LE RETOUR AU PORT
Cinq mois après la scène que nous venons de décrire, quatre marins, enveloppés dans leurs larges
f)aletots, s'avançaient un matin, en causant, vers a petite tour à feu dont la colonne de granit bleu termine le roc de Granville.
II pouvait être alors huit heures. Bien que le ciel fut bas et grisâtre, le vent, qui sautait indécis du nord au nord-ouest, donnait par bouffées etfraîchissait à chaque instant. Le temps était froid, l'air était vif. Le bruissement de la mer montante sur les rochers se mêlait aux cris des mauves, qui volaient, contre leur habitude, à une grande hauteur, tandis que les cormorans et les corneilles, cédant à une frayeur instinctive, gagnaient d'un vol pesant l'intérieur des terres.
— Tenez, maître Baptiste, si je ne me trompe, une fameuse chique couve dans le nord, dit un vieux pêcheur que ce temps incertain retenait au port.
—Dame ! le pied du vent est joliment gris, lui répondit un de ses compagnons; c'est une bourrasque qui fera peut-être bien filer plus d'un câble.
— Il fera meilleur embossé à quatre amarres vis-à-vis son feu, que de monter un quart à minuit au vent des minquiers, fut-il ajouté par un troisième.
Et la conversation tomba. Arrivés sur le bord de la falaise, les quatre marins s'étaient mis à interroger attentivement l'horizon.
On se trouvait à celte époque de l'année où tous les îlots de Chauzay se changent en navires aux yeux des Granvillais illusionnés par leurs désirs. C'était' la saison où les bâtiments terreneuviers effectuent leur retour.
L'exploration des quatre pêcheurs ne fut pas longue sans que l'un d'eux rompit le silence.
9 Regardez donc, vous autres : n'apercevez- vous pas, dans la direction où nous reste Jersey, une voile qui se montre par intervalles ?
— Où donc ? où donc?
— Attendez: à l'acalmie, je vais vous la montrer... Tenez! tenez! là-bas! Voyez-vous?
— C'est joliment gros! Ce doit être un troismâts ou un brick. »
Leur incertitude ne fut pas longue. Poussé vent arrière et entraîné par la marée, le navire, d'abord indécis de forme, puis vaguement chargé de voiles grisâtres, approchait avec une grande vitesse.
Nos quatre matelots, obstinés .dans leur vigie, s'efforçaient de deviner lequel des bâtiments pêcheurs attendus de Terre-Neuve allait bientôt mettre à l'abri une nouvelle cargaison de morue, lorsque le navire, par un mouvement de la barre de son gouvernail et l'orientement spontané de ses voiles, ae trouva prêter de travers au vent, et se montra
dans toute sa longueur aux regards curieux des matelots.
Il mettait en panne pour attendre l'heure de la pleine mer.
Le courant continuait pourtant à le drosser ; si la puissance du vent, combinée par la disposition de ses voiles neutralisées l'une par l'autre, n'était* devenue presque nulle, il serait arrivé trop tôt. Avec le courant et la dérive que lui imprimait la force de la brise, il approchait encore assez vite.
La balise du bout du port ne marquait que sept pieds d'eau dans le chenal.
C'était un bien joli brick, quoiqu'il revint tout harassé d'une rude campagne, que ce petit navire dont la panne montrait en ce moment tes attitudes nonchalantes et coquettes. Tantôt penché sous le poids d'un grain, puis se redressant en jouant au tangage! sur les vagues qui se brisaient contre sa coque ; tantôt immobile entre deux lames, il semblait un pauvre goéland fatigué qui se pose légèrement à la surface de la mer en pointant en l'air ses deux ailes toujours prêtes à enlever son corps.
Maître Baptiste, dont l'œil marin avait saisi d'un seul regard toute l'élégance que, malgré les vents du nord et les glaces, avait conservée cette rase embarcation, n'eut pas besoin de distinguer les couleurs de son pavillon d'arrondissement pour reconnaître la Marie.
En effet, ce fut ce nom qu'une heure plus tard jeta le porte-voix du capitaine au hèlement de l'officier de port.
Maigre les préoccupations qu'avait excitées dans l'âme d'Olivier et deGaud l'aspect du Mont-Saint- Michel, dont réloignement vaporisait la pyramide à la faire prendre pour un vaisseau sous toutes ses voiles, peut-être même excités par cette vue, les deux amis avaient tout préparé d avance pour descendre à terre dès que le navire aurait touché le port : aussi une partie de l'équipage était-elle encore occupée aux travaux que nécessitait, même dans le havre, la brise déjà passée à la tourmente, que, libres et joyeux il faisaient déjà partie d'un groupe de marins arrêtés à la porte de l'un des cabarets du port.
— Vous voilà donc encore une fois à sec, GaudT dit à celui-ci un des matelots. Et toi, mon petit Olivier? Hein, qu'en dis-tu? te voilà solide au tangage, j'espère.
— Faut bien s'y faire.
— Oh! oui, mon fils; vois-tu? c'est l'état du métier...
— Et tout le monde se porte bien ? reprit le novice.
— Ça va <j'un charme, mon garçon. Ta mère n'a jamais été si gaillarde que depuis que les ressacs commencent à terrir.
— Et le père Ibry ? reprit Gaud qui devinait l'impatience du pauvre enfant.
— Vous arrivez à propos, ma foi, pour danser aux noces de sa fille.
— De Thérèse î dit Olivier en l'interrompant»
— Juste, et qui fait un fameux mariage.
— Pas possible ! dit Gaud, en portant les yeux sur Olivier devenu pâle et tremblant.
— Tu vas peut-être vouloir, toi, nous apprendre
les nouvelles du pays. Est-ce que tu aurais eu par hasard quelque intention sur la belle? reprit-il en clignant l'œil. Tant pis, mon garçon, tant pis ! car celui avec lequel elle s'arrime n'est pas un gaillard à te la céder. Mais nous restons là comme des novices plantés sous un vent qui décornerait des bœufs... N'entrez-vous pas prendre une moque?
— Aujourd'hui ce n'est pas possible ; une autre fois, répondit Gaud.
— Une autre fois donc! »
Ils se séparèrent. Les deux amis suivirent les quais. Diversement dominés par les émotions que cette brusque confidence avait jetées dans leur cœur, ils allaient atteindre l'extrémité du faubourg, lorsqu'Olivier rompit brusquement le silence.
« Tiens, Gaud! c'est décidé, il faut que je parte tout de suite. Reste ici, toi; veille à tout. Moi, il faut que je voie Thérèse.
— Il n'est pas possible de se mettre en route de ce temps-là. A moins que tu n'ailles chercher Genest, et ça te retarderait plus que si tu attendais la fin de la bourrasque. 11 vente la peau du diable. »
Le ciel était en effet à la tempête ; les nuages, lourds de tons et de formes, le traversaient avec une rapidité qui éblouissait l'œil.
Mais aucune considération ne put le retenir un seul instant à Granville ; ni ses affaires, ni la tourmente. Ses affaires, il les confia aux soins de Gaud ; la tourmente, il aimait mieux affronter l'ouragan du ciel que de subir plus long-temps celui que l'incertitude de son malheur avait fait nattre dans son âme. Il fallait qu'il vît Thérèse, il fallait qu'il lui parlât; au lieu de prendre le chemin des terres, trop long pour son impatience, il se jeta à travers les dangers que, par un semblable temps, offre aux pêcheurs même la route des grèves.
Ses souliers dans les mains, son pantalon relevé, jusqu'aux genoux, il s'avança à travers la plage sans que les rochers, les courans d'eau ou les pêcheries dont est sillonnée la baie de Granville pussent détourner sa marche ou la suspendre un seol instant. Uniquement préoccupé d'une pensée, il surmontait tous les obstacles avec une obstination instinctive qui ne s'occupait ni de leurs difficultés ni de leurs périls, et cette pensée le captivait si puissamment, qu'elle ne lui permettait de ressentir son malheur même que comme l'étourdissement dont une secousse violente fait précéder les souffrances.
Le coup qui venait de l'atteindre avait pénétré bien avant de son cœur. Lui dont les facultés aimantes s'étaient développées sans cesse dans une vie calme, isolée, sans autre émotion que la tendresse d'une mère, que l'affection presque paternelle d'un ami, il avait dû ressentir dans toute son étendue ce qu'un premier amour a de séduction et de puissance.
Depuis le soir où, rouge et tremblante, Thérèse, tout émue, avait répondu à ses protestations, à ses instances : « Oui, Olivier, je vous aime ! » il s'était habitué à regarder leurs deux existences comme ne formant plus qu'une seule vie, leurs deux destinées comme fondues en un seul avenir,
Toutes ses pensées : values préoccupations, rêveries mystérieuses, n'avaient dès-lors été que pour cette femme dont l'amour avait fait descendre dans son cœur une longue joie, une joie qui s'était étendue jusque sur son absence. Depuis, il avait mollement dissipé ses jours en doux rêves, et s'était fait une existence toute de bonheur. Le souvenir de Thérèse répandait du charme sur ses travaux pendant ses dures journées; la nuit reployant ses blanches ailes sur le front endormi du jeune, matelot, cet amour embellissait encore son sommeil. Ainsi, peines, rêves du jour et de la nuit, tout enfin n'avait été dès-lors que par elle et pour elle.
Eh bien ! l'espoir dont dix-huit mois de tendresse avaient rempli son âme, un mot l'avait détruit. Cette femme, sur laquelle il avait fait reposer sa vie, elle allait passer dans les bras d'un autre.
Telles étaient les pensées non distinctes, mais indécises et confuses, qui roulaient alors dans sa tête. A peine si par moment venait encore s'y glisser une lueur d'espérance.
On l'avait peut-être trompé, se disait-il parfois, cet oubli n'était pas possible ; Thérèse lui avait dit cent fois qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimerait jamais que lui, qu'elle mourrait plutôt que d'appartenir à un autre, et Thérèse n'avait pu mentir! elle avait le cœur trop honnête ; il y avait trop de candeur dans son amour. Il se disait cela, et retombai! aussitôt dans ses incertitudes, et il précipitait encore la rapidité de ses pas à travers les sables de la plage.
Les riverains arrêtés sur les dunes suivaient inquiètemenl des yeux l'imprudent qu'ils s'attendaient à voirs'engloutir et disparaître dans les lises. Chaque instant de plus ajouté à son existence était pour eux un miracle.
Cependant, résistant comme les hérons à la bourrasque, luttant corps à corps avec elle et ne fléchissant que rarement sous leur violence, Olivier marchait, marchait toujours. Quand il rencontrait une rivière, il la traversait, quel que fût l'escarpement de ses bords ; quand la tangue se balançait sous ses pas alourdis, il courait et franchissait le danger. Ce fut ainsi qu'après cinq heures de fatigues et de hasards incroyables il atteignit le pied du Mont-St-Michel, où les habitants, effrayés de ses dangers et de son audace, étaient venus le recevoir.
La joie fut universelle lorsque les bons pêcheurs eurent reconnu le jeune marin. Ce fut des embrassemens et des questions sans fin ; tous voulaient le féciliter de son retour, tous voulaient connaître le motif de sa périlleuse traversée. Olivier ne s'arracha qu'avec peine à cette curieuse sollicitude pour courir auprès de sa vieille mère.
La bonne femme avait déjà été prévenue par les enfants du retour de son fils ; elle n'avait pourtant pas franchi le seuil de sa porte qu'Olivier était dans ses bras. Ce lut un moment d'ivresse. Elle l'embrassait, le regardait, l'embrassait de nouveau, puis le regardait encore. C'était donc son Olivier! son cher Olivier qu'elle avait regretté six grands mois, c'était bien lui qu'elle pressait sur son cœur. Elle le revoyait avant de mourir; ohl comme
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chaque jour elle avait demandé cette grâce au bon Dieu avec des prières et des làrmes! A son âge, la vie est si fragile ! une si longue absence pouvait devenir une séparation éternelle ; et mourir avant d'avoir revu son enfant ! cette pensée lui brisait l'âme.
Elle s'était bien reproché de l'avoir laissé partir, lui qui auparavant l'avait à peine quittée de auelques jours et de quelques lieues! Elle avait bien pleuré depuis ce moment-là! Pauvre femme, que ne pouvaient rassurer le calme de la mer ni la sérénité du ciel, que n'avait-elle pas dû souffrir quand le vent sifflait dans l'air et que la mer râlait sur le sable.!
Mais cette vie d'angoisses était finie, son Olivier était de retour, elle le tenait là, dans ses bras, sur son sein ; et ses pleurs coulaient en silence.
Olivier n'avait jamais éprouvé tant d'émotions dans les embrassements de sa mère; autrefois il répondait à ses baisers par des sourires de tendresse ; en ce moment, il ne pouvait que la presser dans ses bras et la mouiller de ses larmes.
C'est qu'il sentait alors qu'il avait besoin de toute cette tendresse pour combler le vide qu'il éprouvait dans ses affections; il lui fallait ce cœur tendre et dévoué pour y déposer toutes ses douleurs. 11 voulait lui confier toutes ses peines; et les consolations irritantes qu'il eût redoutées d'un ami, il savait qu'il n'avait point à les subir d'elle. Une mère connaît si bien tout ce qui peut guérir l'âme de son fils! Elle ne lui prodigue pas une froide raison quand il pleure, elle pleure avec lui ; elle sait par les admirables instincts du cœur qu'il est des souffrances que les paroles aigriraient encore, qu'il faut laisser couler les larmes que les orages de Vâme comme ceux de la nature se résolvent souvent en pleurs; et c'était cette sympathie muette, ces consolations silencieuses
Su'Olivier espérait dans la certitude qu'il craignait 'acquérir.
« Ne pleure pas comme cela, Olivier, je ne pleure plus moi! tout est oublié, puisque nous voilà réunis, » lui disait-elleneuie emue.
Olivier la pressa plus tendrement sur son cœur.
» Mais qu as-tu donc? Nous serait-il arrivé quelque malheur? Tu me fais peur, Olivier! Dis-moi le donc, qu'as-tuî
Un soupir s'échappa de sa poitrine.
» Mon Dieu! mon Dieu! 11 faut qu'il lui soit arrivé quelque chose!.... Explique-moi tout;.... dis donc vite, enfant, tu me fais mourir !
— Thérèse... Ce nom fut jeté dans un sanglot. La bonne femme devint plus calme; mais, conservant son air de tristesse, elle reprit :
« Tu l'as donc appris?. .. Hélas ! oui, son pére la force d'épouser un employé du château.
— C'est son père qui la force?
— La pauvre petite on la dit bien malheureuse.
— Quoi! ma mère, elle est malheureuse? Vous dites qu'elle est malheureuse, n'est-ce pas?0h! vous ne savez pas tout le bien que vous me faites! On la force, on lui fait violence f J'étais injuste de supposer qu'elle pût se donnera un autre I... Je
devais pourtant bien savoir qu'il était impossible qu'elle m'eût oublié!
— Et puis, reprit la mère, rien n'est encore fait.
— Oh ! rien ne se fera 1 je verrai son père» je lui parlerai, il comprendra qu'il serait cause du malheur de sa fille ; je lui dirai qu'un père ne peut pas sacrifier à ses caprices la vie de son enfant; il n'a pas ce droit-là 1 Je le lui dirai, moi, ma mére ! »
Et, souriant et pleurant à la fois, Olivier se promenait à grands pas dans la chambre. Cette désespérante nouvelle, qui avait si brusquement comprimé son cœur, s'effaça sous l'influence de ces consolantes réflexions. Ce n'était plus qu'un songe fiévreux qu'avait dissipé le réveil ; toutes ses pensées, toutes ses illusions se redressaient et reverdissaient dans son âme, comme font les fleurs quand, après un jour brûlant, pleuvent la fraîcheur et la rosée. Sa tendresse pour sa mère n'en devenait que plus expansivç.
Le premier soin d'Olivier fut de trouver un moyen de parler à Thérèse.
IL ne pouvait guère, dans sa position, se présenter chez le père lbry. C'eût également été une imprudence à Thérèse de se hasarder à venir le voir au milieu de la curiosité générale. Le retour de l'un, le mariage de l'autre, les mettaient tous deux dans une position plus difficile que celle des autres habitans de l'endroit. Il était donc plus facile et plus sage de lui donner un rendez-vous dans les grèves, où mille occupations du ménage l'appelaient chaque jour. N
Olivier adopta ce parti.
La bourrasque, que le plein de la mer avait apportée avec toute sa violence, s'affaissa avec le retrait de la marée. Vers le soir, le vent ne soufflait plus qu'à de rares intermittences; le ciel devenait sombre et pluvieux; vers quatre heures, une brume épaisse, qui, durant quelque temps, avait menacé de voiler la côte, se condensa en gouttelettes, et tomba légère et pénétrante comme une rosée.
Pourtant, vers cette beure, Thérèse descendit l'étroite rue qui, semblable à un long serpent, se tord au tour du rocher. Malgré les dispositions qu'elle avait faites pour paraître en corvée, l'indécision de sa démarche et les regards inquiets qu'elle jetait par moments autour d élie, eussent fait croire que ce n'était point vers la fontaine qu'avec sa lourde cruche de grès se dirigeait la jeune enfant.
En effet, arrivée près de la source qui filtre parmi les cailloux polis de la plage, elle déposa sa bue dans un enfoncement de la falaise, et disparut bientôt derrière une des saillies du rocher.
C'était là qu'Olivier l'attendait.
Le premier instant de leur entrevue fut un long embrassement dans lequel leur voix, étouffée par les soupirs, articulait a peine leurs noms.
Thérèse, le visage caché sur le sein d'Olivier, y versait des pleurs. Olivier, qui la tenait embrassée, couvrait de baisers ses cheveux humides.
« Tu sais donc tout, mon Olivier ? » dit la jeune fille en levant sur son amant ses yeux luisants do larmes.
Deux pleurs tremblèrent dans les cils du jeune marin.
» Tu devines, renrit-elle aussitôt, tout ce qu'il m'a fallu souffrir! Oh ! j'ai eu de la force, Olivier, pour une pauvre fille ! Moi, accoutumée à prendre ma volonté dans celle des autres! Eh bien ! mon Olivier, moi, j'ai osé dire à mon père que je n'aurais jamais d'autre mari que toi. .. Quand il a fallu résister à ses prières, résister à ses ordres, j'ai été ferme, va ! Oh ! c'est que je t'aime tant ! »
Et le jeune marin étreignait aveo ivresse son •mante dans ses bras, comme un avare eût fait d'un trésor qu'il eût cru longtemps perdu.
LES GREVES.
Le soleil venait de disparaître derrière la hauteur de Carolle, donc l'ombre en s'alongeant obscurcissait les grèves. A peine si les derniers rayons du couchant animaient encore d'un reflet carminé les teres planes de la Bretagne, qui, rampantes et brumeuses à l'horizon, s'allongeaient de l'autre côté de la baie comme une bande légère de nuages.
Olivier, rêveur, et les mains dans ses poches, se promenait à grands pas au pied d'une des digues en pierres plates que construisent les riverains pour arrêter les envahissemens de la mer. De verts tamarins, arbustes si communs sur ces côtes, la couronnaient d'une verdure légère et pittoresque, comme une bordure des plus curieuses bruyères.
Rien de gracieux comme le site où se trouvait le jeune marin, rien d'imposant et de beau comme les perspectives qui se déployaient devant lui.
Ce n'était pourtant pas l'aspeçt souriant de ce lieu, ni la sérénité de cette soirée qui. douce et veloutée, baignait la mourante nature d'automne, comme la clarté d une belle lune un édifice en ruine ; comme un frais souvenir de jeune homme, l'âme vacillante d'un vieillard.
Ni ces brises delà mer, qui vous jettent avec de vagues murmures un air si bienfaisant et si pur, que l'on se sent respirer avec bonheur.
Non, aucune des émotions, dont ce beau soir
Ferdu dans le déclin de l'année pouvait bercer âme, ne retenait au bord de la grève le jeune matelot. Le froncement de ses sourcils et l'action précipitée de sa marche trahissaient évidemment une impression de contrariété et d'impatience. Gaud ne tarda pas à paraître,
« Pourquoi ne m'as-tu pas attendu chez la mère Anquetil?.... »
La mère Anquetil était l'aubergiste la plus renommée du quartier maritime. Parlez-en à tous nos cotais : une grosse et joyeuse commère, un peu moins folle, la bonne femme, durant l'absence de son ami; mais quoique ça, pas bégueule, toujours ronde et franche, toujours réjouie! et. sa guinguette ! oh ! sa guinguette ! un paradis, un vrai séral, comme disent les matelots
« Je vais te conter ça, reprit Olivier. Tu viens me reconduire? » Sans' attendre de réponse, il sai-
sit le bras de Gaud, et lps deux amis descendirent
dans la grève.
Il était cinq heures. Malgré la limpidité qu'un
Eiquant vent d'est donnait au ciel pâle de novemre, le soir l'avait bruni avec une rapidité particulière â cette époque de l'année. A peine distinguait-on, sur le fond grisâtre de la tangue, ces herbiers de chiendent que paissaient en troupes des oies domestiques, et ces champs verts de criste-marine, où viennent se reposer et s'ébattre les volées d'oiseaux de mer: goélands aux plumes blanches et grises, houriaues si gentilles, sautillant sur leurs longs pieds. Le Mont-Saint-Michel et l'îlot de Tombelaine saillaient seuls, comme deux taches noires, dans la teinte sombre dont l'obscurité enveloppait la rive.
Ils marchèrent quelque temps en silence. Gaud, tout préocupé qu'il était de ce qu'Olivier allait lui apprendre, craignait de brusquer indiscrètement cette confidence.
« Ecoute! dit enfin celul-oi, voici l'affaire. » Gaud fut toute attention.
< Tu m'avais quitté, tu te rappelles, contre la cheminée... bon ! — J'étais là tranquille, les pieds croisés sous le banc, les deux coudes appuyés sur la table, buvant ma moque, fumant ma pipe, quand je vois entrer, avec plusieurs camarades, un grand bédoin, dont \& physiolomie me frappa d'abord... Je le regarde mieux; — favoris rouges, regard endessous, une figure à l'est-quart-sud-est, quoi! avec une lévite bleue à boutons d'ordonnance ; un argousin!... Bon ! que je dis; je connais le numéro de ton sac, à toi ! nous allons voir ta manœuvre ; •—c'est bien ! je finis mon cidre, je ramasse mon tabac et je l'aborde. »
Olivier fit une pause; puis, imitant les inflexions de voix dont il avait accompagné ses paroles, il poursuivit :
« Pourrait-on, excuse à la société, vous souffler tant seulement une parole? » J'avais prix un tou doux comme un vent alisé.
» Volontiers, » dit-il. Nous sortîmes.
» Serait-ce pas vous qu'on appelle Louchard?
— Moi-même, pour vous servir.
— Bien honnête. » Et sans plus tortiller, j'aborde l'affaire.
» Nest-il pas vrai que vous avez trop de cœur pour vouloir épouser une fille qui n'éprouve rien pour vous? » Le particulier, suroris delà question, me regarde d'un air tout incohérent.
o Eli bien! ai-je repris avant qu'il ait pu deviner ous que j'en voulais venir... Thérèse m'a chargé de vous dire qu'elle ne vous aime pas, qu'elle on aime un autre, et cet autre... c'est moi ! — pour vous servir. »
* Que ma franchise l'ait blessé, ou <ni'il ail cru tout finir en m'intimidant, mon Anglais, loin de désemparer, prend le verbe plus haut.
» Merci de l'obligeance! fait-il; niais ça me regarde, n'est-ce pas? suffit; dans mes affaires, c'est là que je prends conseil.
— fctmoi ici! »
« il me montrait sa tête, —je lui montre mon cœur.
44 FRANCE € Eh bien ! je vous dis que vous ne l'épouserez pas.
— Son père me Ta promise !
—Vous ne l'épouserez pas! »
Le ton de mes paroles le radoucit un peu; mais bientôt il s'anime, et jouant de ruse, il élève la voix pour appeler ses camarades. Alors devant tout ce monde, je n'ai pas voulu faire une scène.
— Et tu ne lui as pas flanqué un atout sur le mufle?
— Laisse-moi m'orienter. Qu'il gouverne droit, le chien, etde manière à ne pas faire d'embardées ; car s'il tombe sous mon écoute, tonnerre du diable!.. Me t'inquiète pas, va !
— Le brigand ! Et je ne lui pomoyerai pas la peau! je ne le rencontrerai pas entre quatrez-yeux ! »
Vingt malédictions accompagnèrent ce dé* bordement de menaces où le bon Gaud jetait sa colère.
Ils étaient arrivés sur le bord de la Seez, jolie rivière, qui, après avoir baigné le pied du tertre de gazon où, jeune coquette assise aux champs, sourit la fraîche et sémillante Avraîiçhes, vient portera la mer ses eaux blanchies de limon et de tangue.
La nuit était venue; il fallut se auitter. Gaud reprit la direction des Genêts, tandis qu'Olivier chemina vers le Mont-Saint-Michel.
Le lendemain, il pouvait être neuf heures de la matinée. Assis près du chalit, où, grâce aux
Erofits du retour, une moque de café régalait sa onne mère, Olivier s'occupait sans défiance à réparer des filets, quand on heurta violemment à la porte.
« Qui diable frappe ainsi ? — Ouvrez ! — Ne savez-vous pas ? Tirez sur le bout de ligne. »
On heurta de nouveau.
« C'est décidé, il faut que j'y aille. »
Olivier pâlit en voyant deux gendarmes. Doué d'un caractère naturellement doux et rangs, il n'était pas accoutumé à de telles visites ; aussi son inquiétude égala-t-elle sa surprise, lorsqu'il entendit prononcer son nom par le brigadier, dans les mains duquel il aperçut des fers.