EXPÉDITION
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Une série de brillants faits d'armes auxquels la marine française a pris, dès l'origine, une part glorieuse, a fait passer sous notre domination bienfaisante et protectrice Alger, la ville des pirates, l'aire des forbans, la capitale des sanguinaires agents de la Porte Ottomane, ainsi que tout le territoire de l'ancienne régence.
Tandis que par la conquête du littoral nous purgions la Méditerranée des nrigands qui l'infestaient, nos armes victorieuses assuraient les progrès delà civilisation sur la barbarie, le triomphe de la croix sur le croissant, le règne de l'ordre et de la liberté
dans un pays où Ton ne connaissait avant nous que la terreur ou la révolte, la violence ou fa lâcheté, le despotisme ou l'esclavage.
Après Alger, — Oran, Bone, Bougie, Constan* Une, Mascara, furent les théâtres des exploits de nos armés de mer ou de terre.
Les hordes sauvages forcées de céder à notre puissance, les populations commerçantes heureuses de vivre sous 1 empire d'un gouvernement régulier, les indigènes et les étrangers s'applaudissant chaque jour de notre présence sur les bords africains, les tribus insoumises accourant au devant de nos généraux pour mettre bas les armes, telle était la conséquence de la bravoure de nos troupes et des sages mesures prises pour la pacification générale de la contrée.
La France succédait aux anciens deys qu'elle avait détrônés en un jour de juste colère, elle devait croire ses frontières à l'abri d'une insulte, elle respectait le territoire du Maroc ; tout à coup le Maroc viole le sien. Uue prompte vengeance était nécessaire.
La foudre qui a pulvérisé le repaire des pirates va gronder de nouveau. Pendant que l'armée d'Afrique, sous les ordres du maréchal Bugeaud, s'apprête à vaincre aux bords de l'isly, nos vaisseaux frémissent sur leurs ancres, on va les voir franchir la Méditerranée et se déployer en bataille à la voix d'un prince dont le nom rappelle un triomphe et une gloire immense, car Saint-Jeand'UlIoa et Sainte-Hélène sont inscrits déjà sur ses nobles états de services.
Le 21 juin 1844, S. A. R. Mgr le prince de Joinville arrivait à Toulon. Quelques heures après, le canot royal l'attendait à l'embarcadère, le jeune amiral y descendait et se rendait à bord du vaisseau de 90 canons le Suffren, commandé par M. Lapierre, capitaine de vaisseau. Tous les navires de la rade étaient pavoisés et saluaient de leur artillerie à mesure que l'embarcation passait le long de leur bord. Le pavillon de contre-amiral ne tarda point à flotter au mât d'artimon du vaisseau que le prince montait pour une expédition mémorable, dont les annales maritimes de la France se sont enrichies en l'eipace de quelques jours.
L'ensemble de la division placée sous les ordres du prince de Joinville se composait des vaisseaux le Suffren, le Jemmapes, de 100 canons, commandé par M. Montagniès de la Roque, capitaine de vaisseau, et le Triton, de 80, commandé par M. L. Bellanger, officier du même grade ; de la frégate la Belle-Pouie, maintenant commandée par le capitainerie vaisseau Hernoux, et naguère illustrée par une mission à jamais glorieuse pour le chef de l'expédition, pour la France et pour sa marine; et des bâtiments à vapeur V Amodiée, de 450 chevaux, commandé par M. Dufrénil, capitaine de corvette: le Gassendi, de 220, par M. Maissin ; le Phare, de 160, par M. Brouzet. et le Rubis, de 80, par M. Béral de Sédaiges, lieutenants de vaisseau.
Les ordres donnés pour rembarquement des troupes expéditionnaires étaient parvenus à Toulon, le jour même de l'arrivée du prince. Le lendemain au matin, une compagnie au génie, deux
compagnies d'artillerie de la marine et un bataillon d'infanterie de la marine, formant un total de 1 ,100 hommes,étaient déjà repartis à bord des divers bâtiments qui se sont séparément rendus à Oran.
Le prince de Joinville est sorti à bord de son vaisseau remorqué par FAstnodée, après avoir vu partir tous les navires de son escadre qui, au bout de cinq jours de traversée, s'est trouvée réunie tout entière autour de son pavillon.
L'on ne sait encore s'il en faudra venir aux dernières extrémités pour réduire le Maroc à une attitude plus humble ; la France offensée espère généreusement qu'on ne la forcera pas à vaincre ; sa eloire est assez grande pour qu'elle préfère la paix a la victoire: la cause de l'humanité est toujours la sienne, elle ne veut tirer l'épée du fourreau qu'après avoir protesté contre la violence. H est enfin de sa dignité d'inviter l'empereur barbare à reconnaître et à réparer ses torts ; — mais déjà l'Europe est attentive à ce débat où se trouve engagée fa patrie de Charlemagne et de Napoléon, de Duquesne et de Duperré.
L'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, le Piémont, la Suède, le Danemark ont envoyé des navires de guerre dans les parages où la lutte est imminente. Les États-Unis d'Amérique y sontaussi représentés. Parmi les bâtiments de ces nations diverses, les uns ont à faire valoir les griefs de leur gouvernement contre le Maroc, d'autres, sans motifs aussi directs, viennent assister aux opérations de notre armée navale ; ils seront tous spectateurs de ses exploits.
Un mouvement extraordinaire règne dans la baie d'Oran, où arrivent chaque jour des bâtiments de guerre Français ou des navires de commerce chargés de vivres et de munitions, car, tandis que la flotte sillonne les mers, l'armée d'Afrique se tient sur la frontière. Une égale ardeur anime nos soldats et nos marins.
Isly, Tanger, Mogador, il fallait que vos noms fussent inscrits dans le livre de notre histoire militaire, à côté des journées des Pyramides et d'Algésiras, afin que le monde vit bien que les enfants de la France ne dégénèrent pas, et que les fils sont toujours dignes de leurs pères !
Dès les premiers jours de juillet, toutes les forces navales dont le commandement était confié à M. le
Sirince de Joinville, se trouvaient réunies devant ïers-el-Kébir. Outre les navires qu'on a déjà cités, on y voyait le vapeur le Pluton, de 220 chevaux, commandé par M. Adolphe Bouët, capitaine de corvette. Des simulacres de débarquement, des exercices de tous genres occupaient les équipages. Souvent le jeune amiral, qui combinait déjà son
Ïdan d'attaque, faisait remorquer les vaisseaux par es vapeurs attachés à sa division. Cette étude n'épas moins utile que les repétitions de descentes à terre exécutées par 2,000 hommes de débarquement, tant soldats que matelots.
Toutefois, rien n'indiquait encore que Ton eût résolu de commencer les hostilités ; l'on parlait même d'un accommodement probable; le prince passa sur le vapeur le Pluton, le 8, il mouillait à Gibraltar. Le 9, il était à Tanger, où il entamait les négoci-
ations, qui d'abord semblèrent de nature favorable.
Cependant les bâtiments de l'escadre se réunissaient de nouveau autour de leur chef. Le Suffren, lu Belle-Poule, furent les premiers, et mouillèrent dans la baie d'Algésiras; le prince se rendit à bord de son vaisseau amiral.
Sur les deux bords de l'immense rade, on s'efforçait également de lui rendre les honneurs qui lui étaient dus.
Les bâtiments de guerre étrangers rivalisèrent de même entre eux pour faire au prince l'accueil le plus empressé ; mais rien ne faisait oublier le but de l'expédition : les négociations étaient activement suivies ; l'escadre se rendit à Cadix, où elle entra le 15 mai et où elle fit l'admiration de ses habitants.
Le 22 du même mois, le consul général de France à Tanger, M. de Nion, recevait en date du 1 1 une réponse évasive et dilatoire aux propositions du gouvernement.
L'empereur du Maroc reconnaissait les agressions commises sur notre frontière,promettait la punition des caïds qui s'en étaient rendus coupables, mais demandait le rappel du maréchal Bugeaud, gouverneur des possessions françaises du nord de l'Afrique, à raison de la prise d'Ouchda.
Nous avions demandé des explications au sujet d'Abd-el-Kader, le Jugurtha de la Mauritanie moderne, qui, réfugié sur le territoire marocain, tentait de soulever contre nous les populations fanatisées auxquelles il prêchait la guerre sainte. Sid-Mohamed-Bendris, ministre de l'empereur, écrivant au nom de son maître, ne satisfaisait point à notre demande formelle.
Au reçu de cette lettre, et sur les informations de M. le'maréchal Bugeaud, portant qu'en fait la guerre continuait sur notre frontière de l'Algérie, Mgr le prince de Joinville se présenta devant Tanger à bord du Plu ton, appela et garda à son bord le consul général, sa famille et un certain nombre de nos nationaux. Le Véloce, de 220, commandé par M. Duparc, lieutenant de vaisseau, allait de son côté recueillir nos agents consulaires et nos compatriotes le long de la côte occidentale du Maroc.
Le 25 juillet, M. de Nion adressa à l'empereur une nouvelle lettre, demandant une réponse précise et définitive, en donnant huit jours de délai avant l'ouverture des hostilités.
Alors Mgr le prince de Joinville, avec le consul général à son bord, retourna à Cadix jusqu'à l'expiration du délai, tandis que M. Drummond-Hay, consul général d'Angleterre, se mettait en route pour aller trouver l'empereur et faire se3 efforts afin d'apaiser le différend.
Le 4 août, le jeune amiral recevait une réponse inacceptable à Y ultimatum de M. de Nion.
Dans le premier rapport que le prince adressait au ministre de la marine en date du 10 août 1844, voici comment il s'exprime à cet égard :
« Le 4, une lettre de Sidi-Bousselam, pacha de » Larache, nous fut envoyée, plus mesurée, plus » conciliante que les précédentes; elle renouvelait » cependant l'insolente demande de la punition du » maréchal. La lettre de Sidi-Bousselam ne disait
» pas un mot de la dislocation du corps de troupes » réuni auprès d'Ouchda. Quant à Abd-el-Kader, » Sidi-Bousselam assurait qu'il n'était plus sur le » territoire marocain, et que les ordres étaient » donnés pour l'empêcher d'y entrer.
» Pourtant, h la même époque, on disait au ma- » réchal qu'Ahd-el-Kader avait été interné , et
• qu'il se trouvait à deux journées en arrière du » camp marocain. Ces correspondances n'avaient » donc qu'un but, celui de nous amuser.
» Inquiet et gêné de ne rien savoir de M. Hay, » j'avais envoyé à Rabat un bateau à vapeur (le Vé-
• loce), avec mission de s'enquérir de lui et de » rapporter de ses nouvelles. Le Véloce revint le 5 à » Tanger, m' apportant la nouvelle que M. Hay » était en sûreté à Mogador.
» Enfin, le 5 au soir, l'Etna, venant d'Oran. m'a » apporté votre dépêche du 27 juillet, m'ordonnant » de commencer les hostilités si la réponse à l'ul- » timatum n'était pas satisfaisante. 11 nous apporte » aussi des nouvelles du maréchal prouvant la » fausseté des assertions marocaines au sujet d'Abd- » el-Kader.
» 11 n'y avait plus d'hésitation possible; on » nous abusait avec des notes trompeuses pendant » qu'on préparait activement la guerre ; nous n'a- » vions qu'à recourir à la voie des armes. »
Le 5, à six heures du soir, le vapeur le Véloce mouillait en rade de Tanger, ayant des dépêches pour S. A. R le prince de Joinville; en même temps, on signalait l'Etna, de 160, arrivant de France sous le commandement de M. Laville, lieutenant de vaisseau.
A peine l'amiral eut-il reçu les dépêches, au'il appela à l'ordre tous les commandants de la division, et un conseil, qui se prolongea fort avant dans la nuit, fut tenu aussitôt.
Immédiatement après, la nouvelle du bombardement résolu pour le lendemain se répandit dans l'escadre; les officiers et les équipages manifestèrent une joie belliqueuse.— Ah ! ah ! dit plus d'une fois le loustic du gaillard d'avant, ça va-t-être un
Êeu drôle, comme on leur tannera le cuir à ces tarocains, àtoi-z-à moi la paille de fer! « De bonnes grosses plaisanteries du même genre étaient échangées par les matelots et les soldats, nous écrit un officier de la division, et chacun se réjouissait delà galerie magnifique qui allait assister a nos faits d'armes, car la rade était couverte par des bâtiments de toutes les nations. »
Quiconque connaît la bravoure enthousiaste de nos valeureux marins se représentera leur ardeur et leur impatience. Ils brûlaient d'entendre sonner l'heure où ils allaient, en présence de tant de nations, venger notre pavillon et montrer notre puissance.
A deux heures du matin, le branle-bas eut lieu à bord de tous les bâtiments, sans tambours ni trompettes, suivant l'ordre qui en avait été donne; les sifflets, si nécessaires dans les manœuvres, avaient été supprimés, et tous les équipages se disposèrent gaiement pour la fête du matin; les bâtiments à vapeur allumèrent leurs feux et préparèrent les manœuvres nécessaires pour les remorques
Reproduisons maintenant le compte-rendu de
l'action extrait du deuxième rapport de S. A. R. Mçr le prince de Joinville,à la date de Mogador, 21 août
« Le 6, à la pointe du jour, les bateaux à vapeur le Véloce, le Pluton, le Gassendi, le Phare, le flubis et le Var, vinrent s'amarrer le long du Jemmapes, du Suffren, du Triton, de la Belle-Poule et des briks le Cassard et l'Argus, afin de les conduire au poste d'embossage qui leur avait été désigné. Le calme oui règne généralement le matin dans la baie ae Tanger nécessitait cette disposition.
» Vers huit heures, l'escadre se mit en mouvement.
» J'avais prescrit de venir prendre poste en courant est et ouest, et mouillant deux ancres, dont l'une avec une grande trouée dans l'est, eu égard à la mauvaise qualité du fond et à la violence des vents d'est qui depuis quelque temps régnaient pendantla journée. LeJemmapes arriva le premier sur la ligne; mais, après sa première ancre mouillée, son remorqueur fut impuissant à lui faire élonger complètement sa chaîne. Le Jemmapes réussit cependant à s'embosser à quatre encablures de la place. Le Suffren, parfaitement conduit par les capitaines Lapierredu Suffren et Bouêt du Pluton, vint prendre une très-bonne position.
» L'Argus vint chercher une compensation à sa longue et pénible station d'hiver à Tanger, en s'embossant juste par son tirant d'eau dans une position où il y avait beaucoup à donner et à recevoir. Je ne puis trop faire l'éloge du capitaine, le lieutenant de vaisseau Jean Gérard, des officiers et de tout l'équipage de ce petit navire : leur zèle et leur dévouement ont excité l'admiration de tous.
» Le Cassard se plaça de manière à battre d'écharpe une batterie dont les coups prenaient d'enniade la ligne d'embossage. Quelques coups à mitraille, bien dirigés, la firent évacuer dès le commencement du combat. Le défaut de puissance des remorqueurs, joint à l'action des courants, empêchèrent le Triton et la Belle-Poule de prendre immédiatement leur poste. Le Triton vint à la voile, et la Belle-Poule, habilement retirée d'une position critique par le capitaine Maissin, du Gassendi, arriva en ligne vers dix heures; mais le feu de la ville était en ce moment presque éteint, la présence de ces navires devenait inutile, je les envoyai canonner les forts d'Abdul-Selira et d'El-Arbi-el-Saidi, qui nous envoyaient quelques boulets à toute volée.
» Tous nos mouvements s'étaient effectués sans que l'ennemi y mit aucune opposition. A huit heures , nous avons commencé le feu ; il y a été répondu avec vivacité ; pourtant, au bout d'un quart d'heure, les canonniers arabes avaient déserté leurs batteries, dont les parapets étaient renversés par un tir remarquable de justesse.
» Deux batteries seulement prolongèrent la défense de la place, une casematée située à la partie supérieure du fort de la marine, et celle de la Casbah.
« Le feu du Suffren, dirigé tout entier sur la bat-
» terie casematée, finit par la mettre hors de service, » tandis que le Jemmapes faisait évacuer la Cas- » bah.
» A dix heures du matin, tout était fini.
» Je suis resté avec le Suffren devant la ville jus- » qu'à cinq heures du soir afin de bien constater » qu'on ne songeait plus à se défendre : puis, je me » suis retiré. Vous savez dans quel but j'ai attaqué » Tanger. D'après vos ordres, je ne devais pas l'oc- «cuper; mon but était atteint, du moment que, » par le silence de ses batteries cette ville se recon- » naissait vaincue.
» Comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, » le quartier où se trouvent les maisons des Euro- » péens a été scrupuleusement respecté.
» Le feu a été mis dans plusieurs endroits par des » fusées de guerre lancées par le vapeur le Rubis.
• Pendant toute la journée, chacun a rivalisé de » zèle et de sang-froid ; je n'ai que des éloges à » donner à tous.
» Dès la pointe du jour, les postes des navires » avaient été marqués par des bouées : M. le capi- » taine de corvette Duquesne s'est acquitté de » cette mission, qui pouvait être chanceuse, avec » son intelligence et son courage ordinaires. »
A onze heures,les forts delà ville avaient complètement cessé de tirer et étaient abandonnés. Une grande quantité de Kabyles, n'entendant plus de bruit, sortirent des mamelons où ils s'étaient cachés et arrivèrent sur le rivage, croyant probablement à un débarquement; mais le brick ÏArgus^ui les avait laissé s'approcher, leur apprît le contraire en leur envoyant sa bordée, chargée à mitraille, et les fit retourner dans leur refuge plus vite qu'ils n'en étaient sortis, laissant sur le sable bon nombre de morts.
Revenons maintenant sur quelques détails.
Depuis le moment où le feu fut ouvert il se mintint avec une extrême activité de part et d'autre pendant près d'une heure : mais l'ennemi, dont le principal fort était déjà tombé et les pièces ensevelies sous les décombres, se ralentit. L'amiral ordonna de suspendre l'action, afin de pouvoir juger des coups portés à l'ennemi, et pour faciliter le pointage.
On vit alors qu'il ne restait plus des forts et batteries qui bordent la ville que des décombres, sur lesquels étaient encore quelques pièces abandonnées.
Le fort qui domine Tanger recommença le feu; nos vaisseaux ripostèrent vigoureusement et l'eurent bientôt forcé à se taire.
En même temps, le vapeur le Rubis lançait dans la ville des fusées à la Congrève ; la Belle-Poule canonnait un fort de la côte ; les bricks l Argus et le Cassard en bouleversaient un autre.
Le brick le Volage, de 10 bouches à feu, commandé par M. Clavaud, capitaine de corvette, et arrivant delà station de Lisbonne, voulut aussi contribuer à l'attaque. En passant sous un fort situé sur la côte, le commandant a profité du salut qu'il devait au prince pour y envoyer sa bordée, et il aurait continué, si 1 amiral n'eût signalé au Triton, remorqué par l'Etna, d'aller détruire ce fort.
L'ordre fut promptement exécuté, la batterie complètement écrasée.
A deux heures, VAsmodée fut désigné pour prendre la remorque du Jemmapes et du Suffren, et les mener au mouillage où se trouvait déjà le Triton. La Belle-Poule fut de même remorauée par le Pluton, qui la reconduisit à son poste d'ancrage.
La division s'est ainsi retirée victorieuse ; le pavillon français flottant à la tête de tous les mats, devant les bâtiments étrangers dont les équipages, montés dans les haubans et sur les bastingages, ont été témoins de notre gloire, de notre clémence, et ont pu apprécier ce qu'était la marine française.
Les états-majors et les équipages des navires espagnols, suédois, danois, sardes et américains,
Ïtrésents dans la baie, n'ont cessé de donner les es preuves de la plus vive sympathie ; ils suivaient attentivement tous les mouvements de notre escadre, et battaient des mains à chaque manœuvre hardie, à chaque coup heureux.
On raconte qu'un de nos bâtiments à vapeur, en exécutant un ordre de l'amiral, passa au milieu des navires étrangers et qu'il endommagea le beaupré d'une corvette danoise. < Allez ! crièrent les officiers, ce n'est rien ! Bravo ! Vive la France ! vivent les Français! vive h prince de Joinville ! »
Les matelots, debout sur les vergues, répétèrent ces hourras.
Un extrait du premier rapport complétera le récit du bombardement de Tanger.
« Pendant l'affaire, écrivait le jeune amiral, M. » Hay est arrivé de Rabat, où il s'était arrêté pour
* voir l'empereur ; je l'ai reçu le lendemain.
» 11 m'a dit qu'il avait trouvé l'empereur très- » abattu : la nouvelle du retrait des consuls lui » était parvenue. M. Hay m'a remercié de la solli- » citude que nous avions montrée à son égard.
» Maintenant, je vais à Mogador, à l'autre bout » de l'empire. Mogador est la fortune particulière » de l'empereur; outre les revenus publics, la ville » est sa propriété ; il loue les maisons, les ter- » rains.
» C'est, en un mot, une des sources les plus » claires de son revenu. Toucher à cette ville-là, la » ruiner, ou occuper l'ile qui forme le port, jus- » qu'à ce que nous ayons obtenu satisfaction, c'est » faire à Muley Abd-er-Rhaman et à tout le sud de » son empire un mal sensible.
» Je me bornerai pour le moment à deux opéra- » lions, à savoir : prouver à l'empereur qu'il est » délaissé par tout le monde dans sa cause (l'affaire » de Tanger l'a prouvé ) ; et que nous avons le moyen » de lui faire du mal matériel (c'est ce que nous » allons chercher à prouver à Mogador)^
» En outre, notre apparition sur les côtes ramè- » nera beaucoup de monde de la frontière à la dé*
• fense de leurs foyers, et dégagera d'autant le ma- » réchal.
» Nous pourrons alors avertir l'empereur que, > malgré ce qui s'est passé, nous vouions encore » la paix, que ce nous avons fait à Tanger et à Mo- » gador lui prouve qu'il ne faut pas jouer avec » nous.
» S'il veut la paix, qu'il se hâte de nous accor-
» der ce que nous demandons, et que les actes suî- » vent les paroles. Sinon, s'il n'est pas content, si » l'on continue sur la frontière à encourager nos » ennemis, alors il faut qu'il s'attende à toutde no- » tre part . »
Dés qu'il eut pris son mouillage, l'amiral s'informa du nombre des morts et des blessés : deux mousses seulement avaient péri, l'un à bord du Jemmapes, l'autre à bord de l'Argus. On ne comptait que 17 blessés, bien que les pertes de l'ennemi aient été considérables, 220 morts et 400 blessés, à ce qu'on assure.
Les fortifications détruites, la ville dans un état pitoyable, des décombres fumants, tel était le résultat visible du bombardement de Tanger. La disposition des maisons mauresques avait contribué à rendre le dommage plus considérable. Les murs, généralement peu solides, soutiennent de lourdes terrasses, de sorte qu'un seul boulet, ébranlant ces fragiles supports, suffisait pour renverser la maison entière et pour écraser ses habitants. Malgré l'intention de l'amiral, qui voulait, autant que possible .respecter les propriétés privées, la partie du quartier maure, adossée aux fortifications, n'était plus qu'un monceau de ruines.
Aux premiers coups de canon de l'escadre, le danger devint si imminent, que les femmes, les enfants voulaient sortir de la ville ; il fallut ouvrir les portes. Dès le lendemain des masses de Kabyles se jetèrent dans la place. Us se livrèrent au pillage, et firent aux habitants plus de mal peut-être que le feu de la division.
Un des fils de l'Empereur, arrivé la veille avec 400 cavaliers.apprenant l'irruption des Kabyles, pénétra à son tour dans la ville pour les en chasser.
Chaque rue devint un champ de bataille et de carnage ; partout retentissait la fusillade entre les soldats et les pillards.
Mais détournons les yeux de ces scènes de désolation pour les reporter sur notre généreuse division navale où l'enthousiasme est à son comble.
Quand l'amiral eut donné l'ordre de cesser le feu, les équipages firent retentir l'air des cris de : Vive le prince de Joinville !
— «Il paraît, dit le jeune commandant en chef, que tout le monde a fait son devoir, puisque je suis content des équipages, et que les équipages semblent contents de moi !»
Les avaries des navires, peu graves en général, furent réparées le lendemain, 7 août.
Dans la soirée, l'escadre reçut l'ordre de se tenir
Erête à prendre le large à quatre heures du matin. e Var l'ut expédié à Gibraltar, où il devait tenir la station et diriger sur Mogador tous les bâtiments
2ui viendraient rejoindre la division ou lui porter es nouvelles. Le Gassendi et le. Véloce partirent également le 7 pour Mogador, le dernier en passant par Cadix, où il avait une mission particulière à remplir. L'Etna dut aller porter des dépêches au gouverneur général de l'Algérie, et rester à sa dis* position. Le Phare se rendit à Tarifa pour y ache% ter des vivres frais.
Le 8, à quatre heures du matin, au signal de l'amiral, l'escadre appareilla. Ia Suffren, leJemma*
pes, le Triton, la Belle-Poule, le Cassarâ, l'Argus et le Volage mirent sous voile et naviguèrent de conserve.
Les vapeurs le Pluton, VAsmodèe et le Rubis partirent de manière à rallier les bâtiments à voile avant la nuit; mais le vent contraire obligea le Suffren à revenir prendre le mouillage de Tanger.
Le 9, le prince et son état-major s'embarquèrent sur le Pluton, pour arriver plus tôt à Mogador, et y examiner les lieux de l'attaque.
Quelques heures après, l'escadre se retrouva réunie hors du détroit ; elle avait été ral liée par le vapeur le Groënland, de 450 chevaux, venant de Brest, commandé par M. Besson, lieutenant de vaisseau ; ce navire fut expédié à Cadix pour y faire des approvisionnements de vivres, d'eau et de charbon.
Le 11 enfin, par une fraîche brise du nord qui souffla jusqu'au 14, la division arriva devant Mogador, situé, comme chacun le sait, à 120 lieues environ deTanger,sur la côte occidentale du Maroc.
Il n'est pas inutile d'ajouter quelques rensei-
Siementsàceux qu'on a déjà lus dans le rapport de gr le prince de Joinville.
Mogador est bâti dans une position des plus extraordinaires, sur une petite presqu'île très-basse, battue Je tous côtés par les vagues, et au milieu d'une plaine de sables mouvants. 11 est à 48 lieues de la ville de Maroc, capitale de l'empire.
Le port est formé par une petite Ile gisant au sud-ouest du débarcadère. Les navires de commerce mouillent le long de la côte orientale de ï'fle. On y est à l'abri des vents de l'ouest et du nord, mais on est exposé en plein à ceux du sudouest, presque toujours escortés par la tempête, et qui ont fait périr plus d'un bâtiment dans le port.
C'est par le moyen de chaloupes cl de canots que l'on communique avec la ville et que l'on transporte les cargaisons, attendu qu'il n y a pas assez de fond au débarcadère pour en permettre l'accès aux bâtiments, ce qui est d'une grande incommodité pour le commerce, et augmente beaucoup les frais; mais il ne faut pas chercher au Maroc ces ports sûrs et commodes où l'on peut charger et décharger un navire à quai, et dans l'enceinte duquel on ne soit pas exposé au naufrage.
La ville est défendue par de nombreuses batteries bien armées de superbes canons de bronze. L'île qui forme le port, et qui domine la place, a un quart de lieue de long et 600 mètres de largeur. Elle est également protégée par quatre batteries maçonnées, un réduit avec une mosquée au centre, et une garnison composée des meilleures troupes de l'empereur.
Des canonnière renégats, que l'on suppose Espagnols, armaient les pièces et les servirent avec une précision peu ordinaire chez les Maures.
La partie la plus considérable des fortifications de Mogador bat en plein sur l'Ile et sur le lieu du mouillage, à une distance de 1500 mètres, c'est-àdire à très-bonne portée de canon. 11 serait impos-
sible d'occuper le port sans avoir préalablement ruiné les défenses de la ville qui lui ront face.
La population de Mogador ne parait pas monter à plus Je douze ou quatorze mille habitants, dont treize cents juifs. Il n'y a qu'un petit nombre d'Eupéens. C'est le port le plus commerçant de tout le Maroc. Sa douane rapporte à l'empereur plus d'un million de francs. II n'y a pas un seul port dont le produit atteigne seulement à la moitié de cette somme. Saffi, quoique plus considérable comme ville, ne rapporte que 50 à 60,000 fr. Les deux villes jumelles de Rabat et de Salé, dont la population réunie monte à cinquante-deux mille âmes, et qui viennent immédiatement après Mogador pour l'importance commerciale, ne produisent en tout que 380,000 fr.
La ville est appelée Souerah par les Marocains, l'Ile seule prend chez eux le nom de Mogador, d'après celui d'un saint appelé Sidi-Mogodoul, dont on voit le tombeau sur la côte opposée, à trois kilomètres au sud de Souerah. Ce tombeau et sa chapelle sont fort antérieurs à la fondation de la ville. Il y avait anciennement sur l'île de Mogador un petit fort construit par les Portugais.
Devant Mogador, des difficultés sérieuses attendaient l'escadre française.
Pendant quatre jours, la violence des vents et la grosseur de la mer empêchèrent les navires de communiquer entre eux. Les ancres mouillées sur des fonds de roches, les chaînes tendues violemment, se brisaient, et leur perte enlevait à la division des ressources indispensables pour attteindre son but. Tel navire n'avait plus qu'une chaîne et une ancre, et encore celle-ci privée de l'une de ses pattes.
Dans son deuxième rapport, le jeune amiral, non moins modeste que brave et habile, poursuit ainsi à ce sujet :
«Nous ne pouvions d'ailleurs songer à nous ■ maintenir devant Mogador à la voile ; la violence » des courants et de la brise nous eût entraînés » sous le vent, et nous aurions probablement per- » du l'occasion d'agir. De plus, en faisant appareil- » 1er les vapeurs avec nous, ils auraient épuisé leur » combustible; en les laissant seuls, ils étaient ex- » posés à manquer de vivres. Il fallait donc rester » au mouillage.
» Enfin le 15, le vent s'apaisa ; il ne resta plus de » la tourmente des jours précédents, qu'une grosse • houle de N.-N.-O.
» Sachant combien les beaux jours sont rares » dans céHe saison et dans ces parages, je pris im » média tem en t toutes mes dispositions. Mais un » nouvel accident vint encore entraver nos projets ; i le vent tomba complètement ; nos navires tour- » mentés par la houle, étaient ingouvernables, et » je ne pouvais songer à employer les vapeurs » pour conduire les vaisseaux à leur poste.
» Les préparatifs hostiles qui se faisaient à terre » prouvaient qu'on ne nous laisserait pas approcher » aussi facilement qu'à Tanger.
» Un seul boulet pouvait déranger les machines » d'un bateau à vapeur, le forcer à s'arrêter dans » une position critique d'où nous n'aurions pu le
9 retirer et ou il n'aurait pu se défendre. Les ba- » teaux à vapeur étaient une ressource à ménager » précieusement pour retirer les vaisseaux d'un » em bossage sur les fonds de roches avec la boule » et les courants portant en côte, et la certitude » que dés que le vent commencerait à s'élever il
• soufflerait du large,
• Enfin, dans l'après-midi du 15, une faible » brise de N.-N.-O. s'étant faite, nous en avons » profité ; l'escadre a mis la voile.
» J'avais communiqué à tous les capitaines un 9 plan d'attaque et assigné à chacun son poste ; » une fois le signal d'exécution fait, je ne suis plus » qu'un témoin oculaire qui tâche de se faire his- » torien fidèle et de raconter avec une vive admi- » ration et une vive reconnaissance, avec quel zèle,
• auel dévouement quelle intelligence de la part » de tous, les ordres donnés ont été exécutés.
» Les sondes de la ligne d'embossage avaient été » exécutées en plein jour par le capitaine Maissin,
• du4ia**0f»cft,etle lieutenant de vaisseau Touchard,
• mon chef d'état-major.
» Les trois vaisseaux sont d'abord venus au
• mouillage. Le Triton, capitaine Bellanger, en » tête, conduisant l'escadre et s'avauçant sous le » le feu de toutes les batteries ennemies, laissait » tomber son ancre à 700 mètres de là place, sans » riposter à ses coups. Venaient ensuite le Suffren
• elle Jemmapes. ■
Mais avant de poursuivre, il faut dire que la frégate anglaise le Warspiie et le vapeur le Vesuvius, de la même nation, étant arrivés sur les lieux dans la matinée du 13 ; la première mouilla au large, en dehors des lignes françaises ; le second entra dans le port et communiqua avec la terre pour y réclamer le consul et les nationaux britanniques. Cette démarche fut infructueuse.
La veille de l'apparition des deux bâtiments anglais, le vice-consul d'Angleterre, M. Wilshire, avait envoyé un canot à bord du Suffren, afin de faire connaître la situation difficile où il se trouvait; il invoquait son appui. Déjà, par trois fois, il avait demandé au gouverneur l'autorisation de se retirer lui et ses nationaux, sur les bâtiments marchands ancrés dans le port Trois fois sa demande avait été refusée, parce que les chefs de ces familles y compris le consul, sont redevables envers l'empereur de sommes immenses, qui ne s'élèvent pas à moins de un million, à ce qu'on affirme.
On comprend que les Marocains ne voulussent pas se dessaisir d otages si précieux. M. Wilshire s'adressait à l'amiral français pour le prier d'appuyer ses prétentions, lui rappelant qu'après le départ de M. Hélouis-Jorelle, notre consul, il avait accordé la protection de son pavillon aux Français résidant à Mogador, et que, grâce â ses sollicitations, nos compatriotes avaient pu prendre passage à bord d'un bâtiment autrichien qui était en rade. En échange de ce service, le vice-consul anglais priait l'amiral de vouloir bien protéger les sujets de S. M. britannique.
La position du prince de Joinville était embarrassante, car il ne pouvait prendre sur lui de garantir le payement d'une somme si considérable, seul moyen de faire lâcher prise aux agents de
Si
l'empereur. 11 offrit aux agents anglais un asile à bord de nos vaisseaux ; il ne pouvait aller au delà.
Quand le Vesuvius et le Warspite parurent enfin devant Mogador, leurs relations avec la terre furent activement suivies, mais elles demeurèrent sans résultat. D'un côté le commandant du Warspite n'avait pas mission pour consentir au pavement d'une somme si forte, et s'y fût-il engage, le gouverneur n'eût sans doute pas eu les pouvoirs nécessaires pour lâcher les débiteurs de l'empereur, sur la foi d'une garantie qui lui eût paru insuffisante.
Au risque d'anticiper sur les événements, nous ajouterons tout de suite qu'après notre succès, la France obtint par un acte de générosité ce que n'avaient pu obtenir les réclamations pressantes de l'Angleterre.
En échange de 35 prisonniers de guerre blessés, mis par nous en liberté, le gouverneur de la ville fit rendre â l'amiral français le consul anglais, sa femme et son secrétaire.
C'est ainsi que notre escadre répondait aux calomnieux rapports faits par des marins anglais, sur sa conduite devant Tanger.
On va voir tout à l'heure comment elle s'est comporté à Mogador ; mais d'abord reproduisons la liste exacte de tous les bâtiments français qui ont pris part à cette action glorieuse.
C'était'd'abord les trois vaisseaux et la frégate la Belle-Poule, puis les bricks :
Le Cassard commandé par M. Roque-Maurel. L'Argus, capitaine Jean Gérard.
Le Volage, capitaine Lavaud.
Et les vapeurs ;
Le Gassendi, de 220, capitaine Maissin.
Le Pluton, de 220, capitaine Adolphe Bouët Le Phare, de 160, capitaine Brouzet.
L'Asmodée, de 450, capitaine Dufrénil.
Le Rubis, de 80, capitaine Béral de Sédaiges.
A présent, sans crainte d'omettre personne, car chacun a eu sa part de gloire, et il suffisait de nommer tous les navires pour rendre hommage à ceux qui les montaient, nous continuerons de transcrire le rapport officiel qui poursuit en ces termes :
< Le Jemmapes et le Triton se sont placés en face » des batteries de l'ouest de la ville, ce dernier pre-
• nant à revers les batteries de la marine. Le Suffren » est venu prendre poste dans la passe du nord,
• battant d'écharpe les deux batteries de la marine
• et de front le fort rond situé sur un ilot, â l'en- » trée de la passe, tandis qu'avec ses pièces de
• retraite il répondait â une batterie de l'île, dont » le feu d'enfilade l'incommodait.
• Cetembossage délicat, sous lefeU de l'ennemi, » sans que personne de nous ait daigné y répondre, » fait honneur aux capitaines qui l'ont exécuté.
• Une fois placés, nous avons ouvert notre feu. » Les batteries de la marine ont été vite abandon- » nées ; mais celle de l'ouest, présentant une qua- » rantaine de pièces bien abritées derrière des » épaulements en pierre molle de deux mètres d'é<*
» paisseur, a tenu fort longtemps. Le vaisseau le » Jemmapes, capitaine Montagniès,qui était le point » de mire de tous ses coups, a fini par en avoir » raison, non sans une perte sérieuse causée par » des obus bien dirigés. Vingt hommes tués et » blessés à bord de ce vaisseau, parmi lesquels un » jeune élève de grande espérance, M. Noël(l), » mortellement atteint d'un éclat d'obus ; des ava~ » ries graves dans la mâture, de nombreux boulets » dans la coque attestent la résistance énergique » des canonniers ennemis.
» Une fois le feu des vaisseaux bien ouvert, » ordre a été donné à la frégate la Belle-Poule et » aux bricks le Cassard, le Volage et l'Argus d'en- » trer dans le port.
» La frégate devait combattre les batteries de la » marine, et les bricks celles de l'île.
» La Belle-Poule et les bricks sont venus passer » à la poupe du Suffren. Le capitaine a conduit sa 9 frégate au fond d'un cul-de-sac, où elle avait à » peine son évitage, tirant d'un bord sur les batte- » ries de la ville, et de l'autre sur celles de l'île. De » grosses carabines placées dans les bunes fusil- » laient à 600 mètres les canonniers de l'île.
» L'effet de cette manœuvre hardie a été tel, que » les batteries de la marine ont été immédiatement » désertées.
• Les bricks sont allés se mouiller en ligne de- > vant les trois batteries qui protègent le débarca- » dère de l'île, et ont aussitôt engagé avec elle une » lutte animée. »
Cette manœuvre militaire ayant été exécutée avec une habile précision, comme le feu de l'ennemi se ralentissait sensiblement, l'amiral jugea le moment favorable pour exécuter une descente sur l'île et s'en emparer. Les vapeurs le Pluton, le Gassendi et le Pnare, porteurs de 500 hommes de débarquement, furent envoyés dans le port et allèrent s'endenter, entre les bricks en dehors de leur ligne.
Il était alors environ cinq heures; or, c'était à une heure et demie que les Arabes, voyant la divison se diriger vers la ville, avaient engagé le combat en faisant feu de toutes leurs batteries.
Depuis, l'action s'était chaudement maintenue. Mais enfin les batteries ennemies s'étant ralenties, la frégate la Belle-Poule quitta le poste qu'elle avait occupé à l'extrême gauche, et vint se placer à droite, dans le fond de la passe, faisant face aux batteries de la marine, entre leur feu et celui de l'île qui se croisaient. Les bricks la suivirent et la secondèrent.
Au bout de quelques bordées, le feu de l'ennemi fut complètement éteint. Alors on put voir les af-
(1) Ou Usait, quelque temps, après dans les journaux : t Une lettre de Toulon nous apprend que parmi les blessés arrivés dans ce port le 23 à bord du Jemmapes, se trouve M. Noël, élève de marine, porté dans le rapport de M. le prince de Join ville comme très-grièvement blessé et que Ton avait fait passer pour mort. 11 est certain que ce jeune homme a élé horriblement défiguré par un boulet et que Ton a désespéré pendant plusieurs jours de le conserver a sa famille et à son pays; mais grâce aux soins intelligents qui lui ont élé prodigués, M. Noël est aujourd'hui en convalescence.»
freux dégâts que nos braves marins avaient faits aux fortitications de la ville.
Les trois vapeurs qu'on vient de nommer ayant pris leur nouveau poste, rivalisent avec les bâtiments à voile et vomissent leurs bordées sur les remparts ennemis, pendant que Ton forme la flottille des embarcations destinées à opérer la descente et placées sous les ordres de M. le capitaine de corvette Duquesne.
Les troupes de débarquement, commandées par cet officier supérieur et par le lieutenant-colonel du génie Cbauchard, se composaient d'une compagnie de grenadiers du Jemmapes, une de voltigeurs du Suffren, de deux compagnies d'artillerie de l'Asmodée, de la compagnie des sapeurs du génie et de détachements des vapeurs et des bricks.
A cinq heures et demie, la petite division de chaloupes s'avança sous une vive fusillade.
Le prince ajoute dans son rapport :
» On a vu sauter à terre avec enthousiasme, les » hommes blessés, dans les canots s'élançant des » premiers, et gravissant à la course un talus assez » roide, on a enlevé la première batterie. C'est là » qu'on s'est rallié. Le second maître, Toche, du » Phare, y est entré le premier et a arboré le pa- » villon français.
» De cette batterie, deux détachements conduits,
> l'un par le lieutenant-colonel Chauchard, l'autre » par le capitaine du génie Coffinières, sont partis » pour faire le tour de File et débusquer 3 à 400
> Marocains des postes qu'ils occupaient dans les • maisons et les batteries.
» On les a poussés ainsi jusqu'à une mosquée où » un grand nombre d'entre eux s'étaient réfugiés. » La porte enfoncée à coups de canon, on s'est préci- » pité en avant La résistance a été vive ; plusieurs 9 officiers ont été blessés : le capitaine de corvette » Duquesne, le lieutenant de vaisseau Coupvent- 9 d es-Bois, le sous-lieutenant Despallières. »
Le capitaine de corvette Duquesne, digne de son nom glorieux fut blessé au bras en chargeant à la baïonnette pour débusquer les Marocains. Après avoir dirigé l'opération du débarquement, qui fut promptement accomplie, il entraîna nos soldats de marine sur une batterie qui commandait la plage ; il y fut reçu par une centaine de tirailleurs embusqués derrière les rochers, et qui, malgré l'avantage de leur position, ne purent arrêter l'élan de nos troupes.
Le lieutenant de vaisseau Coupvent-des-Bois fut gravement atteint à l'épaule, auprès du prince, qu'il faut suivre dans ses mouvements; car, dans son rapport, c'est de lui qu'il parle le moins.
A nous de rappeler les actes qui lui ont mérité les éloges unanimes de notre armée navale.
Il brave aux premiers rangs un feu de mousqueterie bien nourri, et donne l'exemple de l'impétuosité du soldat après avoir fait preuve de sang-froid comme capitaine, d'habileté comme amiral. Le capitaine d'Abadie, officier d'ordonnance du roi, reçoit une balle dans son képi au moment où il fait de vains efforts pour modérer l'impétuosité du prince qui n'échappe que par miracle à une grêle de balles.
Voilà ce qu'il importait de dire pour être juste envers le chef comme envers les simples combattants; voilà une lacune de son rapport qu'il importait de combler.
Il ne fallut pas moins d'une heure entière de combat acharné pour se rendre maîtres de l'Ile, et contraindre les derniers soldats marocains à se réfugier dans la mosquée où les matelots bouillants d'ardeur voulaient pénétrer de vive force.
Le prince continue :
■ On était engagé sous des voûtes obscures, au » milieu d'une fnmée épaisse qui empêchait de rien » voir. Cependant les nommes de l'Argus et du » Pluton persistaient à vouloir y pénétrer. Je jugeai » que nous perdrions là beaucoup de monde inu- » tilement ; je les 6s se retirer. On cerna la mos- » quée, et la nuit étant survenue, on fit bivaquer » les troupes.
» Le lendemain, au jour, 140 hommes se ren- » dirent Nous avons ramassé sur l'île près de 200 » cadavres. »
Un acteur de cette sanglante mêlée ajoute à ce sujet :
« Les défenseurs de l'île étaient au nombre de 400 environ. Us se réfugièrent dans le principal corps de bâtiment, là où se trouve la mosquée.
9 Hendons justice à ces braves ! Ils s'y sont défendus si vigoureusement, qu'il nous a fallu enlever d'assaut toutes les portes, tous les couloirs de communication. Chaque maison exigeait un siège. Cependant la nuit approchait; nos troupes étaient arrêtées par une fusillade très-vive, et il fallait vaincre avant la nuit.
» C'est dans ce moment décisif que l'amiral descendit à terre. Il s'élanca sans armes à la tête de la colonne d'attaque, et redoubla ainsi l'enthousiasme de nos troupes. Cinq officiers furent tués ou blessés à côté de lui.
» Sa noble témérité décida de la victoire. Nos troupes s'emparèrent des abords de la mosquée ; les maisons furent envahies, les Marocains passée à la baïonnette et jetés à la mer.
9 Je vous ai dit que l'ilecomptait400 défenseurs. Sur ce nombre il y avait 200 soldats réguliers et 200 Kabyles. On a compté 150 cadavres roulant parmi les vagues. Nous avons fait 150 prisonniers dont 35 blessés. Les 100 autres ont tenté dese sauver à la nage, mais la plupart ont été brisés sur les rochers ; quelques-uns seulement, les meilleurs nageurs» ont pu gagner la terre.
» ML Pottier, lieutenant d'artillerie de la marino, a été tué; 5 sous-officiers et soldats ont eu le même sort. Parmi les blessés, on compte 17 sousofficiers et soldats. L'un d'eux vient d'être amputé du bras. Il y a quelques blessures très-graves. »
Dans les combats de Tanger et de Mogador, pendant les bombardements comme dans les canots, et surtout sur l'île, les traits de courage se sont multipliés à l'infini.
Sans s'exposer à être injuste, il est difficile de foire un choix, et malheureusement bien des actions dignes d'être insérées ici nous ont échappé.
Les marins emportés par leur bouillante ardeur font des prodiges de bravoure. Officiers, matelots, soldats, tous se conduisent en héros.