DANS LES GLACES
Tous les marins que la pêche de la morue ap-
Îelle chaque année de nos ports dans les havres de 'erre-Neuve, se ressouviennent encore de la terrible assuelie qui rendit la banquise de 1840 si féconde en désastres.
Imprudemment engagée dans une éclaircie, la Marie, joli brick du commerce, petite, mais solide embarcation, vrai poisson pour la manœuvre, la Marie, malgré ces avantages, ne put étaler la force du vent etdes lames qu'en s'amarrant sur les glaçons.
trente-six heures que dura cette tempête, sa position fut un problème que chaque instant pouvait résoudre, soit qu'une rafale l'ensevelit sous une avalanche, ou qu'un brusque mouvement de la mer la défonçât contre les glaces.
Dans l'après-midi du second jour, la tempête avait considérablement molli, que les vagues n'a* vaient point encore perdu ce qu'avait d'alarmant leur violence. Sur les cinq heures pourtant, quoique la mer parût même au loin toute zébrée d'écume, les matelots, appréciant dans leur instinct les divers incidens dont la soirée nuançait la température, commençaient à espérer une nuit de repos.
Occupés à capeler les manœuvres aux cavillots des râteliers, ou à lever les grelins dont l'avant du navire était encombré, les hommes de corvée attendaient avec impatience que la fin du quart leur permît de gagner leurs hamacs. Un novice seul, assis à demi sur les bittes de beaupré, tenait avec une préoccupation visible ses yeux attachés sur les glaces.
Tout en lui annonçait un récent début dans celte profession âpre et difficile : ses traits par leur fraîcheur, autant que U propreté de sa mise ; mais quoique sa figure n'eût point la teinte olivâtre dont l'air de la mer, comme la chaleur du soleil, hâle la peau , ses muscles, par leur rondeur, décelaient une saine et forte nature.
Son costume, bien simple, n'était pas sans élégance : un mouchoir d'indienne à fleurs, façon anglaise, était négligemment noué autour du collet d'une chemise d'étoffe bleue, espèce de surcot dont la nuance légère, sous deux bretelles écartâtes, semblait, par le contraste heurté des couleurs, donner à sa mise une sorte de coquetterie marine.
A le voir aussi immobile, la tète portée sur sa main, on eût difficilement pénétré sa pensée j un
sourire languissant la traduisait trop vaguement sur ses lèvres.
L'habitude n'ayant point encore familiarisé son œil avec le spectacle terrible qui fixait sa vue, on ne pouvait croire qu'il en admirait les effrayantes beautés. Éloigner l'image du danger , c'était, certes, pourtant un saisissant et beau spectacle !
Au-delà, Terre-Neuve, Terre-Neuve avec ses côtes ardues et ses noirs assolemens; Terre- Neuve, qu'à ses falaises rapides et dépouillées, dont les bouleaux et les sapinettes couverts de neige échevelaient la crête, on eût dit la tête immense d'un vieux nègre dont l'âge aurait blanchi les cheveux.
Mais comment lui, ce jeune garçon qui n'avait louvoyé que quelques jours dans ces eaux, eût-il
Eu maîtriser le serrement d'effroi dont saisit d'aord l'aspect de la banquise — masses de glaces brisant des lames ou brisées par elles, immense chaos dont un vertige de destruction est seul la vie?
Quelques tendres pensées préoccupaient plutôt son âme. Oh ! oui, de ces pensées riantes et fraîches, comme dix-huit ans nous en dorent de si suaves dans le cœur : pensées intimes où, pour effacer le présent, s'associent le passé et l'avenir.
Quoi qu'il en fût, depuis longtemps déjà durait sa rêverie, quand, d'un air contrarié, un autre matelot vint l'interrompre.
Pour celui-là, c'était bien l'encarrure d'un marin ; tout était en lui énergie et franchise. Sa barbe longue et ses cheveux ébouriffés donnaient une expression demi-sauvage à ses traits, que leur teinte et la vigueur de leur modelé eussent fait croire coulés en bronze. La protubérance qu'une énorme chique développait dans sa joue était un trait caractéristique de cette figure, à laquelle, du reste, répondait parfaitement la taille du camarade par son élévation et ses membres trapus par leur vigueur.
— Ce n'est pas ça ! ce n'est pas ça ! dit-il en secouant la tête; une fois avec les mauves, Olivier, plus de toutes ces bêtises ! On est ousque l'on est ... je ne connais que ça, moi.
Et comme pour toute réponse le jeune homme élevait sur lui un regard chargé de tristesse, il poursuivit:
—Je sais bien qu'on ne s'amarine pas en un jour; mais, mille bombes!... on se fait une raison; on est homme, quoi? Et nom d'un tonnerre 1 qu'est-ce que ça serait donc si comme moi....
Une lueur de curiosité et d'intérêt, animant à ces derniers mots les yeux d'Olivier, répandit sur tous ses traits une expression nouvelle. Ceux de Gaud trahirent autant son embarras que le fit l'hésitation de ses paroles.
Son imprudence avait laissé échapper un secret; — secret au cœur, qu'en son cœur même il ne s'avouait qu'à peine. Il le comprit, et, maîtrisant sa surprise, il voulut au moins, en s'exécutant de bonne grâce, se donner le mérite d'une confidence à laquelle il ne pouvait plusse soustraire.
—.Oui, Olivier....
Ici se montra de nouveau, par un silence, l'indécision où il flottait, le pauvre garçon, entre un mouvement de honte et la nécessité d'un aveu. Et telle était la lutte qui s'engageait entre ses pensées, que si le hâle n'eût point ôté toute transparence à sa peau, on eût pu distinguer la rou-» geur du sang qui enflammait son visage.
Car dans ce cercle de dangers et de fatigues, où une vie orageuse avait toujours froissé son âme, si les sources des émotions fortes, épuisées par les péripéties de chaque jour, s'étaient à la fin taries, les tendres affections avaient conservé dans l'inertie d'un long sommeil leur sensibilité dans toute sa fraîcheur; le corps s'était endurci, l'âme était restée vierge. C'était la naïveté de l'enfant sous l'âpreté grossière d'un vieux loup de mer.
^ Aussi, comme la jeune fille qui, dans ses chastes rêves, le sein palpitant, les veux baissés, l'âme émue, rougit de pudeur sous les illusions du premier amour, sentit-il son front brûler en avouant qu'il allait donner à sa vie, à sa vie de mauvais sujet, ce qu'il regardait, lui, joyeux et bon enfant, comme un dénoûment grotesque.
— Eh bien! oui; pourquoi le cacher?.... C'est vrai ! je fais l'imbécile. Que veux-tu? c'est à mon tour...
— Comment?
— Je m'établis au retour de la campagne.
— Vrai ! tu te maries?
— Je fais la bêtise.
— Et moi qui n'osais lui en parler! Moi qui craignais ses risées! Ce que c'est pourtant!.... Eh bien! Gaud, quand tu me voyais, l'air pensif, attacher tristement les yeux sur la mer, ou bien suivre du regard la fuite des nuages, ne me disaistu pas: < Olivier! nous veillons les écoutes de huniers par le haut de la cheminée!...» Tu avais raison ; mais tu te trompais quelquefois quand tu ajoutais; « Voudrais-tu donc rester en panne
auprèsde ta vieille mère? » Je l'aime bien,
Gaud; oh! oui, de toute ma vie !... Ce n'était pourtant pas à elle que je pensais toujours !
— A qui donc?
— Moi aussi, je suis amoureux.
—Pas possible !
— C'est pourtant vrai. Et comment ne pas l'aimer! Si bonne et si jolie!.
« Oh ! tu me rendras justice ; tu approuveras mon choix. Ce n'est pas qu'elle soit riche; non: son travail de chaque jour, la pêche aux coques dans nos grèves, voilà sa fortune. Hais Gaud!... tiens, suffit! ... Je veux que tu médises au retour: Olivier, c'est bien !
— Qui donc que ça peut être ?
— Tu la connais. Devine !
— Une pêcheuse, dis-tu?... Jolie?... Et de quelle commune?
—De chez nous.
— Du Mont?
— Eh bien! oui.
— Du Mont!
— Comment! tu ne trouves pas?
—Non!
«-C'est Thérèse!....
Gaud l'interrompt brusquement:
— Thérèse lbryl
^- Juste ! que te disais- je?
— Mais ça ne se peut pas. C'est la mienne ! Tu ris, Olivier; ça ne se peut pas, c'est ma prétendue, Thérèse!
L'étonnement des deux marins fut brusque et profond comme la secousse d'un navire, qui, cinglant beau ciel, belle mer, belle brise, tajonne violemment sur un rocher. Le premier moment fut un silence ; chacun sentit le besoin de recueillir ses pensées, dans ce choc où leur amour s'était heurté contre un sentiment plus puissant, leur amitié.
Elle était vive et sincère. Bien que née d'un de ces accidents qui donnent aux affections le cachet et la force des années, elle n'était point l'impression d'un jour.
Tombé par malheur dans une de ces lises que les eoups de vent et les marées dérangent si fréquemment dans la baie de Cancale, Olivier s'épuisait en efforts pour s'arracher à cette fondrière. La tan-
Se, devenue liquide, menaçait de l'engloutir, ud l'aperçoit: sans calculer 1 étendue du danger, il vole à son secours.
Il fallait un dévouement que l'on ne rencontre guères que dans le cœur de ces hommes qui, habitués à vivre au milieu des vagues, toujours aux prises avec elles, sentent la nécessite de réunir leurs forces pour disputer aux accidents de chaque jour leur toute précaire existence. La mer, prompte comme un cheval au galon, roulait déji sa barre d'écume dans les grèves. Ce ne fut qu'après avoir lutté une heure entière avec les flots, qu épuisé de fatigue et nageant à peine, Gaud déposa l'enfant sur la plage.
Et depuis, heureux de la reconnaissance du jeune pécheur, il s'y était attaché avec d'autant plus de force que la mort de son père ayant rompu tous ses liens de famille, il avait senti le besoin d'un être sur qui son cœur pût reporter ses affections.
Des symptômes bien différents exprimèrent pourtant leur surprise.
Gaud, d'un air où l'incrédulité luttait avec l'inquiétude, semblait attendre quelques mots encore. Olivier, rouge et les yeux baissés, resta d'abord immobile. Ce coup imprévu lui avait brisé l'âme. Malgré le combat intérieur nui absorbait ses pensées, il pressentait, le malheureux, la nécessité d'un sacrifice, sacrifice terrible! Il est des sentiments que, sans le déchirer, l'on ne peut arracher du cœur.
Cependant lorsque la réflexion eut dissipé l'étourdieeement dont cette brusque confidence fut suivie, il leva vivement la tête comme un homme qui venait d'arrêter une résolution.
» Non, Gaud, je ne te trompe pas, j'aime Thérèse. Mais tant mieux. Je te dois tout ; et que sait* on ? Peut-être que, sans cette occasion, je n'aurais jamais pu te prouver ce que j'ai pour toi dans le cœur. Aime-la donc, aime-la sans inquiétude! J'aurai assez de force pour l'oublier ; et quand je ne pourrais pas, va, ne crains rien, j'aurai toujours plus d'amitié que d'amour !
— - Tu plaisantes, Olivier, tu ne sais ce que tu dis ; si quelqu'un doit y renoncer, c'est moi, à mon âge..
—Raison de plus! Je suis jeune; une impression pour moi en détruit bientôt une autre... A dix huit ans, vois-tu, c'est comme un grain ; plus c'est fort, plus ça nasse vite. Et, d'ailleurs, n'ai-je pas ma mère?... Toi, tu n'as personne que moi pour t'aimer.
— Et n'est-ce pas assez? N'insiste pas, Olivier.
— Gaud, tu ne voudrais pas me rendre malheureux ; ne me force donc pas à acheter mon bonheur au prix du tien. Au reste, ma résolution est prise : je te le déclare, fais ce que tu voudras, dès aujourd'hui je renonce à Thérèse.
—Eh bien ! va donc... moi aussi.
— Tu n'y réfléchis pas, Gaud ; pourquoi donc nous sacrifier tous deux ? Ne sera-ce pas une consolation pour l'autre que le bonheur ae son ami T
— Epouse-la donc!
Olivier se détourna d'un air chagrin ; mais Gaud, dont une inspiration soudaine éclairait le visage, le saisit par le bras :
—Une idée! Tu ne veux past Et bien I tirons au sort !
Olivier sourit.
— Tu me refuses donc, Gaudf Boit ! Que le hasard en décide !
— C'est convenu. Voilà du filin, nous allons tirer au nœud.
Gaud, saisissant un bout de ligne qui traînait sur le pont,lecoupa en deux parties égales, qu'il corda légèrement, après avoir marqué l'extrémité de l'une par un noeud. Cachant alors cette tresse dans sa main, il n'offrit à Olivier que les deux bouts. Il fit son choix, Gaud tira sur l autre ; le segment noué resta dans la main de son ami.
— Gagné I Elle est à toi ! dit Gaud, avec une vivacité pleine d'effusion. Eh bien ! vrai, Olivier, je suis content qu'elle te tombe.
— Dis-moi franchement, Gaud, reprit le jeune marin d'un air de tristesse à travers duquel perçait nn sourire, crois-tu qu'elle t'aime ?
— Je ne puis pas le savoir, je ne l'avais pas encore demandée.
Olivier s'efforça d'effacer, par l'accent affectueux que prit sa voix, ce que ses paroles eussent pu avoir de blessant pour son ami.
— Eh bien ! tu sais que lorsqu'une fille a une inclination, elle ne peut pas avoir de l'amour pour un autre... Ne te fais donc pas de peine... Thérèse m'aimait !
— Comment?
— Lis ça !
11 lui présentait une lettre froissée ; car ces lettres de premier amour, on les porte toujours sur son cœur.
—Si le sort t'eût favorisé, reprit-il pendant que Gaud la parcourait des yeux, la lettre en aorceaux, Thérèse oubliée, tout aurait été fini.
— Et tu étais certain de son amour, quand tu me la sacrifiais !
Le bon matelot serra la main du novice avec cordialité, et poursuivit d'un ton ému :
—C'est bien ! Olivier, c'est bien ! que le tonnerre
me démâte si je ne te revaux pas cela quelque jour I