagnait de vitesse et avait la certitude de la prendre, quand la Régénérée, par suite de la vétusté de son gréement, vint à démâter et fut obligée, pour se réparer, de retourner au mouillage de Sainte-Croix de Ténériffe, où elle rejoignit la Vertu. A son retour en France, le capitaine Willaumez fut nommé chef de division. II fut presque en même temps chargé de diriger (d'après le plan qu'il en avait donné) une expédition préparée à Saint-Maloet qui devait causer les plus grands dommages au commerce anglais; mais cette expédition fut contremandée.
L'une des plus grandes erreurs de Napoléon fut sans doute celle qu'il commit, lorsque, cédant à des obsessions domestiques, il entreprit de reconquérir Saint-Domingue. Pendant la trop
(1) Les autorités coloniales s'étaient fait payer soixante milles piastres fortes (plus de 300,000 fr.) pour cette escorte.
[ARITIML. 367 funeste expédition qui avait pour objet la repris* de cette belle possession, proclamée naguère à juste titre la reine des Antilles, le chef de division Willaumez, montant le vaisseau le Duguay- Trouin, fut chargé du commandement de la station navale établie sur les côtes de la partie du sud de l'ile. Sa conduite, dans cette position épineuse, fut digne d'éloges. Il sut inspireraux chefs noirs de la crainte, du respect, et en même temps de la confiance et de l'amitié, et on lui dut en grande partie la tranquillité parfaite qui régna sur tout le littoral dans l'étendue de son commandement. La confiance surtout était portée si loin à son égard, que le général nègre La plume vint lui remettre en dépôt deux millions, dont il était devenu possesseur au milieu des désordres qui avaient consommé la ruine de notre riche colonie.
Par suite du renvoi en France de plusieurs bâtimens de guerre de l'expédition, le chef de division Willaumez quitta le Duguay-Trouin pour porter son guidon de commandement sur la frégate la Poursuivante.
On sait les atrocités qui de part et d'autre marquèrent la guerre barbare dont Saint-Domingue fut le théâtre à cette époque. Si nos soldats tombés au pouvoir des nègres étaient impitoyablement égorgés ou livrés à d'affreuses tortures, les chefs blancs s'en vengeaient par de terribles représailles. Les prisonniers noirs étaient massacrés, ou, ce qui avait semblé plus commode et moins scandaleux que d'en faire une boucherie en plein jour, on profitait des ombres de la nuit pour les faire noyer dans les rades, et, par une cruelle dérision, l'on appelait cela les déporter en mer ou leur faire faire le voyage.
Il faut bien le dire, quelques officiers de marine, dont le nom demeurera éternellement en horreur, ne rougirent pas de prêter leur ministère à ces actes odieux. Ils cherchèrent à s'en excuser sur la nécessité d'obéir à des ordres supérieurs. Vaine excuse ! N'auraient-ils pas dû sentir que l'honneur et l'humanité leur défendaient d'obéir à de pareils ordres? Plusieurs de leurs confrères leur en donnèrent l'exemple , mais aucun d'une manière plus éclatante que le •commandant Willaumez.
Un général, dont nous tairons le nom, lui adressa un jour deux noirs, avec la note suivante, écrite par son chef d'état-major : t Gonformé- • ment aux ordres du général j'envoie à vo- » tre bord deux hommes qui, jusqu'à ce que » vous vous en soyez débarrassés, ne devront i voir personne, ni parler à qui que ce soit. Il
> faut qu'on ignore absolument ce qu'ils sont dei venus. Yous pouvez les mettre à bord du pre-
> mier bâtiment partant pour le Port-au-Prince
> ou tout autre endroit, avec une recommandation
> précise, à moine que vous ne préfériez leur faire % faire le voyage vous-même. »
Le commandant Willaumez ne put contenir
ton indignation, el répondit sur-le-champ par une lettre digne de figurer dans l'histoire à côté de la noble réponse du gouverneur de Bayonne à Charles IX. c Puisque vousavezdes embarcations i pour envoyer à mon bord, y disait-il, vouspou- • vez bi^n faire faire le voyage vous-même, et » ne pas me prendre pour un bourreau. » Il est presque superflu d'ajouter que la Poursuivante devint un asile inviolable pour tes deux noirs en question, et pour une foule d'autres malheureux nègres et mulâtres voués à la mort.
Vers la fin de l'expédition, le commandant Willaumez ramenait la Poursuivante au Cap-Français, et se trouvait dans les parages du Môle Saint-Nicolas, ignorant que la guerre avait éclaté de nouveau entre la France et l'Angleterre, lorsqu'il se vit donner la chasse par une division anglaise. Confiant dans l'état de paix, il ne changea pas de route. Néanmoins la persistance avec laquelle on le chassait lui fit juger prudent de se préparer au combat. U sentait que le moins qui pourrait lui arriver, s'il était joint et attaqué, serait d'avoir affaire à un vaisseau de ligne, et la partie était d'autant plus inégale, que la Poursuivante n'était pas armée sur le pied de guerro. Cette frégate, qui portait du 24 en batterie et devait monter quarante-six pièces, n'en avait que trente-quatre, dont vingt-deux de 24 et douze de 8, et, au lieu de près de quatre cents hommes d'équipage, cent cinquante seulement et trente noirs.
L'Hercule, vaisseau de tète de la ligne anglaise, devançant de beaucoup ses compagnons, joignit la Poursuivante et l'attaqua. Celle-ci, qui avait en vaiu essayé d'échapper à un ennemi aussi supérieur et avait déjà souffert de son feu, présenta audacieusement le travers à son formidable adversaire; un combat en règle s'engaged de la sorte entre une frégate française délabrée par une longue campagne et presque sans équipage, et un vaisseau de ligne anglais qui, outre l'avantage de ses dimensions et de sa solidité, avait une artillerie plus que double et un équipage à peu près quadruple. Bien que les premières bordées de la frégate eussent fait au vaisseau des avaries notables, la résistance semblait inutile, lorsqu'une saute de vent vint offrir une chance inespérée dont, en marin expérimenté, le commandant Willaumez se hâta de profiter. Avaut que le capitaine de l'Hercule se fût aperçu du changement de brise, il parvint, par une manœuvre aussi prompte qu'habile, à prendre une position qui lui permit d'envoyer toute sa bordée dans la poupe de ce vaisseau. Cette bordée fut décisive. Le dommage qu'en reçut le vaisseau anglais le força à reprendre le large et à abandonner la Poursuivante. Celle-ci donna bientôt après dans la baie du Môle, aux acclamations du général Lapoype et de la garnison de la place, ainsi qu'au bruit de l'artillerie des remparts qui la saluèrent à son entrée.
Le combat de la Poursuivante a fourni le sujet d'un des tableaux, commandés par le gouvernement pour perpétuer le souvenir des plus brillans faits d'armes de la marine française.
Le Môle, port dénué de toute espèce de munitions navales, n'offrait au commandant de la Poursuivante rien de ce qui était nécessaire pour les réparations de sa frégate, délabrée par une longue campagne et par le combat qu'elle venait de soutenir. II résolut d'aller la réparer aux Etats-Unis. La Poursuivante arriva dans la Chesapeake, coulant bas d'eau et démâtée de tous mâts par l'effet d'un coup de vent qu'elle avait essuyé près des Bermudes. Tout ce que le génie du vrai marin peut lui suggérer de ressources fut mis en œuvre, dans cette circonstance, par le commandant Willaumez ; et, sans autres secours, en fait d'ouvriers, que les hommes de son équipage, il réussit à faire d'une frégate ainsi désemparée un modèle de solidité, de tenue et d'élégance. Enfermé par les glaces à Baltimore, il les fit scier par ses matelots sur une longueur de près d'une lieue, et la Poursuivante reprit la mer, malgré un vaisseau et une frégate que les Anglais avaient établis en station pour la bloquer.
A sa rentrée dans un port de France, avec cette même frégate, le commandant Willaumez eut à soutenir un autre engagement avec un vaisseau de ligne anglais qui cherchait à lui couper la route, et auquel il échappa par la dextérité de sa manœuvre. L'empereur, juste appréciateur du mérite et de la bravoure, éleva M. Willaumez au grade de contre-amiral, et le nomma au commandement de l'escadre légère de l'armée navale de Brest.
Cette portion de l'armée eut seule occasion de se battre. Dans une de ces feintes sorties que fit tant de fois l'amiral Ganteaume et qui le mirent en butte aux traits du ridicule, l'escadre légère se trouva aux prises avec l'avant-garde de l'armée anglaise. Le contre-amiral Willaumez, qui, avec son vaisseau l'Alexandre, s'était placé au poste le plus rapproché de l'ennemi, soutint presque seul le feu de cette avant-garde et notamment du vaisseau à trois ponts fHibernia9 monté par l'amiral Cornwallis.
Tout était prêt alors pour l'exécution du grand plan qu'avait conçu Napoléon pour l'invasion de l'Angleterre. Mais la jonction de nos forces navales, qui devait nous rendre maîtres de la Manche et assurer le passage de la flottille, se trouva manquée par la retraite de l'amiral Villeneuve sur Cadix, quand on l'attendait à Brest. D'un autre côté , l'empereur se vit contraint de renoncer, au moins momentanément, à la descente pour faire face à une coalition nouvelle des puissances du continent. Par suite de ces événemens, l'armée navale de Brest fut disloquée, et l'on en fit deux grands détachemens dont
chacun avait une destination particulière. Le contre-amiral Willaumez fut chargé de l'une de ces deux missions. Son escadre était composée de six vaisseaux et deux frégates. Ses instructions lui donnaient à peu près carte blanche. Il était libre de se porter sur tous les points où il jugerait pouvoir causer le plus de dommages à l'Angleterre, soit en détruisant ses convois, soit en ravageant ses colonies; seulement il lui était prescrit de ne pas demeurer absent d'Europe pendant plus de quatorze mois.
Sous le rapport des opérations, l'amiral Willaumez était ainsi à Taise ; mais, d'un autre côté, il se trouvait dans une position extrêmement délicate : le frère de l'empereur était dans son escadre comme simple capitaine de vaisseau, et Napoléon avait strictement ordonné de le traiter à l'égal des autres, et sans aucun égard pour sa naissance. Jérôme voyait avec déplaisir qu'on l'éloignàt de France, pour faire une campagne dont la durée devait être au moins d'une année. Son mécontentement, qu'il n'avait point caché à l'amiral Willaumez, ajoutait considérablement aux embarras de cette position du brave amiral. Willaumez, le plus franc de tous les marins, et le moins courtisan de tous les hommes, lui fit des remontrances, et lui donna des conseils dont la sagesse ne saurait surprendre, mais dont la forme et la mesure doivent peut-être étonner d'un homme de son caractère. En général, dans ses relations avec Jérôme, il sut lui marquer toute, la déférence possible, sans déroger à la dignité de ses fonctions d'amiral, et sans rien sacrifier de son autorité.
Les bornes de cette notice ne nous permettent pas d'entrer dans les détails de l'expédition dont il s'agit. Le tort qu'elle fit au commerce anglais peut être évalué à 12 ou 15 millions ; mais ce n'est rien en comparaison de ce qu'elle eût pu faire, sans les contrariétés de toute espèce qui dérangèrent les plans de l'amiral Willaumez. Parmi ces contrariétés, la plus grande fut la tempête affreuse qui assaillit l'escadre dans la nuit du 19 au 20 août 1806. Au milieu de cette tourmente, telle que l'amiral lui-même déclara n'en avoir jamais vu de semblable, les vaisseaux furent dispersés, et coururent les plus grands dangers. Presque tous démâtèrent complètement, ou perdirent leur gouvernail. Le Foudroyant, monté par l'amiral Willaumez, éprouva à la fois ce double accident.
Quand la tempête se fut apaisée, l'amiral parvint à fabriquer un gouvernail de fortune, et à établir des mâtereaux à la place des mâts que son vaisseau avait perdus. Dans ce déplorable état, il le dirigea vers la Havane. Aux environs de ce port, il fut attaqué par l'Anson, le même vaisseau contre lequel la frégate la Loire, commandée par l'intrépide Segond, avait soutenu le cinquième de ses glorieux combats sur la côte Tome II.
d'Irlande. Dans toute autre circonstance, V Anton eût payé cher sa témérité ; mais alors il avait affaire à un vaisseau totalement délabré. Cependant, malgré la difficulté qu'éprouvait le vaisseau français pour manœuvrer, il mit bientôt son ennemi en fuite, et, ne pouvant le poursuivre» il entra dans le port.
Après ces désastres, malgré tous les efforts de l'amiral Willaumez pour réunir son escadre, elle ne se rallia plus. Les bâtimens qui la composaient revinrent isolément en France, à l'exception d'un vaisseau qui périt sur les côtes des Etats-Unis, et d'un autre vaisseau et une frégate qui, s'étant réfugiés dans la Chesapeake, y furent dépecés.
Tel fut le sort d'une des escadres les mieux conduites, parmi celles que la France mit en mer pendant la longue guerre de la révolution. Les * Anglais eux-mêmes rendirent justice aux talens de l'amiral Willaumez, et apprécièrent le mérite de cette longue campagne, au milieu d'obstacles sans nombre. L'amirauté anglaise avait détaché de tous côtés des forces à la poursuite de l'escadre de l'amiral Willaumez : ainsi l'amiral français, dont la fortune ne seconda pas les habiles combinaisons, occupa néanmoins quatre escadres ennemies, chacune au moins aussi forte que la sienne.
Pendant les années 1807 et 1808, l'amiral Willaumez commanda l'escadre réunie sur la rade de Brest.
Au commencement de 1809, l'empereur lui confia une mission de la plus haute importance. Il devait, avec l'escadre de Brest, sortir à l'improviste, surprendre et détruire les stations anglaises établies devant Lorient et Rochefort ; et, après avoir rallié à sou pavillon les divisions françaises de ces deux ports, se porter en toute hâte dans les mers d'Amérique, pour ravitailler nos colonies des Antilles, et ravager ou rançonner les possessions anglaises, en dépit de l'escadre de sir Alexander Cochrane, qu'il eût été en mesure de combattre avec avantage. La sortie eut lieu, et la manière dont elle s'opéra fit un grand honneur à l'amiral Willaumez; mais les commandans des stations anglaises, avertis à temps par leurs découvertes, évitèrent la surprise, et gagnèrent le large. Malheureusement la division de Lorient ne put sortir le jour où l'amiral Willaumez venait de la débloquer : celle de Rochefort n'était pas non plus prête à prendre la mer, quand il parut devant ce port. Il resta plusieurs jours à l'attendre en dehors de la rade de l'île d'Aix ; mais, pendant ce temps, les croisières ennemies s'étant ralliées, se présentèrent en forces supérieures, et obligèrent l'amiral français à entrer sur la rade, où son escadre se trouva bloquée. Sans le désastre qu'elle éprouva six semaines après, sous le commandement du vice amiral Allemand, on eût peut-être dû s'applaudir
de voir l'entreprise ainsi manquée. Par une singulière fatalité qui marqua presque tontes les opérations du ministre Decrès, l'amiral Willaumez avait été expédié trop tard. La Martinique capitulait le jour même qu'il arriva devant Roche fort.
Ici se termine, à proprement parler, la carrière militaire de l'amiral Willatimez ; et, depuis cette époque jusqu'à la fin de la guerre, le commandement en second de l'armée navale hollandaise, sur la rade du Texel, et celui de la flottille du Zuyderzée, sont les seuls qu'il ait été appelé à exercer.
Dans cette carrière si longue et si bien remplie, dans cette nombreuse série de campagnes et de combats, il eut le bonheur de n'être pris qu'une seule fois par l'ennemi (an pouvoir duquel il ne resta même pas vingt-quatre heures); mais alors il ne commandait pas t tant qu'il commanda, il ne fut jamais réduit à ht cruelle nécessité d'amener son pavillon.
Depuis la paht, l'amiral Willanmei ne fut pas employé à la mer, mais il fut membre ou président de diverses commissions, dont les travaux eurent pour objet de perfectionner l'organisation de la marine, tant au personnel qu'au matériel. Jaloux de rendre jusqu'à ses loisirs utiles à une arme qu'il aime avec passion, il fit faire à ses frais une superbe collection de modèles des diverses espèces de bàtimens de guerre, auxquels il appliqua les nombreuses améliorations qu'il avait imaginées. (Fotr la planche.)
L'amiral Willaumez a toujours attaché le plus grand prix h sa réputation de marin-pratique. II se flattait de manier l'épissoir anssi bien que le sextant, et il n'y a pas d ottvrage de bord ou de garniture qu'il n'eût exécuté avec une dextérité supérieure à celle du plus fin gabier. Le fait est qu'il fut peut-être à la fois le plus habile officier et le meilleur matelot de tous les bâtimens et escadres qu'il a comtriandés.
Honoré dès long-temps de l'amitié personnelle du roi, M. Willaume* fut appelé sous le ministère de M. de Bigny à la présidence du conseil des travaux de la marine. Son élévation à la pairie et le titre de comte qu'il a transmis à l'un des officiers les plus distingués de notre flotte, M. le capitaine de vaisseau Bouër Willaumez, furent les derniers honneurs qui couronnèrent cette noble carrière. Le vice-amiral Willaumez est mort à Suresne, le 17 mai 1845. 11 était auteur d'un Dictionnaire de marine, qui a été placé par le gouvernement au nombre des livres dont les officiers et élèves de la marine doivent être pourvus à leur embarquement.
Nous pourrions encore citer plusieurs mémoires où cet illustre marin mit au service de l'administration les connaissances fruits de ses réflexions et de sa longue expérience; nous nous contenterons de signaler à l'attention ses études sur la colonisation de la Guyane et un remarquable travail sur nos écoles des mousses.
J.-T. Pamsot.
Sa Cambu**
ET LES CAMfcUSIERS.
Nous avons dit à l'article Arrimage que la cale d'un vaisseau de guerre est le magasin général ou se renferment, avec tant d'autres objets d'armement, les provisions de bouche pour la nourriture de l'équipage; et nous avons exposé comment elles s'y placent et s'y disposent, pour leur meilleure conservation selon leur nature, et pour leur facile accès selon les besoins de leur emploi. Hais outre ce vaste magasin de réserve, il existe encore i bord un local spécialement consacré à la distribution quotidienne des vivres de consommation; espèce de cantine où se mesure avec une rigueur d'exactitude inconnue partout, ailleurs, les boissons et les autres alimens qui composent les repas des commensaux du bord. Cette sorte de dépense est un petit enclos pris sur l'espace du faux-pont, au-dessus de la partie de la cale qui recèle les Vivres de campagne, et avec lequel il communique par une écoutille, ou sorte de trappe, qui sert de passage au* futailles pleines qu'on y monte pour y être distribuées en rations. Hors de tout encombre en ce qui concerne les autres services du vaisseau; solidement enfermé dans ses fortes cloisons; ayant porte et guichet à claire-voie tretllîssés en fer de laiton ; ayant même un juda de sûreté pour voir au dehors, cet enclos s'appelle la cambuse, et ses servans les cambusiers*
Considérée seulement sous son aspect matériel, la cambuse serait d'un faible intérêt dans l'esprit de notre publication, s'il n'offrait à l'observation des traits qui font soupçonner de primeabord son influence morale sur la grande réunion d'hommes dont elle est de fait l'auxiliaire vital; ce qui nous entraîne à la description intérieure de ce coin à part dans le vaisseau, et moralement séparé de lui par le caractère et la condition de ses habitans naturels ; chambre obscure, où viennent se peindre aussi les mœors maritimes de nos matelots, et dont nous nous sommes fait un objet d'étude spéciale.
La cambuse étant située dans les profondeurs du vaisseau et au-dessous du niveau de la mer, l'air respirable y est rare, la température pénible, et l'obscurité profonde. Nous allons y pénétrer i travers une atmosphère épaisse et nauséabonde qui s'exhale des mille matières en proie à la fermentation provoquée par la chaleur perpétuelle de ces lieux. Nous y entrons à la lueur terne et monotone d'une lampe éternelle, dont la flamme immobile se dessine faiblement au centre d'un disque de vapeurs rougeâtres, et neutralise à peine les ténèbres de cette région sous-marine ; tnais quelque faible que soit cette lumière, elle se réfléchit encore avec certain éclat sur le cui-
vre, le fer-blanc et rétain poli de» ustensiles de service suspendus aux cloisons avec une pensée d'ordre et de propreté qui plaît et dédommage de Timpression quasi sépulcrale éprouvée d'abord ; leur arrangement fait même soupçonner les velléités artistiques des familiers de ce caveau ; car là aussi s'est glissée (sauf la couleur locale) cette coquetterie de perfectionnement qui déborde partout, et jusque sur nos vaisseaux. Ainsi, figurez-vous donc qu'au-dessus d'un tonneau de vin en vidange, bien et dûment calé sur son chantier, et armé de son robinet fourbi au clair, des cambusiers de goût peuvent grouper emblématiqueroent leurs mesures grandes et petites, leurs entonnoirs .douilles, balances, forets, couteaux, robinets, etc., de manière à représenter un trophée bachique, comme dans les musées d'armes on représente des soleils avec des baïonnettes, et des chapiteaux corinthiens avec des pistolets. Nous avons même vu des cambuses, où le luxe d'arrangement ne laissait rien à deviner dans l'intention des emblèmes décorateurs; et où l'effigie enluminée du grotesque dieu des ivrognes pesamment bifurqué sur un tonneau, éufit franchement peinte ou collée sur le panneau le plus en regard; non pour exprimer comme d'usage les libéralités bachiques exercées dans les lieux de son inauguration : ce serait un mensonge, et nous saurions mieux que les cambusiers choisir un emblèpie en harmonie avec la religion professée dans cette caverne : ce serait Mais arrêtons-nous; il peut se trouver
encore des cambusiers honnêtes gens, et dont la susceptibilité est à respecter.
La cambuse comprend dans ses dispositions intérieures d'abord celles accommodées au service des distributions, telles que caissons, tablettes, rayons, étagères, équipettes, etc., et celles nécessaires au logement de ses familiers, et entre autres une petite chambre séparée et confortable, réservée au chef du personnel.
Le personnel de la cambuse est plus ou moins nombreux, selon la grandeur du navire; et sur un vaisseau de 74 canons que nous prendrons pour terme moyen de comparaison, il n'est pas moins de onze ou douze individus, lesquels, bien que préposés à un seul objet, le soin et la distribution des vivres du bord, doivent être des artisans dont les professions, d'ailleurs nécessaires au vaisseau, les rendent plus spéciaux dans la manipulation des boissons et des comestibles : ainsi il se compose d'abord d'un maître-commis, écrivain comptable délégué du munitionnaire, chargé de surveiller et justifier l'emploi des vivres, et presque toujours supérieur à ses adjoints, ou plutôt ses valets, par les manières et l'éducationj d'un second commis, d'un maître-valet ou distributeur, d'un maître tonnelier, de deux aides- tonne lier s, d'un maître boulanger, d'un garçon boulanger, d'un maître boucher, d'un maîtrecoq où
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cuisinier deV équipage A' unsecondeoq, et enfin d'un domestique pris ordinairement parmi les novices de l'équipage, et accordé parle capitaine de frégate pour le service culinaire des cambusiers.
Excepté ce dernier, qui appartient à l'inscription maritime, tous les serviteurs de la cambuse relèvent du munitionnaire fournisseur des vivres de la marine. C'est par lui qu'ils sont payés pour assister le maître commis dans sa responsabilité. Il attend de leur zèle qu'il ne soit pas dépensé pour I4 nourriture de l'équipage durant le voyage, plus de vivres que n'en comportent le règlement et les clauses de son marché; et nous devons affirmer que les cambusiers observent, dans l'exécution de ce règlement, une exactitude si sévère, que les différences, quand elles existent, sont toujours au détriment des consommateurs.
Il est vrai qu'elles font peu sensibles chaque fois, mais sont tellement continues, qu'elles finissent par composer de très-importans revenansbons au seul profit des distributeurs. Bien que ces soustractions aient toujours pour prétexte spécieux leur dévotion au munitionnaire, personne n'en est moralement dupe, ni le munitionnaire, ni le matelot ; le premier, par une philosophie toute proverbiale, semble passer légèrement sur ces pots-de-yin escamotés à de grands risques, et prélevés d'ailleurs sur des pitances qui légalement ne lui appartiennent plus. Quant au matelot, c'est autre chose ; il n est pas philosophe à ce point de pardonner au distributeur le petit peu qu'il lui rogne impunément sur sa ration de tous les jours; et c'est là la source de celte antipathie éternelle qui met en continuelle hostilité le gaillard-d'avant et la cambuse ; hostilité qui so manifeste du côté des matelots par des épithètes ronflantes et énergiques contre la probité cambusière, et par d'autres bons tours de méchanceté matelotesque, dont les cambusiers sont continuellement l'objet. Cetteantipathieest d'ailleurs corroborée par la différence des positions physiques et morales des adversaires des deux camps. En effet, les matelots sont à bord les véritables serviteurs de l'Etat, et ont à supporter toutes les éventualités nautiques et militaires de leur condition ; mais les cambusiers ne servent l'Etat que parce qu'ils sont les serviteurs de ses serviteurs. Ils n'appartiennent en rien à l'administration des classes. Leur qualité de non-combattans les protège centre les rudes atteintes de la vie maritime; les violences de la tempête et les horreurs du combat se passent sans leur concours; ou s'ils le prêtent, c'est pour des emplois et dans des postes à l'abri des dangers de ces drames terribles.
Ainsi, cette fausse condition maritime, qui n'a rien de marin, rien de guerrier, et les privilèges qui en sont les conséquences, en font uné caste à part dans le vaisseau; et pour les matelots, les cambusiers sont les parias du bord:
FRANGE MARITIME
Or, guerre aux parias ! malheur donc aux cambusiers, au distributeur surtout, s'ils ne se garent pas continuellement contre la malice qui ▼cille !
Ainsi, après le travail de la journée, si le distributeur sort le soir de sa cambuse pour aller respirer sur le pont l'air pur et nécessaire, il lui faut traverser dans l'obscurité le faux pont et les batteries, où pendent cinq ou six cents hamacs, dans lesquels ne dorment pas encore ses ennemis, qni, avertis par un cri d'intelligence, s'apprêtent i lui rendre le passage difficile; et tandis qu'il avance en se courbant péniblement, c'est bourré par des coups de pieds invisibles, ou sanglé par des bouts de rabans qui sifflent dans l'ombre, à travers l'hilarité et les huées, qu'il arrive sur le gaillard -d'avant, où l'attendent d'autres traits de la malice vigilante de ses persécuteurs.
A peine a-t-il paru, que sa tète toujours nue et son costume négligé, et surtout certaine odeur avinée qu'il exhale, l'ont signalé à tous les matelots de quart occupés désormais à lui faire payer, à leur manière , la ration d'air libre qu'il vient respirer chez eux. Habiles à feindre, ils savent lui ôter toute méfiance ; et soit qu'il se promène ou se repose, il faudra qu'il succombe au sort qui l'attend : c'est quelquefois une corde tendue qui le renverse; ou c'est un objet d'un contact désagréable qui lui tombe sur les épaules. Si son mauvais destin le conduit à s'asseoir, et que, cédant à l'influence de la douce fraîcheur du soir et d'un roulis endormeur, il s'endorme» oh ! il est perdu ; et les dispositions sont prises de telle sorte autour de lui, qu'à son réveil il sera luimême l'artisan de sa propre infortune. Ainsi, à son premier mouvement, c'est un seau rempli d'eau qu'il se renverse sur la tête. Nous avons vu remplir l'intérieur des mains du dormeur de quelque matière épaisse et sale, et provoquer ensuite sur ses lèvres un vif chatouillement, pour qu'à son réveil il y portât naturellement ses mainsj qui ne manquaient pas d'y déposer leur contenu. Alors, indigné, il se lève, il jure, il menace, et court réclamer justice de l'officier de quart, qui lui demande à désigner l'auteur du délit; mais il ne connaît de coupable que le gaillard-d'avant qu'il accuse en masse ; et cette accusation collective, qui ne peut avoir de poursuite, le fait renvoyer par une fin de non-recevoir, qui le déboute de sa plainte en lui laissant son désastre.
Il est inutile de dire que nous ne comprenons pas dans le nombre des victimes de la cambuse vouées à la malice matelotesque, le maître-commis, chef des cambusiers. Nous avons dit ailleurs que, très-supérieur à ses adjoints par position et par caractère, il jouit à bord d'une certaine considération; des matelots ne sauraient donc lui manquer d'égards; d'autant plus, que non-seulement il ne contribue ni ne participe en
rien aux méprisables soustractions imputées aux distributeurs, mais parce qu'à l'occasion il use de libéralité envers les matelots employés à quelques travaux de sa spécialité.
Le matelot que le cours de son service ou de ses loisirs amène dans le voisinage de la cambuse, ne peut se défendre de jeter un regard féroce et plein de pensées vineuses sur ce coin obscur du vaisseau, où tant de joie et de bonheur sont tenus en barriques ! Il s'en approche en rusant, comme un renard près d'un poulailler. Il éprouve un saisissement frénétique lorsque la porte ouverte lui laisse voir dans la baille, où tombe le trop-plein des mesures pendant la distribution. Oh! comme il saurait profiter delà moindre négligence du cambusier ! Mais la porte refermée violemment lui annonce qu'il a été aperçu. C'est alors qu'inspiré par sa passion boitsonneuse, il reconnaît qu'il y aurait chance de profit à se faire ami du distributeur; et c'est un but vers lequel il vise pendant quelque temps. Il devient alors souple, officieux, empressé à lui offrir ses petits services de matelot, c'est-à-dire laver son linge, installer son hamac, nettoyer ses ustensiles ; il y a dans toutes ses manœuvres des verres de vin en perspective. Mais c'est en vain qu'il se met en frais, et le distributeur, qui sait deviner, et qui n'est pas donnant de sa nature,, déconcerte d'ailleurs ce projet de camaraderie qui le ferait soupçonner par ses confrères de tricher le produit de la tirelire commune pour payer les services du matelot officieux. On comprendra que celui-ci, désappointé, se rallie alors aux malintentionnés dont la religion pour la gent cambusière peut le seconder à se venger de ses peines en pure perte.
Le soin, l'ordre et la propreté de la cambuse, l'activité et la discipline des cambusiers, sont sous la responsabilité directe du maître-commis, ou, en son absence, du second commis; et c'est à l'un des deux que le capitaine de frégate, officier chargé du détail, adresse ses observations à cet égard.
La propreté de la cambuse est difficile à obtenir, et emploie une grande partie du temps de ses responsables. Ils y parviennent à quelques égards; mais quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent arriver à la protéger contre la plaie dont elle est frappée ; c'est celle d'être le rendez-vous naturel de tout ce qui s'est glissé d'animaux et d'insectes dégoûtans dans le vaisseau; surtout si dans ses voyages il a touché aux colonies intertropicales. Les rats, les souris, les fourmis, les punaises et les cancrelas en font leur lieu de prédilection pour croître et multiplier. Les cancrelas surtout mettent à leur reproduction une activité qui rend toute comparaison numérique impossible. Les coins, les trous, les fentes et les six faces intérieures de la cambuse en sont littéralement couverts par couches superposées,
depuis le cancrelas microscopique jusqu'au ravet, le géant de la famille, espèce de cancrelas monstre, volant, puant, hostile et venimeux. La mortalité qui les dénombre en proportion des naissances qui les accroît sème leurs dépouilles jusque dans les alimens en usage ; le vin surtout est à cet égard frappé d'une préférence qui bouleverse les entrailles, et en telle quantité, que s'en occuper serait du temps perdu; ce n'est qu'en se versant leur ration des repas, que les matelots peuvent purger leur boisson de l'écume de carcasses qui y surnage. Ils sont assez heureux pour y trouver le sujet de joyeuses causeries, et disent qu'ils boivent du vin à mille pattes.
La distribution des vivres à la cambuse a lieu pour chaque repas de l'équipage, c'est-à-dire trois fois par jour. Elle consiste à mettre dans un broc de bois appelé bidon, le vin qui revient à 7 hommes pour un repas, à raison d'un quart de litre pour chacun ; et dans une gamelle, le pain ou le biscuit accordé aux mêmes 7 hommes à raison d'une demi-livre pour le pain, et de 6 onces pour le biscuit. Tout l'équipage, ou à peu près, est divisé pour les repas en réunions de 7 commensaux. Une réunion s'appelle un plat. Ces répartitions de quantités d'alimens sont faites avant l'instant de les livrer aux consommateurs, et toujours avec certaine solennité qui en assure la justice ; et voici comme on y procède :
Après quelques dispositions préalables, qui ont pour but de ranger par ordre de tour sur plusieurs files les bidons et les gamelles déposés à la porte de la cambuse par le délégué de chaque plat, le maître-valet vient demander à l'officier de quart la commission qui doit assister à la distribution.
Cette commission, qui doit témoigner de la fidélité du distributeur à donner ce qui revient à chacun, se compose d'un aspirant qui la préside; d'un sergent des troupes passagères, s'il y en a à bord ; d'un caporal d'artillerie de marine, s'il s'y trouve de cette arme ; d'un quartier-maître de manœuvre et d'un matelot-gabier. La commission se rend à la cambuse. Les cambusiers font à l'aspirant président les honneurs d'un pliant, siège en toile remarquablement sale et gras; on lui remet la liste des plats, signée du maître-commis, laquelle instruit le président des quantités qui reviennent à chaque plat. Les autres membres de la commission prennent siège sur des bidons ou des gamelles hors d'emploi.
Le maître-valet, les manches retroussées, est assis sur une gamelle en regard de la barrique en vidange, et tourne le dos à la lumière douteuse de la lampe du lieu; en sorte que l'ombre projetée du distributeur prend une direction suspecte, et qui autorise les présomptions élevées contre sa
probité cambusière. La commission ne peut rien à l'égard de la direction de l'ombre.
La distribution commence.
Le second commis appelle les plats en commençant par le plat des seconds maîtres de manœuvres, les plus haut gradés entre les consommateurs de l'équipage ; il accuse en même temps le nombre de rations relatives, et un aide-cambusier pousse auprès du maître-valet le bidon appelé ; l'entonnoir y est mis ; le vin coule du robinet dans la mesure de fer-blanc, et de là dans le bidon, qui est enlevé pour être remis à son rang, accompagné de la gamelle dans laquelle le boulanger a mis la ration correspondante en biscuit. Et d'un.
On appelle ensuite le premier plat des quartiers-maîtres, et même manœuvre pour le service de ce plat, et de même jusqu'au dernier plat des novices. Ainsi, 100 ou 120 bidons et autant de gamelles passent à la suite pour être servis et surveillés en les poids et mesures de leur contenu, selon l'appel du second commis et la vérification de l'aspirant.
Vous êtes prié de croire que les membres de la commission les plus incommodes au distributeur, sont le quartier-maître et le matelot. Ils sont là les plus dévoués et les plus désireux à le surprendre en fraude ; aussi leurs yeux d'aigle suivent-ils dans l'ombre les mouvemens de la mesure du distributeur. L'adresse et l'habitude de celui-ci à manier ses ustensiles lui permettent une rapidité d'action fascinante et difficile à suivre. Le matelot, dévoyé et désappointé, et tourmenté par le besoin de donner cours à son humeur taquine, s'attache alors à observer les mouvemens du pouce de la main qui tient la mesure, car notez que ce pouce lui est suspect par l'habitude qu'il a de se plonger de toute sa première phalange dans le liquide, en se pliant sur le bord de la mesure toute comble. Les matelots ont calculé que ce pouce cause un déplacement qui enlève à la mesure un volume de vin équivalent; petit il est vrai, mais répété cent fois dans une distribution, ou trois cents fois par jour, ce qui, au bout de la campagne, suppose une quantité de vin vraiment regrettable pour les matelots qui, moralement, la croient à eux ; et comme ils ne peuvent la réclamer, ils veulent au moins l'empêcher ; aussi le matelot de commission aperçoit-il le pouce se plier dans la mesure, il prend la parole :
Le matelot (malicieusement). Cambusier, vous mettez le pouce.
Le distributeur (dédaigneusement).— Où-s que je mets le pouce ?
Le quartier-maître (d'un air capable). — Vous ne devez pas mettre le pouce.
Le distributeur (sérieux). — M'avez-vous vu mettre le pouce?
Le caporal à l'aspirant (militairement) -*
FRANGE MARITIME
Moniteur.... sans vous commander, défendez-lui de mettre le pouce.
L'aspirant (avec autorité). — Allons, cambusierv ne mettez pas le pouce.
Lb distributeur (affectant). — Monsieur, je m mets jamais le pouce.
Lb matelot (ba$ et victorieusement). — Plus souvent; jamais? Si j'avais autant de quarts de vin que tu mets le pouce voleur!.... >
La distribution terminée, la commission se retire; hors un de ses membres subalternes qui reste pour la surveiller jusqu'à sa livraison, qui a lieu quand l'officier de service l'ordonne. Alors le délégué de chaque plat vient la recevoir ; toujours avec le témoignage du surveillant, et non sans adresser au cambusier un petit mot émané de ses sentimens pour lui.
Nous aurions encore beaucoup à dire sur les scènes comiques causées par les réclamations fréquentes, justes ou non, des matelots contre les cambusiers qu'ils accusent de n'avoir pas complètement mis la ration dans le bidon. Il y aurait à décrire l'expression de désastre peinte sur la figure d'un réolamant, qui porte à l'officier de quart, pour pièce de conviction, sa mesure de fer-blanc dans laquelle il ne manque pas peut -être la valeur d'un plein dé.
Enfin nous aurions aussi beaucoup de choses à dire sur la cambuse, touchant les relations de comptes courans entre tes maîtres-commis et les aspirant dqnt la ration en vin et eau-de-yie, trop minime proportionnellement à la soif permanente de ces messieurs, a pondait à la précieuse découverte du bon à la cambuse, espèce de mandat pour une ou plusieurs bouteilles de , valable h vue, en nature, à passer en compte selon Favis de...... Le cap9 Luco.
SJJ£ LA MAIUtfÇ FRANÇAISE; bu 1602.
Les Fra»ç*fe n'avaient encore entrepris, en 1608, aucun voyage aux Indes orientales. Une compagnie, formée i Saînt-Maio, dans la vue d'y pénétrer, équipa deux navires, l'un de quatre cents tonneaux, nommé le Croissant, sous la conduite de La Bardelière ; l'autre, nommé le Corbin, de deux cents, sous celle de François Grout du Clos-Neuf. Pyrard, auteur de la relation de ce voyage, s'embarqua sur le second. Les deux navires, après avoir passé les Iles Canaries et celles du cap Vert, sè trouvèrent è cinq degrés de hauteur, oit l'étoile du nord parut fort basse. On aperçut en même temps cette constellation du
sud, que les matelots nomment la Croisade, parce qu'elle est composée de quatre étoiles en forme de croix. On vit une étrange quantité de poissons k volans, dont les ailes ressemblent à celles des chauves-souris. Les courans par lesquels on fut emporté, jusqu'à la vue de la côte de Guinée, retardèrent beaucoup la navigation. On arriva sous la ligne (1). c Ce jour, dit Pyrard, ayant » pris la hauteur du soleil, à l'heure accoutumée, » qui est le point de midi, il ne fut trouvé au- » cune hauteur; de sorte qu'on reconnut par là » que nous étions sous la ligne. » Il ne fait pas une description moins naïve des incommodités du passage. Elle mérite d'être rapportée dans ses propres termes, c Depuis les sept ou huit • degrés approchant de la ligne , du côté du » nord et autant du côté du sud, on est fort » incommodé de l'inconstance du temps et des t injures de l'air. La chaleur est si violente et si » étouffante, que rien plus; ce qui corrompt la » plupart des vivres. L'eau devient puante et » pleine de gros vers. Toutes sortes de chairs et de » poissons se corrompent, môme les mieux salés. » Le beurre que nous avions apporté était tout » liquéfié en huile, la chandelle de suif fondue. » Les navires s'ouvraient aux endroits où ils ne » trempaient pas dans la mer. La poix et le gou- » dron se fondaient partout, et il était presque t aussi impossible de demeurer dans le bas du » navire que dans un four. Il n'y a rien de si in- » constant que l'air ; mais là c'est l'inconstance t même. En un instant il fait si calme que c'est » merveille ; et à une demi-heure de là on ne » voit, on n'entend de tous côtés qu éclairs, que » tonnerres et foudres les plus épouvantables » qu'on puisse s'imaginer, principalement quand » le soleil est près de lequinoxe ; car alors on » les remarque plus véhémens et plus impétueux. » Incontinent le calme revient; puis l'orage re- » commence, et ainsi continuellement. 11 se lève » tout d'un coup un vent si impétueux, que c'e$t » tout ce qu'on peut faire d'amener et mettre » bas en diligence toutes les voiles, et on dirait » que les mâts et vergues vont se briser, et le > navire se perdre. Souvent on voit venir de )oin » de gros tourbillons, que les mariniers appellent » dragons ; s'ils passaient par-dessus le navire, » cela les baserait et les coulerait a fond. Quand » on les voit venir, les mariniers prennent des » épées nues, et les battent les unes contre les » autres en croix sur la proue ou vers le côté où » ils voient cet orage, et tiennent que cela l'ejp-
(1) Il y a ici une petite recti6caticm à faire. Les marins de cette époque se servaient de l'astrolabe pour mesurer, non la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon, mais sa distance au zénith, qui n'est pas perpétuellement nulle sous l'équateur, comme le dit Pyrard; elle Test successivement pour toutes les latitudes situées entre les tropiques, et, sous l'équateur, seulement aux équinoxea, c'ett-à-dicj rien que deux jours dans Tannée.
FRANGE MARITIME
t pèche de passer par-dessus le navire, le dé- » tournant à côté. Au reste, sous cet air les » pluies sont fort dangereuses; car, si une per-
> sonne en est mouillée et fie change promp-
> tentent d'habits, elle est bientôt après toute t couverte de bubes et de pustules sur son corps, » et des vers s'engendrent dans les habits. Mous » étions contraints de couvrir nos navires de » toile cirée, et nous servir de tentes et de pa- » villons, pour nous garantir tant de la pluie » que du soleil. Il me serait impossible de ra- » conter par le menu toutes les extrémités et les » travaux que nous endurâmes à cause de ces » calmes et travades ( car ainsi s'appellent ces
> bourrasques*) , bien plus que si c'eût été en
> grand vent et môme en tourmente, et môme » les navires s'en usent aussitôt. Le navire branle
> et va chancelant, tantôt d'un côté, tantôt de » l'autre, à cause de la violence du grand louesme, » qui est en ces mers-là. Mais lors du vent en » poupe, les voiles tiennent le navire ferme ; et i s'il est à la bouline, il ne penche que d'un côté. » Ces calmes ébranlent fort un vaisseau, et lui
> donnent bien des efforts , principalement à » ceux qui sont grands et chargés, et le plus 9 souvent le font tellement entr'ouvrir, que par i après, s'il survient quelque tourmente, il ne » peut pas résister long-temps. i On passe quelquefois la ligne sans se ressentir de ces incommodités.
A dix lieues de là, on découvrit l'île d'Anobon, où l'on séjourna six semaines. On leva l'ancre et Ton arriva à l'ile Sainte-Hélène. On passa le cap de Bonne-Espérance et celui des Aiguilles. Une tempête ayant jeté les deux vaisseaux dans l'Ile de Saint-Laurent, ils entrèrent dans la baie de Suint-Augustin, où Ton choisit un lieu commode pour y placer les malades, qui étaient en trèsgrand nombre. Mais, pour chercher des rafraîchissemens plus sains, on se proposa de gagner les lies de Comorre. On les découvrit à douze degrés et demi d'élévation du sud, entre l'ile de Madagascar et la terre ferme d'Afrique, et l'on prit le parti de mouiller dans celle de Malailli, qui est au milieu de quatre autres. C'est là que Pyrard, étant dans la chaloupe à une lieue de terre, aperçut de près un poisson monstrueux, qui avait la tête d'un homme, mais un peu en pointe et couverte d'écaillés, avec une sorte de barbe au menton. 11 ne put découvrir qu'une partie de son dos, qui était écaillé : le mouvement qu'il fit pour l'observer de plus près le fit disparaître. Après avoir repassé la ligne, on eut un temps assez favorable jusqu'au cinquième degré du nord. On reconnut de fort loin de grands bancs qui entouraientquantitéde petites lies. Le général et son pilote prirent ces Iles pour celles de Diego de Reys, quoiqu'on les eut laissées à quatre-vingts lieues à l'ouest. En vain les gens du Corbin soutinrent que c'étaient les Maldives, et qu'il fallait
s'armer dé précaution. Cette disputé dtft*a tout le jour, et l'opiniâtreté que le général eut dans son opinion lui fit négliger indiscrètement d'attendre de petites barques qui venaient, comme on en fut informé depuis, pour lui servir dè guides. Son interition était de passer par le fiord des Maldives, entre la côte de l'Inde et ht tête des lies ; mais, en suivant Ses ordres, on allait au contraire s'y engager avec une aveugle imprudence. Pour comble de témérité, chacun passa la nuit dans un profond sommeil, sans en excepter ceux mêmes qui devaient veiller pour les autres. Le maître et le contre-maître étaient ensevelis dans l'ivresse d'une longue débauché. Le feu qui éclaire ordinairement la boussole s'éteignit, parce que celui qui tenait alors le gouvernail eut aussi le malheur de s'endormir. Enfin, tout le monde était dans un fatal assoupissement, lorsque le navire heurta deux fois avec beaucoup de force ; et, tandis qu'on s'éveillait au bruit, il toucha une troisième fois et se renversa sur le banc. Quels furent les cris et les gémissemens d'une troupe de malheureux qui se voyaient échoués au milieu de la mer et dans les ténèbres, sur un rocher où la mort devait leur paraître inévitable ! Les uns pleuraient et criaient de toute leur force, les autres étaient en prières ; plusieurs se confessèrent à leurs compagnons; Au lieu d'être secourus par leur chef, ils en avaient un qui ne faisait qu'augmenter leur pitié. Depuis un mois, sa langueur le retenait au lit. La crainte de la mort le força néanmoins d'en sortir ; mais ce fut pour pleurer avec les autres. Les plus hardis se hâtèrent de couper les mâts, dans la vue d'empêcher que le vaisseau ne se renversât davantage. On tira un coup de canon pour avertir le Croissant du malheur où l'on était tombé. Tout le reste de la nuit se passa dans l'attente continuelle de couler à fond. La pointe du jour fit découvrir, au-delà des bancs, plusieurs Hes voisines à cinq ou six lieues dé distance, et le Croissant, qui passait à la vue des écueils, sans pouvoir donner le moindre secours à ceux qu'il voyait périr. Cependant le navire tenait ferme sur le côté, et semblait promettre de résister quelque lemps aux flots dans cette situation, parce que le banc était de pierre. Pyrard et ses compagnons en conçurent l'espérance de sauver au moins leur vie. Us entreprirent de faire une espèce de claie ou de radeau d'un grand nombre de pièces de bois, sur lesquelles ils clouèrent plusieurs planches tirées de l'intérieur du vaisseau. Cette machine, que Pyrard nomme pangaie, était suffisante pour les contenir tous, et pour sauver avec eux une partie du bagage et des marchandises. Chacun prit aussi ce qu'il put emporter de diverses sommes d'argent qui se trouvaient dans le vaisseau. On avait employé plus de la moitié du jour à tous ces soins ; mais, lorsqu'on eut achevé la pangaie, il fut impossible
de la passer au-delà des bancs pour la mettre à flot. Dans les roouvemens de ce nouveau désespoir, on aperçut une barque qui venait des lies, et qui semblait s'avancer droit au vaisseau pour le reconnaître. Elle s'arrêta malheureusement à la distance d'une demi-lieue. Ce spectacle jeta tant d'amertume dans le cœur d'un matelot français, que, s étant jeté à la nage, il alla au-devant d'elle, en suppliant, par des cris et par des signes, ceux qui la conduisaient d'accorder leur assistance à de malheureux étrangers dont ils ne pouvaient attendre qu'une reconnaissance égale à ce bienfait ; mais , les voyant rejeter sa prière , il fut obligé de revenir avec beaucoup de peine. Pyrard apprit dans la suite qu'il était rigoureusement défendu à tous les insulaires d'approcher des navires qui faisaient naufrage, s'ils n'en avaient reçu l'ordre exprès du roi. Quoiqu'il traite cette loi de barbare, il y trouve beaucoup moins de brutalité que dans ce qui se passait autour de lui parmi plusieurs matelots, qui, malgré la présence de la mort, ne laissaient pas de boire et de manger avec excès, sous prétexte qu'étant à l'extrémité de leur vie, ils aimaient mieux mourir à force de boire qu'en se noyant dans l'eau de la mer. Après s'être enivrés, ils se querellaient avec d'affreux juremens. Quelquesuns pillèrent les coffres de ceux qu'ils voyaient en prières pour se disposer à la mort, et, ne reconnaissant plus d'autorité, ils lui dirent qu'après avoir perdu leur voyage, ils n'étaient plus obligés de lui obéir. Personne ne s'était flatté jusqu'alors de pouvoir tirer parti du» galion, non-seulement parce que les mâts étant coupés il n'y avait aucun moyen d'attacher une poulie pour l'enlever de dessous le second pont où il était depuis les lies de Comorre, mais plus encore parce que les vagues passaient à tous momens, de la hauteur d'une pique, au-dessus du navire, et que la mer était si impétueuse dans l'espace de deux lieues autour des bancs, qu'il n'y avait rien à se promettre d'un si faible secours. Cependant, comme il ne restait plus d'autre ressource, tous les efforts se tournèrent vers cet unique objet d'espérance. Le galion fut tiré avec des peines incroyables. Il était ouvert en plusieurs endroits et tout brisé des coups de mer. On n'épargna rien pour le mettre en état de servir; mais la nuit étant survenue avant que ce travail pût être achevé, on fut obligé de le passer sur le bord du navire avec d'autant plus d'incommodité et de danger que le dedans était déjà presque rempli d'eau, et qu'on était exposé sans cesse aux vagues qui passaient par-dessus. Ce ne fut que le matin du jour suivant qu'on se mit à la nage pour passer le galion au-delà des bancs, entreprise également dangereuse et pénible. Elle réussit néanmoins, et tout le monde eut la liberté de s'embarquer, après avoir pris des épées, des arquebuses et des demipiques. Dans cet état, qui faisait frémir les moins
timides, parce que le galion était excessivement chargé et qu'il faisait eau de toutes parts, on mit à la mer vers les lies, au risque d'être submergé plusieurs fois par les vents et les flots qui étaient d'une violence surprenante. Enfin, la crainte et la fatigue devant être comptées pour rien dans une si étrange situation, on se crut trop heureux, après avoir vu la mort sous mille formes, d'aborder dans une des lies, qui se nomme Pulodou.
tfcUle au jjraiti!
Une jolie frégate, c'est la Flore. Elle s'assied sur une rade avec autant de grâce qu'une bayadère sur son divan ; sa mâture élancée est légèrement inclinée, son gréement est noir et bien peigné, sa raie de batterie est blanche comme la neige et coupée de seize sabords noirs, ses manœuvres sont bien raides, ses capelages presque invisibles; on pourrait croire, à la voir si coquette, qu'elle n'est bonne qu'à se pavaner au mouillage.... que c'est la belle m rade, et voilà tout.... Mais dites trois mots, trois mots qui font tressaillir tout un équipage d'ivresse, quand depuis deux ans il côtoie l'Afrique pour mettre le grappin sur les rapides négriers» dites...: c Route pour France ! > et vous verrez la jolie frégate lever rapidement une de ses ancres, puis se mettre à ic de l'autre ; vous la verrez n'éparpiller ses gaiers à chemises blanches dans son noir gréement, qu'au moment même de larguer toutes ses voiles avec une simultanéité parfaite....; car si vous l'avez bien observée, elle était prête à appareiller au premier signal pour fondre sur sa proie....
Elle dédaigne l'escamotage des manœuvres
Elle élonge fièrement ses palans de roulis sur ses vergues, c'est qu'elle est toujours en mesure contre le gros temps;... ses bouts-dehors sont allourdis par des bouquets de poulies, où s'enroulent de légers filins, c'est qu'elle est prête à se couvrir de bonnettes, si la brise vient à caresser sa poupe gracieuse.... Elle dédaigne les fausses cargue-points sur l'avant de ses voiles, car ses matelots bien exercés ont des ongles de fer pour crocher dans la voile, et sont, en rade comme en mer, alertes à dégorger la toile du point.... Aussi, voyez-la, aussi rapide qu'une flèche, piquer dans le vent sous toutes voiles carrées et tanguer sur la lame des tropiques, comme pour saluer à diverses reprises le sol sablonneux qu'elle quitte...
La voilà hors de la région des vents alizés, de ces brises d'Est monotones, dont la constance effraya les compagnons de Colomb quand ils songèrent au retour..,. Le temps commence à se
gâter.... un nuage noir vient de poindre et de s'étendre dans le lit du vent.... c'est un grain; il a du pied et demande à être surveillé. .. Le coude sur le bastingage, l'œil au vent, le jeune lieutenant de quart l'a vu naître, il le voit grandir; il tâche d'apprécier quelle peut être sa force, d'après la rapidité avec laquelle il monte au-dessus de l'horizon, il examine avec attention la disposition plus ou moins menaçante des masses pluvieuses qui le composent.... U se décide à le saluer de pied ferme.... c Ha foi, les perroquets de la frégate, blancs comme du coton, usés par deux ans de croisière, demandent à être changés.... Ainsi, faisons un peu barbéier cette mousseline.... » Le grain marche assez rapidement... son large cercle noir dentelé en dessous se détache sur un fond pluvieux... c Veille les perroquets !... Aux cargues de brigantine !... Au haiebas du grand foc!... » Les premières rafales du grain sifflent... elles rasent la crête des lames... la frégate s'incline peu à peu.... les poulies d'écoute crient.... les bras se raidissent.... le. bâtiment devient ardent.... le grain ronfle.... le navire se penche, les mâts de perroquet fatiguent...! Carguezl...» C'est déjà un peu tard... Abandonnés à leurs battemens, les pauvres perroquets ne peuvent résister aux coups de fouet de la brise, et avant que les gabiers se soient répandus sur leurs vergues fragiles pour les serrer, il n'en reste déjà plus que quelques bouts de ralingue.... La brigantine carguée agite son point d'écoute avec violence... c Hale-basle grand foc!... Hors le petit foc!... Le grain force !.... Veille les huniers!... Aux cargues de grand voile !... »
Le grain devient violent.... la bande du navire est si forte, que le gouvernail a perdu une grande partie de son action, c Cargue la grand 'voile !... Amène les huniers!... » Ces derniers, quoique brassés au vent, descendent péniblement.... la grand'voile se colle contre l'étai, mais finit par céder aux cargues qui l'étreiguent dans leurs replis vigoureux et bien disposés.... la frégate se redresse et devient sensible à l'action de la barre. . . Le grain continue sans forcer davantage, et la Flore, ses huniers amenés, brave son dernier coup de fouet, fière de ne lui avoir cédé que pied à pied.... Elle jette un dernier regard de regret aux lambeaux de ses perroquets qui disparaissent sous les lames, digne tombeau de cette pauvre vieille toile, et reprend son allure du plus près, tout en rétablissant sa voilure.
Connaissez-vous l'entonnoir perfide que forment, en se rencontrant presqu'à angle droit, les côtes de France et d'Espagne au fond du golfe de Gascogne?... Malheur au navire qui, poussé par le désir de franchir la barre de Bayonne, se Tome II.
présente devant la chaîne cf écume qui sépare l'Adour de la pleine mer !... malheur à lui si le pilote lui refuse l'entrée à cause du mauvais état de la barre ; car il se trouve alors avec des vents de nord-ouest, affalé dans un creux où le petit port du Passage présente seul de l'abri.... C'est qu'aussi le geôlier de la rivière, perché sur 1a tour blanche pour signaler la manière de gouverner, connaît sa barre, comme un maître son grée-
ment, comme un calier son arrimage et si
vous voulez franchir ce blanc ossuaire de navires, malgré l'absence du pavillon d'entrée, si le vieux loup marin vous voit engagé dans cette mer affreuse malgré ses avis, il inclinera bien, en grognant, son pavillon rouge à droite et à gauche, pour vous indiquer les sinuosités de ce labyrinthe de hauts fonds, mais garde à vous !... La lame de fond, creuse, longue.... dont le bruit sourd et majestueux s'entend de deux lieues, viendra écraser votre navire de sa crête d'écume, démolira vos pavois, et se cramponnant de tout son poids à votre pont, comme un ours du Spitzberg à la fargue d'un fragile canot, elle vous engagera, vous roulera dans les sables mouvans, où.se brise sa rage. Mais aussi, que reste-t-il de ressources, su cœur de l'hiver, à ce joli brick le Lancier v qui a flairé la barre, mais qui est obligé de prendre le large?... Il n'est que quatre heures et il fait déjà nuit... Le vent, auS.-O. depuis long-temps, vient de sauter au N.-O., son lit habituel, après avoir soufflé dans la première direction... il n'a de relâche sous le vent que le Passage, dont la nuit l'empêchera de distinguer l'entrée excessivement étroite.... U faut donc tenir le vent le plus possible et louvoyer bord sur bord en torchant de la toile; et louvoyez bien, car vous n'êtes pas sur une côte droite, vous êtes dans un angle.... vous avez enfin un bord à la côte et l'autre à la terre!.... Il va passer une mauvaise nuit le pauvre Lancier.... La mer est forte, le temps à grains, la brise carabinée.... il barbote dans la lame et pique dans le vent sous ses quatre voiles majeures, deux ris aux huniers.... Voyez-le ce marsouin de bois et de fer plonger dans l'écume qui blanchit son petit gaillard et mouille sa misaine.... puis relever le nez et le replonger encore, comme un canard, à chaque coup de tangage.... Le temps se charge.... la brise est grand frais... Le capitaine fait prendre le ris des basses voiles... Les grains se succèdent et déviennent plus forts.... en voilà un qui se lève menaçant de l'horizon.... il ne monte pas haut et semble vouloir fondre, en rasant l'eau, sur le pauvre brig... Le lieutenant de quart Ta vu... c Veille les huniers!... Aux cargues de grand'voile !... — Attention, monsieur, à ne carguer qu'à la dernière extrémité, et s'il peut amener vos huniers, ne les déventez pas.... » Et il a raison le capitaine, car il est urgent de se relever de la côte, en ne cédant rien au vent... L'aspect que présente le pont du brig
dans cette position critique est vraiment euri eux... Tous lés hommes de l'équipage, rangés sur diverses manœuvres* causent entre eux à voix basse, regrettant un peu le hamac, mais ne pensent pas aux dangers, condans qu'ils sont dans les talens du capitaine.. Les officiers se promènent sur le gaillard avec la même insouciance, et lai»* sént à Celui qui est de quart le soin de manœuvrer et de faire de$ cheteux blanc t, pensant avec raison que chacun d'eux 3l sou tour sera cloué pendant la nuit au banc de quart, ce banc de responsabilité et dè fatigue.... Le capitaine calcule son affaire avec sang-froid.... pèse les chances de là brise et de la mer, mesure ses- bordées de temps i autre dans sa chambre en pointant sa carte, et remonte sur le pont, aider de sa vieille expérience les manœuvres de ses jeunes officiers....
Le grain monte rapidement.... tombe à bord.... lè brig s'incline sous son poids.... les caronades sous le vent labourent la mer de leurs gueules de fer.... sa carène se montre au vent rouge de cuivre.... i Lofez! * et le timonnier n'a besoin pour se lancer dans le vent qhe dé mollir deux ou trois rayons de sa barre, qui est toute au vent, tant le navire est ardent... Le timonnier, c'est l'àme, c'est la vie du navire dans cette manœuvre hasardée.... s'il le jette avec trop de rapidité dans le Vent, fil le tnaêque.... c'en est fait de 1a mâture et par suite du pauvre Lancier peut-être....
Le grain continue à souffler avec violence.... Le capitaine, qui a étalé son plus fort, ne veut pas qu'on arrive ou qu'on enlève un pouce de toile.... Le brig tortille son gaillard-d'arrière dans sa nouache comme un poisson qui frétille de la queue.... énfin il se rétire peu à peu à l'accalmie qui suit le grain.
Jusqu'à minuit il en reçut ainsi une douzaine. k minuit le vent sauta au sud ; il était temps.
Ctè. BOUET WlLLALMEZ,
Capitaine de vaisseau.
Marseille.
(* article. — Voir le 1" volume, page 13o.)
Il est, dans l'existence des Etats et des villes, une pensée permanente qui, se transmettant de génération én génération, semble être le principe qui les anime. Elle est, pour ainsi dire, & cette réunion et à cette succession d'individus, ce que l'Ûme est à l'individu lui-même. Ainsi, l'on reconnaît aisément, en parcourant l'histoire de Marseille et les différentes phases de sa puissance, que le commerce fut constamment la pensée qui, préoccupant ses habitans, eut la plus grande influence sur son administration et sur les événement dont elle fut le théâtre.
Dans un premier article, nous avons jeté un regard pour ainsi dire à vol d'oiseau sur l'aspect
de Marseille et de ses environs; dans des articles antérieurs, nous avons dit le rôle important que cette ville remplit dans l'antiquité. Nous allons donner une légère esquisse de son histoire, à partir de l'époque où l'ont laissée ces derniers articles.
Il est peu question de Marseille depuis la décadence de l'Empire romain jusqu'au Commencement du ve siècle, Si ce n'est à l'occasion de ces nombreuses querelles de mots, qualifiées du nom d'hérésies, qui troublèrent le monde pendant cette période. Marseille alors avait beaucoup perdu de sa splendeur et de la réputation qu'elle s'était faite par son goût pour les arts et les leu très. Les écoles publiques qui, pendant plusieurs siècles, avaient fait sa gloire, ne retentitirent plus que d'arguties, de discussions théologiques et de questions oiseuses sans profit pour l'intelligence. Le commerce cependant s'y soutint toujours, et lés vaisseaux de Marseille fréquentaient encore les ports du Levant, ceux des cfttes d'Afrique, d'Espagne et d'Italie.
Antérieurement à cette époque et depuis fort long-temps, la cité était divisée en deux parties distinctes : la ville haute, habitée par Un grand nombre de Romains, et la ville basse, la cité des Phocéens, qui se gouvernait par ses propres lois et ses anciennes institutions. Ces institutions subsistèrent long-temps encore, et on les retrouve même après l'invasion des Goths et des Bourguignons qui, en respectant les lois civiles, protégeaient chez les vaincus le commerce, auquel ils dédaignaient de se Kvrer eux-mêmes. Aussi, sous leur empire, Marseille conserva non-seulement son ancienne administration, mais son droit commercial et maritime. A travers les diverses administrations auxquelles elle fut soumise, Marseille ne perdit jamais rieta de son impor tance commerciale, bien que son nom soit & peine cité à propos des événemens politiques où, pendant long-temps, elle ne joua qu'un rôle presque nul. Tout indique que sous les rois des deux premières races cette ville Ht un commerce fort étendu. Elle était l'intermédiaire de celui qui se faisait entre l'Orient et la France, des soies de Damas, des vins de la Palestine et de ceux de Gaza, alors fort recherchés en Europe.
Ce mouvement se soutint jusqu'à l'époque des croisades qui lui donnèrent une nouvelle impulsion. Les Marseillais prirent une part des plus actives à ces grandes et folles expéditions, non plus, certes, par dévotion ou par bravoure, mais par une suite naturelle de leur esprit mercantile. Les croisés de tous les pays se donnaient rendez^vous à Marseille et trouvaient h y acheter tout ce qui était nécessaire à leur guerrier pèlerinage. Le commerce des àrmes acquit surtout une haute importance. C'est vers ces temps qu'il faut placer la date dè l'établissement des
FRANCE MAWTIW.
consuls en pays étrangers, La création de ces agens est évidemment due à Marseille qui, la première, les envoya dans le Levant pour la protection de ses intérêts.
Vers la fin du xue siècle, quatre co-seigneurs possédaient le fief de la ville basse, droits qui furent rachetés successivement par les citoyens. En 1214 fut proclamée solennellement la seconde république de Marseille, et dès-lors commença pour cet Etat une courte mai$ brillante période de grandeur et de gloire.
Cette espèce d'état indépendant se prolongea jusqu'en 1257. Mous ne dirons ni les alternatives qu'il eut à subir, ni les bases du gouvernement, ni les alliances qu'il forma avec les petites puissances voisines. Ces détails, d'ailleurs peu intéressons, pe peuvent entrer dans notre cadre. Il suffit de savoir qu'à la date que nous venons de citer, Charles d'Anjou, comte de Provence, parvint, pluç encore par ses intrigues que par la force de ses armes, à anéantir cet échantillon de république et à se faire reconnaître seigneur de Marseille qu'il réunit à ses Etats. Il fut puissamment secondé dans cette entreprise par les hommes que leur fortune et leur rang plaçaient à la tète de la population. Un historien de Marseille donne k cette soudaine révolution l'explication suivante : c II y a toujours, dit-il, dans les villes commerçantes des hommes qui, craignant de perdre leurs richesses, ne savent point résister aux dangers; qui, habitués aux plaisirs, reculent devant les moindres privations; mauvais citoyens, dont le cœur, flétri par le vil égoïsme, ne peut jamais comprendre les sentimens féconds du patriotisme et de la vertu. Ceux-là voulaient à Marseille la paix, à quelque prix que ce fût. »
Il aurait pu ajouter, pour l'honneur de ses compatriotes, quelques réflexions fort naturelles et fort justes. Une foule d'étrangers, attirés à Marseille de tous les points du globe parles profits que présente son commerce, y forment une partie importante de la population. Ils y jouissent de l'influence que donne toujours la fortune, y obtiennent les droits et la qualité de citoyens, sans être accessibles aux sentimens, aux sympathies qu'inspire la patrie, sais être disposés aux sacrifices qu'elle impose. Et cependant ils prennent insolemment parti dans nos querelles domestiques, arborent «me opinion, parlent quelquefois au nom de la cité, et n'ont que trop souvent contribué à l'issue des é vénérons politiques. L'histoire de nos dernières quarante années pourrait en fournir plus d'un exemple.
Ainsi Marseille ne fut plus qu'une ville municipale qui, cependant, conserva un pavillon particulier au-dessus duquel devait flotter toutefois l'étendard des comtes de Provence. Elle se consola de cette humiliation par les avantages que
lui procura la croisade, ou Louis IX perdit la vie. 11 faut reconnaître, au surplus, que l'autorité des comtes de Provence ne lut jurais bieq rigoureuse. Marseille finit, au contraire, par recouvrer son indépendance de fait, et par traiter avec quelques États d'Italie, de puissance £ puissance.
La guerre que se firent, au commencement du xve siècle, Louis III, comte de Provence, et Alphonse, roi d'Aragon, fut fatale à Marseille. Surprise par Alphonse, cette ville fut livrée pendant trpis jours à toutes les horreurs du pillage, de l'incendie et de la dévastation* Les Ajtagonai* ne se rembarquèrent qu'à l'approche dp forces imposantes qqi arrivaient de toutes parts pour défendre ou venger Marseille. Cette calamité ne fut pas sans compensation. Pu milieu des ruines s'éleva une cité plus régulière et plus belle que ne l'avait jamais été la ville saccagée.
Depuis l'époque où Marseille, avec le reste de la Provence, fut réunie à la France, elle continua à jouir de quelques franchises particulières qui, ayant fprt peu d'importance réelle, n'étaient guère qu'une espèce de concession bit* £ IVmour-propre national. Les malheurs du royaume sous François Ier lui fournirent bientôt l'oee*? sion de déployer pour ses nouveaux souveraine les moyens matériels et le dévoûmenl que, plus d'une fois, elle avait mis en oeuvre pour défendre sou indépendance. On sait que l'empereur Char? les Y avait donné à Charles de Bourbon, traître à sa patrie, le titre de roi de Provence, eu lut imposant la condition et lui fournissant lea moyens de conquérir son royaume. Le conué table, qui avait répondu de la facilité de eette conquête, se disposa à l'effectuer. Après avoir passé le Jar et s'être emparé de quelques villes qui nu firent aucune résistance, il vint mettre le siège devant Marseille, le 19 aoôt 1524. Après des efforts inouïs de paît et d'autre, et ijes prodiges de bravoure de la part des Marseillais, après un assaut vaillamment repoussé, les assiégeai» abandonnèrent la place, harcelés sur leurs derrières par quelques corps de ligne et par des masses de paysans qui leur enlevèrent une partie de leur artillerie.
Cette belle défense fut le prélude de cette qui, non moins glorieuse, eut lieu quelques années après contre Charles Y en personne. Ce souverain, ayant envahi la Provence, voulut venger l'affront que ses armes avaient éprouvé devant Marseille, et, comme le connétable de Bourbon, se vit contraint de lever le siège et d'évacuer précipitamment le midi de la France.
François Ier avait trop à se louer du xèle et du dévoùment des Marseillais pour ne pas leur eu témoigner sa gratitude. A deux reprises dit. férentes il visita leur ville, oà sa présence donna lieu à de grandes solennités. Ce fut pendant ces visites qu'il fit construire, eu le finit de
FRANGE MARITIME
Notre-Dame-de-Ia-Garde, et en 1529, celui du château d'If. Ce dernier, transformé depuis en prison d'Etat, a renfermé de nombreuses victimes des suspicions, des haines et des vengeances de nos derniers gouvernemens, victimes qui, quelquefois, sont sorties de leurs cachots pour passer aux emplois et aux honneurs les plus brillans.
Nous touchons à une époque où presque chaque ville de France eut à jouer un rôle particulier dans la perturbation qu'entraînèrent dans le royaume les guerres de religion. Celui de Marseille ne fut pas sans importance. Sa population, impressionnable et fanatique, avait embrassé avec enthousiasme le parti de la Ligue, où elle voyait la cause du ciel. Lorsque Henri IV fut monté sur le trône, lorsqu'il eut nommé au gouvernement de Provence le duc de Guise, fils du Balafré, Marseille refusa de reconnaître le roi et le gouverneur. Les tentatives du duc pour soumettre la ville auraient été long-temps infructueuses, sans doute, s'il n'eût entretenu dans l'intérieur des liaisons avec quelques hommes dévoués par intérêt à la cause royale. De ce nombre était Libertat, à qui son grade et sa position militaires permettaient de servir efficacement les vues et les intérêts du duc de Guise. Il s'était engagé à livrer, étant de garde, une des portes de la ville. Au moment d'exécuter cette promesse, quelque hésitation s'étant manifestée du côté des partisans de la cause royale, un des consuls eut le temps d'arriver avec quelques soldats. Pendant qu'il s'informe de ce qui se passe, Libertat lui plonge son épée dans le corps, au cri de vive le roi. Quelques personnes sont assassinées aussi lâchement ; la porte est livrée, et le même jour la ville passe sous la domination de Henri IV qui, apprenant cet événement, s'écria, dans un transport d'allégresse : c C'est maintenant que je suis roi. » Libertat fut magnifiquement récompensé, et le conseil municipal décida qu'une statue lui serait élevée, statue qui existe encore dans le vestibule de l'Hôtel-de- Ville. Si l'on conçoit que le servilisme et les passions du moment aient pu faire décerner un hommage public à une action qui ne fut après tout qu'un lâche assassinat, on ne comprend pas comment la récompense s'est perpétuée après que la raison et la réflexion ont assigné à cet événement son véritable caractère.
Nous avons dit que Marseille avait conservé quelques prérogatives qui nous paraîtraient bien insuffisantes aujourd'hui, comparées à celles que quarante ans de révolutions ont arrachées au pouvoir royal. Quoi qu'il en soit, une atteinte portée, sous Louis XIV, à ces privilèges, amena une résistance que le despote punit d'une manière rigoureuse. La magistrature de deux consuls élus par le vote des citoyens fut abolie. Quelques canons en bronze, qui garnissaient les rem-
parts, furent sciés et envoyés à Toulon, et, près de la porte Royale, fut ouverte une large brèche par où Louis XIV entra à Marseille, comme dans une ville prise d'assaut. La condamnation à mort et l'exécution d'un grand nombre de citoyens ne tardèrent pas à devenir le complément de ces préludes de vengeance. Pour en perpétuer le souvenir et empêcher le retour de pareilles résistances, Louis XIV ordonna la construction des deux forts Saint-Nicolas et Saint-Jean, construction qui se fit aux frais de la ville.
Nous aurions dû plus d'une fois suspendre cette rapide analyse pour nous arrêter sur le récit de ces calamités qui se présentent si fréquemment dans l'Histoire de Marseille, de ces pestes qui, à des époques souvent renouvelées et presque périodiques, ont décimé sa population. Celle ae 1720 est la plus récente et l'une des plus meurtrières. 11 suffira de dire, pour donner une idée de ses ravages, que le fléau enleva dans la ville 40,000 individus sur une population de 90,000 âmes. Le nombre des victimes, proportionnellement à celui des babitans, fut plus grand encore dans les campagnes du territoire. Ce fut du milieu de ces désastres que s'éleva l'auréole immortelle attachée par l'admiration et la reconnaissance au nom de Belzunce, évèque de Marseille, Belzunce, envoyé par la Providence au milieu de tant d'infortunes, comme un ange consolateur. Depuis cette époque, la peste s'est plus d'une fois manifestée au lazaret; mais une administration plus habile et des soins plus attentifs que par le passé, ont su constamment l'enfermer dans cette enceinte et interdire sa propagation dans la ville.
A partir de la Régence jusqu'à nos jours, l'histoire de Marseille fut trop intimement liée à celle des prospérités et des revers de la France, pour offrir quelque particularité qui mérite d'être mentionnée dans une esquisse où notre spécialité nous a contraints à n'indiquer que les traits les plus saillans. On sait la haine que cette ville porta à Napoléon, et les transports frénétiques qu'elle fit éclater aux deux restaurations. Nous expliquerons la première par une réflexion empruntée à l'historien que nous avons déjà cité, c Ce n'e6t pas, dit-il, que Marseille tint alors beaucoup à la liberté que Napoléon étouffait et dont le nom seul avait naguère ému les entrailles de ses ardens citoyens ; le despotisme l'eût fort accommodée, pourvu qu'il lui eût assuré la paix et la prospérité commerciale. »
Cette prospérité lui fut donnée par les événemens de 1815. Elle a pris depuis un développement toujours croissant et dont il serait difficile de déterminer l'apogée. On peut en juger par les indications suivantes :
Le tonnage des navires entrés à Marseille en 1825, ne s'élevait qu'à. . . 415,288 tonneaux.
En 1831, il a été de. . . 472,346 Il a augmenté dans la même proportion pendant les années subséquentes. Celui des navires partis de Marseille présente une pareille ascendance de résultats.
Les recettes des droits de douanes, en y comprenant l'impôt sur le sel, ne s'élevaient, en 1814,
qu'à 4,171,000 fr.
Elles s'élevèrent, en 1815, à 6,010,000 en 1820, à 14,028,000 en 1825, à 20,805,000 en 1830, à 25,250,000 en 1832, à 28,946,000
Il est inutile, après avoir donné ces chiffres, d'ajouter que la somme des importations du commerce de Marseille avec les pays étrangers a suivi une marche non moins progressive. Mais nous ne saurions oublier de mentionner une foule de projets qui, devant s'exécuter tôt ou tard, justifieront ce que nous venons de dire sur l'impossibilité d'assigner un terme à l'extension et à la prospérité de Marseille. Le plus ancien et le plus important de ces projets, peut-être, est celui dont l'exécution tendrait à permettre aux bâtimens de sortir du port dans toutes les circonstances. L'ouvert de ce vaste bassin est à l'ouest, et les navires sont dans l'impossibilité d'appareiller lorsque des vents assez forts soufflent de cette partie, et même depuis le sudouest jusqu'au nord -ouest. Des prix ont été proposés à plusieurs reprises au mémoire qui indiquerait le moyen le plus sûr et le plus économique de faire sortir les navires dans ces circonstances. Aucun de ceux qui ont été présentés jusqu'à présent n'a résolu la difficulté d'une manière assez satisfaisante, et il est question de creuser un canal qui, partant du port et coupant la presqu'île du Faro, ouvrirait une issue dans le sud, sur la plage dite des Catalans. Quels que soient le grandiose de ce plan et les frais énormes qu'il entraînerait, on peut espérer de le Toir réaliser un jour*
Il est question encore d'un vaste bazar dont le Palais-Royal de Paris ne serait que le modèle en raccourci, et surtout d'un canal d'irrigation qui, amenant sur le territoire de Marseille le» eaux de la Durance, obvierait aux sécheresses qui désolent si fréquemment ces belles contrées.
L'instruction, depuis quelques années, n'a pas suivi à Marseille une marche moins satisfaisante que la prospérité matérielle. On n'a pas oublié que M. le baron Dupin avait signalé sur sa carte le département des Boucbes-du-Rhône comme l'un des plus reculés sous ce rapport. Sans chercher à contester s'il est toujours bien possible d'établir des vérités morales ou politiques à l'aide des chiffres, on aurait pu opposer aux calculs de l'habile statisticien, l'immense
nomenclature des hommes remarquables dans tous les genres que Marseille a fournis à la France. Mais en adoptant ses données, nous ferons remarquer qu'à l'époque où il publia son travail, un enfant mâle seulement sur 49 habitans fréquentait les écoles. En 1830, le rapport était d'un enfant mâle 6ur 19 habitons, et cette proportion est plus satisfaisante encore à l'époque où nous écrivons.
Par une transition bien naturelle, et avant de terminer ce croquis, nous citerons quelquesunes des illustrations dont Marseille se glorifie d'avoir été le berceau. Dans cette série, où nous ne mentionnerons que les noms les plus apparens, se trouvera d'abord le chevalier Paul, chef d'escadre sous Louis XIV. Nous citerons ensuite Vernet, le Michel-Ange de la France ; le savant d'Hozier, le prédicateur Mascaron, le naturaliste Plumier, le poète Bartbe, et, dans des temps plus rapprochés de nous, parmi des hommes de notre époque, Alphonse Rabbe, Délia Maria et Dorange, rival de Millevoye, enlevé comme lui aux lettres avant d'avoir pu révéler tout ce que la nature lui avait donné de talent. Tous ceux de nos contemporains qui devraient ici trouver leurs noms nous pardonneront de ne pas les y inscrire, retenus que nous sommes par la crainte de commettre quelque oubli presque inévitable parmi la foule de ceux qui, dans nos derniers temps, se sont fait une réputation dans les arts, les sciences, la littérature ou la carrière des armes.
Nous indiquerons à ceux de nos lecteurs qui désireraient des détails plus circonstanciés sur les faits et les documens que nous venons d'esquisser, l'Histoire de Marseille de M. Augustin Fabre, et surtout le savant et immense travail de MM. Toulauzan et Negrel Feraud, intitulé : Statistique du département des Bouches-du-Rhône.
A. Lardier.
GÉOGRAPHIE