‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 121 sur 123 · VOYAGES · texte numérisé non relu

VOYAGES

Depuis une heure je furetais dans ma bibliothèque et dans mes souvenirs, pour trouver les élémens de quelques colonnes sur le dernier asile de l'empereur Napoléon, — sur Sainte-Hélène , cette Me maudite , sur laquelle , comme des oiseaux marins fatigués, s'abattent parfois, en traversant l'Océan, quelques courageux voyageurs,— lorsque je me souvins qu'en 1828, au retour d'une campagne dans l'Inde que j'avais faite en débutant dans la marine, je m'étais occupé de prendre quelques notes et croquis pendant la courte relâche que nous fîmes à cette terre, gigantesque sépulcre d'un géant qui ne dormait à l'aise que les coudes chez les puissances voisines. Incertain sur la forme à donner à ce que j'allais écrire, après tant de choses écrites sous tant de formes épuisées, je m'estimai heureux de sortir de cette alternative, en empruntant à mon journal de bord les pages que j'écrivais à quinze ou seize ans sur les lieux mêmes dont je voulais reparler aujourd'hui. Hors tout ce qui aura un caractère étranger au titre de cet article, je ne retrancherai que peu de choses à ces feuillets ; je repasserai à l'encre ce que j'écrivais alors au crayon : ce sera tout.

A bord de la P alleu, le 11 mai 1828.

Nous nous estimons aujourd'hui à vingt lieues dans le sud-est de Sainte-Hélène, que le capitaine a dessein d'aborder pour essayer d'y réparer quelques-unes de nos avaries, et consolider notre gouvernail de fortune. (La Pallas avait perdu son gouvernail dans un coup de vent au cap de Bonne-Espérance.) Depuis la perte de ce gouvernail, le temps ayant presque toujours été maniable, nous avons éprouvé peu d'augmentation dans notre voie-d'eau. Les sacs de sucre jetés à la mer ont délesté le navire d'une manière sensible.

La latitude observée à midi a été de

Bonne brise, la mer belle, la Palla$ ù\e six nœuds sous ses voiles majeures....

12 mai.

Mêmes temps et voilures* Les vigies sont attentives à chercher la terre, dont le capitaine s'estime à très-petite distance.

13 mai*

Terre! L'horizon, chargé de brume, s'est éclairci dans la matinée, et Sainte-Hélène s'est enfin montrée à nos regards impatiens. Nous faisons nos préparatifs de mouillage.

Nous approchons, quelle âpre nudité ! quel roc repoussant que cette terre, monument granitique de honte éternelle pour l'Angleterre ! .

.... Je vienside monter en vigie pour mieux juger de l'aspect éloigné de ce rocher : tout est gris ou fauve, on ne voit encore aucune trace de végétation ; un mystérieux dôme de nuages se panache sur le sommet de ces montagnes, et laisse à la pensée de vagues incertitudes....

.... Nous approchons toujours; la verdure ne parait pas. J'aurais pourtant bien désiré voir des feuilles après notre traversée déjà si longue. De combien de morts a dû mourir là ce pauvre empereur que mon père, qui l'a si bien servi, aimait tant! 41 a parlé à mon père à Boulogne, il a monté sur le oàtiment que commandait mpn

père, et l'a complimenté sur sa manœuvie

Si je puis aller à terre, je courrai au tombeau cueillir quelques brins d'herbe pour les lui remettre. — Je doute. qu'il y ait de l'herbe sur cet affreux rocher.

.... On voit la ville, dans une petite vallée encaissée tribord et bâbord par de hautes montagnes. Les maisons paraissent blanches. L'ile est toujours d une désolante aridité. Qui peut demeurer là-dessus? Je ne désire plus y rester long- temps. On dit que tous les autres côtés sont inabordables, et que, partout où une embarcation peut accoster, les Anglais ont bâti un fort. Cette île n'est en effet qu'une citadelle; elle est partout hérissée de canons.... Gela me fait penser au Fort- l'Empereur qui borde une des passes de la digue de Cherbourg. On aperçoit enfin des arbres dans la ville. Il parait y avoir quelques monumens : on voit une haute tour. Toutes les montagnes qui dominent cette petite ville sont hérissées de batteries. Cette ville s'appelle James-Toton.

.... Il est venu un canot de terre nous apporter la permission de mouiller dans la rade, ou sont déjà plusieurs navires. Quand Napoléon vivait, on ne pouvait approcher à portée de canon sans que la batterie la plus voisine ne vous repoussât au large. Pourquoi ces Anglais ont-ito

le droit de garder les restes de Napoléon? Pourtant, si le capitaine voulait, nous serions bien assez forts pour les leur prendre.... Il ne doit plus y avoir beaucoup de monde là-dessus!....

.... L'officier anglais qui est à bord est le capitaine du port ; il vient demander d'où nous venons, où nous allons, et ce que nous venons faire. Toutes ces formalités pour un bâtiment français qui touche au tombeau de son grand empereur sont bien humiliantes... •

.... Il aborde à chaque moment des canots venant de terre; ce sont des marchands de provisions. On va mouiller très-près de la ville.

. . . . Nous sommes mouillés depuis deux heures. — C'est moi qui ai hissé notre pavillon à la corne. Je ne pensais pas que ce n'était plus celui de l'empereur....

On amène les embarcations; on va aller à terre

14 mai.

J'ai été à terre! J'ai été au tombeau! J'ai tout vu, j'ai du saule pour mon père 1

Quel bonheur de savoir parler anglais! Le capitaine m'a emmené pour servir d'interprète aux passagers. Je veux écrire tout ce que j'ai vu, car je suis bien certain que j'aimerai à relire cela un jour.

A dix heures, nous avons formé notre petite caravane ; nous étions huit en tout. Une sorte de calèche à quatre roues fut consacrée au transport; nous allions d'abord à Long-Wood. Nous avons traversé la ville, qui est propre, bien bâtie, et complètement percée et distribuée suivant les règles du confort anglais. La route qui nous conduisit hors de la ville, en gagnant la montagne à laquelle elle s'adosse, est horrible et fort dangereuse; en tout six pieds de large avec une haute muraille de rochers suspendus à la gauche, et à droite le précipice sur lequel on s'élève en avançant. Partout, c'est le roc et les parois grises des rochers, dans les fissures desquels pendent seulement parfois de pauvres tiges de genêt épineux. Il y a dans la vallée quelques maisons, où, je crois, on ne doit guère vivre tranquille; car ces masses de rochers suspendues aux flancs de la montagne menacent d'un éboulement qui détruirait une ville. On allait vite. C'est une route dangereuse; il y avait des passagers qui avaient peur.

Le guide nous a montré, en quittant ce chemin suspendu au bout de la colline, une maisonnette que, pendant les premiers' temps de son séjour à Sainte-Hélène, Napoléon habita avec ses compagnons d'exil ; elle est encaissée entre de hauts monticules arides. Il y attendit que l'habitation qu'on lui préparait plus loin fût prête ; c'était déjà un horrible séjour.

C'est dans la partie orientale de l'Ile qu'est situé Long-Wood,

( Ici je me vois forcé d'abandonner les extraits de mon journal écrit avec un crayon effacé...; j'emprunterai donc à une autre source la description de Long-Wood, pour reprendre, au moment de notre visite au tombeau de l'empereur, mes notes qui sont écrites à l'encre, et auxquelles je ne change rien, quelle que soit la tentation que parfois j'en éprouve. )

c La voiture continue sa route pendant deux milles sur le bord d'un ravin profond, où à peine on aperçoit quelques traces de végétation. Nous arrivons à une petite ferme que nous traversons, et nous voilà dans l'allée qui conduit à Long- Wood. Trois minutes après, nous sommes devant l'humble perron que descendait chaque jour celui qui avait monté les degrés du trône de nos rois.

» On a dû voir, dans Las-Cases, la description de la maison de Long-Wood. Cette description est exacte pour l'époque où elle a été faite ; mais c'est de la maison de Bonaparte, telle qu'elle est aujourd'hui, que je veux parler; ce sont les lambeaux de sa prison à Sainte-Hélène que je veux décrire.

> Ce local, qui forme un T régulier, ainsi qu'on le voit tracé dans quelques plans figuratifs, est presque abandonné ; il tombe en ruines de toutes parts, et la dernière maison du dernier César ne sera bientôt qu'un monceau de débris. Malheur, mille fois malheur à la nation qui ne respecte pas l'asile du génie! Craint-elle de perpétuer sa honte aux yeux des voyageurs, quand l'histoire l'a déjà gravée pour la postérité la plus recu|ée ? Craint-elle le mépris de l'humble visiteur qui, dans un àilence respectueux, parcourant la demeure du héros, voit un moulin à blé dans l'appartement où il a rendu le dernier soupir? Craint-elle l'opprobre que suggère au même voyageur l'aspect d'une vaste écurie dans le local où Napoléon dictait ses mémoires, où il se rap-i pelait ses immortelles campagnes et les trophées de ses victoires? Non, sans doute; mais l'Angleterre a levé le masque, elle a tout bravé, elle a sacrifié, à sa tranquillité présente, la succession des temps, qui la montrera flétrie et coupable du meurtre d'un grand homme! Elle aurait dû songer qu'une histoire glorieuse est le plus bel héritage qu'une nation puisse laisser à ses enfans.

> L'entrée de la maison est à claire-voie sur le devant. La première pièce est la salle de billard ; mais le billard de Napoléon n'y est plus, le gouverneur s'en est emparé et a substitué le sien au premier.

> Le gouverneur a aussi disposé des autres petits meubles de l'Empereur. On n'a pu voler la maison, on la laisse dépérir; mais les meubles ont été enlevés, non comme des reliques ou de grands souvenirs, mais comme utiles et à bon marché. Il y a une cheminée dans la salle de billard ; elle e$t opuverte des noms de* visiteur*

de Long-Wood. Cette pièce est la mieux conservée.

>.La seconde, qui est celle où l'Empereur mourut, est dans le plus affreux délabrement; un ifyoulin à blé y a été mis, et des ouvriers chinois y travaillent.

> Le troisième appartement, qui était la salle à manger, était horriblement malpropre : on y marchait dans la poussière de paille de blé et sur la chaux des murs qui s'éboulent de temps en temps. On a condamné la porte de cet appartement, qui donnait daijs l'appartement latéral où Napoléon avait son bureau, son cabinet de bain et deux autres petites chambres. C'est dans ce local, qui s'ouvre sur ht, rue, qu'on a mis les chevaux du moulin cfefcttsëtte pièce qui fait aujourd'hui . lej écurjjes (Je Long-Wood. La vue 'd'une pareille infamie njefilt mal, je ne pus concentrer l'horreui* qu'elle "m'inspira.

' » La piècë dppos^è es} occupée par le meunier et sa famille. Cet établissement est, en général, dans un ét^t complet de ruines. Si, dans les transactions des Etats ou par suite de conquêtes, l'Ile de, Sainte-Hélène appartenait un jour à Ja Frân^e, r des mains plus généreuses n'élèveraiént-^elles pas sur l'emplacement de la

Ïrison dû tiérbs un monument a sa gloire et à es infortuné?

• » Nous fûmes voir la paison qui était destinée au grand homrhe, et qu'il n'a pas voulu habiter avant son entière confection. 11 ne devait jamais l'occuper! La mort couvait déjà dans son sein. Ce local, vîiste, embelli de jardins, est aujourd'hui occupé par le gouverneur, qui y fait plutôt Sa résidence qu'à James-Town. Vis-à-vis, sur la droite', à quarante pas de distance au plus, est ta taaisdn de Éertrand. Elle appartient h un An-

("jlàisj qui l'entretient avec soin. Qu'il en reçoive ci Hos rpmercîmens ; les nations ne font pas les Sommes ï fpmour du beau, du merveiilleux, ne S'éteint jamais dans les grandes âmes.

" » Nous allons quitter Long-Wood. Je m'éloigne à regret de cette triste habitation, où le plus grand capitaine du monde mourut dans les chagrins de l'exil, Join de sa gloire et d'un fils qui, appelé aux plus hautes destinées, vient aussi de finir ses jours loin de sa patrie.

» Mais la yoiture est déjà loin; adieu Long- Wood! »

( Ici les feuillets du journal écrits à l'encre peuvent être détachés. )

Après deux heures de chemin, nous sommes enfin arrivés au sommet de la colline qui domine le tombeau. Nous aperçûmes alors le val de Cinn.

Nous y sommes descendus rapidement. — Le fond de cette vallée est gai, riant; Napoléon l'aimait. J'ai été heureux de voir tant de gazon, tant de fleurs, avec une échappée de vue sur la rade,

d'où l'Empereur dut bien souvent voir la ^er bleue....

J'ai été bien vivement choqué de trouver un habit rouge, un uniforme anglais près du tombeau.

Que c'était simple ! Quoi} Napoléon^ là, sous ce tfaulé penché comme un drapeau qui salue; uoi! Napoléon sous cette pierre unie, dans cette ouble enceinte de bois et de fer! avec un Anglais qui le garde ! Et les Français pétitionnent le droit de venir s'agepouiller sur la terre de leur grand capitaine ! Est-ce que nous ne tiendrons pas un jour un roi anglais sur notre continent (1) t Le tombeau de l'Empereur est formé de troi| pierres placées presqu'au niveau (Ju toi; el(e$ sont entourées* d'un petit grillage en fer? qui les resserre à un ou deux pieds de distance. Cette précieuse enceinte est toute de gazon, e\ d'une autre plante rampante dont je ne connais pas l'espèce. Quatre saules pleureurs, d'une force médiocre, s'enlacent autour de la pierre ; çà, et là quelques petits géranium d'un rouge vif. Un second grillage forme une double enceinte à trente-cinq ou quarante pas du premier centre occupé parle tombeau et les saules; quelques pins sans vigueur cherchent à grandir contre ce grillage.

Un vieillard qui a traversé l'époque où Napoléon vivait à Sainte-Hélène, est commis à la garde de cette partie de l'île. Je ne sais pas quelle est §a responsabilité par rapport au tom beau; mais 11 nous empêchait de dépouiller Kéçorce des arhres pu les feuilles que le vent faisait balancer jusqu'à notre portée. J*ai pourtant réussi à recueillir quelques petites branches que je n'ai point montrées. — J'essaierai de mettre une bouture dans l'eau ; le saute est très - facile à reproduire, peut-être prendra-t-elle.

J'ai bu à la petite source que le gardien nous a dit avoir souvent désaltéré Napoléon ; mais j'ai profité d'un moment où l'on ne me regardait pas, car j'aurais craint <pi'on ne se moquât de moi....

Je ne sais trop si c'est le gouvernement anglais qui a donné ordre qu'on déposât dans une guérite, qui est près de la deuxième grille, un registre sur lequel les étrangers sont invites à écrire leurs pensées et leur nom; mais à coiip sûr, si ces pages sont envoyées au cabinet de Saint- James, le gouvernement anglais voit des choses bien flétrissantes pour son pavillon. Nos passagers y ont inscrit des vers; moi j'y ai tracé le nom de mon père, son titre d'officier de la marine impériale, et la date d'une de ses campagnes accomplies sous les yeux de l'Empereur^ alors à Boulogne-sur-Mer, ma patrie.

— A la suite de ces notes se trouvent des espèces

(I) Ici je suis contraint, dans ma résolution d'imprimer purement et simplement mon journal (te 1W> 4$ rappeler cette considération aux lecteurs.

FRANGE MABiriME.

de vm. *± ÏA poèfcte ma dédommageai* beau* coup alors, il (parait ; Mais ils sont tant raturés, qu'autant vaudrait les refaire qtae de chercher à les reproduire. )Potir compléter cfcpefadafet la naïveté de mon emprunt à mes tablettes de voyage, je lateserai ees strophes le* plm li*M<*> de quelque manière qu'on l'entende \

Ton glaive dans la main, la France souveraine j

Marchait reine des nattons ; Si ta privas son front de ses rameaux de chêne,

Tu le couronnas dé rayons.

Quand tes àlgles vainqueurs, ouvrant leurs fortes ailes,

Prenaient leur estor à là voit, Leurs foudres, staUnmant an feu de tes pruéelles,

Faisaient pâlir l'astre des rois.

Gloire à toi, fils du peuple et fils de In vtettire, Le siècle entier vit dans ton nom.

Le peuple se souvient.... car ta gloire est sa gloire, Napoléon ! Napoléon ! . . •

15 mah

Nous appareillons demain pour ta France. Notre voie-d'eau a été découverte pendant que je courais à terre. J'ai mis une branche de saule dans une fiole, en baignant la tige dans une préparation que le docteur m'a donnée.

te mal ma.

Beau temps, belle mer. Ce matin nous avons perdu de vue Sainte-Hélène.

GÉOÛRAPHIË.

article.)

Dans l'histoire maritime des villes, ce qu'on doit s'attacher pins particulièrement à étudier et à mettre en regard du public, c'est sans contredit les phases de leurs annales* où ces villes ont été le théâtre des événemens les plus remarquables, sous le point de vue où on les étudie ; —pour nous c'efct la marine. — Boulogne-sur-Mer est un des camps de l'histoire moderne, et si notre coup-d'oeil sur son passé est rapide, nous nous étendrons plus à notre aise sur les grands événemens maritime» dont son port a été le centre, dahs cette brillante épotpie où le génie de l'empereur planait sur la France.

Boulogne est une des plus anciennes cités des Gaules. Elle fut l'antique séjour des maîtres du mohde, le théâtre d'un grand nombre de guerres, de fciëges» dent l'ensanglantèrent les diverses do-

minations des Romttm, des Francs* des Nei^ mands, des ducs de Bourgogne, et enfin des roÎ6 de France auxquels elle fat soumise. Habitée d'abord par les ifonm que Virgile désigne comme te peuple le plus reculé de l'Europe, elle se nomma d'abord Getor matin; sous Constantin seulement elle prit le nom de Bononia* dont on a depuis Sait Boulogne. On a tout lieu de croire que dans ©es temps antiques ht mer couvrait tout l'espace où s'élève aujourd'hui la basse ville, et cette opintta 6enkble Confirmée par la découverte qu'on fit, il y a quelques années» d'un fort anneau ën fer, destiné sans doute à retenir les vaisseaux, lequel était scellé dans une poche for-r mant le fond d'une -cave de la haute ville. L'invasion des Normands fit subir à cette cité toutes les horreurs qu'entraînent la guerre et une demi* . nation disputée. En 88$, la ville fut ruinée de fend en comble ; rebâtie, elle fut de nouveau détruite en 4353 par Charies-Quint» qui se vengea sur ses habitons et sur leurs richesses matérielles, d'un siège long et meurtrier pour son armée.

il est peu de villes dont le séjour soit aussi agréable. Située en amphithéâtre sur le versant d'une montagne, près die l'embouchure de la petite rivière de Liante* entourée de frais et verdoyans boulevarts et de promenades charmantes* cette ville offre l'aspect le plus délicieux. L'ancien quartier, qu'on appelle la ville haute, n'est» il est vrai, qu'unie forteresse irrégulièrement percée; muis ses bâti mens, vieux et noirâtres» présentent un centrante assëe pittoresque avec les nouvelles construction! qui se font remarquer par leur régularité, leur élégance et leur propreté. Le port offre le tableau le plus varié et le plus attachant» surtout à l'heure du départ pour la pèche. Alors les légères embarcations, doucement balancées sur les eaux, défilent avec ordre en sortant du port, s'éloignent peu à peu du rivage et gagnent la pleine mer, où l'œil a peine à les suivre, et leurs votteë blanches ressemblent, à cette distance» à des oiseaux marins rasant de leur aile humide la surface de l'Océan. Des hauteurs qui dominent la ville, la vue embrasse le , plus magnifique des panoramas. D'un côté ce sont de belles campagnes, riches de leur puissante végétation et de leur active culture; de l'autre c'est la mer tantôt calme, tranquille, unie comme une glace immense, tantôt creusée en larges sillons par les vents furieux, et bouleversée par les tempêtes. Lorsque le temps est clair, on aperçoit distinctement les côtes blanchâtres de l'Angleterre, qui se dessinent à l'horizon.

Près de la ville s'élève une belle colonne, en marbre blanc du pays , érigée d'abord en mémoire du fameux camp de Boulogne, et terminée sous la Restauration* qui la destina à perpétuer le souvenir de la rentrée des Bourbons en franoei;

Dii

elle vient cependant de reprendre son premier nom de Colonne de la grande armée. L'existence de ce monument remarquable se rattache à des faits trop importans pour que nous omettions de donner ici quelques détails sur les événemens qui présidèrent à son érection , sans préjudice de l'étude que nous ferons pins tard des événemens dont, pendant nos dernières guerres, Boulogne fut le camp et le théâtre. Reportons-nous donc au commencement de ce siècle, et rappelons les idées qui dirigeaient alors la politique de la France et de l'Angleterre.

Après la rupture du traité d'Amiens, le gouvernement anglais revint à l'idée de s'emparer du monopole du commerce européen et de reconquérir l'empire des mers. Déjà nos bàtimens marchands, qui naviguaient sur la foi des traités, avaient été capturés; déjà nos colonies avaient été menacées, lorsque Bonaparte conçut le projeta d'aller attaquer l'Angleterre dans ses propres foyers, et ordonna l'établissement de six camps sur les côtes de l'Océan. Le plus important de tous, celui d'où devaient partir les ordres et où se faisaient les principaux préparatifs de l'expédition, fut établi sous les murs de Boulogne. Le premier consul y réunit une armée de cent cinquante à cent soixante mille hommes, l'élite de ses troupes, bien aguerris, bien armés et parfaitement équipés. En même temps une flottille considérable, un grand nombre de transports et d'autres bàtimens de diverses dimensions, se réunissaient dans les ports sitnés sur la côte, depuis Cherbourg jusqu'à Calais. Les départemens, les villes, les bourgs, les villages, les différens corps de l'Etat, les corps militaires, diverses associations et de simples particuliers, % concoururent * avec empressement par des dons patriotiques à la construction des vaisseaux de haut rang, des brigs, des chaloupes canonnières et des embarcations nécessaires à cette expédition nationale. En peu de mois les ports et les rives des fleuves, des rivières navigables, furent couverts de chantiers et de cales, et peu de temps après les plages de la Manche se couvrirent d'une multitude de bàtimens construits avec une étonnante rapidité. Dès le mois de juin 1805, le premier consul alla présider à Boulogne aux préparatifs de descente ; il y fit un second voyage deux mois après, pour y passer en revue les différens corps de l'armée et les divisions de la flottille déjà réunies dans ce port. Dans son troisième voyage à Boulogne, en août 1804, Bonaparte, alors proclamé empereur, fit aux troupes de terre et de mer une distribution solennelle de croix de la Légion-d'Honneur. Il put alors se convaincre de l'enthousiasme de l'armée, qui, dans son impatiente ardeur, lui demandait à grands cris le départ pour l'Angleterre.

Les différens camps qui furent tracés sous les murs de Boulogne étaient particulièrement re-

marquables par leur construction en baraques à

la fois élégantes et solides. Chacun de ces camps, percé de rues spacieuses, alignées au, cordeau, ressemblait plutôt à une ville qu'à une réunion de troupes. On y trouvait une disciplien rigoureuse et tous les agrémens du séjour des villes . Des faisceaux d'armes, disposés avec goût, ornaient le front de chaque ligne d'un bout à l'autre du camp; des colonnes, des pyramides, des obélisques, des statues et des groupes allégoriques se trouvaient placés de distance en distance. Chaque rue portait le nom d'un défenseur de la patrie mort au champ d'honneur. De vastes et belles chaussées communiquaient avec les principales habitations qui avoisinaient le camp; des allées d'arbres, des bancs de gazon, des tapis de verdure, de jolis jardins et des parterres soigneusement entretenus, ajoutaient encore à l'aspect gracieux de cette ville guerrière. Des sources d'eau limpide procuraient une boisson saine aux soldats et servaient en même temps à l'embellissement et à l'arrosement des jardins. La demeure des chefs rivalisait, pour l'élégance de la décoration intérieure, avec les plus riches appartenons.

Cependant les préparatifs de descente, considérés d'abord en Angleterre comme une vaine manifestation, ne tardèrent pas à y porter l'épouvante ; et le ministère anglais, sentant le besoin de détourner l'orage qui le menaçait, réveilla le génie des coalitions et suscita une nouvelle guerre à la France. Le camp de Boulogne fut levé vers la fin d'août 1805, et les troupes qui le composaient se rendirent à marches forcées sur le Rhin*

Aujourd'hui que trente années nous séparent de ces temps de guerres et de haines, qu'est devenue cette rivalité si haineuse, si sanglante? C'est à peine si, che . les deux n&tions, les traditions populaires ont laissé fermenter dans les classes inférieures quelque levain d'animosité. Chaque jour voit s'affaiblir ces dispositions hostiles, grâce aux progrès de la civilisation et à l'activité toujours croissante des relations commerciales. Cette heureuse influence se fait sentir dans toute l'Europe ; les peuples se rapprochent chaque jour, et se préparent à une fusion générale. On peut dire que chaque nation perd peu à peu de son originalité par le contact avec les autres nations; nous empruntons aux Anglais quelques-unes de leurs habitudes, et les Anglais, à leur tour, adoptent nos modes, nos usages, et quittent le ciel nébuleux de la vieille Albion pour le ciel riant de la France.

Boulogne nous offre des exemples fréquens de ces émigrations : depuis quelques années» cette ville est presque devenue une colonie anglaise. Sa situation agréable et sa proximité de l'Angleterre en ont fait pour ainsi dire la maison de campagne de John Bull. C'est surtout à ses communications avec la Grande-Bretagne, à ces

nombreux paquebots qui partent et arrivent successivement, que le pays doit sa physionomie si vive, si animée. Gomme les familles qui viennent s'établir à Boulogne jouissent pour la plupart d'une grande fortune, l'argent se répand, la ville s'embellit de jour en jour, et l'aisance, en s'étendant de proche en proche, descend jusqu'aux classes les plus pauvres.

Lorsque vient la saison des bains de mer, Boulogne présente un aspect encore plus pittoresque. Souvent, quand le temps est beau, on voit sur la plage, à rheure de la marée basse, de brillans équipages, de nombreuses cavalcades, d'élégantes toilettes. La gatté la plus franche épanouit tous les visages, rapproche toutes les distances, confond tous les rangs. Les spectacles, les bals, les divertissemens de toute espèce se succèdent sans interruption.

Dans ce tourbillon de fêtes, les Boulonnais et leurs hôtes d'outre-mer sont bien loin de songer aux sujets de division qui ont si long-temps armé les deux peuples l'un contre l'autre. Pour eux la colonne de la grande armée n'est plus qu'un objet d'art , le souvenir historique d une grande époque.

VARIÉTÉS

£e* tûiùxt& à 4tae*t,

en 1794.

Les premiers troubles de Saint-Domingue, la conquête des Antilles par les Anglais, l'arrivée du convoi d'Amérique, pour lequel fut donné le combat naval de juin, avaient réuni à Brest, dans les derniers mois de la terreur, un grand nombre de colons qui passèrent par de rudes épreuves. Qualifiés du titre de vendeurs d'hommes, ils furent persécutés, et peut-être auraient-ils péri par la hache révolutionnaire, si le 9 thermidor ne les eût rendus à la liberté.

J'étais prisonnier des Anglais, par suite de la prise de la Martinique, et je faisais route avec trois cent cinquante compagnons d'infortune, sur un parlementaire qui nous portait en Angleterre. Nous nous rendîmes maîtres du bâtiment, et nous entrâmes dans la rade de Brest.

Aussitôt après la visite d'usage , on envoya des chaloupes à notre bord pour prendre cent cinquante marins prisonniers avec nous. Quelques heures après, parurentles embarcations qui nous étaient destinées. Nous y descendîmes, avec tous nos effets, bien joyeux d'aller respirer l'air de terre, et de réparer, par une bonne nourriture, le régime de la ration anglaise pendant deux mois d'une traversée pénible, Tomjb IL

Les patrons se dirigèrent sur un petit vaisseau de 50 canons, qu'on nous dit être l'Experiment, capturé récemment sur les Anglais; ils l'accostèrent et nous dirent d'un ton assez grossier de monter à bord de ce bâtiment. C'était la prison de la rade.

En attendant que le mystère de notre position nous fût expliqué, on nous arrima dans l'entre* pont, et, après avoir reçu, par plats de sept, une gamelle et un bidon de bois, nous acceptâmes le premier repas que nous offrait la patrie, d'une soupe de gourganes trempée avec le pain noir du maximum.

Ce repas frugal à peine terminé, un grand bruit se fit entendre sur le pont ; le maître, avec son sifflet, rassemblait son faible équipage, la garde prenait les armes, et tout le monde se jetait précipitamment à tribord. Un grand canot aborda : c'était celui du représentant du peuple, Prieur de la Marne, en mission extraordinaire à Brest. Pavillons carrés devant et derrière, patron et canotiers à larges ceintures et grandes cocardes , chapeau du représentant garni de plumes et de rubans, tout cela aux couleurs nationales, ne pouvait effrayer de véritables patriotes, et nous méritions ce titre.

Nous avions avec nous les principales autorités de Saint-Pierre et du Fort-Royal, qui se présentèrent au mandataire du peuple ; il les reçut avec des manières affectueuses. On passa à la chambre du conseil, on s'assit, et Prieur delà Marne, fort instruit de ce que nous étions, nous félicita sur notre patriotisme. Nos anciens lui répondirent avec chaleur et énergie, et de part et d'autre sortait à chaque instant le mot consacré de la perfide Albion, t Rassurez-vous, braves patriotes, nous dit le représentant d'une voix bienveillante, j'ai donné avis au comité de salut public de votre arrivée, et, sous peu de jours, j'espère vous annoncer moi-même que vous serez tous placés pour rendre de nouveaux services à notre impérissable république. Adieu! citoyens. Et Prieur se rembarqua dans son magnifique canot.

Ses bontés nous pénétrèrent, et nous ne regardâmes plus que comme une très-petite contrariété de subir quelques jours de détention pour obéir ( ainsi que l'avait dit le représentant à nos autorités) aux exigences d'une position forcée, car la république, toujours menacée par Pitt et Cobourg, qui lui suscitaient d'implacables ennemis au dehors et au dedans, était obligée de veiller à son salut.

Nous avions demandé à Prieur 'de nous faire délivrer quelques vêtemens d'hiver dont nous n'avions pu nous pourvoir à la Martinique, ce qui nous avait beaucoup incommodés dans la traversée. Quoique nous fussions dans les premiers jours de prairial, le climat de Brest n'offrait encore aucun indice au printemps, et nous ne pouvions supporter la froide température delà rade, c Rien de

plus juste, » nous avait répondu le représentant ; êt, aveé celte promptitude de 1 époque, pour tout te qui n'était pas mise en liberté, parut le jour même une embarcation chargée de ballots» qu'on ouvrit sur le gaillard-d'arrière.

Un homme de belle taille, en carmagnole, sabre traînant, chapeau à la mauvaise tète, cheveux gras, qtiinous dit être officier de l'administration de la marine, après nous avoir fait mettre en ligne, nous distribua à chacun une longue veste de ratine blanéhe fort grossière, une paire de culottes courtes très-larges, une paire de bas de lai ne brune ét un bonnet rond de la même couleur. Les deux premiers objets provenaient, sans doute, de la défroque des réquisitionna 1res bas-bretons, les autres du magasin des bagnes. Nous vêtîmes ce singulier costumé, et, pour gens qui dans leur pays avaient l'habitude de se bien mettre» il nous était permis de nous croire en complète mascarade.

' Maiscomment rire en pareille position, et quand On a sous les yeux le spectacle qui s'offrait à nous? De notre bord, nous voyions la guillotine en permaneilce sur la place du château, et nous entendions les cris de fureur jetés par le peuple, â chaque tète que lui présentait son vengeur. Celles de levôque deQuimper et de tous les membres du département du Finistère étaient tombées le jour même de notre arrivée.

Le sergent qui commandait la garde de notre prison flottante nous avertit charitablement de ùous bâter d'acheter des assignats, car il pouvait nous arriver malheur, nous dit-il, de montrer notre monnaie des lies (des piastres ) aux bateliers qui nous vendaient des légumes. Parmi ces bateliers se trouvèrent des courtiers patriotes qui vinrent à notre secours en nous donnant, au pair, du papier pour de l'argent.

Notre patriotisme commençait à ne plus nous inspirer cette confiance avec laquelle nous nous étions présentés à Prieur de la Marne. De bons patriotes de Brest étaient venus fraterniser avec nous ; ils nous avaient éclairés sur les principes qui triomphaient, sur ceux que la république repoussait, et nous reconnaissions entre nous des nuances de sentimens poli tiques qui nous tenaient fort loin encore du niveaùdu puritanisme jacobin, fl arriva de cette fréquentation avec les frères et Omis, que quelques colons furent entevés du milieu de nous et enfermés au château. Cet exem-

Sle éveilla notre attention sur les bons patriotes élateurs, mais il était trop tard, le coup était porté, et on nous classa en masse dans les suspects, fl nous fut facile alors de comprendre que le représentant du peuple nous avait trompés par ses belles paroles* et qu'il nous tenait tout simplement en surveillance pour nous épurer»

Cependant nous hasardâmes de lui adresser une pétition après huit jours de cette étrange captivité : la rédaction n'en fut pas facile, à cause

des dissidences qu'on avait semées dans nos opinions; mais on finit par s'arrêter sur le besoin généralement senti de respirer l'air de la terre. Nous écrivîmes donc que la mer avait altéré notre santé et que nous sollicitions notre débarquement. On nous accorda cette faveur le lendemain de notre demande.

Des chaloupes du port arrivèrent à bord de l'Expériment pour nous prendre, nous et nos effets. Tous nos maux s'effacèrent de notre souvetir, et nous ne pensâmes qu'aux plaisirs que notis trouverions à Brest. La journée était belle, et nous abandonnâmes nos costumes bas-bretons pour nous habiller <T une manière plus décente. Noos ignorions que la mode de ce temps, aux formes rudes et grossières, ne le comportait pas.

Nos embarcations entrent dans le port, dépassent le quai public, continuent, en longeant les bassins» la corderie, et ne s'arrêtent que devant un bel édifice qu'on nous dit être les bagnes. Là, nous étions attendus par une longue chaîne de forçats, et par un fort détachement de soldats en uniforme blanc et à la couleur du régiment de Provence. Nous débarquons; l'officier fait prendre nos effets par les commissionnaires en casaques rouges, il nous enveloppe de deux haies de soldats et nous marchons tous, par le flanc droit, là où l'on a ordre de nous conduire, sans nous faire l'honneur de non» adresser une seule parole. Nous étions pétrifiés. Que voulait-on faire de nous? Ces troupes, ces forçats, leur vaste prison nous paraissaient d'un triste augure 4

Afrfvés à la grande porte de t hôpital Brûlé, elle s'ouvre pour nous. Nous entrons. On nous distribue dans les deux saltes qui nous sont destinées, et tout se passe dans l'ordre établi aux hôpitaux : on nous donne à chacun un lit, les ustensiles d'usage, la robe de chambre de coutil; et bientôt après arrive un grave médecin, suivi de ses aides et du jeune pharmacien en tablier blanc, qui tient en main une écritoire, une plume et le cahier des prescriptions, t A vos Uts, citoyens, » nous dit-on, et la visite commença. Pendant qu'elle se faisait, les bonnes Sœurs de la Charité, aidées par les infirmiers forçats à simple anneau, mettaient à notre installation cet ordre, cette propreté que l'on trouve partout où s'exerce le dévoùment de ces femmes sublimes.

Le médecin reconnut, en nous tâtant le pouls, que notre santé était fort bonne, et, en souriant, il dicta la portion entière, voyant bien qu'il fallait nous traiter en malades politiques. C'est une justice que je me plais à rendre à la terreur sous les rapports gastronomiques : si la ration des républicains en santé était détestable, celle des malades était parfaite. Nous nous serions consolés de notre captivité à l'hôpital si les sentinelles placées aux portes des salles ne nous en avaient interdit la sortie en croisant leurs bonnette*.

sur nous. Ces soldats ne répondirent à nos observations que par le mot nentenqueL Ces braves réquisitionnâmes bas-bretons avaient besoin que leurs caporaux leur traduisissent les consignes en français, ce qui ne les empêchait pas de se battre comme des lions.

Le lendemain de notre établissement à l'hôpital nous voyons entrer un jeune jacobin fashionable fort recherché dans sa mise : houppelande de drap fin à collet de velours noir, pantalon serré, gilet de satin, cravate blanche nouée avec grâce, cheveux à la jacobin peignés avec soin, chapeau rond. 11 vient à nous en nous tendant la main, et nous le recevons en camarade. Il l'avait été dans nos campagnes de la Martinique, t Quoi! nous dit-il dans un enthousiasme affectueux, vous êtes en prison, vous, bons patriotes! Mais que deviennent donc les affaires de la république ? Aussitôt que j'ai appris cette injustice, j'en ai instruit le club, où j'ai une grande influence; nous avons rédigé une pétition virulente pour Prieur, et vous serez bientôt mis en liberté. Je vous laisse pour suivre cette affaire. Adieu ! au revoir. »

La Sœur de service 6 était mêlée à notre groupe, elle avait tout entendu ; et quand ce visiteur se fut éloigné, qu'elle eut vu la grande porte de l'hôpital se fermer sur lui, elle croisa les mains sur sa poitrine, et nous dit d'une voix tremblante : « Çe citoyen est donc de vos amis ? — C'est un de nos anciens camarades, bonne Sœur; nous lui sfvous connu de la bravoure, les qualités du cœur, et vous avez la preuve de son obligeance dans l'empressement qu'il met à nous servir. — Oh J il le. peut bien, citoyens, car il est tout puissant à Brest. — Quel est donc son emploi r car il est parti sans nous le dire. — Il ne devrait pas en être fier, nous répondit la Sœtir avec un sentiment de dégoût : sachez donc que le citoyen Ance est le bourreau, om, comme il$ l'appellent, eux, le vengeur du peuple*. — Ance ! le bourreau de Brest ! » Ceci nous eût paru une chose incroyable ; aucun antécédent de ce jeune homme, n'allait, par nos souvenirs, à de si horribles fonctions.

Bientôt nous sûmes par lui-même ce qui avait produit ce changement. Il revint avec l'ordre de nous laisser promener dans les cours de l'hô-

Rital, en attendant notre liberté définitive, btre accueil fut froid et réservé, c Vous êtes instruits de ce que je fais ici, nous dit-il ; je le vois à vos figures effrayées ; mais vous en ignorez le motif; je vais vous 1e dire, écoutezmoi :

> Vous vous rappelez que je fus embarqué, Tannée dernière, par l'aristocrate Behague, quand il vint arborer le pavillon blanc à la Martinique. J'étais sur le bâtiment de guerre qui reçut le général Dugommier, considéré et traité comme le chef de ce qu'ils appelaient une insurection. Je m'indignai des outrages auxquels fut

[ÀRITIME. 595

exposé notre vénérable chef, et le témoignai hautement. Pour m'en punir, le capitaine de la gabarre me fit mettre aux fers et m'y laissa jusqu'à notre arrivée à Brest. Le pavillon blanc ne flottait pas dans ce port, comme l'espéraient ceu* qui, en partant de la Martinique, croyaient à une contre-révolution opérée par la fuite du ty«> ran. J'avais juré de me venger; l'occasion s'offrait à moi; on établissait le tribunal révolutionnaire, et j'ai accepté le titre d'exécuteur de ses jugemens. Dugommier est allé servir à Toulon contre les Anglais et les émigrés, moi, je sers ici la république en coupant la tête aux aristocrates. On dira de moi ce qu'on voudra. Adieu ! je coq* tinuerai à vous aider de mon crédit par conviction de l'injustice qu'on vouç fait, et par attacher ment pour vous. »

Cet entretien nous jeta dans une grande tristesse : il ne nous définissait que trop l'époque dans laquelle nous pous trouvions enveloppés.

L'amitié du représentant du peuple et celle de son vengeur ne parvenaient pas a nous faire rendre notre liberté ; mais elle jaous arriva par l'effet des circonstances ; on eut besoin de no* salles pour y recevoir les blessés du combat narval, et l'ordre nous fut donné d'évacuer l'hôpital Brûlé en nous autorisant à nous loger en ville pour y rester sous la surveillance de la police. Ceux de nous qui n'avaient pas les moyen* d'existence furent établis à la Çayenne, caierne des matelots.

Pendant que nous cherchions nos logemens, une grande foule de peuple courait dans la grande rue, en se dirigeant vers le port. Bientôt nous connûmes la cause de ce mouvement ; c'était le triomphe préparé par la police pour le retour de Jean Bon Saint-André, représentant en mission à l'armée navale commandée par l'amiral Villaret- Joyeuse. La grande rue était pavoi6ée, toutes les fenêtres garnies de républicaines qui tenaient dans leurs mains des corbeille* aux ru*bans tricolores remplies de fleurs qu'elles je» taient sur le représentant victorieux. Les cria de Vive la république ! Mort aux Anglais 1 se faisaient entendre par de bruyantes acclamations* Jean Bon Saint-André, ayant à sa droite Dubois de Crancé, en mission pour l'embrigadement des troupes, à sa gauche, Prieur de la Marne, suivi des autorités civiles et militaires, et de la foule des citoyens, marchait sur une couche de fleurs. Arrivée à la maison nationale, la imiUi» tude pénétra jusqu'à la salle de réception, et laissa à peine assez de place au représentant. Il nous fit un discours que sa voix faible ne permit pas d'entendre, mais on en saisit le sens ; c'était de crier : Mort aux Anglais! qu'on répéta avec le plus vif enthousiasme ; mais personne ne savait de quelle nature était la victoire qu'on cé*; lébrait.

Les blessés non* l'apprirent, et cette joie frénétique se changea en une tristesse profonde* Chaque famille de Brest avait une perte à déplorer par suite de ce terrible combat où nos marins et nos troupes montrèrent tant de courage et tant de dévoûment sans pouvoir amener une meilleure issue. Autant que la police révolutionnaire le permettait, on en accusait le représentant que Ton venait de recevoir en triomphateur.

Parmi les colons étaient des médecins et des chirurgiens de mérite, dont le zèle n'attendit pas qu'on les mit en réquisition. Ils entrèrent d'euxmêmes aux hôpitaux, et n'y épargnèrent pas leurs peines. L'un d'eux me fit passer pour son aide, et je pus tromper ainsi une consigne sévère. Ce que j'ai vu là ne saurait se décrire. C'était aux cris de l'enthousiasme le plus exalté que se faisaient les pansemens et les amputations. Cha- ' que lit offrait une scène à recueillir. Un contremaître produisit un effet électrique dans une salle entière, en racontant aux Sœurs de la Charité et aux infirmiers le combat du Vengeur. Il avait la tète empaquetée de bandes, dont la blancheur contrastait avec sa figure noire et sa longue barbe. Arrivé à la catastrophe, il lève de dessous son drap un bras robuste et velu, le soulève comme s'il soutenait un drapeau, et dit avec son accent provençal : t Ce pavillon du Fewjrewr ,voyez- * vous, il flottait à la barbe de l'Anglais, pendant que le vaisseau coulait avec son brave capitaine qui le leur présentait encore au moment où tout avait disparu... Vive à jamais le Vengeur 1 vive la République!» Et toute la salle retentit de ces acclamations, c Comment serait-il possible, me dit mon docteur, de guérir la double fièvre de ces malheureux blessés ? Nous prions, nous grondons, nous menaçons, mais rien ne peut dompter cette ardeur qui les consume. Ils maudissent le représentant, qui, disent-ils, les a empêchés de renouveler un combat où ils étaient sûrs de vaincre. Cette idée les poursuit dans leur délire. Quels hommes! mais nous en souffrons, nous qui voudrions les guérir pour les mettre en état d'aller prendre leur revanche; »

Non loin du lieu où se passaient ces belles scènes d'amour patriotique , l'impassible tribunal poursuivait le cours de sa mission de sang, et une foule curieuse remplissait l'église où se rendait cette justice draconienne. La seule fois que je pénétrai dans cet édifice lugubre, je fus témoin d'une scène attendrissante. Le prévenu d'un trèsfaible délit se défendait lui-même avec douceur et simplicité; sa voix semblait pénétrer d'indulgence les juges, les jurés, et de compassion tout l'auditoire. L'accusateur public parut prendre sa part de ce sentiment, et son réquisitoire fut modéré. Nous crûmes à l'acquittement. Les jurés se retirent, ils rentrent après une fort longue délibération, le verdict est prononcé, le prévenu déclaré

coupable ; la loi est appliquée.... c'était la mort. Une sensation douloureuse, quoique non articulée, prouva qu'on était loin de s'attendre à cette condamnation. L'accusé inclina sa tête, et on l'emmena : tous les yeux étaient fixés sur lui.

La rade de Brest avait reçu les débris de l'escadre; mais ils étaient cachés par l'immense convoi d'Amérique, pour lequel le combat naval avait été livré. Il était formé par nos bàtimens des Antilies et de Saint-Domingue qui s'étaient réunis sous l'escorte de deux vaisseaux et de plusieurs frégates. Le maximum d'un côté, le défaut de communications par l'intérieur de l'autre, avaient rendu ces retours sans valeur pour le commerce. Les prises nombreuses faites sur tous les pavillons maritimes en guerre avec la république française, les cargaisons des bàtimens du convoi, avaient encombré les magasins particuliers de la ville, quelques-uns même du service maritime, et il fallait en venir à un bazar de caravane. On établit de grandes tentes en voilure de vaisseaux, depuis la Mâture jusqu'à la Grande Cale, et sous ce couvert se logeaient le sucre, le coton, le café qui ne pouvaient être emmagasinés. Richesses perdues à une époque où Cambon ne savait faire marcher son service des finances que par les moyens violens qui tarissent toutes les sources de la prospérité publique.

On exécuta en rade toutes les réparations qui ne demandaient pas l'entrée des vaisseaux dans les bassins. Je me rappelle avoir passé le long du bord de la Montagne {l Océan) , qu'on allait voir par curiosité. Il était généralement marqueté par de petites planchettes ou tampons qui recouvraient les trous des boulçts. Une foule d'ouvriers travaillaient à le réparer pendant que l'équipage s'occupait du gréement. Cinq autres vaisseaux, dont la mâture avait été totalement rasée, entrèrent dans l^port, puis aux bassins, et quinze jours après ils reparurent en rade pour faire leur armement. Galériens, ouvriers de tous les services» se pressaient en foule dans le port, se livrant à leurs travaux sans la moindre confusion. Le recrutement de l'escadre se faisait au moyen des marins du convoi et de la Cayenne, où l'on rassemblait les réquisitionnâmes destinés au service de mer. Quand, chaque décadi, on jetait le pont flottant pour communiquer de Brest à Recouvra nce, il est impossible de se faire une idée du mouvement produit par l'immense population maritime qui se montrait dans ce grand port à l'époque où les Anglais croyaient avoir détruit notre puissance sur la mer par l'effet d'un seul combat.

Dans la ville haute, un autre genre d'activité prouvait pour les ressources inépuisables de la république dans ses moyens de guerre. L'armée des côtes de Brest se recrutait avec facilité, et l'on voyait le cours d'Ajot, les remparts, les fossés de la ville, remplis de réquisitionnaires qu'on

faisait entrer dans les corps après une bien courte instruction. Dubois de Crancé brisait les vieux régimens, les bataillons de volontaires, et formait rapidement ces demi-brigades qui ont acquis tant de gloire dans les armées de la république. Une montagne était élevée au milieu de la place d'armes ; le représentant s'y plaçait avec son collègue Prieur, et poussant à l'enthousiasme les corps nouvellement organisés , ils les faisaient défiler devant eux.

La municipalité de Brest avait une grande tâche à remplir. Il fallait quelle nourrît cette immense population des armées de terre et de mer, de citoyens, d'ouvriers, de prisonniers de guerre, et de ceux de la politique, en forçant la répugnance des gens de la campagne, des meuniers, des bouchers, des pêcheurs, qui n'aimaient ni le maximum ni les assignats. Il leur était difficile de renoncer à l'habitude traditionnelle, dans ce grand port, d'augmenter le prix des denrées à proportion du nombre des consommateurs. La crainte et l'ordre pourvurent à tout, et cela d'une manière si puissante, que deux heures suffisaient pour compléter l'approvisionnement général.

Un grand nombre d'officiers municipaux, en écharpes, se portaient, à six heures du malin, sur tous les points de vente, et présidaient à chaque genre de comestibles. La queue des consommateurs se formait. L'officier civil jetait un coupd'œil sur la quantité de la chose à vendre et sur le nombre des acheteurs, puis il disait ; • À chacun tant. > On recevait son lot, on payait et on s'en allait. Ce mode de distribution nécessitait la présence de tous les membres d'une famille, de tous les équipages de la poste-aux-choux, de beaucoup de soldats d'ordinaire, parce que le mouvement était simultané, et qu'à chaque chose il fallait une personne. Les cordons bleus s'en désolaient, et au chagrin de voir leurs soins partagés se joignait celui de ne pouvoir disputer sur les prix et sur les qualités. La langue de ces commères était paralysée par la terreur, et il était temps que le 9 thermidor vînt- la délier.

H arriva enfin cet événement tant désiré, et chacun prit une nouvelle existence.

Les cœurs dégagés de cette crainte continuelle qui les opprimait se livrèrent, avec bonheur, aux plaisirs qu'offrit la première fête nationale qu'on célébra après le 9 thermidor : c'était le 10 août.

L'escadre était complètement réparée et placée en rade. Une foule de bàtimens armés, lettres-de-marque et corsaires se réunissaient là. Tous les bâtimens de guerre et de commerce furent brillamment pavoisés, et saluèrent trois fois dans la journée, le matin, à midi et le soir, par les vingt-trois coups de canon consacrés à la République. Les forts et les batteries de terre répondirent à ce salut. La journée fut très-belle,

et la rade, vue du cours d'Àjot , produisait un effet admirable. Beaucoup de troupes, de nombreux états-majors de terre et de mer, des autorité! satisfaites du dernier changement politique, .des citoyens rassurés réunis en cortège que suivait la char de la déesse de la Liberté, et marchant vers le temple de la liaison , formaient un ensemble qui contrastait déjà avec les cérémonies des fêtes décadaires, qu'on ne célébrait plus qu'avec un profond dégoût et poussé par le sentiment de la crainte.

Dans ce moment, chacun nourrissait des espérances de bonheur et de tranquillité qui ne se réalisèrent pas.

Pour nous, infortunés colons, qui avions touché le sol d'une patrie inhospitalière ne voulant pas reconnaître ses enfans d'outre-mer, nous apprîmes à nos dépens que la marche de la police révolutionnaire n'avait point changé brusquement son allure après le 9 thermidor. L'ordre de nous renfermer, de nous faire juger, arriva. On nous plaça sous la lente à Pontanezen, hôpital qui est à une lieue de Brest (nous étions 800) ; et là, nourris comme à bord du vaisseau-ponton, nous attendîmes que le courage de nous défendre contre tant d'injustices revînt à nos députés coloniaux, restés muets pendant la terreur. Enfin, ils parlèrent, et l'un d'eux, celui de la Guadeloupe, le citoyen Lion, fut envoyé à Brest, par la Convention et le Comité de salut public, pour nous rendre à la liberté.

lean 2lttJja « Jvmu ois r.

Nous sommes dans la belle Normandie, pays des héros, quand il y en avait ; des fermiers-généraux, quand ils succédèrent aux premiers; et aujourd'hui de cultivateurs et de marchands, plus riches que des rois.

Au- dessus de votre tête, ce ciel nébuleux, sombre, couleur de fer, couleur du caractère des premiers habitans de la vieille Neustrie ; autour de vous, ces sites, ces vues, ces accidens de la nature ou des temps, dont raffolent les caravanes d'artistes qui parcourent sans cesse ces contrées, explorant religieusement les ruines dont elles sont parsemées.

Devant vous, voyez, vous avez le plus beau village de ce pays; c'est Varengeville qu'on l'appelle.

Traversez son unique rue, propre et alignée qu'elle est, et plantée d'érables et de marronniers, comme l'allée d'un parc royal. Passez devant son église, dédiée à saint Valéry, et qui se trouve extrémité du village, par un caprice i"

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Franck maritime.

da saint patron qui, en hm nuit, la transporta toute bâtie, du sein du bourg à la place où wons la voyez à présent.

Bien, saluez cette croix qui s'élève au milieu du cimetière, où dorment des hommes honftétes et bons ; et arrêtez-vous au bout de la rue, de l'allée, du cours, comme vous voudrez l'appeler, devant ce vaste corps de ferme.

Entrez, entrez; que (a vue d'amas de fumier; Stables misérables, de monstrueux et grossiers accouplemens de charpentes ne vous arrête ?ojnt, car vous avez sous les yeux encore une de ees profanations que pleurent les artistes, car cette ferme a été un palais, car il faut ici vous incliner de respect devant tons vos souvenirs, puisque ce palais a été celui d'jun homme de génie, d'un grand citoyen, de Jean Ango.

Jugez si l'on pouvait donner un autre nom que celui de palais à ce qui fut ici autrefois. Admirez tes fenêtres découpées en festons et en arabesques, qui servent à éclairer une écurie; cette galerie à jour, portée par de gracieuses colonnes, destinée aux plus sales travaux du ménage ; ces médaillons, si habilement sculptés et maintenant défigurés ; cette tourelle délicate et coquette encore, dont les six étages semblent menacer ruine, tant ils sont découpés par de nombreuses fenêtres, et qui est convertie en pigeonnier ; puis dans ces vastes salles divisées en cuisines, en magasins, en greniers, avez-vous remarqué ces proportions colossales, ces murs épais, ces hautes j&emioées sculptées, portant les armoiries du maître, gravées sur marbre blanc, champ d'argent, chargé d'un lion marchant de sable, et une molette d'éperon, avee le portrait d'Ango et de sa femme? dites, n'est-ce pas que ce ne pouvait être qu'un grand et splendide palais?

Et voilà tout ce qui nous en reste !

Maintenant que je vous ai montré l'œuvre de notre époque, c'est-à-dire la mort, les ruines et la profanation, remontons jusqu'à l'année 1525, temps où vivait dans toute sa puissance et sa gloire cet homme extraordinaire, que l'on peut appeler Ango le riche, Ango le commandant, Ango le comte, le baron, le prince, le roi, car il était tout cela, et plus que tout cela, et qu'on appelle tout court Jean Ango ; titre bien plus énergique et bien plus glorieux que tous les autres, un seul nom, et le sien !

Jean Ango naquit à Dieppe, vers 1480; son père était d'une extraction fort obscure, mais il s'était merveilleusement enrichi sur mer, au point d'envoyer, en 1508, deux vaisseaux en Terre- Neuve, pour y tenter l'établissement d'une colonie, chose qu'aurait pu faire à grand' peine le roi de France lui-même.

Après avoir longuement et durement appris, sous les ordres de son père, le rude et glorieux métier de marin, Jean lui succéda, et fit oublier bientôt les conquêtes et les découvertes pater-

nelles par les siennes propres. Pendant trente années, Jean parcourut les mers, rapportant de l'Inde et du Nouveau-Monde d'immenses richesses sur ses vaisseaux, qui s'en retournaient toujours en nombre double, tant étaient grandes la confiance des Dieppois en cet homme, et l'influence qu'il exerçait sur eux.

En 1525, Ango, croyant avoir fait assez pour la gloire, se borna au soin d'accroître encore ses richesses, immenses déjà, Il se fixa dans sa ville natale, où il continuait toujours d'armer pour l'Inde et l'Amérique.

Ce fut alors qu'il se bâtit à Dieppe cette maison dont on raconte des choses merveilleuses, La façade, toute en bois de chêne sculpté, représentait différens sujets des fables d'Esope, et des combats entre Normands et Anglais. La vue s'ouvrait, par de larges balcons de pierre laborieusement ouvragés, sur le port, la mer, la vallée, la ville et le château d'Arqués. Les lambris étaient en bois doré, ceux même de l'appartement intime d'Ango étaient enrichis de lames d'argent et <for; c'est dans cette pièce qu'il conservait les tableaux des meilleurs maîtres de l'Italie qu'il avait achetés plus cher que n'avait pu le faire le pape, qu'il voulut vaincre deux fois en prodigalités, d'abord en achetant, ce qu'il n'avait pu faire, ces tableaux, puis en lui faisant présent des plus précieux.

Dans un bombardement de Dieppe par les Anglais, un commandant de navire, qui connaissait le prix qu'on attachait à la maison d'Ango, fit diriger son feu sur elle, espérant ainsi obtenir plus facilement merci des assiégés ; mais le généreux Ango. encouragea lui-même ses concitoyens à la résistance, et laissa brûler et détruire sa maison plutôt que de permettre qu'elle servît de prétexte à la honte d'une reddition. En 1528, Ango, voulant remplacer sa belle maison de Dieppe, acheta de la famille de Longueil la terre de Varengeville dont il abattit le vieux castel. Désireux que le manoir qu'il allait s'élever restât comme un souvenir digne de lui, il destina des millions à la construction de ce monument de son opulence.

De toutes les parties de l'Europe, architectes, sculpteurs en bois, en marbre, en pierre, peintres, se donnèrent rendez-vous à Varengeville. En moins d'une année, grâce aux sacrifices du maître, au nombre des ouvriers et au zèle des artistes, la terre de Varengeville vit debout, à la place du vieux castel en ruine, le pierveilleux palais qui portait écrit en lettres d'or, au-dessus de ses portes extérieures :

Manoir d'Ango.

—C'est bien le même que nous vous avons montré au commencement de cet article, transformé en ferme et en greniers à blé, sans que l'on puisse

. FRANCE MARfTIIffe.

même retrouver le nom d'Anoo gmé sur une seule pieffô. — Noos avons ait qu'Ango était roi et plus que roi, en yoici un exemple. Les Portugais ayant pris un de ses vaisseaux, et massacré l'équipage, Ango demanda justice au roi de FrâÉfief, qtfi fcteua ne pèâVdir cm ée moment l'exiger du roi de Portugal. Ango alors réclama le droit de sa faire justice hifcirtéine, ce qui lui fut accordé.

Trois mois après, une flotte débarquait sur les côtes de Portugal ; aux mâts des vaisseaux, flottait le drapeatt de la France, sur lequel on lisait ANGO. Lisbonne fut assiégée, et réduite à l'extrémité. Des ambassadeurs furent dépéchés à Francis Ier, qui les renvoya à Ango, lé reconnaissant seul juge dans cette cause, et maître absolu Humbles et soumis, les royaux ambassadeurs vinrent frapper aux portes du palais du marin.

Celui-ci les reçut aveo me magnificence s**» exemple, déploya l'éblouissant appareil de ses richesses, leur fit des présens dix fois plus précieux que ceux qu'Us venaient lui offrir; puis, après leur avoir dicté ses conditions, qui n'étaient rien moins que douces et amies, les rentoya en leur signant le traité de paix, et l'ordre à sa flotté d'avoir pitié du roi et du royaume de Portugal. . Emerveillé de tout oe qu'il entendait dire de cet homme, François Ier voulut refcdre lui-môme hommage à Ango en allait visiter son manoir de Varengevillej

On raconté, à propos de cette rédeption du roi de France pàr Ango, des choses qui tiennent de la fable.

La saille dans laquelle eut lieu le royal festin était, dit-on, tendue de drap d'or et d'argent; le plafond de la salle était peint en bleu, avec des étoiles d'or massif et un soleil tout resplendissant de diamans^

Les mets les plus exquis furent servis au roi, et, à chaque service, c'était une nouvelle vaisselle d'or ou d'argent variée de forme ou de prix.

Ebloui pàr cette profusion, le roi comprit qu'il était chez un sujet puissant, et, qui pis est, comprenant sa puissance. Son alnour-propre fut même blessé en voyant au fond de la salle deux portraits, l'un, celui du roi de France, portant son sceptre, l'autre* celui d'Ango, portant la boule du monde.

On ajoute qu'il jura de s'en venger y et cela en séduisant la femme de son hôte, qui était plus belle encore que son époux n'était riche.

Si cette accusation est bien fondée, nous ne pourrions trop le dire; mais voici ce qui se passa, d'après une chronique du temps.

Ango était occupé dès le lendemain matin des préparatifs d'une promenade en mer qu'il voulait fp ire faire à son royal hôte.

Vingt gondoles toutes dorées et peintes de riches couleurs, avec des voiles faites de précieux tiftaa, attendaient les seigneurs dans un bassin

creusé exprès, et dslns lequel oit descendait, par un pont suspendu, des appartenons mêmes du palais.

Un matelot s'approcha d'Ango d'uû air embarrassé.

c Qu'as-tu, Gervais, lui dit Ango, et que veuxttt?

--Vous parier, rtialtref Parie.

*- Doutez-^otis si jè vous aîme?

~- Ai-je oublié ^tfe vingt fols tu t'es exposé 3 la mort pour moi?

-—Bien, dit Gervais d'dn afr indifférent, j'ai fait mon devoir, vous êtes mon biénfaiteur. Alors, vous croyez que je tous aimé?

— Oui, par la sainte Vierge l je le crois.

— Et que j'aime encore £ltfs totré honneur? ^ Gomment?

— Au point qué tons mé diriez éncorë, coitfmo

k notre demie* combat : « Gertafe, éi tu mé , Voyais faiblir, tfte-rttor! i

— Eh bien ! dit Ango pâlissant.

— Eh bien! cette nuit, fai vu le tôl se glisser dans l'appartement de notre dame et màftresse : vous êtes déshonoré, mon maître.

*«- Et tu ne m'as pas appelé?

— Parce que je voulais le tuer moi-même. Je l'ai attendu, fl a pa&é*sam qué je taie vu.

—Bien! ami, cria Ango. t Èt après lui avoir serré les mains af et force, il lui parla bas à l'oreille.

Gervais partit ên cotttant èt d'tiri air joyeux au bassin.

Une heure après le rtrf descendait, suivi d'Ango et de toute sa cour, featrade qui menait aux barques. Arrivés au rivâge, Ango, fléchissant un genou devant le roi, dit : t Sire, une faveur dernière pour cotfrônneY toutes celles dont vous m'avez déjà comblé; que le ttaritï Ango exerce une fois encore, et en votre glôrfeuse présence, son ancien état; qu'il ait l'insigne honneur dé conduire seul la gondole de Votre Majesté.

— Qu'il vous soit fait selon votre désir, notre cher hôte et féal sujet, » répondit le roi en sautant dans la gondole, où il fut suivi par Ango, qui, s'étant dépouillé de sa riche tuniqne, parut en habit de matelot.

Le signal du départ fut donné, et toutes les barques s'éloignèrent du rivage ; mais, en avant de toutes lès autres, celle où se trouvait le roi.

Assis près de lui, Ango ramait vigoureusement» répondant avec douceur aux nombreuses questions que lui adressait François Ie!. Tout-à-coup, et après que le roi eut demandé à Ango pourquoi sa belle épouse n'était pas venue ajouter à l'éclat de Ja fête celui de ses charmes, Ango, abandonnant la rame et quittant l'air de respect et d'obédience qu'il portait auparavant, se dressa devant le roi, le front haut et le regard hardiment attaché sur le sien ?

« Sire, dit-il, cmand croye&wus que roi et sujet soient égaux?

— Que veut dire cette question? — Rien que ce qu'elle dit.

— Mais, quand roi et sujet sont devant la mort

—Eh bien! Majesté, nous sommes égaux, car sous nos pieds est une mort menaçante et certaine. Pas un pas, François, car d'un geste cette barque s'entrouvre, et la mer nous dévore; pas un cri, car tes courtisans sont loin; les miens, plus fidèles, ont mes ordres. Nous sommes seuls, nous resterons seuls. Réponds : as-tu respecté l'honneur de ton hôte? lui as-tu volé son bien le plus précieux, l'amour de sa femme?

— le ne cède ni à la peur ni à la menace, reprend le roi impassible. *

— Ce n'est point une menace, c'est une prière; ce n'est plus au nom de la mort, mais au nom de Dieu que je t'interroge : réponds, et ne te souille pas de .mensonge : il t'attend et va te juger. >

Et le roi, d'une voix forte :

f Je jure devant Dieu, qui me jugera; que j'ai respecté ton honneur comme celui de mon propre frère 1 je le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré 1

— Allons, dit Ango après un moment d'irrésolution, Dieu t'a entendu, François : qu'il te punisse deux fois si tu ajoutes le mensonge à la lâcheté. »

Puis, reculant d'un pas : « Sire, pardonnez à votre serviteur! *

Et, se rasseyant, il rama vers le rivage.

Pas une parole ne fut prononcée pendant ce voyage de retour, ni par le roi, ni par Ango; seulement, en touchant terre, Ango sauta le premier au rivage, et amarrant la barque, présenta le genou au roi pour lui servir de marche-pied, en le remerciant de l'honneur qu'il venait de lui accorder.

Et le roi, se retournant vers les seigneurs de sa suite : < Messieurs, dit-il en désignant Ango, voici le plus grand et le plus fidèle sujet de mon royaume. Jean Ango, nous vous nommons vicomte et commandant de Dieppe. »

- Après la mort du roi, devenu dès ce jour son protecteur et son ami, Ango succomba sous le nombre de ses envieux et de ses ennemis. Ruiné et réduit à un état voisin de la1 misère, il mourut presque de faim, dans une tourelle de son château, n'ayant conservé que deux gages de son ancienne puissance et de son ancien bonheur, le portrait de sa femme, morte avant lui, et son fidèle Gervais, qui lui donna ses soins jusqu'au bout.

11 fut enterré silencieusement et de nuit dans' une chapelle de l'église Saint-Jacques, à Dieppe, et 'celui qui eut deux palais pendant sa vie n'eut pas même une simple pierre pour tombeau après sa mort. " " Victor H»bjw,

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