‹ Amédée Gréhan.- La France Maritime T2Chapitre 18 sur 123 · LE MOUCHARD · texte numérisé non relu

LE MOUCHARD

Si quelque considération eût pu adoucir l'amertume dont l'âme d'Olivier fut remplie, c'eût été celle de la prison dans laquelle il devait subir sa

détention. Mais telle fut sa douleur, que ni la certitude de n'être pas du moins séparé de sa mère et de ses amis, ni la pensée des consolations que pouvait lui apporter la vue des grèves où s'était écoulée sa jeunesse, ne se présentèrent point d'abord à son esprit. — Son innocence et sa flétrissure, il n'y eut de place que pour ces deux idées-là dans sa tête, et la vieille abbaye du Mont-Saint-Michel lui apparut sous l'aspect odieux et funèbre dont Ta revêtue la tradition comme le sombre caractère de son architecture.

Car c'est, comme nous l'avons déjà dit, une des remarques qui frappent le plus vivement en contemplant ce vieux monument féodal, tiers-prison, tiers-donjon, tiers-cloitre, que les divers édifices dont est formé son ensemble sont si fermement typés, qu'ils pourraient au besoin suppléer à ses odieuses chroniques.

Les premiers temps de la captivité d'Olivier lui forent d'un si profond ennui, que, malgré les attentions assidues de Gaud et de Thérèse, le malheureux, chaque jour, ressentait en lui plus de dégoût pour la vie.

Cette disposition, qui grandissait dans son âme, sembla pourtant s'affaiblir après quelques mois. Les visites de Gaud, devenues plus multipliées, avaient opéré cette transition heureuse.

Le changement presque subit qui se fit dans le prisonnier n'échappa point à Louchard, qui, depuis l'arrivée d'Olivier, avait reprisses fonctions de surveillant au château.

Habile à recueillir les plu» vagues indices, sa haine n'avait pas laissé passer sans défiance les préoccupations d'Olivier a la suite de ses entrevues avec son ami.

Il voulut en surprendre le secret; dès-lors il ne le perdit plus un instant de vue. Sans cesse attaché à ses pas, il épiait avec inquiétude toutes les ex-

Sressions que provoquait, sur la physionomie du élenu, chaque incident qui venait rompre la régularité de cette vie si platement monotone.

Un jour la préoccupation d'Olivier lui sembla plus grande que de coutume ; l'air du pauvre novice était impatient et ses regards inquiets ; il semblait attendre, soit une visite, soit une nouvelle, quelque chose enfin qui animait sa physionomie et intriguait vivement Louchard.

C'était l'heure où finissait le repas des prisonniers.

Assis sur les dalles d'une terrasse, plusieurs détenus achevaient, d'un air insouciant, leur pitance de haricots secs, tandis que le plus grand nombre se livrait à divers jeux avec le fracas d'une galté qui flétrissait l'âme, dans ces lieux où tout devait .être expiation et remords.

Sombre, la tête baissée et les mains croisées derrière le dos, Olivier se promenait à pas lents au pied de la muraille qui forme la partie supérieure de l'ancienne communauté.

Son malheur avait conservé, sous la livrée grise, une dignité qui frappait dans le cadre d'abjcGtion dont l'entouraient ses compagnons.

Louchard occupé, ou feignant de l'être parmi les prisonniers, n'en était pas moins tout entier à sa surveillance. Son regard oblique ne laissait pas

échapper un seul mouvement, un seul geste d'Olivier, sans chercher à y découvrir un indice. Le misérable s'était fait le camarade des détenus afin de masquer plus sûrement son métier d'espion.

Si un espion est le crime multiplié par le vice, l'espion des prisonniers n'est-il pas la deuxième puissance de ce monstrueux résultat? Citez-moi tin mot, quelque odieux qu'il soit, pour désigner un tel être, et je vous prouverai que ce mot est encore une flatterie.

Olivier s'était approché du parapet. Ses yeux se fixant un moment sur la côte, il perdit insensiblement la sévérité douloureuse dont la souffrance avait comme saisi son visage ; ses traits s'animèrent, deux larmes chaudes noyèrent ses prunelles, puis un mouvement d'inquiétude rendit à sa figure sa première immobilité.

— Y consentira-t-elle jamais î se disait-il. Abandonner cette rive si douce et tant aimée ! ces grèves, où les flots lui roulaient, comme une manne, sa nourriture de chaque jour l

Oh ! vous ne savez point, vous, par quelle puissance cachée, affection ou besoin, la nature attache leurs habitants à ces plages ! Il faut qu'ils s'enivrent de ces esprits que les vagues exhalent dans leurs brises : il leur fautcette mer toujours si pleine de vie dans la sérénité comme dans la colère ; cette mer, dont la reconnaissance et l'habitude ont fait à leur cœur une amie. Et ses* falaises sont si belles, les terres si fortes, si vertes ! vertes de luzerne toute Tannée I et ces horizons qui reposent si mollement les veux ; ces horizons dont les côtes de sable encadrent les flots de la baie, comme une baguette de citronnier, une glace de Venise !

11 le savait, lui, qui, au retour de son voyage, le cœur ému, les yeux humides, l'avait saluée avec tant de bonheur! Il savait que le tamarin de ces rives, charmant arbuste, qu'à sa ramure si gracieusement articulée, qu'à son feuillage vert de Chine et ses fleurs de corail, l'on dirait une fantaisie d'artiste, pâlit, se dessèche et meurt partout ailleurs que dans cette marne où ses racines vivent de sels. Aussi son front se voila-t-il de crainte.

L'heure du travail venait de rappeler les détenus à leurs ateliers, lorsqu'une jeune fille accompagnée d'un guichetier? se présenta sur la terrasse. — C'était elle sans doute qu'Olivier avait attendue, car le guichetier sortit, et le jeune détenu revint aussitôt. C

Profitant du trouble où le premier moment de cette entrevue jeta les deux amants, Louchard, se glissant inaperçu, s'était tapi derrière une vieille guérite. Si de là il ne pouvait tout entendre, de là du moins il pouvait tout voir. Immobile, il tint un moment ses yeux attachés sur Thérèse, avec une expression à flétrir le cœur; il y avait dans ce regard une avidité qui faisait craindre que l'amour ne fût allé se souiller dans ce cœur vil.

Olivier et son amie s'étaient assis sur un banc de pierre.

— Si je vous disais, Thérèse: Je puis m'échapper de cette prison; grilles, portes, remparts, n'importe! je puis tout franchir.... mais après, le

pays n'a plus de sûreté pour moi... Il faut que je le quitte... il faut que je m'expatrie pour longtemps... pour toujours, peut-être! car, vous le savez, malgré mon innocence, ils m'ont condamné!., il faut que la peine s'use pour que les fers tombent. — Mais dix années, mon Dieu ! je mourrais cent fois ! Eh bien 1 si je vous disais : Je puis rompre ma chaîne et fuir .. fuir, entendez- vous, Thérèse? être libre !.. que diriez-vousT

— Ce que je dirais, Olivier... Oh! mais c'est trop de bonheur pour y croire I Ce n'est pas possible !

— Pourtant, si cela était, que feriez-vous ?

— Moi!

— Oui, toi, ma Thérèse?

— 11 me demande ce que je ferais ! mais rlotts fuirions ensemble ; nous chercherions bien loin, dans quelque baie de la Bretagne, ou plus loin encore, dans quelque fie déserte, une anse bien retirée, bien couverte, bien sauvage, où personne ne pût venir te prendre jamais, et là nous vivrions de tout bonheur, car nous nous aimerions de tout notre amour! n'est-ce pas?. . Mais ne parlons

Sas de ça, Olivier, voyez-vous bien ; ça ferait trop emal!

La voix delà jeune Dite était tout émue. -—Tu consentirais donc à quitter nos grèves î

— Que veux-tu ?.... ça serait bien pénible... oh! oui... Mais, vois-tu, uans un an tout s'est bien changé. — Toi, tu n'as plus ta vieille mère... Mon père, à moi, il est mort...

Olivier soupira ; les yeux de Thérèse s'emplirent de larmes.

— Et puis ce ne serait pas pour toujours!. .. en attendant, nous parlerions au pays ensemble et

Suis nous choisirions un endroit qui ressemblât ien à nos côtes, une baie qui eût quelques flots. Nous lui donnerions tous les noms du p*jS, et tu serais là, Olivier!.. Te voir, l'entendre, n'est-ce pas assez? Avec toi. Olivier, un enfer ce serait encor du bonheur... Mon Dieul mon Dieu! je suis folle! je ne sais pas ce que je dis, tiens !

— Tu *• ' '"^ ' 4 * ' nheur <

je serai libre!

dis vrai, ma "Thérèse; sois joyeuse! Ce bonheur que tu rêves.... il est à nous ! Cette nuit,

— Libre, Olivier? libre ! Oh ! si cen'est pas vraî, dis-le moi vite! ne me laisse pas cet espoir ! je serais trop malheureuse après!

— Sois sans crainte, ma bonne Thérèse ! sois tranquille! tout est arrêté, tout est prêt; le Benoni est en partance ; Gaud y a retenu deux passages, un pour toi, un pour lui ; mais, muni de son passeport je m'embarquerai à sa place, et demain nous appareillerons pour Terre- Rétive ; demain nous fuirons ensemble... Tu vois que tout est bien disposé!... Gaud viendra nous rejoindre plus tard.

Et les deux amants, les mains jointes et serrées, versèrent silencieusement des larmes de bonheur.

— Mais, mon ami, comment donc pourras-tu t'échapper de cet horrible château, dont les murs sont hauts à faire tourner la tète ?

— Sois sans inquiétude : tout est prévu, te dis-je... Gaud, celte nuit, ira te prendre voui

m'attendrez contre la chapelle Saint- Aubert; vers une heure je pourrai vous y rejoindre. Va ! ne crains rien I Quand ils s'apercevront de ma fuite, depuis longtemps je serai hors de leur atteinte.

Page 1