LE CHEVALIER DE BOUFFLERS. — LES SIGNARDES
Il y a par le monde un îlot, à peine grand comme la butte Montmartre, dont le nom ligure assez pauvrement parmi ceux de nos possessions d'outre-mer, mais dont nous devions dire pourtant quelques mots.
C'est Gorée, appelée autrefois Barsaguxche et Bir par les indigènes, point imperceptible sur l'Océan, et à plus forte raison sur la carte, situé au bord occidental de l'Afrique, dans le voisinage
le
du cap Vert, Sa latitude et sa longitude (pour ceux qui voudront en faire la découverte) sont de 14° 45' N, et 19° 400. La basalte, les scories et la terre argileuse dite de Gorée(l), qui composent presque exclusivement cette petite île, attestent son origine volcanique ; elle n'a de terre végétale que le peu qu'on y a importé du çontinent, et n'est pas susceptible de culture.
Sans sa position géographique et une rade as- •ei bonne, on n'eu eût rien fuit; mais il n'en fallait pas davantage pour la faire convoiter des Européens, aux mains desquels elle passa il y a iin peu plus de deux siècles.
Alors elle servit de comptoir aux trafiqueurs de nègres, de peaux, de gomme» de dents d'éléphant et de plumes d'autruche. Plusieurs puissances maritimes se la disputèrent, sans avoir de honte de se battre ainsi pour un os. Enfin elle devint nôtre, et aujourd'hui elle est nu lieu de relâche fortifié, un pied-à-terre pour les navires que le commerce attire encore sur la côte depuis que l'appât le plus tentant (la traite des Noirs) lui a été retiré, et pour les bâtimens de guerre que notre gouvernement envoie stationner au Sénégal.
Quand on a vu en passant les Canaries, appelées si justement Fortunées par les anciens, et bu du jus de leurs vignes, qu'on pourrait appeler par excellence vignes du Seigneur, il n'y a plus rien à voir ui à boire à Gorée, JLa piquette de palmier qu'elle tire de la côte, et dont les indigènes se régalent, n'est bonne vraiment que pour des goujats, et les éloges qu'en ont faits certains voyageurs sont de mauvaises plaisanteries dont il faut se méfier.
II n'y a qu'une chose à Gorée dont on puisse parler, mais par exemple une bonne chose, ou peut-être une mauvaise, car au fait ce sont les femmes que je veux dire. Or on peut, en général, leur appliquer le jugement du facétieux Esope sur la langue : c'est à la fois ce qu'il y a de meilleur et de pire au monde.
Je ne donnerai pas mon sentiment sur la beauté des femmes de Gorée; quand je les vis, les circonstances ordinaires de la navigation et de récens voyages à la côte de Guinée, où le sexe a peu de charmes, m'avaient rendu trop facile à séduire. Les traits des mulâtresses et surtout des mulâtresses libres, qui seules méritent d'être citées, offrent le mélange des types des races éthiopiennes et caucasiennes dont elles sont issues. Elles déplaisent souvent au premier abord, mais on s'acoquine à les voir. Leur costume sied bien au genre de leur figure ; il ressemble au costume créole de nos Antilles, à l'exceptiou du madras, qu'elles échafaudent sur leur tête d'une façon toute différente, mais non moins co-
(i) On a'€o sert peur fourbir las cuivre» et le* usteasUea 4t noe maviree.
quette. Leurs mœurs, comme celles des femmes de couleur de la Martinique et de la Guadeloupe, sont très-libres ; seulement elles sont moins intéressées. Généreuses, accortes et franches, elles ne comprennent la vie que comme un temps de dévoûment et d'amour ; et, placées là, dans un petit coin du monde, avec quelques noirs peu capables de remplir leurs affections tendres, elles s'en dédommagent au profit de tous ceux que le vent et la mer conduisent près d'elles.
Je sais que de prudes esprits ne les trouveront pas en cela très-dignes d'éloges, mais ils se tromperont. La Providence, qui prend autant de soin de ses enfans errans et ballottés par les vagues que de ceux qui vivent à l'abri de leurs Lares, a placé en certains points du globe des créatures et des choses capables de satisfaire leurs besoins, de les rafraîchir et de les consoler. Sans cela, le métier de marin ne serait pas ten*ble. C'est ce que disait en d'autres termes un missionnaire célèbre, qui en avait vu bien d'autres en faisant son tour du monde ; f Ce qui est péché mortel dans un lieu ne l'est pas dans ut autre ; il faut voir la le doigt de Dieu. » Ainsi, pour parler seulement des femmes de Gorée, c'est une mission de bienfaisance qu'elles croient exercer, et, bien loin d'en rougir, elles s'en honorent et s'en vantent,
Je vais rapporter à ce propos une petite aneo dote qui me revient.
Il y a deux ans, la corvette sur laquelle je me trouvais embarqué, reçut ordre d appareiller pour les Antilles, en touchant au Sénégal et à Gorée. Un lieutenant de vaisseau de ma connaissance, loup de mer et bon enfant, comme on dit, me remet une lettre de recommandation pour une des $ignarde$ principales de l'ile : c'est la qualification particulière des mulâtresses libres.
c Madame Pépin est une femme fort jolie, me dit-il; un peu jaune, peut-être, elles le sont toutes; un peu grasse, cela tient à la vie indolente qu'elle mène ; mais je vous adresse à elle comme à la bonté personnifiée. Elle a des esclaves qu'elle occupe à tisser des pagnes et à cultiver son jardin. Ce n'est pas une fortune ; mais c'est plus qu'il n'en faut là -bas pour une femme seule, et elle s'en sert pour exercer l'hospitalité. Voyez-la donc, mon cher, et vous m'en direz plus tard des nouvelles. »
Je partis, sans en demander davantage, et en arrivant à Gorée, mon premier soin fut d'aller m'enquérir de la demeure de cette femme dont le portrait qu'on m'en avait fait ne laissait pas de m'a voir intéressé et préoccupé un peu pendant la route. Je traversai quelques petites rues bordées de huttes en paille d'un travail exquis, comme les nègres savent en construire, et de maisons en maçonnerie récrépies de chaux, demeure des gens libres. Je vis à la porte de madame Pépin quel-
que* pauvre* esclave» qui se chauffaient le ventre au soleil ; et, après avoir monté l'escalier d'une espèce de portico, je me trouvai en présence de la dame elle-même.
C'était à tomber des nues, et je me crus d'à» bord le jouet d'une méprise ou d'une hallucination baroque.
Au milieu de nègres et de négrillons épars sur le plancher d'un appartement orné d'anciens meubles hollandais et français, quelque chose était assis et replié en deux sur un large* canapé de bois vernis et doré. Je ne vis d'abord qu'une masse confuse et conique assea semblable à ces magots chinois qu'on vend à Paris ; puis, je discernai une figure, des chairs, Une femme enfin, mais une femme d'un volume extraordinaire et d'un Age déjà fort avancé. Gomme il arrive, lorsque nous regardons de trop près un tableau de grande proportion, que nous n'en saisissons pas bien l'effet, de même j'eus besoin de me mettre à un point de perspective convenable pour apprécier les traits de cette femme singulière et si différente de ce que je m'attendais à trouver.
Madame Pépin, car c'était bien elle, ne se dérangea pas pour me recevoir : cela ne lui était guère possible ; mais elle prit avec affabilité la lettre dont j étais porteur, et la lut. Pendant ce temps, j'observai les détails de son vêtement, qu'ensuite je reconnus être les mêmes chez les autres signardes. Un madras élevé en pointe de la hauteur d'un pied et demi à peu près couvrait sa tête ; un collier d'or entourait trois fois son cou ; des boucles massives et d'un goût bizarre
{rendaient à ses oreilles un peu alongées par eur poids; ses doigts étaient couverts de gros bijoux, et elle ne portait pas de bas ; mais l'un de ses pieds était chaussé d'un petit soulier de satin blanc dont je vis le pareil au milieu de la chambre. Du reste, son corps n'était vêtu que d'une chemise de batiste richement brodée, et d'une gaule d'indienne passée avec beaucoup de négligence.
f Ah ! ce brave D*** ! s'écria-t-elle en terminant sa lecture, il est admirable et fou comme devant. Il m'écrit et me parle comme il y a vingt ans, sans avoir l'air de croire que j'aie pu changer.... hélas 1
— Hélas! » dis-je aussi. J'étais victime d'un désappointement cruel, et je voyais bien que mon traître d'ami s'était tu par une malice évidente sur ce qu'il m'importait le plus de savoir, c Quand une femme a passé dix-neuf ans, dit lord Byron quelque part, je ne m'inquiète plus de son âge. » Madame Pépin me semblait avoir près d'un siècle. Elle me demanda comment je la trouvais, et si, d'après les récils de D***, je ne m'attendais pas à voir en elle une femme encore passable, et qui pût faire quelque àhose pour moi, (Le quelque cKose était d'une naïveté rare.)
c En vérité, dit-elle, il vous aurait joué un vilain tour, et je l'en crois capable. >
Je balbutiai ; elle s'aperçut de mon embarras, et reprit z
f On vous a trompé ; je vous plains, pauvre jeune homme. L'image que vous vous faisiez de moi peut-être est bien loin de mé ressémbler, n'est-ce pas? J*ai eu des amans qui se couvraient de poudre pour donner à leurs cheveux la couleur que les miens ont naturellement aujourd'hui. Ce temps, où est-il ? A peine s'il me reste une voix pour dire que ces charmes aujourd'hui flétris ont fait les délices du chevalièr de Boufflers (1) !
— Du chevalier de Boufflers t m ecriai-je. Mais c'est *
J'allais dire que c'était antédiluvien, Oublié, Pompadour; j'eus peur de lui faire de la peine, et je me contentai d'ajouter avec un grand sérieux :
€ Cest assurément tin beau souvenir, madame.
— Oh 1 fit-elle, pensez le contraire si vous voulez ; mais vous avouerez du moins qu'il y à peu de femmes qui voudraient divulguer ainsi la date de leur faiblesse. Mon cher monsieur, nous avons ici le défaut d'être bonnes et pas celui d'être coquettes : nous gagnons beaucoup à être connues. »
On se rappelle que le chevalier de Boufflers fut envoyé gouverner le Sénégal, pour avoir dit de la princesse de Lamballe c qu'elle avait leâ joues bouffies, » ce qui ne serait plus un crime chez nous. D'autres prétendent qu'il demanda lui-même cet emploi, et qu'il ne l'obtint qu'à l'aide du maréchal de Castries et du prince de Beauveau, son oncle. N'importe; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'alors madame Pépin, .jeune et piquante signarde, avait été une Aline pour ce gentilhomme égrillard, si à la mode sous Voltaire et l'ancien régime.
Il me parut, la première impression passée, qu'elle avait dû être en effet fort belle, sauf cet embonpoint qu'elle avait acquis depuis. Son sourire était encore agréable ; son regard doux et ses dents avaient conservé une blancheur, qu'en dépit de son abnégation prétendue d'ellemême, elle prenait soin d'entretenir, à l'aide de petits morceaux de ce bois odoriférant qu'on appelle dans le pays bois-savon. Enfin je fus accueilli comme un lils, et la bonne amitié de madame Pépin m'ayant tenu lieu de son quelque chose, je me proposai de faire à D*** des remercîmens qui ne devaient pas manquer de le surprendre et de le désappointer à son tour.
Eugène ?lèb9 Ancien aspirant de marina,
(1) Historiette.
FRANCK MARITIME
BIOGRAPHIE
JCe mariai h'€*txée#.
Estrées ( Jean d' ), duc et pair, maréchal de France, vice-amiral et vice-roi d'Amérique, naquit en 1624, de François-Annibal d'Estrées, servit plusieurs années, en qualité de volontaire, dans un régiment d'infanterie, parvint au grade de capitaine et bientôt à celui de colonel, passa successivement à la tète de trois régimens, et fit sa première campagne en 1647, au siège de Gravelines, où il fut blessé à la main droite, dont il resta estropié. Maréchal de camp en 1649, il servit en cette qualité à l'attaque du pont de Cbarenton, et se trouva au siège de la Bassie, dTpres, etc. En 1656, il déploya de grands talens sous les maréchaux deTurenne et de La Ferté, qui investirent conjointementValenciennes.
L'armée ennemie, commandée par le prince de Condé, força les lignes du côté du maréchal de La Ferté ; le comte d'Estrées, en soutenant fort long-temps les efforts des Espagnols, facilita aux Français le moyen de se retirer dans Condé. Enfin, accablé par le nombre, il fut fait prisonnier.
La paix ayant été conclue, en 1659, entre la France et l'Espagne, Jean d'Estrées profita de ce temps de repos pour se livrer à l'étude des mathématiques, de la tactique militaire et de la science nautique ; et, pour joindre la pratique à la théorie, il parcourut successivement les ports de France, d'Angleterre et de Hollande.
La guerre s étant rallumée, vers 1666, entre la France et l'Espagne, Jean d'Estrées, alors créé duc et pair, fit sa première campagne en Flandre, ou le roi commandait en personne.
Les Anglais ayant fait une invasion dans les possessions françaises d'Amérique, le duc d'Estrées fut envoyé coutre eux à la tète d'une escadre, et il les força d'évacuer tout le pays qu'ils avaient envahi.
Lors de la guerre que la France et l'Angleterre déclarèrent, en 1673, aux Hollandais, le duc d'Estrées fut fait vice-amiral, et eut le commandement d'une flotte considérable envoyée contre ceux-ci.
Dans le combat du 7 juin de la même année, et dont il est fait mention dans la Vie de Du quesne, Jean d'Estrées, qui commandait une des trois escadres qui formaient la division des deux flottes combinées des deux nations, fit des prodiges de valeur à la bataille de Soulsbaie.
Il y eut à pareil jour, l'année suivante, un autre combat contre les Hollandais, commandés par Ruyter et Tromp, dans lequel le duc d'Estrées commandait l'avant-garde, et où il se signala d'une manière distinguée. La nuit seule fit ces-
ser le combat. Attentif à tous les mouvemens du fameux Ruyter, il avait voulu s'instruire par son exemple. En rendant compte au ministre de la marine de la bataille de Schoovelt, il lui dit : c Ruy-
> ter est un grand maître dans l'art de la marine ;
> il m'a donné de belles leçons dans cette ba- • taille. Je paierais volontiers de ma vie la gloire » qu'il s'y est acquise. >
La même année 1673 vit deux autres combats dans lesquels le duc d'Estrées fit éclater autant de valeur que de talens. Dans celui du 21 août, il attaqua le premier, et voulut séparer plusieurs vaisseaux ennemis. Il en vint à bout, et il était sur le point de brûler le vaisseau du lieutenantamiral Benkert, lorsque toute la flotte ennemie fondit sur lui. Le feu terrible qu'elle lui fit essuyer le força de Ucher prise; mais ayant été secouru par plusieurs vaisseaux français et anglais, il retourna à la charge. Alors, il y eut un combat terrible et très-meurtrier, qui dura jusqu'à la nuit, et qui sépara enfin les combattans.
En 1676, les Hollandais s'étant emparés de Cayenne, le duc d'Estrées, à la tôte d'une escadre de six vaisseaux de guerre et de trois frégates, se présenta devant cette lie, le 17 décembre, attaqua le fort dès le lendemain, y donna l'assaut du 19 au 20, et l'emporta. Après y avoir laissé garnison, il se rendit à la Martinique pour y faire réparer ses vaisseaux et rafraîchir ses équipages. Il en partit, le 15 février 1677, pour aller attaquer le vice-amiral hollandais Benkert, qui de Cayenne s'était retiré à l'île de Tabago. Prévoyant qu'il faudrait beaucoup de temps pour se rendre maître de la place, il conçut le hardi projet d'entrer dans le port avec son escadre, et de faire en même temps attaquer le fort, comptant s'en emparer pendant que les ennemis seraient occupés à défendre leurs vaisseaux ; ce qu'il exécuta avec intrépidité. Après un feu terrible de part et d'autre, les Français mirent le feu à uu vaisseau hollandais, qui le communiqua à deux autres ; enfin iî prit à deux flûtes, sur lesquelles les Hollandais avalent mis les femmes, les enfant et les nègres qui étaient dans le fort. Ces deux flûtes furent réduites en cendres avec tout ce qui était dessus.
Le duc d'Estrées s'étant rendu maître du contre-amiral hollandais, le feu prit à ce vaisseau, et, se communiquant au sien même, il l'embrasa. C'en était fait de ce brave marin, si un garde de la marine n'eût eu le courage d'aller à la nage enlever sous l'éperon d'un vaisseau hollandais un canot pour le recevoir. Hais à peine y fut-il entré, que son canot fut criblé et coulé à fond. Gomme il était près de terre, les matelots se jetèrent à la mer, et le portèrent sur le rivage. Mais voici un nouveau danger : des Hollandais étaient à quelque distance, et pouvaient le mettre en pièces avec le petit nombre de ceux qui Tac* compagnaient. Sa présence d'esprit et son intré*
FRANGE MARITIME
pidité le sauvèrent. Quoique ses habits soient trempés et qu'il n'ait point d'armes, il marche à eux, les aborde d'un air menaçant, et leur ordonne de se rendre. Ceux-ci, effrayés d'un bruit terrible qu'ils entendent de toutes parts, et n'ayant pas eu le temps de revenir à eux, mettent bas les armes et demandent quartier. L'officier qui avait été chargé d'attaquer le fort pendant ce combat en avait fait manquer le succès par trop de précipitation. Ainsi d'Estrées fut obligé de retirer ses troupes du port et de se rembarquer, après avoir perdu quatre vaisseaux de guerre, beaucoup de soldats et de matelots, et plusieurs officiers de marque. Tous les vaisseaux hollandais furent brûlés ou coulés à fond.
Le duc d'Estrées, après avoir radoubé ses vaisseaux à la Grenade, retourna en France au mois de juin 1677.
Il partit de Brest, le 1er octobre de la même année, avec une nouvelle escadre de huit vaisseaux de guerre et de huit frégates, pour aller tenter une seconde fois la conquête de Tabago, s'empara en passant des forts de la petite lie de Gorée, près du cap Vert, y établit garnison française, leva l'ancre, arriva le 7 décembre devant Tabago, attaqua la place, dont il se rendit bientôt maître. Gomme il avait eu la précaution de faire bloquer le port, il s'empara des vaisseaux hollandais, et en recouvra un français.
Cette expédition, qui remit Tabago sous la domination de la France, heureusement terminée, le duc d'Estrées alla passer l'hiver à la Martinique, et en partit le 7 mai 1678, pour aller attaquer les Hollandais dans leurs autres possessions de l'Amérique, et se dirigea d'abord vers Curaçao. Mais son escadre fut emportée par des courans si rapides et si violens, qu'elle alla échouer sur les bancs de petites îles, appelées lies des Oiseaux.
De retour en France, le duc d'Estrées reçut la récompense de ses services : le roi l'éleva à la dignité de maréchal de France, le fit chevalier de ses ordres, et le nomma vice-roi d'Amérique. Cette royauté pouvait équivaloir à un évèché in partibui.
La paix conclue entre la France, la Hollande et l'Espagne, en 1678, rendit inutiles les talens du maréchal d'Estrées, qui rentra dans le sein de sa famille pour y jouir du repos qu'il avait acheté par de si glorieuses campagnes.
Nous avons omis de dire qu'après le bombardement de Gènes par Duquesne et Tourville , le maréchal d'Estrées, alors vice-amiral, fut chargé d'une expédition contre les Tripolitains, qui, malgré la paix, couraient sur les vaisseaux marchands de France, et en avaient pris quelquesuns. Il avait sous lui le chevalier de Tourville. Ils ne tardèrent pas à mettre ces corsaires à la raison, à les forcer de payer 250,000 fr. de dédommagement, et de rendre tous les esclaves français qu'Us avaient pris.
Tom II.
Après cette expédition, le maréchal d'Estrées et le chevalier de Tourville firent voile pour Tunis, obligèrent le dey et les corsaires à rendre tous les esclaves qu'ils avaient pris sur les Français, et à payer les frais de l'armement.
En 1688, le maréchal d'Estrées reçut l'ordre d'aller bombarder et de réduire en cendres la ville des incorrigibles Algériens. En conséquence, il partit de Toulon dans les premiers jours du mois de juin, commença le 1er juillet à lancer des bombes sans discontinuer jusqu'au 16 du même mois. Il en tomba près de deux mille sur ce repaire d'audacieux pirates, et il n'y resta pas une seule maison entière. Cinq vaisseaux algériens furent coulés à fond, et un brûlé dans le port même. Le temps où la mer devient orageuse sur ces côtes étant arrivé, le maréchal d'Estrées ramena son escadre à Toulon.
Nommé de ce moment commandant pour le roi au duché de Bretagne, ce maréchal ne commanda plus sur mer, mais il continua d'être utile à son pays et à son souverain, en gardant toujours avec la plus grande vigilance les ports et les côtes * de Bretagne, de manière que ni les Anglais ni les Hollandais, alors ligués contre Louis XIV, ne purent jamais exécuter les descentes qu'ils avaient projetées dans cette province.
Le maréchal d'Estrées mourut le 19 mai 1707y âgé de 83 ans, laissant plusieurs enfans, parmi lesquels Victor-Marie d Estrées, qui soutint la gloire de son nom, comme nous allons le rappor ter dans le précis de sa vie, qui appartient bien réellement aussi à la forme de cet ouvrage.
D'ESTREES
(victoe-marie).
Estrées (Victor-Marie), fils de Jean d'Estrées r des talens duquel il hérita, duc et pair, maréchal de France, vice-amiral, et vice-roi de l'Amérique, naquit à Paris, le 30 novembre 1660.
Après avoir terminé ses études, à l'âge de dixsept ans, il éntra dans le régiment de Picardie, en qualité de simple volontaire. Au siège de Valenciennes, il fut nommé par le roi enseigne de ce régiment, à la place de celui qui avait été tué dans la tranchée à côté de lui. Il assista en cette qualité au siège de Cambrai, et ensuite à celui de Saint-Omer. Les preuves de valeur et de capacité qu'il donna dans ces trois sièges lui méritèrent d'êti<* nommé, à la fin de la campagne, capitaine dans le régiment du roi-infanterie.
Le jeune d'Estrées, d'après la décision du roi, quitta le service de terre pour celui de la mer, et eut le commandement d'un des vaisseaux que le maréchal, son père, conduisait en Amérique, expédition dont nous avons fait mention dans la vie de celui-ci.
FRANGE MARITIME
Lors de l'expédition de Duquesne contre les Xlgériens, cet amiral chargea plusieurs capitaines de son escadre d aller croiser sur les côtes de barbarie, et d'attaquer les corsaires qu'ils y rencontreraient. Le comte d'Estrées, qui était du nombre, rencontra un vaisseau algérien qui était plus fort que le sien : il essuya sa bordée, lui lâcha la sienne si à propos qu'il le désempara de tous ses agrès, le força de s'échouer, et d'abandonner trois prisefc qu'il avait faites.
Lorsque Duquesne quitta Alger, il laissa dans la Méditerranée le comte d'Estrées» qui acheva de la nettoyer des corsaires.
Quelque temps après, étant allé avec trois vaisseaùx au-devant de vaisseaux marchands qui venaient du Levant, et qui pouvaient être pris par les Espagnols, auxquels on vénait de déclarer la guerre, il les joignit» passa avec eux au travers de la flotte espagnole, et les conduisit au lieu de leur destination.
Un instant sans activité dans la marine, le comte d'Êstrées alla au siège de Luxembourg, que faisait le maréchal de Gréqui. Arrivé devant la place, il se mit à la tète des grenadiers, emporta, l'épée à la main, la eontre-garde, et continua pendant tout le siège de se signaler à leur tète.
Le roi, désirant le fixer dans la marine, lui accorda la survivance de la place de vice-amiral que possédait son père;
Il commandait un vaisseau à l'attaque dirigée par tWrville contre le vice-amiral espagnol Papachin, qui refusait le salut. Quoique son vaisseau ne fût que de 30 , il attaqua un des vaisseaux espagnols qui était de 64, lui lâcha sa bordée, monta à l'abordage et s'en rendit maître.
Passant successivement du service de mer au service de terre, d'Estrées accompagna le Dauphin, en qualité de volontaire, au siège de Philisbourg, où il reçut deux eoups de mousquet, l'un à l'épaule et l'autre à la cuisse.
Rentré dans l'armée navale, il commanda, en 1690, une des trois escadres de la flotte confiée au comte de Tourville, poar appuyer les Irlandais qui s'étaient déclarés contre le prince d'Orange, en faveur du roi Jacques II. Au combat du 10 juillet, l'escadre du comte d'Estrées faisait l'arrière-garde. Il soutint avec dix vaisseaux tout l'effort de l'escadre ennemie qui lui était opposée, et qui était au moins double en force de la sienne ; il la détruisit presque entièrement.
Chargé de l'expédition hardie que dirigea le comte de Tourville dans la baie de Tingmouth, ce fut d'Estrées qui sauta le premier à terre, lors de la descente, et tout le monde le suivit.
Lorsque la flotte fut rentrée à Brest, il alla en Allemagne joindre l'armée commandée par le Dauphin, et il y donna des preuves éclatantes de ses talens pour la guerre sur terre.
Tandis que Gatinat assiégeait Nice par ttitte, d'Estrées alla Moquer le port de cette ville. Il seconda si bien ce général dans cette circonstance, que la citadelle, extrêmement forte, fut obligée de capituler (1).
Après la prise de Nice, d'Estrées bombarda Oneille, obligea les habitans des environs de lui payer les mêmes sommes qu'ils payaient au duc de Savoie ; aUa assiéger Barcelone , lança des bombes sur la ville, détruisit l'arsenal, le palais du vice-foi, la principale église* et environ cent maisons; se dirigea ensuite vérs Alicante, qu'il bombarda et détruisit presque tehtièrement> rentra à Toulon, après avoir caUsé une perte conlidérable aux Espagnols.
Dans la vie de Tourville* on a vu ce qui empêcha le comte d'Estrées, commandant de la flotte de la Méditerranée, d'aller joindre celle de la Manche. Il n'arriva à Brest qu'après le désastreux combat de la Hogue; alors, ayant reçu ordre de retourner dans la Méditerranée pour contenir les ennemis, il fit quelques prises sur les EspagtfolSv s'empara de la ville de Roses, et alla ensuite join* dre la flotte de Tourville, qtà l'attendait au ca£ fiaint-Vincent, et l'aida à prendre une partie de la flotte de Smyrne, composée de vaisseaux marchands, et escortée par vingt-sept vaisseaux de guerre.
En 1677, le due de Vendôme investit Baroe* lone, oapitale de la Catalogne; Pendant qu'il travaillait à la tranchée, le comte d'EfetHées faisait lancer des boknbes avec ses galîotes sur la ville. Le gouverneur, après cinquante-deux jours dé tranchée ouverte, ftit foncé de capituler*
L'événement de la succession d'Espagne ralluma la guerre en Europe ; Louis XIV fit armer une flotte, dont il confia le commandement ou comte d'Estrées. Celùi-ci commença par se w»dfre à Naples, où il déjoua une conspiration «Tautatat plus dangereuse, que les chefs étaient des seigneurs de la plus haute considération, et qui ne tendait à rien moins qu'à assassiner le viceroi espagnol, et à remettre le royaume entre les mains de l'Empereur.
Les Napolitains ayant conçu le désir de voir le nouveau roi d'Espagne, Philippe V, le comte d'Estrées, d'après les ordres du roi, fit équiper la flotte qui était à Toulon , alla çrendte Philippe V et le conduisit à Naples. Il s'acquitta si bien de sa commission , qu'il fut nommé grand d'Espagne de la première classe.
(1) Le triomphe de Catinat et àe d'Estrées, dans la prisé de cette place importante, fut d'autant plus éclatant, que plusieurs officiers d'une grande réputation ataient échoué devant la citadelle de Nice. Le fameux Barberousse, a la tête des Turcs, et le duc d'Enghien, à la téte des Français, l'avaient attaquée chacun d'un côté, vers 1545, et avaient été obligés de lever le siège. On fit cette plaisanterie lorsqu'on en apprit la conquête : Barbe-rousse a manqué Ntcet et Barbe^grise en à triomphé. Câlinât commençait aiora . à être d'un âge avancé.
Louis XIV daigna lui témoigner sa satisfaction en le faisant chevalier de ses ordres, et en l'élevant à la dignité de maréchal de France : il fut appelé maréchal de Cœuvres tant que son père vécut (1).
Au commencement de l'année 1704, il fut nomiqé pour commander sous le comte de Toulouse, grand-amiral de France, et diriger les opérations. Ils sortirent du port, le 16 mai, avec vingt-trois vaisseaux de guerre, osèrent passer le détroit de Gibraltar pour aller joindre l'escadre de Toulon, quoiqu'ils sussent que les Anglais et les Hollandais, qui venaient de prendre Gibraltar, étaient dans la Méditerranée au nombre de jplu? dç cinquante, vajssçaux de guerre. Ils arrivèrent heureusement à Toulon, où ils trouvèrent dix-neuf vaisseaux de guerre et plusieurs galères.
Us remirent promptement à la voile, et le 24 août il y eut un combat dans lequel les Français eurent toujours l'avantage, quoique les ennemis eussent le vent sur eux, et fussent supérieurs en nombre. Un de leurs vaisseaux de soixante-quatre pièces de canon fut coulé à fond, et tout l'équipage périt, à Exception du vice-amiral et de neuf hommes.
Cette bataille, qu'on a appelée bataille dp Mahga, empêcha les ennemis d'exécuter les projets, qu'ils avaient formés contre la Catalogne et Cadix.
Le roi d'Espagne, pour témpignér au maréchal de Cœuvres sa satisfaction de la victoire qu'il venait de remporter sur les Anglais et les Hollandais, lui envoya l'ordre de la Toison-d'Or, avec son portrait enrichi de diamans, et le nomma en même temps général des mers d'Espagne, avec des appointemens considérables.
Lorsque le maréchal de Cœuvres rendit compte à Louis XIV, il lui demanda s'il ne trouverait pas mauvais qu'il acceptât ce titre. Le roi lui ayant répondu qu'il lui permettait de l'accepter, le maréchal le pria de ne pas exiger qu'il acceptât les appointemens attachés à la place. Sur ce que Louis XTV lui dit que c'était pousser trop loin la délicatesse , il lui fit cette réponse noble et généreuse :
c Sire, j'ai accepté un rang et des dignités qui > influent sur le sérvice et le bien des deux coq- » ronnes ; mais il me parait d'une trop danget reuse conséquence qu'un sujet comblé des » grâces de son roi, lié à lui par les lois de l'hon- » neur et par la foi des sermens, reçoive de l'ar- » gent d'aucun autre prince, fût-il, comme le roi » d'Espagne, le petit-fils de mon maître.»
Il est à présumer que peu de nos maréchaux se piqueraient d'une pareille délicatesse.
De cet instant Louis XIV ne mit presque plus
(I) Cette dignité n'avait été obtenue jusqu'ici par aucun officier du vivant de son père, que dans la maison de Montmorency.
ARRIME. *8T
d'armée navale en mer ; il se oon tenta de faire armer quelques escadres dont il donna le commandement à Forbin, à Duguay-Trouin, au fils du célèbre Jean-Bart, qui ruinèrent le commerce des Anglais et des Hollandais, actions dont on peut voir les détails dans les vies de ces illustres marins.
Le maréchal d'Estrées, père du maréchal de Gœuvres, étant mort, lé roi donna toutes ses places à son fils, le nomma gouverneur de Nantes et du pays Nantais, lieutenant-général de la Bretagne, et vice-roi d'Amérique.
Après la mort de Louis XIV, le régent le nomma président du conseil de la marine, ministre d'Etat, et lui fit donner, par Louis XV, la propriété de l'île de Sainte-Lucie. Il se conduisit en Bretagne avec tant de sagesse et de douceur, qu'il calma les esprits des habitans disposés à la révolte.
Le czar Pierre, parcourant l'Europe pour s'instruire, fut très-empressé, lorsqu'il arriva à Paris, de voir le maréchal d'Estrées, eut avec lui plusieurs entretiens , voulut même passer, loin des courtisans et des curieux, une journée entière avee lui, dans sa maison d'Isqy, et dit que, dans un jour d'entretien, il en avait plus apprit que dans ses voyages, ses lectures et ses réflexions. Lorsqu'il quitta la France, il voulut revoir le maréchal, l'embrassa, et lui donna son
Êortrait enrichi de diamans. Arrivé à Saint-Pétersourg, il lui envpya les meilleurs livres russes qu'il avait fait imprimer dans ses Etats, avec les plans détaillés de plusieurs de ses projets.
Le maréchal d'Estrées mourut sans enfans, le 38 décembre 4757, Agé de 77 ans.
Un de nos écrivains, en parlant du maréchal d'Estrées, s'est ainsi exprimé :
c Grand homme de mer, avec des dispositions pour être également un héros sur la terre, s'il eût continué k y servir, )e maréchal d'Estrées cultiva aussi les sciences et les lettres. Il profitait du loisir forcé de la mer pour lire les meilleurs auteurs, et apprit par principes l'anglais, l'italien, l'espagnol et l'allemand, que le commerce de ces nations lui repdit aussi familiers que sa langue naturelle. L'Académie française l'admit au nombre de ses membres, après» la mort du cardinal d'Estrées, son oncle. Très-amateur des monumens, et possesseur d'une très-^elle collection de ce genre, il fut réclamé par l'Académie des belles-lettres, comme un savant qui lui ap-r
!>ar tenait. L'Académie des sciences voulut aussi 'avoir parmi ses membres, à cause des différent plans et mémoires qu'il avait donnés. »
Deux sortes d'hommes spnt faits pour la rer nommée : les princes qui y sont assujettis, et qui ne peuvent y échapper; et ceux qui par leurs talens ou leur bravoure se sont rendus illustres.
A ces titres, peu d'hommes ont eq plus de droits à la célébrité que Victor-Marie d'Estrées;
et il suffit, pour en être convaincu, de parcourir la série abrégée des faits mémorables dont sa carrière a été remplie.
1 Digne émule de son père, le maréchaf d'Estrées s'est également rendu recommandable par les services importans qu'il a rendus à sa patrie sur mer et sur terre.
Mais ce qu'on ne saurait trop admirer en lui, ce sont cet amour de l'étude et cette passion de s'instruire qui l'ont suivi jusqu'au milieu des flottes et des camps. Il ne pensait pas, comme un grand nombre d'individus de sa caste, que la noblesse pouvait suppléer à tout, et qu'elle dispensait de s'occuper à cultiver les arts et les sciences.